‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 132 sur 221 · RUE DE MONTMORENCY OULTRE LE COING DE LA BELLE IMAGE · texte numérisé non relu

RUE DE MONTMORENCY OULTRE LE COING DE LA BELLE IMAGE

Premier louage par bas. Ledit lieu loué à Jehan Frayerc, par an 1-6"

Second louage par bas. Ledit loué pour 1 h sols par an, puis à Gérard de Lannoy 1'

Ou porche de ladite première maison où il y a cpiatre louages.

Premier louage par hault. Ledit loué à Belon la Piote 12*

Second louage par hault. Ledit loué pour 8 sols, puis à la veuve Jehan Rousseau ta5

Troisième louage par hault. Ledit démolira inhabité depuis îhMi jusqu'à la Saint-Jean

iMij. puis loué à Jehanne Devaulx, par an ios

Quatrième louage par hault. Ledit lieu loué pour 8 sols parisis l'an, puis fermé deux ans de

suite; ensuite loué à Jehane de la Porte, qui ne paya pas 8'

Seconde maison en ladite rue, etc.

Le bas loué pour 16 sols par an, puis a Jehan Julioit 11 h'

Autre louage par bas. Ledit loué i° 16 sols, puis à Lyenarde, veuve Régnier Rault 11 2'

Ou porche de ladite maison, ouquel a quatre louages:

Premier louage par hault. Ledit loué à Girard de Lannoy, par an 12*

Second louage par hault. Ledit à Jehanne Loiselle, par an 125

Troisième louage par hault, ledit i° 9 sols, puis à Jehanne Le Sage, qui ne paya pas ios

Quatrième louage par hault. Ledit 1° 9 sols, puis inhabité, puis à Jehannette la Cordiere, qui

ne paya pas , par an 9'

Tierce maison en suivant, qui est grant pignon, devant le puits.

Premier louage par bas. Ledit loué 1° 16 sols, puis à Guillemain Saincte, Varlet, cordonnier, par année 11 A'

Second louage par bas. Ledit à Pierre Molevant, par an i' h*

Ou porche de ladicte grant maison, etc.

Premie)- louage. Ledit à Denisot Honoré, i° 10 sols, puis 121

Second louage. A Alison Labrocque ia*

Troisième louage. A Jacquelot la Rouchere, 12 sols, puis inhabité, puis io!

Quatrième louage. A Amelot la Levé, 12 sols, puis à Jehanne Laboutrade ios

Cinquième louage. Loué i° 8 sols et 9 sols, puis inhabité pendant trois ans, puis à Jehanne la

Tessine, par an ios

Sixième louage. Ledit par an, à Jehanne Laboutardc 10'

Septième louage. A Denise Dupont, par an ios

(Cessa d'être loué à la Saint Jean i45o, comme trop haut et pénible à monter.) En ladicte rue, etc. la maison où est le puits.

Premier louage où est le puits. Loué à Jehannette la Sueuse, par an 10'

Second louage tenant en suivant. A la Gelissonne, par an 12'

Les comptes de la fabrique de Saint-Jacqucs-la-Boucherie nous apprennent, en outre, que Nicolas Flamel avait des rentes annuelles et perpétuelles assises sur les maisons suivantes :

Rue de Marivaux, hôtel de l'Image saint Michel; Rue Quincampoix , hôtel de l'Etoile;

Cloître Saint-Merry, rrostel qui fu à feu Henion Boulet;')

Rue Saint-Martin, hôtels de l'Autruche et des quatre fds Aymon;

Rue des Gravilliers, rostel qui fu Jehan Feuillet," plus une mnazure et lieu en ruines, n maisons qui

r furent à Simon de la Chambre, Jehanne Quin et Bernard de Buleu;» Rue du Temple, six hôtels ayant appartenu à Robin Violette, à Philippe Villot, à Guillaume le Biche.

à Robin Pesteron , à Guillaume Béranger et à Michel de Cousménil ; Rue Beaubourg, hôtels du Lion d'argent et de la Fleur de lys ; Rue des Blancs-Manteaux , hôtel de l'Image saint Christophe; Porte Raudoyer, hôtel appartenant à Gillet le Barbier;

Bue de Jouy, hôtel du Château; hôtel ayant appartenu a rr Jehanne la Herbelotte ; * hôte! à « Jehan Piguel . dit Simplet. «

Bue Saint-Antoine , maisons de la Croix de fer et de l'Homme sauvage;

Bue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie , rr place en ruine faisant le coing de la rue du Puis;»

Bue Saint-Jean-en-Grève , hôtel appartenant à Colin le Boy;

Place Maubert, hôtel du Cheval rouge, rr faisant presque le coing de la rue des Quatre Portes; » Bue Saint-Jacques , hôtel du Dieu d'amour; Bue Saint-André-des-Arts , hôtel du Barillet; Pont Saint-Michel, hôtel du Croissant;

Bue de la Charpenterie (,), place en ruines et maison de l'Image sainte Catherine; Bue Saint-Honoré , hôtel ayant appartenu à Jean Labbé; Bue de Bichebourg ou du Coq, hôtel du Plat d'étain; Bue Guérin-Boisseau, six hôtels en ruines; Bue Chapon, hôtel et jardin en ruines;

Bue Saint-Denis, hôtel du Berger, en ruines; hôtel du Boisseau; trois hôtels, louages et jardins ayant appartenu à Michel Piot et autres.

Nicolas Flamel avait, de plus, diverses rentes assises sur des immeubles situés à Saint- Laurent-lez-Paris, la Villette Saint-Ladre, la Chapelle Saint- Denis, Otheuil (Auteuil), Suresnes, Nanterre, Rueil, Chatou, Houilles, Vry et autres villages. Les maisons qui lui appartenaient en propre n'étaient pas moins nombreuses que celles sur lesquelles il percevait des rentes. Les registres de Saint-Jacques-la-Boucherie en donnent la liste suivante :

Bue des Ecrivains, une échoppe;

Bue Marivaux, maison delà Fleur de lys; hôtel du «Dalphin,» comprenant trois louages; hôtel de l'Image saint Jean ;

Bue des Etuves, maison de la Nef d'argent ;

Bue Quincampoix, maison de l'Image saint Christophe;

Rue auMairc, maison de l'Image Notre-Dame; hôtel joignant le Plal d'étain;

Bue du Temple, hôtel de l'Image sainte Catherine, ci-devant de la Croix de fer, "faisant le coing de la

rue Pastourelle;" Rue des Gravilliers, hôtel de l'Ane rayé; masure et jardin en ruines;

Rue Saint-Martin , maison de l'Image saint Christophe; hôtel de la frHense»; maison de la Belle image: hôtel de la Pomme rouge, «-au coing de la rue au Maire;» hôtel de la Croix blanche, rr devant la rrpissotte saint Martin;»

Rue de Montmorency, maison dont il est question plus haut.

La fortune représentée par ces diverses sortes de propriétés était considérable, sans doute; mais elle ne justifie pas la réputation de Crésus qu'on a faite à Nicolas Flamel, et M. Vallet de Viriville a raison de soutenir, avec l'abbé Villain , qu'il n'était pas besoin d'avoir recours aux secrets du grand œuvre pour acquérir ce qu'on ne doit regarder, après

tout, que comme une belle aisance bourgeoise. Au siècle précédent, les Popin, les Arrode, les Gcntien, et, à l'époque de Flamel, les Bureau de Dampmartin, les Miles Baillet, les Guillemin Sanguin, les Digne Responde étaient arrivés à un état de fortune beaucoup plus imposant; Guillebert de Metz, qui connaissait bien les riches de son temps, ne s'y trompe point. Si l'avoir de Flamel a été surfait, c'est qu'on l'avait vu, pendant longues années, assis dans son échoppe de la rue des Ecrivains, tandis que les bourgeois opulents dont nous venons de rappeler les noms habitaient de beaux hôtels et menaient grand train. Flamel avait, en outre, la vanité de se faire peindre ou sculpter partout, avec des chiffres et des attributs que l'ignorance transforma bientôt en logogriphes hermétiques. Enfin sa fortune, au lieu de se diviser discrètement entre des héritiers, fut recueillie en bloc par la fabrique de Saint-Jacques et donna lieu à de nombreux procès qui en divulguèrent le chiffre, lequel

fut bientôt amplifié par la rumeur publique. La fortune de Nicolas Flamel n'a donc pas, selon toute apparence, dépassé les bornes d'une aureà mediocriias : c'est la conclusion à laquelle sont arrivés tous les érudits qui en ont sérieusement recherché les origines.

