MILES BAILLET
Sauvai semble considérer la famille Baillet comme fort ancienne, car il lui attribue la dénomination d'une des rues de Paris: «La rue Baillet, dit-il. vis à vis la porte de la - Monnoie, se nommoit, en 1297, 'a rue Dame Gloriette. Peut être l'appelle-t-on la rue
(l' IIe compte des despens de Ihoslel le Roy Charles, du premier jour de juillet lan m.ccc.iiii" et un , jusques au premier jour dejanvier ensuivant oncel an. (Arch. de l'Emp. Reg. KK. fol. a5 à
2) Il s'agit de l'empereur Manuel II Paléologue, qui fit son entrée à Paris le 3 juin 1A00. (Voir la mention qu'en fait Guillebei t de Metz , et la notedonl cette mention est accompagnée, p. 2.34 et note 4.)
k Baille t , parce que quelqu'un de la famille des Baillet y a demeuré1.» Même conjecture pour une ruelle de l'ancien quartier Saint-Antoine : « Il se pourroit faire encore que du c nom de cette même famille vint celui de la rue des Balets, et que sans doute le peuple ? a dit la rue des Balets , au lieu de la rue des Baillets ('2). n
Nous ne discuterons point ces deux origines; mais nous constaterons avec Sauvai que la famille Baillet comptait parmi les plus anciennes de Paris. 11 est fait mention, en i3oo, d'un Jean Baillet, écuyer, qui portait d'argent à trois chardons de gueules, feuilles et soutenus de sinople. Sous le règne de Philippe de Valois, Henri Baillet possédait déjà la charge de trésorier de France, qui devint, en quelque sorte, héréditaire dans sa famille. Il eut de Jeanne des Essarts, sa femme, Jean Baillet, que le Dauphin, depuis Charles V, nomma trésorier général de ses finances en 1 3 ^ y , et qui fut assassiné en î 3 5 8, dans la rue Neuve-Sainl-Merry, par un changeur nommé Perrin Marc. Il avait épousé Jacqueline d'Ay, tante de la vicomtesse d'Ay, femme de Jean du Drac De ce mariage naquit Miles Baillet, que Guillehert de Metz a connu et qu'il place au nombre des plus riches habitants de Paris à l'époque où il écrivait.
Si la fortune de Miles Baillet n'était point attestée par notre auteur, elle le serait par un document de l'année i/io/i, qui appartient aux archives de l'Hôtel-Dieu, et constate une vente importante des fiefs et fermes situés sur le finage de Créleil. Le vendeur y est qualifié de conseiller et maître des comptes du Roi, et l'acheteuse doit lui payer la somme énorme de sept mille livres tournois (/,). Lorsque Miles Baillet fit cette aliénation, il était
(l) Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, t. I, p. 112.
<2> ïd. ibid,
(3) La Roque [Traité de la noblesse, p. 69) cite des lettres d'anoblissement données à Gisors, le 25 mai 1.357, Par Charles, fils de France, duc de Normandie, en faveur de Jean Baillet et de Jeanne. Le Coq, sa femme. S'il s'agit du père de Miles Baillet, il faudrait en conclure qu'il était alors marie en secondes noces.
l4) Voici le sommaire de ce document : rr Vente "par Miles Baillet, conseiller et maître des comptes rrdu Roi, a Marie la Guerine, moyennant 7,000 f livres tournois a compter en escus dor a la couir ronne pour dix huit solz parisis , n de divers biens ci-après désignés : un hôtel avec un colombier et ses dépendances et trois quartiers de vignes et de jardins; un autre grand hôtel situé en l'ace du premier, avec colombier, pressoir, granges , bergeries et jardins, contenant environ six arpents, aboutissant par derrière au chemin n-qui va au Mesche;» un hôtel et un jardin contigus au clos de six arpents ci-dessus désignés ; vingt arpents de saussaie en la rivière de Marne; un arpent el demi de vigne au lieu dit rfcn Rouge Oeul;» neuf arpents de prés vers la Seine et la Marne; environ quinze arpents
de bois à Sucy, tenant aux bois de Notre-Dame: environ trois cents arpents de terre, tenus tant en fief qu'en censive; «-deux gors a peschier en la rr rivière de Marne, appelez les gors de Brisepain, rainsi comme ilz se comportent, avecques les deux erpars de la maistre arche qui est emprés lesditz tfgors, chargiés de soixante cinq solz parisis de trrente par an envers labbé de Saint Mor des Fosrfsez, et des deux pars des reparacions de ladicte rgrant arche; » de sept livres deux solz quatre deniers parisis de rente annuelle et de six deniers parisis de cens; quatre arpents et demi de prés et quatre arpents et demi de terres labourables, pris à ceux des Filles-Dieu de Paris. Cette transaction est du 8 juin 160/1. (Inventaires sommaires des archives de l'Assistance publique , Motel-Dieu , p. ip,3. n° 2599.) Il résulte de ce document que Guilleberl de Metz était parfaitement informé lorsqu'il écrivait: rrAvec ce, ledit sire Mille a voit hors Paris, de rr trois costez de la ville ou ses héritages estoient, si rrgrans hostelz a haulte cour et basse, que ung rrgrant prince se y logoit bien, -n Nous connaissons ses trois hôtels de Créteil ; restent donc deux autres rrcostez de la ville n où le riche financier devait posséder des maisons, fiefs et fermes d'égale importance.
