LES TROUVÈRES, LES JONGLEURS ET LES MÉNESTRELS
(lîACON, LE PRINCE D'AMOURS , LE THÉOLOGIEN ALLEMAND QUI JOUAIT DE LA VIELLE, GUILLEMIN DANCEL ET PERRIN DE SENS, CRESCEQUES, CHYNENUDY, ETC.)
Pour que notre auteur, oubliant les vrais poètes, fît, au commencement du XVe siècle, une mention expresse des chanteurs de la rue et leur accordât une place d'honneur dans sa Description de Paris, il fallait que la poésie et la musique populaires, la « menestrandie, » comme on les appelait alors, eussent conquis leur droit de cité et fussent arrivées à cette notabilité qui est le caractère propre de tout ce que cite Guillebert de Metz. Or plusieurs causes avaient précisément contribué à leur donner, vers cette époque, une certaine importance. D'abord elles avaient, en grande partie, renoncé à la vie errante qu'elles menaient depuis plusieurs siècles : par le fait de la confrérie de Saint-Julien, fondée en i33o, la plupart de ces rhapsodes, qui promenaient de château en château leur muse vagabonde, s'étaient vus transformés en gens établis^. Devenus bourgeois de Paris, comme
(1) L'origine de cette corporation et les développements successifs qu'elle a reçus sont l'objet d'un travail fort intéressant, couronné en 18/11 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'auteur, M. B. Bernbard, en a donné deux extraits considérables dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes (ire série, t. III et IV). Il les a fait suivre de la copie des statuts que la Prévôté de Paris imposa aux jongleurs et ménestrels en i3>2i et 1 34 1 . Aux termes de ces statuts et rra l'acort du commun des n-meneslreux et menestrelles, jongleurs et jonglefr resses demourant en la ville de Paris , » la profession de jongleur et ménestrel est réputée métier.
et comme telle assujettie aux règles ordinaires qui régissent les corporations, c'est-à-dire l'apprentissage, le serment, la jJrudhoinie , etc. Cet acte, qui a le caractère d'une convention, est signé des noms suivants : Parisot, ménestrel ; Le Roy, pour lui et ses enfants; Gervaisot la guete, Renault le Cbastignier, Jehan la guete du Louvre, Jehan de Biaumont, Jeban Guerin, Thibaut le Paage, Vuynant, Jebannot de Chaumont, Jeban de Biauvés, Thibaut de Chaumont, Jehanot Langlois, Huet le Lorrain, Jehan Baleavaine, GuillotleBourguegnon, Peirot lEstuveur, Jehan des Champs, Alexandre de Biauvés. Jaucon fîlz le Moine, Jehan Coquelet,
les drapiers et les orfèvres, chanteurs et musiciens eurent une situation assez modeste sous le règne austère et parcimonieux de Charles V: le roi littérateur avait à sa solde des traducteurs et non des ménestrels. Mais, lorsque le jeune Charles VI et le prodigue Louis d'Orléans eurent donné le signal du luxe et des plaisirs; lorsque Valcntine de Milan et Isabeau de Bavière, bercées, l'une avec les vers du Dante, l'autre avec les strophes des Niebelungen, curent introduit le goût de la poésie et de la musique de leur pays , les trouvères , les jongleurs, les ménestrels se virent extrêmement recherchés; le gai savoir eut comme une recrudescence qui rappela les beaux jours du xm° siècle. Cette seconde floraison porta ses fruits: une cour d'amour fut instituée à l'hôtel Saint-Paul ; les tensons , les jeux-partis el autres doux propos s'y échangèrent, et Guillebert de Metz n'a eu garde de nous laisser ignorer celte circonstance.
Qu'était-ce, en particulier, que ce Bacon dont il nous parle, qui «jouoit chancons sur «la siphonie et tragédies?» Sans doute un de ceschanleurs de geste qui avaient conservé les traditions de l'épopée chevaleresque et qui représentaient, au commencement du XVe siècle, les trouvères du cycle carolingien*". L'instrument dont il s'accompagnait, sorte de vielle ou de mandoline, n'était pas, à ce qu'il paraît, de première distinction. Voici, en effet, ce qu'on lit dans YHistolre de Du GuescUn, par Ménard : «Sifoine ou cyfoine, v\e mesme que chiphonie, appelle' instrument truand®. Cyfo'mcs sont instruments de mu-
Jehan Petit, Micbiel de Douay, Raoul de Rerele. Thomassin Rousseau, Gieffroy la guete, Vynot le Rourguegnon, Guillaume de Landas, Raoulin Lanchart, Olivier le Rourguegnon, Isabelet la Rousselle, Marcel la Chartaine, Liegart faine Rienviegnant, Marguerite la famé au Moine, Jeliane la Ferpiere, Alipson famé Guillot, Guerin, Adelinefame G. Langlois , Ysabiau la Lorraine, Jaque le Jongleur.