Flamel «le juenne» est beaucoup moins connu que son illustre homonyme. On sait qu'il était habile copiste, et qu'il travailla longtemps pour la « librairie » du duc de Berry. Plusieurs manuscrits splendides portent son nom, entre autres la Bible historiale traduite par Guyart des Moulins, les Décades de Tite-Lwe , traduction de Pierre Bercheure, le Roman de la Rose et le livre de Boccace De dans et nobihhus mulieribus. Le premier de ces ouvrages porte une note que M. le comte Auguste de Bastard a fait calquer dans son excellent ouvrage (La peinture des manuscrits}, et que MM. Lacroix et Fournier ont reproduite comme un modèle de la calligraphie des xive et \yr siècles. Nous en plaçons le fac-simde sous les yeux de nos lecteurs.

Flamel Le jeune

Fac-similé de l'écriture de Jehan Flamel.

(Bibl. Imp. ma. n° 681, S. L. )

L'individualité de Flamel «le juenne,» dont le prénom était Jean, a beaucoup embarrassé les érudits. «Il est fort douteux, dit M. Paulin Paris, que les deux écrivains fussent «parents, puisque Nicolas, dans les actes nombreux que son historien nous a conservés, «ne fait aucune mention de Jean(1).» MM. Lacroix et Fournier écrivent de leur côté: «Le «copiste aux gages du duc de Berry n'a aucun rapport de parenté, ni même de temps avec «le mari de Pétrenelle (2). » C'est peut-être pousser un peu loin la circonspection historique, au moins en ce qui concerne l'époque.

La contemporanéité des deux Flamel est attestée par le texte de Guillebert de Metz et par la date de la mort du duc Jean de Berry, qui précéda de deux années seulement celle de Nicolas. Il s'agit bien, en effet, du frère de Charles V, si connu par son goût pour les beaux livres ; les diverses mentions consignées par Jean Flamel sur les manuscrits qui ont appartenu à son illustre protecteur le désignent toujours sous ces noms et qualités : «Jehan, fds de roy de France, duc de Berry et d'Auvergne, comte de Poitou, d'Estampes, «de Bouloingne et d'Auvergne, n Ce qui est un peu plus douteux, c'est la parenté, quoiqu'elle paraisse résulter des expressions mêmes que notre auteur emploie pour désigner les deux écrivains: il les appelle tout simplement Yaisné, le juenne, comme s'il s'agissait de deux frères. Cependant un fait semble s'opposer assez brutalement à cette induction : l'héritage de Nicolas Flamel fut déclaré vacant faute d'héritier au degré successible. «Comme s personne ne se présentoit pour l'hérédité, le magistrat crut pouvoir regarder comme une «aubaine une succession estimée si considérable, et tous les biens du défunt furent arrêtés «et scellés à la requête du procureur du Boi du Chàtelet, comme vacans et appartenans au «Roi, par défaut d'héritiers au moins qui s'apperçussent (3). » L'abbé Villain, à qui nous empruntons ce passage, écrit un peu plus haut : «Il semble que Flamel craignoit ce qui «pensa arriver, en effet, que ses biens ne tombassent dans le fisc par droit d'aubaine. Il « n'appercevoit pas sans doute de parens qui pussent se présenter pour hériter : néanmoins, «en cas qu'il en parût, il fait un legs de ko livres parisis en argent à ses parents, si aucuns « en a qui se voudroient dire ses héritiers , pour une fois à tous ensemble; mais il ne s'en présenta -pas vraisemblablement, puisque, onze années après la mort du testateur, il nestoil encore -apparu aucuns se disant parents de Flamel, pour recevoir le legs de âo livres parisis^'Kv On peut donner de ce dernier fait une explication assez naturelle : Jean Flamel aurait été célibataire, et il serait mort avant Nicolas, ne laissant point d'héritier, ce qui expliquerait pourquoi il n'est fait aucune mention de lui dans le testament du riche écrivain , et pourquoi la succession fut déclarée vacante. Dans celte hypothèse, le décès de Jean aurait précédé de fort peu de temps celui de Nicolas, car il résulte d'une note de Godefroy que «Jehan Flamel fut habillé de deuil pour la mort de son maistre (5), laquelle arriva en 1 k 1 G. v Ce serait donc entre les années 1 4i6 et 1618 que Flamel «le juenne» serait décédé, et Flamel «laisné» n'aurait eu naturellement aucune disposition testamentaire à faire en sa faveur. Néanmoins, on s'étonnera toujours qu'il ne l'ait pas associé aux fondations pieuses dont son testament est rempli; c'eût été là une sorte de legs religieux, tel qu'en devait faire

(1) Les manuscrits françois de la bibliothèque du (3) Histoire critique de Nicolas Flamel ',p. 218 ,219.

roi, t. II, p. 11 et 12. ("' Idem, p. 2o4, 2o5.

2) Histoire de l'imprimerie et des arts qui s'y rat- (5) Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins,

tachent, p. kb. avec annotations de Godefroy, in-folio, p. 779.

un homme aussi dévot que Nicolas Flamel. En résumé, la question de parenté reste douteuse, malgré les expressions dont se sert Guillebert de Metz, et bien qu'il en coûte de ne voir qu'une coïncidence purement fortuite dans l'existence simultanée de deux bourgeois de Paris, écrivains l'un et l'autre, portant le même nom et ayant joui, en leur temps, d'une renommée à peu près égale.

Avant de terminer cette étude, il nous a paru utile de consigner ici quelques articles de Pm comptes tirés de documents authentiques et établissant le prix moyen des travaux de copie es ravaux et d'enluminure à l'époque des deux Flamel. Ces extraits serviront à établir, aux xivc et xvc siècles, le bilan d'une des plus célèbres industries parisiennes, et aideront à comprendre la formation d'une fortune qui n'eut rien à démêler avec l'alchimie. Nous les empruntons, pour la plupart, aux savantes publications de Gabriel Peignot et de M. le marquis de Laborde, qui, seules, jettent un peu de jour sur les travaux d'art exécutés à cette époque.

De i382 à 1398, Philippe le Hardi fait payer à Henriot Garnier Bretin 72 francs, «pour ung livre appelé les Croniques des rois de France ;v aux Chartreux 35 francs, «pour « achapt d'une Bible;» à frère Philippe, son confesseur, 100 francs, pour «ung Catholicon «pour mectre en sa chapelle;» à Pierre Donnedieu , «escripvain demourant a Paris, pour k Pescripture de deux grands Antiphoniers par lui escriptz et notez, 60 francs. .. et pour •■enluminer et florir d'azur et de vermillon, coler, trare et relier iceulx, 80 francs.» Les fournitures et accessoires coûtaient, à ce qu'il paraît, plus cher que le travail des copistes et des enlumineurs, car nous voyons un sieur Gillet Daunai , «escripvain a Dijon, » ne recevoir que 34 sols U deniers par «quayer d'escripture, » tandis qu'on dépense plus de 90 francs pour «achat de parchemin, velin, chevrotin, froncine, fermeils de cuivre, bourdons, doux «de Rouen, doux de laton et de cuivre, soye de pluseurs couleurs pour faire chapitaux, «et cuyr de vaches pour faire tirouers pour convertir en façon de livre (l).»