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depuis plusieurs années déjà chargé de l'administration des finances pour tous les pays de langue d'oïl, c'est-à-dire pour la moitié de la France. Il avait pour collègue, dans les pays de langued'oc, Guy Chrétien, qui exerçait également cette fonction depuis un certain temps. Celte double situation résulte d'une ordonnance du roi Charles VI, en date du 7 janvier ihoh, portant les dispositions suivantes : «Item avons ordené et voulons que, pour le « gouvernement de toutes nos finances, venans en quelque manière que ce soit de nostre «domaine de tout nostre royaume, tant des parties de langue doyl, comme celles de «langue doc, nous aurons seulement deux trésoriers, ainsi comme anciennement souloit «estre, et avons ordené que nos amez et feaulx Mile Baillet et maistre Guy Crestien, qui « par avant estoient ou dit office , y demeurent »
11 résulte de la lecture de celte pièce, d'abord que le nombre des trésoriers s'était multiplié abusivement dans les dernières années du xivc siècle; puisque Miles Baillet et son collègue étaient déjà en charge avant l'année 1A00, carie Roi ne fait que les confirmer dans l'exercice de leurs fonctions. Les historiens du temps ne disent rien de Miles Baillet et de sa gestion; à une époque où les récriminations étaient si vives et les réactions si promptes, ce silence est une présomption en sa faveur. Il est toujours bon, quand on est femme ou comptable, de ne pas faire parler de soi. Quant à la vie privée de notre personnage, nous n'en connaissons que très-imparfaitement les détails : on sait seulement qu'il épousa Denise Boucher, qui ne lui donna pas d'enfants, et qu'il institua pour héritiers ses neveux, fils de sire Arnoul Boucher. Il était mort en 1621, puisqu'il est appelé à cette époque «feu sire Miles Baillet (2). » Si l'on ignore la date précise de son décès, on a du moins la certitude qu'il fut inhumé à Saint-Merry, où la famille avait sa sépulture. L'épitaphier manuscrit de la bibliothèque de l'Hôtel de Ville donne les épitaphes de Jeanne Baillet, femme d'Aubert le Virte, de Thibault et René Baillet, présidents au Parlement, et d'André Baillet, bailli du Palais; puis il ajoute: «Les autres prédécesseurs, savoir, Henri et « Miles Baillet, trésoriers de France, Jean Baillet, général de France, Pierre et Jean Baillet, «maîtres des requêtes , et leur autre frère Jean Baillet, évoque d'Auxerre, sont enterrés au « chœur de cette église de Saint-Médéric.» On ne trouve qu'un membre de la famille Baillet inhumé hors de Saint-Merry : c'est Isabelle Baillet, femme de Nicolas Potier de Blanc-Mesnil , président du Parlement et chancelier de France, enterrée aux Saints-Innocents, où se trouvait probablement la sépulture de la famille de Blanc-Mesnil.
Miles Baillet eut deux frères, Pierre et Oudart Baillet, ce dernier conseiller au Parlement. On trouve le nom d'Oudart Baillet au bas des lettres patentes, en date du h octobre 1 lu 5, par lesquelles Charles VI, à la suite de la funeste bataille d'Azincourt, commit le soin de la sûreté et tranquillité de la ville de Paris au\r présidents du Parlement, sans préjudice de l'autorité du Prévôt des Marchands et des Echevins. Deux ans auparavant, il est question , dans des lettres d'abolition données par le Roi, d'un Guillaume Baillet qui. avec un certain nombre d'autres individus, est nommément exclu du bénéfice de la clémence royale, pour avoir, dit le document original, «commis divers excès dans Paris, -extorqué argent et meubles daucuns, tant de ladite ville que autres, les aucuns noyez,
' Archives de l'Empire, J. '168, n° 10. — ' Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris, dans Sauvai, t. II!, p. 289.
* autres occis et faits prisonniers, et les dicts excès commis entre autres par aucuns ayant « [administration de la ville 5?