On peut ajouter à ces noms ceux qui sont apposées au bas du procès-verbal de nomination des premiers administrateurs de l'hospice Saint-Julien, et l'on aura un état à peu près complet de la niénestrandie parisienne au milieu du xrvc siècle. Ont signé ce procès-verbal : Guillaume Rornet, guet du palais du Roi ; Jacques Lang'ois , Perot de Rouen . guet au petit Chatelet; Guillaume le Fromagier, Loys le Claustier, guet du palais du Roi ; Johannin le Lorran, Jacques le Massier, Jehan le Vidaulx, CorentLescuier, Thomassin Chevalier, Gilles Densy, Eaude de Cormua, Guillot de Soissons, Thibault de Chaumont, Guillemin Fronc, Guillaume de la Guetairne et Simonet Karmas , tous jongleurs et ménétriers de la ville de Paris, lesquels, travée le comitmuD desdils menestriers , nommèrent Heniïet de f Monldidier et Guillaume Amy, fleuleurs, maistres ^et gouverneurs de ITiospilaî. n (Félibien, Hist. de la ville tic Paris, Preuves, t. III. p. 654.)
(1) On sait que les chansons de gestes étaient de véritables fragments d'épopée, et on les a comparées, non sans raison, aux rhapsodies des premiers âges de la Grèce. Le jongleur qui en était l'interprète les chantait en s'accompagnanl de la ro!e ou de la viole, et, quoique les chansons fussent ordinairement de très-longs poëmes distribués en couplets de dix à douze syllabes sur deux ou trois rimes, ce qui en rendait la déclamation ainsi que l'accompagnement des plus monotones, le chanteur de geste, quand il était habile, avait le talent de prévenir l'ennui, tantôt en variant les assonuances et en coupant son récit en stances de moindre étendue , tantôt en passant rapidement sur les strophes dénuées d'intérêt, et en reproduisant, sous une forme un peu différente, les passages qui avaient fait impression. A la fin de chaque couplet, le jongleur reprenait haleine, interrogeait du regard son auditoire, et lui redemandait, par un geste, par une inflexion de voix, par une ritournelle variée . un nouveau tribut d'attention et de bienveillance.
2) Sainle-Palaye, dans son Glossaire françois, cite une ballade d'Eustache Deschamps, contemporain de Racon , qui confirme le sens donné au mot siphonie. Jean Corbechon, qui vivait à peu près à la même époque , s'exprime ainsi dans sa traduction du livre De proprietatibus rerum , dédiée à Charles V: «On
Ksique porlez au col à l'usage des aveugles et des mendians, et ou les appelloit ins-
- trumens truans »
Le ehanieurae geste. |[ faut croire, pour l'honneur de Bacon, dont l'existence nous est restée d'ailleurs complètement inconnue, que ses vers avaient quelque chose de moins k truanda que l'instrument qui lui servait d'orchestre. C'étaient, sans doute, des chansons de geste, souvenirs éloignés des poèmes de la Table ronde, ou quelques couplets satiriques issus en droite ligne des fabliaux railleurs du moyen âge. Artus, Lancelot, Tristan, Gauvain, la belle Oriane, devaient être les héros privilégiés du rhapsode parisien; et les multiples incarnations du Renard, sujet inépuisable pour la malice populaire, fournissaient probablement une ample matière à ses piquantes allusions. Un peu attardé au commencement du xv" siècle le trouvère Bacon avait sans doute plus de succès avec ses couplets satiriques qu'avec ses chansons de geste. Le Parisien, railleur de son naturel, croyait peu aux prouesses accomplies loin de lui, et d'ailleurs le canon de Grécy et de Poitiers avait tué la chevalerie; les derniers paladins venaient de succomber à Nicopolis. Quant aux chansons satiriques, on peut affirmer, sans crainte, que le commun populaire y prêtait l'oreille ; encore quelques années, et les échos de la place Maubert, qui ont tant de fois redit les chansons des jongleurs, retentiront des vigoureux accents de Villon (3).
'■ a ppeïïe en France cymphmie ung instrument dont les rr aveugles jouent en chantant les chansons de geste, rr et a cest instrument beau doux son et bien plesant -a entendre, se ne se fust pour Testât de ceulx qui tren jouent, » II faut en conclure que la vieille épopée chevaleresque était tombée dans un bien grand discrédit au xivc siècle, et que la ^siphonie» méritait d'être appelée, en effet, rrun instrument truand. n VI. Bottée de Toulmon [Dissert, sur les instrum. de musique employés au moyen âge) la considère comme une sorte de vielle; mais il faut admettre qu'elle constituait un perfectionnement d'origine récente, puisque Eustache Deschamps, aussi bien que Guillebert de Metz, la distingue de la vielle, et que Guillaume de Machault les cite l'une et l'autre dans La prise d'Alexandrie (Ms. La Vallière, n° a5 , Bibl. imp.) et Li temps paslour (Ms. franc. n° 7221, Bibl. inip.). Enfin M. Paul Lacroix, dans son intéressante élude sur les Instruments de musique (Paris, 1 858 , in-18, p. 399), raconte ainsi les vicissitudes de la siphonie. «Au ve siècle, la symphonie avait été l'insr? trament à percussion que nous nommons aujourd'hui tymbales. Mais la chifonie ne figura jamais irdans les concerts, et fut dédaigneusement abandonnée aux aveugles et aux mendiants qui s'en ^allaient viellant de porte en porte pour émouvoir, f-par leur musique criarde, la charité des bonnes «âmes : on les appelait chifonieux.-n
(,) Claude Ménard, Histoire de Bertrand Bugues-
clin, eserite l'an 1087, Paris, 1618, in-h". p. 229. Le roman rimé en l'honneur du môme héros parle de la première siphonie, dans les mêmes termes que l'histoire en prose :
Ainsi vont ii aveugle et li pauvre (ruant,
De si fais instrument les bourgois esbatant;
En l'appela de la un instrument truont,
Car ils vont d'huis en huis leur instrument portant.