Les chiffres qui précèdent, et qui s'appliquent probablement à des livres ordinaires, ne sont rien à côté des sommes payées aux fournisseurs de manuscrits précieux, et en particulier aux frères Raponde, qui avaient l'habitude de les rechercher et de les offrir aux ducs de Bourgogne. De i3g8 à i4oi, Philippe le Hardi fait donner à Jacques Raponde «600 escus d'or pour une Bible escripte en francoys de lettres de forme, très bien ystoriée «dedans et dehors, armoyée aux armes du duc, couverte de drap cramoisy et garnie de «gros fermaulx d'argent dorez;» à Dyne Raponde, 5oo livres, «parce que il avoit envoyé «en bonnes eslrennes un 1res bel livre de Y Histoire de Titus Livius, enluminé de lettres «d'or et historié d'ymaiges en pluseurs et divers lieux ('2). » Jacques Raponde reçoit encore 5oo écus d'or «pour ung livre appelé la Légende dorée, escripte en francoys de lettres de «forme, ystoriée de belles ystoires, a chacun son ystoire, et par dehors une Annonciation, ce saint Paul et sainte Catherine, fermant a clous d'argent dorez, armoyé aux armes du duc, «et couvert ce livre de velueau en vermeil teint en grains, et ung bel estuy garni d'une «tresse de soye a deux mordants armoyés aux armes du duc;» plus hoo écus d'or «pour la «vendue et délivrance d'un livre nommé De la propriété des choses, tout neuf et yslorié, cou- «vert de veluel en grains, a fermouer d'argent dorez;» plus 3oo francs pour un livre fran-

(1) Catalogue de la bibliothèque des ducs de Bourgogne au xv' siècle, p. 9.7. — (2) Idem, p. ^g.

«cois de plusieurs histoires des Femmes de bonne renommée , que ledit Raponde lui présenta «en estrennes;» plus 3oo livres d'or «pour trois livres appeliez La Jlear des istoircs de la «terre d'Oriant, escripts en parchemin de lettres de forme, historiés, couverts de velueau et « fermoyés d'argent doré esmaillé, et armoyés aux armes de mondict seigneur ; » plus k o o francs d'or «pour avoir fait un grand livre, tant du Roman de Lancelot du Lac et du Saint Gréai, « comme du Rotj Arthus, ystorié de plusieurs belles histoires n

On peut supposer, avec quelque raison, que les frères Raponde, familiers des ducs Philippe le Hardi et Jean sans Peur, recevaient un peu plus que ne valaient les manuscrits achetés et revendus par eux. Toutefois les comptes de Jean Chousat et de Jean de Noident. pour les années 1/100 et ihik, enregistrent une somme importante (600 livres) délivrée à Jean Durand, physicien du duc, «pour employer es escriptures et perfection d'une très «belle et notable Bible," dont étaient chargés les enlumineurs Polequin et Jonequin Manuel ; plus une somme de 5oo livres «pour une Bible toute neuve a grandes ystoires

« d'ymages enluminées du large de toute la page et cousta a faire plus de 700 francs (2). »

En faisant la part de la magnificence habituelle des ducs de Bourgogne, il reste encore une somme importante sur chaque achat ou indemnité, pour représenter le travail des écrivains et des miniaturistes ; et en tenant compte des variations qu'a subies la valeur monétaire, on demeure convaincu que l'enluminure et la copie étaient aussi largement rétribuées aux xive et xve siècles qu'elles pourraient l'être de nos jours.

On arrive à la même conclusion en parcourant les comptes de librairie du duc d'Orléans (3). En 1896, Thevenin Angevin confesse avoir reçu 3 00 francs «pour achepter parchemin a

«escrire le livre nommé le Miroiter historial et pour paier les escripvains et enlumineurs

«qui escripvent et enluminent ledit livre, » plus Iso francs d'or «pour achepter parchemin et « pour bailler aux escripvains qui escripvent pour ledit seigneur le livre de la Cité de Dieu , les -• livres des Ethique et Polithique, le livre du Ciel et du Monde et la grant Bible » Il importe de faire remarquer que ces sommes, quoique considérables, ne sont que des à-compte : Thevenin reçoit, en effet, à diverses reprises et pour la continuation des ouvrages susénoncé.s. plusieurs autres provisions qui doublent les premiers payements. Le même personnage reconnaît, en outre, avoir reçu, en 1 3()8 , 100 écus d'or «pour acheter parchemin et payer «les escripvains et enlumineurs qui escripvent et enluminent pour mondit seigneur la « grant Bible glosée, les Croniques de Burgues, les Lamentations de saint Bernart, etc. n Ce premier crédit est également suivi de plusieurs autres applicables aux mêmes travaux. Le catalogue de Joursanvault (n° 609) indique une pièce que M. le marquis de Laborde a relevée, et qui donne le détail des prix payés pour un travail d'enluminure. Angelot de la Presse y déclare avoir reçu : i" 12 livres 10 sols tournois «pour avoir fait vingt histoires aux Heures rten françois de Madame la duchesse, au prix de 10 sols tournois pour chacune; 2° pour "deux lettres a vignettes, 10 s. t.; 3° 12 liv. i5 s. 8 den. t. pour trois cent quatre lettres «a deux points et enternellées ; k° 8 s. U den. t. pour avoir fait relier lesdites Heures de - ladite dame et relier le Traiché de l'âme et du cuer. »

Nous ne pousserons pas plus loin cette énumération, qui offre de nombreuses analogies

Catalogue de In bibliothèque des ducs de Botir- [3> Consulter le mémoire de M. Le Roux de Lincv

eogne au tv' siècle, p. 33. sur la bibl.de Charles d'Orléans. Paris, in-8°, 1 843.

lJ> Idem, p. 36. (a) Les Ducs de Bourgogne , Preuves, t. III. p. 1 10.

avec les comptes de la maison de Bourgogne. Le duc de Berry, grand amateur de livres et d'objets d'art, pavait sans doute aussi généreusement que ses deux frères, et nous en avons pour preuves trois articles qui semblent devoir se référer aux « trois frères enlumineurs 55 dont parle Guillebert de Metz. Ces articles sont extraits de la prisée des biens laissés en 1 h 1 6 par le duc, prisée dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Fol. 93. «D'unes belles Heures, 1res bien et richement historiées, et au commencement -est le kalendrier, lesquelles Heures Mgr a fait faire par ses ouvriers, et ont esté prisées (•(avec quelques pierres précieuses) 875 livres.'?

Fol. 867 v°. «Item, un livre contrefait d'une pièce de bois, painte en semblance d'un «livre, ou il n'a nulz feuillez, ne riens escript, couvert de veluyau blanc a deux fermouers -d'argent dorez, esmaillé aux armes de Mgr, lequel livre Pol de Limboure et ses deux ■• frères donnèrent a mondit seigneur aux estraines m .cccc et x, prisé 5o sols tournois.

«Item, en une layette, plusieurs cayers de très riches Heures que faisoient Pol et ses «frères, très richement historiez et enluminez, prisées 5 00 livres »

De ces données, dit M. le marquis de Laborde, il résulte que le duc de Berry avait, parmi ses ouvriers, trois peintres venus des Pays-Bas et originaires du Limbourg; que ces artistes étaient occupés, lorsque sa mort survint en 1 4 1 6 , à orner les feuillets d'un livre d'Heures, qu'on réunissait dans une layette jusqu'à ce que l'achèvement du travail permît de les livrer au relieur. Il y a grande apparence que «les trois frères enlumineurs» dont parle Guillebert de Metz, sans les désigner plus explicitement, sont ces mêmes ouvriers, représentants distingués de l'école flamande qui commençait alors à poindre et que les encouragements des ducs de Bourgogne devaient bientôt porter au plus haut point de splendeur. Nous avons vainement cherché à retrouver la trace de ces artistes , qui comptaient assurément parmi les meilleurs de Paris, puisque notre auteur les cite sans indiquer leur nom. Sur l'indication de M. le marquis de Laborde, nous nous sommes en outre adressés aux archives de la province de Limbourg, afin d'obtenir quelques détails sur leur origine et leur existence ; mais notre appel est resté sans écho. Comme tant d'autres peintres de la même époque, les trois frères enlumineurs n'ont probablement pas d'histoire : leurs travaux accomplis obscurément, à côté de ceux des écrivains dont ils étaient les auxiliaires, révèlent une époque, un style, une école, mais ils ont à peine sauvé leurs noms de l'oubli.

