‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 127 sur 221 · MIT · texte numérisé non relu

MIT

Cest pour néant; rendre leur fault , Veuillent ou non : n'y a si forte Résistance qui a l'assault De la Pucelle ne soit morte.

Ne sçai se Paris se tendra, Car encoures n'y sont ilz mie .

Ne se la Pucelle attendra ; Mais s'il en fait son ennemie, Je me doubt que dure escremie , Lui rende, si qu'ailleurs a fait; S'ilz résistent heure ne demie.

Mal ira , je croy, de son fait.

Car eus entrera, qui quen groingne;

La Pucelle lui a promis.

Paris, tu cuides que Rourgoigne

Défende qu'il ne soit ens mis?

iNon fera , car ses ennemis

Point ne se fait; nul n'est puissance

Qui l'en gardast , et tu soubmis

Seras et ton oultrecuidance.

0 Paris , très mal conseillé !

Folz habitans sans confiance!

Ayme tu mieulx estre essillié Qu'a ton prince faire accordance?

Certes, ta grant contrariance Te destruira , se ne t'avises :

Trop mieulz te faust par suppliance Requérir mercy : mal y vises.

Gens a de dedans mauvais; car bons Y a maint, je n'en fais pas doubte:

Mais parler n'osent, j'en respons, A qui moult desplaist; et sans double Que leur prince ainsi on déboute.

Si n'auront pas ceulz deservie La punition ou se boute Paris, ou maint perdront la vie.

Si pry Dieu qu'il mecle en courage.

0 vous tous qu'ainsi le faciez ,

Afin que le conseil orage

De ces guerres soit effaciez ,

lït que vostre vie passiez

En paix soubz votre chief greigneur.

Si que jamais ne l'effaciez ,

lît que vers vous soit bien Seigneur.

Amen.

Donné ce ditié par Christine L'an dessus dit mil cccc Et xxix. le jour ou fine Le mois de juillet; mais j'entens Que aucuns se tendront mal contens De ce qu'il contient, car qui chiere A embranche et les yeux pesans Ne puet regarder la lumière.

EXPLICIT UNG TRES BEL DITlÉ FAIT PAR CHRISTINE.

Ce n'est pas un des moindres titres de Christine de Pisan à l'estime de la postérité que d'avoir la première compris tout ce qu'il y avait de sublime dans la mission de Jeanne d'Arc. Si notre langue avait été moins jeune; si Christine, par un défaut contraire, n'eût point alors atteint les dernières limites de son existence, la France aurait eu cet admirable spectacle de deux femmes se comprenant l'une l'autre, et réalisant l'idéal que la littérature a toujours rêvé: un héros qui fait de grandes choses, un poète qui les chante à mesure qu'elles s'accomplissent, une nation enthousiaste qui applaudit tout à la fois aux nobles actions et aux beaux vers. Mais il n'en devait point être ainsi : lorsque la langue fut arrivée à sa pleine maturité, il ne se trouva pour reprendre le sujet esquissé par Christine de Pisan, qu'un versificateur pédant et un homme d'infiniment d'esprit, dont le moindre défaut était le manque absolu d'enthousiasme. L'occasion était manquée; et, depuis, personne n'a suppléé à l'insuffisance de Chapelain; personne n'a réparé la faute de Voltaire.

Christine ne dut vivre que fort peu de temps après avoir composé ce poëme. Nous ne savons si elle existait encore lors de l'exécution de la Pucelle ; mais il paraît certain qu'elle était morte avant l'entrée de Charles VII à Paris. Ce triomphe, qu'elle avait appelé de tous ses vœux, lui aurait sûrement inspiré un autre «très bel ditié,» et nous le retrouverions dans ses œuvres. Nous y rencontrons en échange une fort belle miniature que tous les critiques s'accordent à reconnaître comme son portrait. Elle appartient à un manuscrit sur vélin, in-folio, maroquin rouge, faisant partie de l'ancien fonds français à la Bibliothèque impériale, n° 72 1 7. Nous n'avons point hésité à reproduire en or et en couleur cette remarquable œuvre d'art, qui complète les indications données par la miniature en noir tirée du manuscrit à'Othéa.

Avant de prendre congé de Christine de Pisan, nous devons exprimer un regret : c'est Les poètes du xv-siecie. que Guillebert de Metz, de qui elle devait être bien connue, puisqu'il était l'un de ses copistes et qu'il la fait figurer avec honneur dans son Tableau de Paris, n'ait cité d'elle que ses k doctrines et traitiés en latin et en francois,» sans dire un seul mot de ses nombreux essais poétiques. Le fait semble d'autant plus singulier que notre Rtranscripvain » mentionne précisément les r balades, rondeaux, virelais et autres ditiés amoureux que savoient faire «et chanter» des poètes d'un ordre inférieur, tels que Bacon , le prince d'Amours et ses ménestrels. Ces derniers, représentants du gai savoir, ne nous ont rien laissé qui permette d'apprécier leur mérite littéraire ; mais il y a lieu de croire que leurs improvisations ne valaient ni les Dicts moraux que Christine écrivit pour son fils, ni les Cent ballades qu'elles dédia à son «doulx amy, » ni sa touchante cantilène de veuvage: «Seulette suis et seu-

«lette veuil estre. » Pour rendre raison de cet oubli, il faut supposer que Guillebert de Metz n'a eu à transcrire aucun des poèmes de Christine de Pisan, et qu'il a ignoré l'existence de, ses nombreuses fantaisies rimées. Quant aux autres poètes plébéiens ou titrés qui remplissent la première moitié du xve siècle, tels qu'Eustacbe Descbamps, Alain Chartier, Villon, Charles d'Orléans, Philippe le Bon, etc. le k transcripvain r> ne les a pas mentionnés, sans doute parce qu'on n'en parlait point alors et que les réputations littéraires ne se font qu'avec le temps. C'est l'imprimerie et la critique moderne qui ont mis en lumière les ballades du Bon capitaine, du Bachelier d'armes, des Dames du temps jadis, le rondeau de la Pucelette et tant d'autres charmantes choses condamnées autrefois au demi-jour du manuscrit. Toute la poésie savante du xvc siècle est restée enfouie dans les «librairies» des grands seigneurs, à qui elle servait de passe-temps, jusqu'au jour où Ulric Gering, Michel Friburger et Martin Krantz sont venus installer en pleine Sorbonne une petite presse amenée de Mayence (1/169). ^ partir de ce moment, les chanteurs de geste et les transcripvains, jusque-là seuls interprètes de la pensée du poète, n'ont plus eu le privilège exclusif de la traduire, les uns pour l'amusement du peuple, les autres pour les joyeux ébats des princes et des rois; la poésie et la science étaient devenues le patrimoine de tous.

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