;î) On ne rencontre que peu de traces de la présence des trouvères et chanteurs de geste dans la seconde moitié du xive siècle. V. Le Cîerc en cite deux mentions seulement à la date de 1 368 et de 1396. En i3G8, les échevins de la ville de Valenciennes font remettre xu gros à Colart de Maubeuge «pour jouer de son mestier et canter de rr geste," et, en 1396, le prédicateur Jean de Varennes, arrêté près de Troyes, s'exprime ainsi dans sa défense : rrSi un chanteur des gestes de Charles, rrde Roland, d'Olivier, avoit chanté sur celte mon- «tagne autant que moi indigne y ai chanté la parrrole de Dieu, et qu'on les eust fait saisir comme
rrmoi je ne doute pas que cela n'eust déplu au
«peuple." (Hist.litt. de la France , t. XXIV, p. hk\.)
(,) Dans les châteaux et les palais, c'était la salle d'armes ou la galerie des feslins qui servait de théâtre au chanteur de geste; dans les villes, et à Paris notamment, la place publique pouvait seule recevoir le jongleur et l'auditoire. Il est probable, dit Daunou , qu'on nous proposerait vainement au-
Ce goût particulier du peuple de Paris pour les chansons frondeuses, et, par suite, celte décadence de la chanson de geste à l'époque où nous sommes arrivés, sont un fait attesté par tous les critiques littéraires. Au xive siècle, dit M. Bernhard, le chant de l'épopée chevaleresque commençait à décliner ; le goût pour ces grandes compositions se perdait et le ménétrier cessait de les chanter. Au récit des merveilleux exploits des paladins et des hauts faits d'Arthur ou de Charlemagne, on préférait la hallade d'amour et la complainte sur les roués et les pendus. Le poète de cour avait fait place au chanteur des rues , et l'alexandrin aristocratique au petit vers, au mètre populaire. Cependant la chanson de geste retentissait quelquefois encore sur les places puhliques, et l'on cite un compte de îàoi où il est payé une somme de cinq sous à «Jehan Torne, chanteur en place, par «courtoisie a li faite pour sa poine et travail qu'il eut de canter en son romans des istoires «des seigneurs anchiens le jour des quaresmiaux (J). » Avec la chanson de geste, ajoute M. Bernhard, on entendait encore quelquefois la grande chanson politique et satirique : c'est à celte dernière espèce que se rapporte l'ordonnance de septembre i3o,5 , en vertu de laquelle il fut crié, dans les rues de Paris, de par le Roi et monsieur le Prévost, défense, sous peine d'amende arbitraire et de prison au pain et à l'eau, «a tous menestriers de bouche e! «recordeurs de dits que ilz ne facent, dyent ne chantent, en place ne ailleurs, aucuns dilz. •rvmes ne chansons qui facent mention du pape, du Roy et des seigneurs de France, au «regard de ce qui touche le fait de l'union de l'Eglise, ne les voyages que ils ont faits ou «feront pour cause de ce (2). » Cette ordonnance, qui se réfère évidemment au grand schisme d'Occident, et peut-être à la démence du roi Charles VI, constate qu'à la tin du xivc siècle la chanson satirique était toujours populaire, et que les ménétriers conlinuaien! à s'en faire les colporteurs.
Les Raynouard, les Fauriel, les Daunou, et tous les critiques qui se sont occupés de la poésie populaire, ont remarqué que la voix des chanteurs de geste s'arrête avec les premiers accents des chroniqueurs eu langue vulgaire : ces poètes populaires comprennent instinctivement que l'histoire n'est plus leur domaine, et ils se réfugient dans la satire, jusqu'à ce que ce genre, en se formant à son tour, leur devienne inaccessible. Aucun des trouvères ne semble avoir eu la pensée de chanter les Croisades, par exemple, où s'accomplirent cependant de si hautes prouesses. C'est que, grâce à Villehardouin, à Joinville, à Baudouin d'Avesnes, au traducteur de Guillaume de Tyr, la prose française s'était vaillamment emparée de l'histoire, et avait, par l'exactitude de ses récits, dissipé ce demi-jour légendaire où les jongleurs aimaient à placer leurs paladins. Ramenés, par une narration vraie, aux proportions ordinaires de l'humanité, les Baudouin de Flandre et les saint Louis, les Philippe- Auguste et les Richard Cœur de Lion n'étaient plus que des personnages historiques, et il fallait aux chanteurs de geste des héros d'épopée. En outre, à l'époque où vivait Guillebert de Metz, les chroniqueurs étaient devenus des historiens : Boucicaut, Christine de
jourd'hui d'écouler sur un carrefour un roman de ont rendus inditTérenls à ce qui charmait nos pères, dix mille vers divisés en couplets monorimes et Histoire d'Abbeville, par M-, Louandre, p. 226,
( baillés par un seul homme armé d'un violon plus noie.
ou moins discordant; mais les habitudes d'une so- ,2) Collection Lamoignon {Ordonnances de \m-
ciété plus élégante et les jeux .variés du théâtre, lice, t. III, fol. 198, recto), aux archives de la Pré-
presque entièrement inconnus au moyen âge, nous fecture de police.