A côté des honoraires payés par les grands seigneurs à leurs enlumineurs et à leurs écri- Pmck- vente vains en titre, il n'est pas sans intérêt de placer le prix de vente et de location des livres et e ocatlon œ mis dans le commerce, soit qu'ils appartinssent en propre aux stationnaires qui les exposaient à leur étalage, soit qu'ils fussent simplement en dépôt chez eux pour être vendus. Vers le milieu du xive siècle, le libraire Geoffroy de Saint-Léger cède à noble homme Gérard de Montagu, avec hypothèque sur tous ses biens et garantie corporelle, un livre intitulé Spéculum historiale in consuctudine Parisiense, moyennant la somme de koo livres parisis. En 1 38 1, le psautier de saint Louis, mis à l'enchère, est acheté «par messire Jehan , clerc de «la chapelle de la reine Blanche, vu11 et mi francs.» En i3()4, Jean Bonhomme, libraire juré de l'Université, cède à Jean Cueillette un exemplaire de la Cité de Dieu, sans indica-

11 Les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. I, introduction, p, cxxi.

BIST. I

lion de prix, mais en promettant de garantir la vente «envers et contre tous.» Ces sortes de dispositions étaient prises pour assurer à l'acheteur la pleine possession du livre vendu, et le mettre à l'abri de toute revendication de la part du propriétaire déposant. En î 3q 7, Le libraire Robert Lescuier reçoit du duc d'Orléans vingt écus d'or «pour la vendicion d'un «livre ou est le faict des Roumains, escript en francois, compilé par Ysidoire, Suetoine et « Lucan. » Le même duc avait payé deux cent cinquante écus une Bible latine achetée au libraire Olivier de Lempire, vingt francs d'or les épitres de saint Paul , et quatre cents francs une Bible en français.

La cherté des manuscrits et les prétentions toujours croissantes des libraires déterminèrent l'Université à taxer non-seulement la vente, mais encore la location des livres qui. sans cette précaution, sei'aient devenus inabordables pour la bourse de la plupart des écoliers. Chevillier a donné, d'après le 75e feuillet du Livre rectoral, une liste curieuse de quelques ouvrages tarifés en assemblée générale de l'Université (1); voici certains articles de cette liste :

Les Homélies de saint Grégoire, 28 feuillets, taxé 18 deniers;

Les Sacrements de Hugues de Saint-Victor, 2/10 feuillets, 3 sols;

Les Confessions de saint Augustin, 21 feuillets, k deniers;

La Somme de saint Thomas d'Aquin, icl livre, 56 feuillets, 3 sols ;

VApparatus des décrets, 6 sols ;

Le texte tYInfortiat, h sols.

Le Digeste, 5 sols, etc.

11 résulte de ce tarif que les livres de droit étaient les plus recherchés à la fin du \ive siècle; et ce fait, dit V. Le Clerc, est, à lui seul, l'annonce d'une tendance nouvelle qui devait faire déserter les vieilles écoles de théologie. Nous n'avons point à entrer dans l'examen des questions de doctrine que soulève la librairie parisienne. Qu'il nous suffise d'avoir esquissé à grands traits le tableau de la fabrication et du commerce des livres, à l'époque où Guillebert de Metz les a vus s'exercer à Paris.

70 LES ORFEVRES ET rr ARTIFICEULX OUVRIERS, n

(HERMAN, WILLELM, ANDRY, LE POTIER « QUI TENOIT LES ROSSIGNOLZ CHANTANS EN ÏVER , n ETC.)

M. Paul Lacroix a écrit, en tête de son intéressante Histoire de l'orfèvrerie française, les lignes suivantes : « De tous les arts, le plus ancien est peut être l'art de travailler l'or, c'est- « à-dire l'orfèvrerie : on la trouve déjà florissante aux époques héroïques des différents

«peuples du monde Les autres métaux dormaient dans le fond des mines, que déjà

«l'or avait fourni aux premiers habitants du globe, non-seulement des ustensiles et des «armes, mais aussi des objets de parure et des insignes religieux. Il est donc permis de «regarder les orfèvres, les ouvriers qui travaillaient l'or, comme les initiateurs de tous «les arts manuels »

Guillebert de Metz semble avoir devancé l'opinion de M. Lacroix : parmi les nombreux

10 Archives de l'Université, cart. II, sec. dossier (2) Histoire de l'orfèvrerie, etc. Paris, 1 85o, in-8°,

B, n° 1. et i858, in-18, p. 1 et i83.

artisans que renfermait le Paris de son temps, «artificeulx ouvriers » de toutes les professions, hommes «dengigneux mestiers» qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il cite au même titre (jue les gens de lettres ou les bourgeois opulents, trois seulement, Willelm, Herman et Andry, lui ont paru dignes d'être désignés nommément, et ce sont précisément un orfèvre, un lapidaire, un bijoutier en filigrane, c'est-à-dire les trois principales variétés des aurijices ou aurifabri du moyen âge. La raison de cette mention unique est bien simple : au \ve siècle, comme aux âges primitifs, le travail de l'or résumait toutes les autres manifestations de la pensée industrielle; il entretenait le sentiment du beau, et créait entre l'art et le métier un lien intime que les siècles n'ont point encore rompu. Sœur de l'architecture et de la sculpture, l'orfèvrerie marchait de concert avec elles, leur prêtant plus qu'elle ne leur empruntait, et offrant dans ses châsses et ses reliquaires plutôt les maquettes des édifices à élever que les diminufifs des monuments déjà construits. Intimement liée à la céramique et à la poterie d'étain qu'elle transformait, à la menuiserie d'art dont elle avait besoin pour ses dressoirs, à la serrurerie et à la ferronnerie qui, sans son aide et son inspiration, fussent restées peut-être à l'état de gros et lourds métiers, elle entrait ainsi dans la vie privée et s'associait à toutes les nécessités domestiques, tandis que, par ses rapports avec la peinture sur verre et l'art de l'émailleur, elle étendait peu à peu le domaine de la chimie et faisait avancer cette science, attardée à la recherche du grand œuvre. Enfin, par l'usage habituel de la forge et du marteau, elle contribuait puissamment à perfectionner la métallurgie, à donner de la légèreté au travail manuel, à introduire l'art partout où il pouvait se glisser. Il serait fort intéressant de suivre à travers les siècles cette influence de l'orfèvrerie sur les diverses professions; mais une telle étude exigerait des développements que notre cadre ne comporte point. Le récit de Guillebert de Metz ne comprend d'ailleurs qu'une période de cinquante ou soixante années, et se renferme étroitement dans l'histoire de l'art parisien; notre commentaire ne doit point aller au delà.

Paris semble être, dès les premiers siècles de la monarchie franque, la terre classique L'orfèvrerie à Paris, de l'orfèvrerie. Son territoire ne possède pas, comme les montagnes de l'Auvergne, des Cévennes et du Limousin, des mines d'or et des gisements de pierres précieuses; la joaillerie, l'émaillerie n'y sont point, comme à Limoges et à Montpellier, une sorte de produit spontané; mais les rois y résident, les officiers de la couronne y étalent leur luxe, et les grands feudataires viennent, en rendant hommage au suzerain, y faire leurs acquisitions. De plus, Paris a dans son voisinage les métropoles de Reims et de Sens, les antiques sièges de Soissons, de Senlis, de Laon, de Noyon, de Meaux, de Beauvais, etc. dont les évêques sont en relations continuelles avec la royauté; les monastères opulents se multiplient dans les environs, et l'art de travailler l'or reçoit de toutes ces circonstances réunies une vigoureuse et durable impulsion. Le fameux vase de Soissons, les pièces d'orfèvrerie trouvées dans le tombeau de Childéric à Tournay, les riches bassins que montraient orgueilleusement Chilpéric et Gontran, dit Grégoire de Tours, appartiennent à cette première époque , et se rattachent à l'art gallo-romain , qui fut le premier maître des Francs. Bientôt une école nationale se constitue, et c'est à Paris qu'elle établit le siège de sa fabrication : l'orfèvre Eligius, originaire du Limousin, apporte dans la capitale du royaume franc les traditions et les procédés de son pays: devenu l'ami de Clotaire II et le ministre de Dago-