Il paraît probable que ce Guillaume Baillet n'appartenait pas à la famille du trésorier «des parties de langue doyl;» car il avait certainement pris part à l'émeute cabochienne des Chaperons blancs. Miles Baillet et ses deux frères furent, au contraire, fort dévoués à la cause royale, puisqu'après le traité de Troyes ils eurent à subir les représailles du parti anglo-bourguignon. On exerça même contre Miles Baillet une sorte de confiscation posthume : les Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris, pour les années 1/121 et 1/128, portent les mentions suivantes : i° «De Me Germain Rappine, lieutenant civil du Prevot de Paris, " pour une maison rue de la Warrerie, qui fut a feu sire Miles Baillet, et depuis aux enfants de feu sire Àrnoul Boucher'21; » 20 «Maison qui fut a sire Miles Baillet, rue de la « Voirerie, etc. '3'» 3° «Maison qui fut a sire Miles Baillet, scise rue de la Voirerie, chargée «envers M" Pierre du Boz, chapelain de Saint Martin des Orges, fondée en leglise Saint «Germain des Prés, de vingt solz parisis de rente; Me Germain Rapine, avocat au Chastelel «de Paris (4); » k" «Terres scises a Mitry, qui furent a Denise, veuve de sire Miles Baillet, •absente, données a James Houtar, Anglois(5); » 5° «La terre et seigneurie du Tremblai, qui -fut a sire Miles Baillet, et depuis a ses hoirs, absents, et ne doit pour relief .que la bouche «et les mains, avec le quint denier, si ce nest personne privilégiée; lesdits héritages «donnés par le roi a James Houtar, Anglois (0). » Ces mentions sont éloquentes dans leur brièveté : elles prouvent que les vengeances politiques atteignaient le défunt dans la personne de sa veuve et de ses héritiers; elles attestent, en outre, que l'émigration était déjà une nécessité, puisque Denise Boucher et ses deux neveux Pierre et Bureau, qu'on appelait les Bouchers, sont déclarés absents. Enfin, s'il est permis de hasarder une plaisanterie dans un aussi grave sujet, on est tenté de sourire en lisant le nom de l'homme de loi chargé de poursuivre cette œuvre de spoliation : il se nommait l'avocat Rapine. Peut-être méritait-il mieux que son presque homonyme, le commissaire ordonnateur du Directoire, les honneurs de ce quatrain bien connu :
Le pauvre Suisse qu'on ruine Voudrait bien qu'on examinât Si Rapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat.
Les Comptes et ordinaires de la Prévôté, où nous avons recueilli ces mentions affligeantes, en contiennent heureusement une d'où il semble résulter que Charles VII répara les torts faits à ses fidèles tenants. A l'année 1/17 5, sous la rubrique «avanlures,» on lit : «Les «hoirs sire Miles Baillet, jadis trésorier de France, pour le jardin de la Barre du Bec, ap- « proprié a Ihostel dudit trésorier, et a Ihostel feu Arnoul Bouchier, en son vivant notaire -et secrétaire du Roi, et conseilleur en son audiance » Les hôtels dont il s'agit repré-
(,) Félibien. Histoire de la ville de Paris, Preuves . (1) Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris.
t. V, p. 322. dans Sauvai, t. III. p. 3o5 et 5 7 4 . (,) Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris , (5) Id. p. 32 5.
ans Sauvai, t. III, p. 582. (6) Id. ibid.
( ) Id. p. 298. l'J Id. p. 4a5.
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sentaient-ils, après plus d'un demi-siècle, la magnifique résidence sise «en la Voirie, » et décrite par Guillebert de Melz? C'est une question dont l'examen appartient à la Topographie historique du Vieux Paris, et que le dépouillement des censiers permettra certainement de résoudre.
A partir de l'année 1 ^7 5 , on suit facilement les traces de la famille Baillet. En i5i 1, le jardin de la Barre-du-Bec est dit appartenir «aux hoirs feu Michel Baillet.» En i5i2 , Thibault Baillet, président en la Cour de Parlement, est délégué avec Roger Barme, avocat à ladite cour, «pour publier, décréter et arrester les coustumes générales et locales de la « prevosté et vicomté de Paris » C'est ce même personnage qui fut chargé d'une mission analogue à Poitiers, et dont Jacques Capel fait l'éloge dans son discours en l'honneur de Paris. Les Baillet continuèrent d'ailleurs à siéger au Parlement pendant les xvie et xvnc siècles , et Félibien cite, dans ses Preuves, de nombreux documents où leur nom est mentionné (2i.
Pour rendre un peu moins incomplet le travail qui précède , nous avons eu la pensée d'y ajouter deux documents importants : i° une liste des bourgeois notables de Paris, soigneusement relevée dans les pièces authentiques et dans les meilleurs ouvrages d'érudition; 20 un état des habitants de la capitale qui prêtèrent, en i4i8, serment de fidélité à Jean sans Peur. Ce dernier document nous a été obligeamment communiqué par M. Guilbault, juge honoraire à Saintes.