à32 DOCUMENTS ET ECRITS ORIGINAUX.
Pisan, annonçaient Froissard et Comines, et la chanson de geste, ne pouvant plus réclamer pour les hauts faits qu'elle célébrait cette confiance illimitée qu'on lui avait accordée jusque-là, était par là même condamnée à disparaître. C'est ce qui nous autorise à considérer Bacon comme le représentant attardé d'un genre à peu près éteint
Mais le dernier des rhapsodes ne se bornait pas à «canter de geste 55 et à chansonner les clercs ou les grands seigneurs; il jouait encore r tragédies,» dit Guillebert de Metz. Que faut-il entendre par ce mot? Evidemment toute autre chose qu'un drame classique en cinq actes et en vers: la tragédie date de la Renaissance; il n'en est point question avant Jodelle et les poètes de la Pléiade. Bacon aurait-il été un acteur en renom, un premier sujet pour les sotties, les mystères et les moralités ? Les tragédies qu'il jouait n'étaient-elles pas plutôt quelque aventure bien noire, bien lamentable, quelque complainte sur le triste sort d'une jeune damoiselle enclose dans une tour obscure, d'un page surpris dans ses amours avec la châtelaine, ou d'un écuyer mis à mort pour félonie? Ne faudrait-il pas y voir encore quelque événement contemporain, un récit d'une palpitante actualité, tel que le supplice de Jean Des Marets et de Pierre Des Essarts, le meurtre du duc d'Orléans ou l'assassinat de Jean sans Peur? Si les tragédies que jouait Bacon avaient ce caractère, elles offraient alors la plus frappante analogie avec nos complaintes modernes, et le fameux Dit de Fualdès ne serait que la continuation d'un genre fort ancien (2). Dans cette hypothèse, on comprend que Bacon ait joint la chanson à la tragédie ; un couplet héroïque ou quelque refrain assaisonné de sel gaulois formait la petite pièce et ramenait la gaieté chez les auditeurs.
11 n'est point étonnant que le tragédien du xvc siècle n'ait pas laissé dans l'histoire littéraire d'autre trace que la courte mention que lui a consacrée Guillebert de Metz. Près d'un siècle plus tard, Coquillart et Gringoire, les Baron et les Molière de leur temps, ne faisaient encore dans le monde qu'une assez modeste figure. Sans aller chercher dans le roman moderne des témoignages fort contestables, il suffit d'ouvrir les Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris, pour se convaincre que l'auteur d'une pièce de théâtre était, au commencement du xvic siècle, assimilé à l'ouvrier chargé de dresser l'estrade où elle devait se jouer. Voici, en effet ce qu'on lit dans Sauvai (t. III, p. 533 et 534), à l'année i5o2 : «A Jehan Marchant et Pierre Gringoire, compositeurs et charpentiers, qui ont fait et composé le mystère fait au Chastelet de Paris à l'entrée de Mgr le Légat, ordonné des per-
L'influence littéraire de la chanson de geste se continua toutefois jusqu'au x\iie siècle. L'école épique . dont Boileau s'est tant moqué , se rattachait , par des liens assez étroits, au cycle carolingien, et le trpoëte ignorant,"
Qui de tant de héros choisissait Childebrand , était, à certains égards, une sorte de rhapsode égaré- dans les temps modernes.
(2) Après avoir émis cette opinion, nous avons constaté avec une satisfaction véritable qu'elle était partagée par le savant auteur du Discours sur l'état des lettres en France au xiv' siècle, rr Depuis la chute
rrdu théâtre antique, dit V. Le Clerc, un récit dialogué se nommait comédie lorsqu'il était gai ou rrsatirique, tragédie lorsqu'il était triste. Dès le eux" siècle, une histoire de la famille des Atrides, rren vers hexamètres, a pour titre: Orestis tragœttdia Au xve, un récit, avec dialogue, de la mésaventure de deux hommes qui étaient tombés rrdans un piège à loups, porte encore le même titre,
rTragœdia En prose, une complainte sur le
rr désastre de Poitiers et la prise du Roi s'appelle rr Tragœdia super captione régis Franciw Johannis. » (Hist. litt. de la France, t. XXIV, p. 436.)