bert Ier, il dirige la monnaie royale, renouvelle la vaisselle du palais, les vases sacrés des églises, couvre d'or et de pierreries le tombeau de saint Denis, et crée à Paris deux nouveaux centres d'activité : le monastère dit de Saint-Martial, et le suburbium de Saint-Pauldes-Champs. Dans la Cité, en face du Palais, sous la direction de sainte Aure ^Aurata), dont le nom indique en quelque sorte la pieuse profession, les religieuses tissent la soie, l'or, et font des broderies pour les vêtements ecclésiastiques, tandis que les orfèvres, groupés dans la culture Saint-Eloi , autour de la chapelle qui fut plus tard l'église Saint-Paul , continuent les traditions artistiques du savant évêque de Noyon. Il ne nous reste rien malheureusement des chefs-d'œuvre que durent enfanter alors le génie et la foi. L'orfèvrerie carolingienne n'a pas laissé plus de traces, quoiqu'elle ait eu le même éclat et qu'elle ait produit autant de merveilles que les ateliers mérovingiens. Ce qui explique, à tous les âges, la disparition des pièces artistiques formées de matières précieuses, c'est la guerre, le besoin d'argent, l'indifférence pour les vieilles choses et l'amour de la nouveauté : à toutes ces causes de destruction se joignent, pour la période carolingienne, le transfert du siège de l'empire de Paris à Aix-la-Chapelle, et le long séjour que durent faire en Allemagne la plupart des joyaux formant le trésor de la couronne.

La fabrication de l'orfèvrerie s'interrompt à Paris, comme ailleurs, pendant le règne des faibles successeurs de Charlemagne et sous les premiers Capétiens. Hommes de fer, ne connaissant d'autres joyaux que le casque et l'épée, les rois de la troisième race n'étendent point leur protection sur les arts de luxe, et l'Eglise seule entretient encore les ateliers où l'on travaille l'or. Mais voici venir l'an mil et les terreurs dont cet âge fatidique est accompagné : tous les trésors s'accumulent dans les monastères; tous les métaux précieux sont portés dans les églises, et l'orfèvrerie religieuse prend alors un développement inouï. Le moine Théophile, témoin de ce grand mouvement, nous en a laissé le tableau dans son curieux ouvrage Voici en quels termes ce religieux, orfèvre comme saint Eloi, probablement peintre, verrier et émailleur, exprime ce qu'on pourrait appeler l'esthétique de l'orfèvrerie au xf siècle : «0 mon cher fils, dit-il à son disciple, tu t'es approché avec foi de «la maison de Dieu; tu l'as décorée avec magnificence, parsemant les voûtes et les murs <rde travaux divers et de couleurs variées; tu as en quelque sorte exposé aux regards une «image du paradis, et son printemps diapré de fleurs, verdoyant de gazon et de feuillage, «et les immortelles légions de saints, et les couronnes qui les distinguent; tu as forcé la «créature à louer Dieu son créateur, à le proclamer admirable dans ses œuvres. L'œil de «l'homme ne sait d'abord où se fixer: s'il s'élève vers les voûtes, il les voit fleurissant «comme de brillantes draperies; s'il considère les murailles, c'est un tableau du ciel; s'il con- « temple les flots de lumière versés par les fenêtres, il admire l'inestimable éclat du verre, «la variété du travail le plus précieux. Qu'une âme fidèle voie la passion de Jésus-Christ «représentée par le dessin, elle est pénétrée de componction; qu'elle regarde les supplices «que les saints ont supportés ici-bas, et leurs récompenses dans l'éternité, elle revient aux «pratiques d'une vie meilleure; qu'elle songe aux joies du ciel, aux tortures, au feu des «enfers, elle est animée d'espoir pour ses bonnes actions, et frappée de terreur à l'aspect «de ses péchés.» Et s'adressant à son disciple, orfèvre comme lui, Théophile ajoute :

(l) L'ouvrage de Théophile est intitulé Dieersarum arlium schedula.

«Enflamme-toi désormais d'une ardeur plus laborieuse; ce qui manque encore parmi les «instruments de la passion du Seigneur, viens le compléter dans tout l'essor de ta pensée; «sans ton secours les divins mystères ni les services des autels ne peuvent s'accomplir. Ce «sont les calices, les candélabres, les encensoirs, les vases des saintes huiles, les burettes, «les châsses des reliques saintes, les croix, les missels et autres objets qu'une utile néces- «sité réclame pour le service de l'église »

A côté du livre de Théophile, consacré presque exclusivement à l'orfèvrerie religieuse, il convient de placer l'œuvre plus modeste et plus parisienne de Jean de Garlande, qui écrivait à peu près à la même époque, et qui, dans un tableau d'ensemble des métiers de Paris, accorde une place des plus importantes aux changeurs et orfèvres: «Les moné- «taires, dit-il, qui fabriquent les monnaies, semblent riches, mais ils ne le sont pas. — Les «deniers qu'ils frappent ne sont point à eux; on envoie ces deniers au Pont-au-Change, «pour qu'ils soient changés par les banquiers et les Lombards, qui spéculent sur les espèces «monnayées. — Les fermailleurs offrent des fermoirs grands et petits, de plomb et «d'étain, de fer et de cuivre; ils font aussi de beaux colliers et des grelots sonores. — Les «artisans qu'on appelle cipharii (hanapiers) décorent les vases de lames d'or et d'argent, et «montent les coupes sur des pieds; ils les entourent de cercles pour les rendre plus belles, « plus solides et plus durables. — Les orfèvres se tiennent assis devant leurs fourneaux et «leurs tables sur le Grand-Pont. Ils fabriquent des hanaps, des fermails, des colliers, des «épingles, des agrafes en or et en argent; ils préparent pour les anneaux des turquoises, «des rubis, des saphirs et des émeraudes. Le métier de ces orfèvres consiste à battre avec «de petits marteaux sur l'enclume des lames d'or et d'argent, et à enchâsser les pierres pré- «cieuses dans les chatons des bagues à l'usage des barons et des nobles dames (2). v

Les deux ouvrages que nous venons de citer résument exactement les tendances de l'orfèvrerie au xi° siècle, et nous indiquent les deux principaux courants auxquels elle obéissait. En province, même après les terreurs de l'an mil, on avait continué à fabriquer, dans une plus grande proportion, les châsses, les reliquaires et les vases sacrés; à Paris, où les fortunes étaient plus considérables et les goûts plus luxueux, où la cour et les grands seigneurs donnaient l'exemple de toutes les magnificences , on s'était promptement rassuré sur la fin du monde; le besoin d'ostentation avait bien vite reparu, et les orfèvres, témoins de ce retour, n'avaient point tardé à le mettre à profit. C'est ce qui explique pourquoi Jean de Garlande n'aperçoit dans les officines du Grand-Pont que des pièces d'orfèvrerie civile, tandis que le moine Théophile, dont l'atelier est situé au fond d'un monastère, se préoccupe exclusivement de la fabrication des objets servant au culte.

Dans les deux siècles suivants, sous l'influence des croisades et des grandes excitations religieuses qui en sont le principe, la proportion change : le luxe des particuliers diminue, et l'orfèvrerie d'église prend des développements inouïs. La régence de l'abbé Suger et le règne de saint Louis marquent à Paris celte époque privilégiée pour l'art religieux : «Suger, dit M. Lacroix, eut une large part aux progrès d'un art qu'il aimait et dans lequel «il avait des connaissances spéciales. 11 se proposait pour modèles les beaux ouvrages de

(1) Diversarum arlium schedula, prologue du (2) Magistri Johannis de Garlandia Diclionarius ,

livre III, édit. de M. le comte de Lescalopier. édit. donnée par H. Ge'raud , Paris sous Philippe 1 843 , in-Zi". le Bel, p. 5o,6 et 5o,5.