«sonnages, iceux revestus et habillés, ainsi que audit mystère estoit requis, et pareillement «d'avoir fait les echafaults qui estoient à ce nécessaire, et pour ce faire fourni le bois, cent «livres. »
«Item, à Jehan Marchant, charpentier de h grand' coignée, et Pierre Gringoire, compo- «.siteur, cent livres, pour avoir fait et composé le mystère fait au Chastelet, à l'entrée de «Mr l'Archiduc, ordonné des personnages, iceux revestus et habillés ainsi qu'en mystère «estoit requis, et pareillement d'avoir fait les echafaux qui estoient à ce nécessaires. »
«A eux la somme de cinquante livres parisis, pour accomplir le mystère qui se devoit « faire à l'entrée de la Reine de France, lesquels ont fait et préparé la plus grande partie du «mystère, pour parfaire et accomplir quand le bon plaisir sera à ladite dame faire ladite « entrée , ainsi que lesdits Marchant et Gringoire se sont obligés par devant deux notaires »
Plus heureux que les dramaturges et les charpentiers «de la grand'coignée, 55 les poètes et les musiciens populaires avaient du moins cet avantage, que leur art n'exigeait point démise en scène et qu'il leur était loisible de récréer à toute heure les rois, les princes, les marchands et le peuple. Que ce fût au palais des Tournelles ou à l'hôtel Saint-Paul, aux Halles ou à la Grève, chez Miles Baillet ou chez Bureau de Dampmartin, qu'il s'agît d'historier un entremets ou d'égayer une noce bourgeoise, la ménestrandie avait son personnel tout prêt et mettait à la disposition de qui la payait tous les éléments d'un concert ou d'une représentation. Elle fournissait, en effet, non-seulement des instrumentistes et des chanteurs, mais encore des lecteurs et des récitateurs de vers, des improvisateurs, des auteurs de pièces à personnages, enfin des danseurs et des faiseurs de tours. Il est probable que les noms cités par Guillebert de Metz étaient ceux des premiers sujets ; domiciliés à Paris et libres de tout engagement, ils appartenaient au public, et c'est sans doute pour cette raison qu'on ne les retrouve ni dans les Comptes de l'Hôtel, ni dans les états des maisons princières.
Il importe de faire remarquer, avant d'en finir avec les ménestrels, par quelle série de transformations ils arrivent à n'être plus que des instrumentistes , et comment il se fait que notre auteur, mentionnant à peine le dernier chanteur de geste, accorde dans son récit une place distincte à un vielleur, à un joueur de rebec, à deux « souverains harpeurs(2), v à un «bon corneur a la turelurette et aux fleutes. » Aux époques primitives, tous les arts,
(,) Les Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris , pour l'an 1 5 1 5 , mentionnent encore les deux associe's : Jean Marchand est toujours nommé le premier; mais Grégoire est qualifié historien et de facteur, ce qui semble indiquer qu'il avait acquis un peu plus de considération. Il leur est alloué cent quinze livres parisis rrpour leurs peines, ff salaires et vacations d'avoir fait, devisé et composé «le mystère qui a esté fait à la porte de Paris, et n-pour les recompenser de frais par eux faits en (f accoustremens de draps de soye, echafaux, engins rret autres choses qui leur a convenu avoir pour tt agréer ledit mystère." (Sauvai, Histoire de Paris, t. III, p. 593, 594.)
(2) L'usage de la harpe semblerait indiquer qu'il restait encore quelque chose de l'ancienne chanson de geste, caria harpe était, par excellence, l'instrument noble et épique. «Les trouvères et les jontrgleurs de la langue d'oil, dit M. Paul Lacroix, ff s'accompagnaient sur la harpe en récitant leurs rr ballades et fabliaux, en chantant leurs chansons, a comme les rhapsodes grecs répétaient les vers rr d'Homère et d'Hésiode au son de la lyre. Dans les rr romans de chevalerie, dans les anciennes poésies ffdes xme et xiv" siècles, on entend sans cesse rerrtentir la harpe; sans cesse le harpeur commence rrun lai de guerre et d'amour. s (M. Paul Lacroix, Curiosités de l'histoire des arts, p. £00.)
àU DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.
comme toutes les sciences sont complexes; le même homme en représente dix. Mais, à mesure que les sciences s'étendent et que les arts se développent, il s'y fait un travail de démembrement qui a pour résultat d'isoler chaque branche de connaissances, de la détacher du tronc commun et d'en faire une chose à part. Un seul homme n'embrasse plus alors dix spécialités; il en choisit une, s'y adonne tout entier et la fait avancer vers une perfection qu'elle n'aurait jamais atteinte. Ainsi en a-t-il été des trouvères: d'abord historiens , poètes, instrumentistes et baladins, ils ont dû, avec le temps, se dépouiller de quelques-unes de leurs attributions et abandonner tout ce qui n'était pas l'essence même de leur art. Les chroniqueurs se sont emparés de l'histoire; les faiseurs de «beaux ditiés» ont pris pour eux la poésie; l'Église s'est réservé les meilleurs chantres pour le lutrin, lorsque les princes ne les gardaient pas pour leur chapelle; il est resté les joueurs d'instruments qui, par un sentiment de dignité facile à concevoir, se sont séparés des baladins dès qu'ils se sont vus élevés au rang de confrères et de bourgeois. A Paris donc, plus promptement que dans les provinces, la ménestrandie devait aboutir au métier, à la corporation : Saint-Juliendes-Ménétriers est le dernier terme de la chanson de geste, la dernière transformation de la vieille épopée.
M. Bernhard, qui a fait de la confrérie de Saint-Julien une étude approfondie, distingue deux périodes dans son existence. La première, qui commence à l'année i33o, est marquée par trois actes importants : la formation même de la corporation, la construction d'un hospice et l'établissement de la royauté des ménétriers. La seconde a pour point de départ le règlement de 1/107, 4U* assim^e pleinement la ménestrandie à toute autre profession et multiplie les épreuves destinées à constater la «suffisance». C'est alors que disparaissent les dernières traces de l'ancien ordre de choses; les ménestrels ne sont plus que des joueurs d'instruments. Guillebert de Metz, dont le livre a été commencé en cette même année 1/107, a pu suivre ces deux phases; il a vu le passé représenté par Bacon, le dernier des chanteurs de geste, et l'avenir personnifié par les cinq habiles instrumentistes dont il nous a conservé les noms.
Bénéfices du maier. Comme toute chose se résume en honneurs et en profils, il n'est pas sans intérêt de rechercher ce que la ménestrandie parisienne pouvait donner de considération et de bénéfices à ceux qui l'exerçaient. Sans parler des trouvères et des jongleurs, toujours assurés de trouver, au milieu de leurs pérégrinations vagabondes, la somptueuse hospitalité des châteaux, et pour nous en tenir aux chanteurs et aux ménestrels domiciliés, nous constatons d'abord qu'ils étaient en possession d'un certain renom, puisque Guillebert de Metz les mentionne comme l'un des ornements du Paris de son temps; nous les trouvons ensuite couchés sur les états de maison des rois et des princes, soit comme constitués en titre d'office, soit comme parties prenantes aux grandes occasions. On les traite largement, et, si l'argent est le signe de l'estime, il faut croire qu'on appréciait fort leur talent. Nous avons relevé dans les Comptes originaux une série d'articles de dépenses relatifs aux ménestrels de bouche et d'instruments , et nous les plaçons sous les yeux du lecteur.
Le 12 décembre 1889, Colinet Le Bourg, Johannin son frère, Colin Marquedante, ménestrels, et Brasseur, trompette du duc d'Orléans, reçoivent lxxx francs «pour plus ho- «nestement estre avec ledit seigneur. »
Le 16 novembre 1892, Jehan Poitevin, roi des ménétriers, reçoit pour lui et ses subordonnés, l francs d'or, que lui verse le trésorier du duc d'Orléans a pour une fois le « jour que le roy N. S. disna en l'ostel dudit M. S. le duc. »
La même année , Gillet Vilain , Jacquemart le Fèvre et autres sont gratifiés par le même seigneur de «vint flourins d'or,» plus «xn escus,» plus «xm livres x sous,» pour «aucuns «esbatements de personnages que ilz avoient fait devant luy.»
Le 1 1 avril 1896, il est donné à Jacques de Savilliant et Christophe d'Alemaigne, ménestrels du comte de Nevers, «vingt franz d'or pour une foiz, et à Sennil de Couloingne, «leur compaignon, xx franz d'or(1).»
Les ménestrels à traitement fixe ne sont pas moins bien traités par le duc d'Orléans. Dans le cours de cette même année 1896, Albelin, Colinet le Bourgeois et Godefroy le Fèvre sont inscrits sur les registres de l'argentier du duc pour une pension de 3 00 francs chacun, ce qui n'empêche pas les grosses sommes données «pour une fois» à des instrumentistes et chanteurs anglais, flamands, bavarois, italiens, que les pièces de comptabilité appellent tubatores et pijfarii (les pijferari d'autrefois). Viennent ensuite les tabourins, les harpeurs, les vielleurs, les joueurs de luth, les organistes et facteurs d'instruments, qui figurent tous pour des sommes importantes.
Les ducs de Bourgogne, aussi prodigues et plus riches que ne l'était la maison d'Orléans, traitent leurs ménestrels avec la même générosité : les Comptes de recettes de Henri Luppin, de Jean Chousat et de Robert de Bailleux, contiennent, à cet égard, de nombreuses et significatives mentions. En voici quelques-unes :
«A Henri Josse et Jossequin, menestreux de mondit seigneur, pour dons a eulx faits ceste « foix xx franz » ( 1 à 0 5 ).
«A Claux le tabourin, jadis ménestrel de feu mondit seigneur, xx franz» [ici.).
«Aux heraulx et ménestrels de Hollande et de Liège, la somme de c francs d'or» (id.).
«A Henri du Houx, ménestrel de mondit seigneur, lxvi francs xm sols iv deniers, sur « ce qui estoit et povoit estre deu , a cause de sa pension , qui est de lx escus par an » ( 1 k 1 1 ).
« Aux menestrez de corde qui avoient joué devant Mgr de Charolois , xliii liv. 11 s. » ( 1 ht 2 ).
«A trois compaignons ménestrels . . . pour avoir corné et mesnestrandé . . . aux festes « de Noël , de jour de l'an et des roys , iv escus » (1/116).
«A Jehan Waneze, Thiebaut de Strasbourg et Guillaume Caillet, ménestrels, et Henne- «quin Coppetrippe, trompette de mondit seigneur, la somme de ccccl francs monnoie «royale » (1619).
«Aux heraulx, trompettes et ménestrels du roy d'Engleterre , la somme de ccxv fr. pour «estre venus devers mondit seigneur, le xic jour d'avril m.cccc.xx, a ung disner qu'il faisoit «au conte de Warwich et autres ambassadeurs du Roy d'Engleterre» (1/120).
Les Comptes de Guy Guilbaut mentionnent, à l'année 1/12 5, «une pension de c escus «d'or, en quatre termes, aux ménestrels de mondit seigneur, a condition qu'ils ne deman- « deront rien pour robes, vestement, chevaux. » Pareille pension est accordée aux trompettes des ménestrels et aux trompettes de guerre, sous la même condition.