«saint Eloi, surtout le célèbre crucifix d'or qu'il avait sous les yeux dans sa basilique de « Saint-Denis, ainsi que l'autel d'or donné par Charles le Chauve. 11 fit faire non-seulement «un retable en or incrusté de pierreries, des candélabres d'or du poids de vingt marcs, « mais encore un nouveau crucifix pesant quatre-vingts marcs de l'or le plus pur, tout flam-

- boyant d'émaux et de pierres précieuses On sait que le crucifix fut fondu par les

«ligueurs, en 1690 » Louis VII, excité par le zèle de son ministre, couvrit aussi d'or et de pierreries le tombeau de saint Denis, et bientôt la royale abbaye devint le plus riche musée du royaume. Saint Louis fit plus encore : l'Orient, qui lui fournissait d'insignes reliques, lui donnait également les moyens de les enchâsser avec une richesse inconnue aux âges précédents. C'est de l'Orient qu'on importait en France les pierres précieuses et l'or le plus pur; de l'Orient que venaient ces merveilleuses arabesques dont l'imitation enfanta une architecture nouvelle ; de l'Orient encore qu'arrivait en droite ligne cette nouvelle variété d'orfèvrerie, le filigrane, dont l'art religieux fit un si utile emploi. Dès lors, la Sainte-Chapelle et ses reliquaires font école (2). L'orfèvrerie de table elle-même emprunte à ces grands modèles les motifs principaux et les données générales qu'elle applique aux nefs , aux drageoirs, aux hanaps, à toute la vaisselle de cérémonie; il en est de l'orfèvrerie d'église comme de la société religieuse : elle domine complètement le monde civil. C'est à cette fervente école qu'appartenait la magnifique châsse de sainte Geneviève, exécutée vers le milieu du xme siècle par un orfèvre parisien, nommé Bonnard, qui y employa cent quatre-vingttreize marcs d'argent et sept marcs et demi d'or. Elle figurait, dit M. Lacroix, une église d'or et d'argent toute rehaussée de reliefs et toute garnie de statuettes. Sacrifiée, en 1792 , sur «l'autel de la patrie,» elle a disparu comme tant d'autres monuments du même genre dans le creuset des iconoclastes.

Le règne de saint Louis est une époque doublement remarquable dans l'histoire de l'orfèvrerie parisienne : c'est à ce moment qu'elle se constitue en corporation religieuse et charitable sous le patronage de saint Eloi, et qu'elle règle ses rapports avec l'autorité civile par l'intermédiaire du prévôt Etienne Boileau. La charte qu'elle se donne, fondée sur d'antiques traditions orales, est désormais immuable dans ses principaux articles. Se limitant volontairement à ce qui est l'essence même de leur art, les orfèvres se séparent des monétaires, des hanapiers, des fermailleurs, des cristalliers ou lapidaires, des batteurs d'or et d'argent, ainsi que des brodeurs et des patenostriers. Le change est la seule attribution (ju'ils ont la prétention de conserver, afin, disent-ils, de contrôler la pureté des monnaies et de ramener ce commerce aux habitudes de loyauté qui sont traditionnelles dans l'orfèvrerie; mais c'était compter sans les rois et les ministres altérateurs de monnaies, et il leur fallut bientôt renoncer à cette prétention. En revanche, comme confrères, les orfèvres ne se sont pas laissé entamer; ils ont subsisté jusqu'à la chute de l'ancien régime, tels que le xine siècle les avait organisés, gardant avec un soin jaloux la maison, la chapelle et le sceau du métier.

Au xivc siècle, la royauté met la dernière main à l'édifice de la corporation, en prescrivant l'usage du poinçon, en établissant la garde ou «preudhomie, » en donnant aux orfèvres de Paris le premier rang parmi les six corps de marchands, en leur confiant la

(1) Histoire de l'orfèvrerie, é"dit. de i858,p. 219 (2) Voir Le chef de saint Louis , p. 67, et la minia-

et 220. ture dont nous avons orné le texte d'Astesan.

garde des joyaux et meubles précieux de la couronne, en leur concédant des armoiries fleurdelisées, en déclarant enfin que l'exercice de l'orfèvrerie n'est pas incompatible avec la noblesse : Orfèvre ne déroge pas. Cependant les honneurs qu'on leur prodigue n'empêchent pas ces artisans privilégiés de recevoir le contre-coup des malheurs publics. Avec les deux premiers Valois, tous les métiers de luxe subissent un temps d'arrêt très-marqué : les désastres de Crécy et de Poitiers, la rançon du roi Jean, les troubles de la régence font chômer les forges et suspendre le travail du marteau. La corporation a beau voir un des siens à la fête du mouvement; les achats et les commandes disparaissent avec Etienne Marcel et Charles le Mauvais, pour ne revenir qu'avec la paix et le roi Charles V.

Ce renouveau est la grande époque de l'orfèvrerie civile. Les quatre fils du roi Jean. Grand» travau* dit M. Lacroix, Charles V, Philippe le Hardi, Louis, duc d'Anjou, et Jean, duc de Berry. .mx xive et xve siècles, furent la providence des orfèvres de leur temps et les pères nourriciers du luxe parisien. On se convainc, en effet, du rôle providentiel qu'ils jouèrent alors, quand on parcourt les inventaires descriptifs qu'ils nous ont laissés. L'imagination reste confondue devant cette nomenclature sans fin de pièces d'orfèvrerie de toute nature, de toute dimension et de tout usage. Le poids de l'or et de l'argent, la profusion des diamants et des pierres précieuses, la bizarrerie des dessins, la hardiesse des conceptions, l'habileté industrielle et artistique dont tous ces chefs-d'œuvre rendent témoignage, transportent le lecteur dans un monde absolument nouveau, bien loin de notre luxe mesquin et de nos petits intérieurs bourgeois. Les magnificences des Mille et une nuits semblent de l'histoire vraie, quand on voit défiler tant de richesses. Voici d'abord quelques extraits de l'inventaire fait en 1 3 68 , c'est-à-dire dès les premières années de Charles V, pour l'argenterie du duc d'Anjou. Ces pièces, toutes fastidieuses qu'elles peuvent paraître, ont leur éloquence, et M. le marquis de Laborde, dont l'esprit fin et délicat sait si bien s'arrêter en deçà du superflu , n'a pas hésité à composer trois gros volumes des menus articles de la dépense des ducs de Bourgogne. Les extraits (pue nous donnons ici sont empruntés à son excellente Notice sur les émaux du Louvre (î ^partie, documents et glossaires).

5. — Un ymage de saint Michel d'argent doré, assez grant : et est armé par dessouz un mantel qu'il a vestu , et a ses u piez sur une serpent , laquelle serpent a ses n elles esmaillées d'azur dehors et dedenz ; et sont icelles esles entre les piez et jambes d'icelui saint Michel. Et tient ledit saint Michel, en sa main destre, une longue croiz d'argent blanc, laquelle il boute en la guelle dudit serpent, et a en ycelle croiz. par le haut, un petit paon a une croiz vermeille. Et en sa main destre tient ledit saint Michel une petite pomme d'argent dorée, sur laquelle a une petite croiz. Et siet ledit saint Michel sur un grant pié quarré a vi querre. Et ou plat, par le haut d'icelles querres, a esmaux ou il a es uns gens qui chevauchent sur bestes, et le front de devant est esmaillé par losanges, et sont les esmaux de dedenz, les uns de azur a fleurettes, et les autres de vert a bestelfes, et sont les bordures des dictes losanges de guelles. Et siet ledit pié sur vi petitz lyons gisanz. Et poise en tout, avec les esles, qui sont grandes, dorées et sizelées, et poize en tout, au marc de Troyes, lxxiiii m.

23. — Un tableau d'argent doré, semé par dedenz de esmeraudes granz et petites, balaiz (I) granz et petiz . camahieux granz et petiz et menues perles grant quantité. Et ou milieu dudit tableau a un très grant camahieu vermeil, ouquel a Noslre Dame gisant Nostre Seigneur en la cresche, et les angeles tout entour, et dessouz a Nostre Dame qui baingne son enfant, et derrière elle a saint Josef séant, et siéent ledit tableau

Argenterie du dur d'Anjou.

Variété de rubis.

sur un souage'1' qui est semé de esmeraiides, de rubis d'alisandre (2) et petites perles. El entre ledit souage et tabernacle a un chapiteau de maçonnerie a fenestrages , et dedens yceulz a ymages entaillez. Et poise en tout xiiii mars vi onces et demie.

25. — Une crois longue etgrelle d'argent doré, et y est Nostre Seigneur en la dicte croiz tout estandu . et est l'arbre d'icelle croiz semé de perles et de pierreries. Et a ou bout du bras de la croiz, par en haut, un camahieu ou quel a n chevaux qui mènent un chariot et les mené un home. Et es n boux du travers de la croiz a u testes d'homme, et est l une blance et l'autre vermeille Et ou bout d'icelle crois a un autre camahieu, ou quel a une femme qui se siet en une chaire. Et sur n branches, qui sont aux costez d'icelle crois, a sur l'une Nostre Dame et sur l'autre saint Jehan l'euvengeliste. Et siet sur un pié entaillé bien joliement, et y a un bien grelle souage tout entour, et dessus ycelui pié a un esmaux d'azur, et a en chascun un euvangeliste , et le baston qui est entre la crois et le pié est de fenestrages a piliers de maçonnerie, et sont les fenestrages esmaillez de noir, et poise, pié et tout, xi mars v onces et demie.

62. — Un tabernacle de très grant façon, assis sur un entablement, lequel entablement portent un lyons passans, et est chascun lyon sur un petit entablement a souages, et le plat dudit entablement devant est a plusieurs souages dessus et dessouz, et ou dit entablement a douze esmaux de la vie Notre Seigneur, depuis l'annunciation jusques la ou Judas le beza, et est le su" esmail est de l'assumption Notre Dame, et est ycellui entablement semé sur les hors de saphirs, esmeraudes et pelles, et dessus ledit entablement a nu piliers, dont les n devant boutent contre le tabernacle et les n derrière n'y boutent point, et est ledit tabernacle semé de plusieurs pelles , esmeraudes et grenaz devant et derrière et sur les bouz des piliers. Et aus deus costez a deus piliers sur lesquelz devers le bas a u balais, et dessus l'un est la nouvelle loy, et dessus l'autre la vieille loy, et sur les bouz des diz piliers a n très grosses pelles cornues, et ou devant dudit tabernacle a portes esmaillées dehors et dedenz ouvrans , et dedens est le crucefiement et Notre Dame et saint Jehan, et dessus, par dehors, est le couronnement et le jugement, et par derrière du tabernacle est Notre Seigneur que l'en bat en fostache , et autres ymages plusieurs. Et poise xxv marcs.

71. — Unhanap(3) couvert, sans pié, esinailliez, hanap et couvercle, a girons par quartiers, dont les uns sont esinailliez d'azur, semez d'estoilles d'or, et les autres quartiers sont vermaux, semez de rozetes d'or, desqueles le boutonnet est vert, et les autres quartiers sont esmailliez de vert a petites marguerites, et est le hanap et le couvecle par dedens dorez et cizelez a fueillages, et ou fons dudit hanap a un esmail d'azur, et ou dit esmail a un homme a cheval cpii ist d'un chastel, et tient en sa main destre une espée nue pour ferir sur un homme sauvage qui emporte une dame, et ou couvecle par dedens a un austre esmail azuré, ou quel est une dame qui tient en sa main une chayenne dont un lyon est lyez , et sur ledit lyon a un homme sauvage, et sur ledit couvecle a un haut fretel a fueillages, duquel fretel (<1) ist un bouton esmailléde la devise dessus dicte. Et poise tout v marcs v onces xu d.

76. — Un hrouete'"1 séant sur ou pié cizelé a fueilles de vigne, et siet sur un lyonceaux.et est pointu ledit pié devant et derrière, et y a, a un des bouz. un homme qui maine ladite brouete. qui a les pans a la ceinture, et son chaperon en fourure, et la cornete du chaperon vient sur le front, et devant a une femme qui en sa main destre tient la brouete, et en la senestre tient une hache danoise, et a un chaperon d'une vielle, lequel chaperon est a la façon de Picardie, et ladite brouete a un tonnel, lié de plusieurs souages , et les deux fons sont esmailliez de vert et d'azur a plusieurs bestelettes , et le fons de la brouete et le siège du gobelet sont de cellui mesmes esmail, sanz différence, et en l'un des fons dudit tonnel a une clef aussint comme d'une fontaine, et ledit siège dudit gobelet est a créneaux, a un fueilles plus hautes que les créneaux . lequel siège est assis dedens le bondonnail dudit tonnel et ne se osle point. Et le gobelet qui siet sur ledit siège est du mesmes esmail dessus dit, et ou fons aussint et le couvercle est de mesmes

'' Moulure, sorte de boudin enroulé autour du pied des pièces d'orfèvrerie.

(2) Il s'agit de rubis achetés à Alexandrie, ville qui était alors le principal marché des pierres précieuses en Orient.

^ Le mot hanap désigne en général un vase à boire. C'était ordinairement la coupe d'honneur ré-

servée au principal convive. Le chevalier et le poète la vidaient fréquemment dans les festins.

(4) Fretel , fretelcl ou fruitelet, bouton en forme de fruit dont les couvercles étaient surmontés.

(5) Les brouettes étaient des supports de gobelets et de salières, affectant la forme de ce véhicule.

esmail , et a un petit fretel sur ledit couvercle de ce mesmes esmail. Et poise le pié , Tomme et la femme , un m. i once. Et la brouete, le tonne! et le siège dudit gobelet nu m. v onces et demie. Et le gobelet et le couvercle poisent m m. u onces. Poisent tout xu marcs i once.

78. — Une dame qui a la moitié du corps de femme et l'autre partie est de beste sauvage a n piez, sur une terrace esmaillée d'azur, a petis arbres et a cers et lévriers et souages dessouz , et du giron de ladite dame part une teste de bœuf dont elle tient les cornes en ses mains, et en ladite teste a un biberon, et aus oreilles de ladite teste aus caillés de ladite dame et au bout de ses girons pendent a chaynetles escussons des armes de l'arcevesque de Roan et de Marigny, et est ladite dame enmantelée d'un petit mantel fendu a deus costés, et a un cliapeau lonc sur sa teste esmaillié, le mantel et le cbapel de mesmes, et derrière ladite dame , sur le dos de ladicte beste , a le siège d'un gobelet fait a orbesvoies et environ le cristal a un chauves sories , et le couvercle est de cristal bordé d'argent , a souages et orbesvoies , et le fretel est a feuilles de vigne, et d'icellui est un bouton a trois costés esmailliés d'azur et de vert, et poise ladite dame et le pié, le gobelet et le couvercle , v marcs vu onces xn d.

89. — Une fontaine, dont le pié siet sur quatre pâtes dorées, et dessuz a une terrace vert un peu croisé, dont l'esmail est vert, et les poissons sont violez et jaunes. Et ou milieu de ladicte terrace a un arbre dont il ist une serpent volant, et du bout de la teste d'icelle ist un tuiau et la clef de la fontaine par ou l'yaue ist. Et en un des boux de ladicte terrace a un petit arbre, sur lequel a i singe vestu de coste et de seurcot bien larges, et a un cbappel sur sa leste, dont la fourreure est de violet, goûté de goutes de blanc, et le dessuz est d'azur, gouté de blanc et de rouge, et sur le bout a une perle, et tient, ledit singe, en sa main senestre un panier a mettre poisson, et en la destre tient une lingne dont il a pris un barbiau. Et en l'autre bout de ladite terrace a un autre singe, en estant vestu et enchapellé de mesme l'autre. Et tient de sa main destre le haut tuiau de la fontaine et y boit. Et est le bacin d'en haut de ladicte fontaine esmaillé de vert a connilz et chiens. Et est soustenu ledit bacin de m branches, dont les fueilles sont esmaillées de vert, d'azur et de jaune. Et dessuz ledit bassin siet un gobelet esmaillé par dehors de vert et d'azur, a douaiemenz et a enfanz qui chassent aux papeillons, et est l'esmail de dedenz le gobelet et le dehors de dessuz le couvecle esmaillé de vert a enfanz qui chassent aux papillons, et a sur le couvercle un fretel esmaillé d'azur. Et poise en tout, fontaine, gobelet et couvercle, vm mars u onces.