Les libéralités des ducs d'Orléans et de Bourgogne s'étendaient aux artistes de tous les
,|J Les Ducs de Bourgogne, par M. le marquis Je Laborde, Preuves, t. III. passim.
pays, et avaient surtout pour but d'assurer le décorum et l'éclat de leur service. C'est ainsi que nous voyons « Jehan Facien lainsné,roy des ménestrels de France,» recevoir xxn francs , «pour le aidier a monter et abillier pour plus honorablement le servir;» Josse Régnier, « roy de l'espinette , a Lille , » être gratifié de cent francs , « pour lui aidier a soustenir les frais « et missions que mondit seigneur lui commanda faire » (1/126). L'année suivante , nouveaux dons aux ménestrels de Paris, de Cologne, de Clèves, de Bruges, etc. Près de cinq cents livres sont consacrées à ces générosités
Moins riche que ses oncles et cousins, le roi de France ne pouvait se montrer aussi magnifique. Cependant il avait ses ménestrels, et on les voit figurer assez fréquemment dans les Comptes de l'Hôtel. En i38o, Jehan le Sage, Guillemin et Lyonnet, «lesquelx avoient « joué de leur mestier devant le Roy,» reçoivent 8 livres 16 sous parisis. Vers la même époque, «Hennequin Callemadin, ménestrel, lequel a dit diz de bouche devant le Roy,» est gratifié de dix francs. Le même compte mentionne également «les heraux et menestriez « qui ont esté devers le Roy , le jour de Penthecouste , » et auxquels on accorde « mixx livres ; » «les menesterels Colinet Parent, Germain Gasteblé, Jehan et Lyonnet le Prévost,» qui en reçoivent seize. L'année suivante, des fêtes ont lieu en diverses résidences royales, et les ménestrels y sont conviés, avec ce qui restait alors de trouvères et de jongleurs. Les Comptes de l'Hôtel ont gardé trace de ces réjouissances et des libéralités du Roi.
«Les menestriez du duc de Guelles, lesquelx avoient esté et joué devant le Roy en sa «court, par xn jours, xxiv liv. parisis.»
«A trois ménestrels qui avoient joué d'entreget. . . devant le Roy, par m jours, lxiv sols « paris. . . »
«Les menesterels du duc Aubert qui ont joué de leur mestier devant le Roy a Com- « piengne , lxxx sols par ...»
«Jacques Daubenton, faiseur de diz, lequel avoit fait par plusieurs fois diz devant le « Roy . . . xxxii sols par. . . »
«Nycholas le Viellare, menesterel de bouche de Mgr le duc d'Anjou. . . xvi sols par. .
Ces diverses gratifications se réfèrent à la période heureuse du règne de Charles VI; mais les malheurs sont venus, et le Roi, qui n'a pas toujours dans son hôtel Saint-Paul de quoi «soustenir son estât,» en est réduit à être le débiteur de ses ménestrels. Il faut qu'une confiscation lui fournisse le moyen de se libérer, et c'est avec les biens des Armagnacs ou des Bourguignons, selon l'occurence, qu'il acquitte sa dette. En 1 ht 8 (n. s.), la succession de Nicolas d'Orgemont, dont nous avons raconté la disgrâce (3), sert à payer les arrérages dus à Jean d'Avignon : «Considérés, dit le Roy, les bons et agréables services que nous a «faiz ledit Jehan d'Avignon, lui avons donné, cédé, quictié et transporté pour lui, ses hoirs «et ayant cause, a toujours perpetuelment et hereditablement, lx sols parisis de rente que « prenoit chascun au feu maistre Nicole d'Orgemont . . . laquelle rente estoit a nous appar- « tenante parla confiscation des biens dudit maistre Nicole, lequel a esté condempné en «chartre perpétuelle pour crime de lèse magesté par lui envers nous commis (4). »
(l) Les Ducs de Bourgogne, par M. le marquis de de France, par M. Douet d'Arcq , t. 1, passim. Laborde, Preuves, t. I, passim. (3) Voir ci-dessus, p. 343, à l'article biogra-
(2> Choix de pièces inédites relatives au règne de phique de Guillaume Sanguin. Charles VI, publiées pour la Société de l'Histoire (4) Choir de pièces inédites, etc. t. II, p. 166.
Il ne reste aucune trace écrite des libéralités que les Prévôts des marchands et Echevins, les bourgeois et les corps de métier ont pu faire aux ménestrels et de bouche et de corde, » pendant la période qui nous occupe. Toutefois l'examen des divers articles des règlements que la Confrérie de Saint-Julien s'imposa vers la fin du xiv" siècle et au commencement du xve permet de croire que les bénéfices réalisés par les membres de la corporation étaient assez considérables. Les amendes pour désobéissance au roi des ménestrels, infraction aux lois du métier, insuffisance, etc. ne sont pas inférieures à vingt sols. La réception à la maîtrise emporte une taxe de pareille somme. Les preuves de capacité, de « suffisance , » comme on disait alors, sont nombreuses pour les aspirants qui se destinent à l'enseignement de la musique et du chant , et qui ont l'ambition de paraître chez les riches bourgeois , dans les noces opulentes, aux foires du Lendit, de Saint-Laurent, de Saint-Germain, aux fêtes et pèlerinages des environs de Paris : ce qui fait présumer qu'un instrumentiste et un chanteur de mérite gagnaient de bonnes journées. Mais il leur fallait partager avec leur roi, dont le privilège, restreint d'abord à la capitale, tendait à rayonner sur tout le royaume; avec la Confrérie, qui avait des veuves et des enfants à soutenir, et enfin avec l'hôpital Saint-Julien , qui était, pour la corporation, une sorte d'hôtel des Invalides.
Un lien naturel rattache les cours d'amour aux trouvères et aux ménestrels, qui en Les cours d'amour, étaient, avec les dames, le principal ornement. On sait que ces tribunaux galants s'étaient formés dès le xne siècle, au midi de la Loire, et particulièrement dans le Languedoc et la Provence. Présidés tantôt par des dames, tantôt par des rois et des grands seigneurs qui prenaient le titre de Princes d'amour, ils ne se bornaient point à composer ou à faire composer des chansons, des tensons et des jeux-partis : ils rendaient de véritables arrêts, revêtus de toutes les formes judiciaires. On peut voir dans le Traité de l'art d'aimer, rédigé en 1 170 par le chapelain André, sous ce titre Liber de arte amatoria et reprobatione amoris, ce qui se passait dans ces cours amoureuses. On y proposait un point à résoudre, et c'était le plus souvent quelque question d'amour raffiné, quelque problème de haute galanterie, dont la solution ne pouvait être donnée qu'en vers. La plaidoirie, dit Daunou, était une imitation des combats chevaleresques, des procédures judiciaires et des disputes argutieuses des écoles ; triple singerie, ajoute-t-il, qui ne pouvait manquer d'égarer et de dégrader les talents littéraires dont elle était l'apprentissage. L'arrêt à rendre devait être conforme aux dispositions d'un code amoureux en trente articles, qui fait partie de l'opuscule du chapelain André.
Par un singulier anachronisme qui contraste douloureusement avec les malheurs de La cour d'amour
de
cette époque, une cour amoureuse, calquée sur le modèle de celles qui florissaient depuis l'hôtel Saint-Paul, longtemps dans le midi delà France, fut créée vers l'an ihio, à l'hôtel Saint-Paul, autant pour distraire le pauvre roi aliéné que pour satisfaire aux galants caprices d'Isabeau et de ses femmes. Cette institution était dans toute sa nouveauté au moment où écrivait Guillebert de Metz, et il semble probable qu'il a voulu la désigner, à moins toutefois que son «prince damours» ne soit tout simplement le roi des ménestrels ou de l'épinette, comme on l'appelait en Flandre, tenant provision de virelais, rondeaux, ballades, lequel était, comme on le sait, nommé par le souverain pour exercer une sorte d'autorité sur ses confrères.
Dans le doute, il n'est pas sans intérêt de consigner ici quelques-uns des détails que fournit, sur la cour d'amour de Charles VI, un manuscrit copié au xvif siècle sur un original plus ancien et commenté au xvin0 par Lancelot et Moreau de Mautour. Ce manuscrit, qui nous a été obligeamment signalé par M. Douet d'Arcq, comprend les noms, les titres et les armoiries enluminées des principaux officiers de la cour amoureuse. Dans la première catégorie, dont le manuscrit, lacéré en cet endroit, ne donne pas la désignation, figurent les plus beaux noms de l'aristocratie française : on y voit, entre autres, les Craon, les Hangest, les d'Angennes, les La Rochefoucauld, les Chabannes, les d'Estouteville , les d'Ailly, les La Trémouille, les Chastillon, les Mouchy, les de Rieux, les Lannoy. les Longueval, etc. etc. Viennent ensuite les grands veneurs de la court, puis les thrésoriers des chartes et registres amoureuses, au nombre de cent quatre-vingt-huit, appartenant, pour la plupart, à la riche bourgeoisie ou à la petite noblesse. Aux trésoriers succèdent les auditeurs de la cour d'amour, où l'on voit, avec quelque surprise, figurer un maître en théologie, des chanoines de Paris, de Tournay, de Cambrai, de Saint-Omer, des maîtres des requêtes et des conseillers au Parlement. Au-dessous de ces dignitaires sont placés les chevaliers d'honneur, conseillers de la cour amoureuse, au nombre de cinquante-neuf, les chevaliers trésoriers, les maîtres des requêtes, parmi lesquels se trouve le nom de Charles Culdoë, prévôt des marchands, et celui de Cousinot, riche bourgeois qui joua plus tard un rôle important. La liste se termine par les secrétaires et les substituts du procureur général près la court amoureuse, les concierges des jardins et vergiers amoureux, et enfin par les veneurs ordinaires de la court amoureuse &\
Une telle énumération dispense de tout développement: la cour d'amour, qui, à une autre époque , aurait pu devenir l'un des ornements du palais et l'une des splendeurs de Paris, n'était plus alors qu'une douloureuse antithèse. Elle représentait d'autres cieux, d'autres mœurs, un passé disparu; aussi n'a-t-elle exercé aucune influence littéraire sur les écrits de ce temps. Une mention incertaine dans l'ouvrage de Guillebert de Metz, et une liste de noms enfouie dans un manuscrit, voilà tout ce qui reste de cette institution dépaysée, à laquelle il aurait fallu les douceurs de la paix, le climat de la Provence et la langue des troubadours.