1 65. — Un très grant flascon doré et esmaillé, sur le ventre duquel a ix esmaux , et celui du milieu est grant, en manière d'une roze, et y a une dame séant en une chaiere, qui a en son giron un bacin ouquel a florins, et a chascun costé d'icelle a u femmes aus queles elle donne florins, et dessouz les piez d'icelle dame est escript liberalitas, et es autres esmaux sont les vu péchiez mortelz, et le vm* esmail portraite vana gloria , et aussi y a vm demi compas (2) es quelz a diverses bestes. Les costez sont semez de plusieurs esmaux a compas et bestes sauvages, et ou plat dudit flascon a un grant esmail roont azuré, ouquel est une dame ancienne, séant en une grant chaiere, et dessouz ses piez a escript theologia, et environ a vm esmaux , es quelz sont les vu vertus cardinaux, et a chascun son nom empres soy : ledit flascon est sur un pié hautelet, cizelé, bellonc, semé de mi esmaux es quels a hommes jouans de plusieurs instruments. Le col dudit flascon est en manière d'une tour a vi piliers , et entre deux a esmaux azurez , et le couvercle est lonc en manière d'un clochier a esmaux azurez, et ou bout d'en haut tient une chaienne qui est atachiée a la courroie devers la boucle, les courroies sont de tissus vers, semées de grans esmaux azurez, et entre deux esmaux a u autres esmaux fais en manière du J tourné , et tiennent lesdictes courroies a u serpentelles qui ont esles azurées, et poisent xxx marcs vi onces.

178. — Un pot d'argent, doré et esmaillié, dont le pié est a doubles souages grenetez , et entre le ventre et la pate a un esmail d'azur a un chayenne bresseronnée tout autour, et dessuz et dessouz ycelle a esmail vert et vermeil endenté. Et ou commencement du ventre a une ceinture a lettres de damas azurées, et autour du ventre a vi rondelles esmailliés d'azur, en quoy il a, c'est asavoir, sur l'une un Sarrazin a genoux sur un lion, qui tient une darde en la main, et siet le lion sur une petite terrace vert; en l'autre rondelle a un homme qui se siet sur une pantere et tient une lance en sa main, et es autres rondelles a hommes d'estranges devises et sur diverses bestes , tenant chascun une lance en sa main, et au dessuz desdictes ron-

(1) Ouvertures en forme d'arcades ou de fenêtres (2) Compas signifie cercle dans la langue de l'orsimulées. févrerie.

UIST. I.

Co

délies a une sainture de lettres de damas azurée , pareille a la dessuz escripte. Et entour le col dudit pot a vi rondelles azurées, es quelles il a oiseaux de plusieurs coulours, et dessouz la gueule a une chayenne dorée, brasseronnée(,), assise sur azur, et entour le couvercle a un souage de fueillages, et est le couvercle esmaillié de vert, semé de liz et de roses, et autour des Hz a une estoille dorée assise sur azur, et a un Crète! par le milieu duquel est un bouton a vi quarrés sur le roont et dessuz vi fueilles a une pierre esmailliée d'azur, et l'anse dudit pot est esmaillé d'azur par dehors, et y a un liz qui va tout du lonc, ou il a liz blanches et en couleur de violete, et ou bout de l'anse, par dessuz, a une teste de lyon azurée, et est ladicte anse d'un costé et d'autre endentée de vermeil , et poise

293. — Une petite nef(!), dont le fons est de cristal, et les borsen sont d'argent, a esmaux dehors, et dedens a créneaux et a souages et a plusieurs esmaux, et aus deus bous de ladite nef a deus tourelles, et en chascun tourelle a un sergent d'armes, et derrière chascun a un angele assis sur une feuille, et sur les bors de ladite a deus hommes sauvages a genoux devant deus femmes dont l'une fille et l'autre deswide; et siet ladite nef sur un piller entaillé, esmaillié d'azur par dessus, et ledit piller siet sur une terrace vert, et a chascun coing de ladite terrace a un homme d'armes tenant un escu en une main et une mace en l'autre, et aus deus bouz de ladite terrace a deus arbrisseaux dont les fueilles sont vers et a pepeillons dessus, et siet sur vi lyonceaux, et poise en tout xuu marcs mi onces.

428. — Un très grant pié d'argent doré, séant sur sis lyons gisans sur leurs pâtes, et les bors dudit pié sont a plusieurs souages, et milieu d'iceux souages a orbesvoies, et dessus lesdiz souages est le bord semé tout autour de chaatons de un pelles a un petit grenet ou milieu , et d'autres chaatons a grenes et saphirs, et dessus est une grant terrace vert, et sur ycellea deus bergiers, dont l'un joue d'une fleute de sans, l'autre d'un cornet sarrazinois, et y a une femme qui fille, et si y a m chiens et ix brebis, et sont les bergiers , la femme et les chiens dorez , et les brebis sont blanches , et est encores ladite terrace semée de conins, entrans et issans en taisnieres, et sur ladite terrace est un très grant piller, esmaillié d'azur et d'or, contrecheveronné , et entour ycellui a trois grans piliers de maçonnerie de très grant ouvrage , et en chascun piller a n hommes, l'un armé et l'autre desarmé, et entre les piliers a m bergiers dont chascun a sur sa teste un chapeau esmaillié d'azur, et jouent les deus, chascun d'une cornemuse, et l'autre du tabour et d'une fleute, et sur la teste de chascun bergier a un grant chapitel de maçonnerie, et sur le bout du piller a im grant siège d'un grant hanap couvert, et est ledit siège quarnelé (3) a souages et orbesvoies , et dessouz ledit siège, au dessus des chapiteaux , est ledit piller esmaillié d'azur a fueilles de chesne enlevées, et le fons dudit siège est esmaillié d'azur, et y a un homme et une femme seans sur une terrace vert, et donne ladicte dame un anel a l'omme, et ou milieu de eulz deus a un arbre vert. Et le hanap siet sur un souage a orbesvoies, et est le dehors d'icellui hanap de vin esmaux azurez, et en chascun esmail a n chevaliers armez, tenant leurs espées et leurs escus de leurs armes, et y sont ceulz qui furent au pas Salehadin, et quatre autres chevaliers, et sont les lyeures des esmaux semées de plusieurs chaatons, les uns de nu petites pelles et les autres de petis saphirs et de grenés, et y a entour le bort dudit hanap par dehors escript ainsi : loyaument veil eslre démenez, quar de loyauté est on honnowez; quiloyaus est toute sa vie, lionnourez est sans villenie. Et ou fons dudit hanap, par dedens, a un esmail d'azur ouquel est Salhadin a cheval et plusieurs Sarazins derrière lui. El est ledit hanap par dedens cizelé a fueillages enlevez. Et le couvercle dudit hanap, par dehors, est a vin esmaux d'azur, et en chascun esmail a un des preus, et siéent chascun sur terrace vert, et la lyeure(4) desdiz esmaux est semée de chaatons, comme le hanap, sanz différence, et le bort est a souages crénelez et a orbesvoies. Elle fretel, qui est dessuï ledit couvercle, est a fueillages, et dedens yceux fueillages a pelles d'escoce, et desdiz fueillages ist un bouton esmaillié d'azur a petiz conins, et dessus ycellui bouton est assis, en une chaiere , l'empereur Challemaine, qui fait le ixedes diz preux, et en sa main destre tient son espée et en sa senestre son escu, et dessouz ses piez a un lyoncel gisant, et dedens ledit couvercle a un grant esmail d'azur, ou il a les xu bannières de ceux qui furent audit

(,) Ce mot est synonyme de noueux, formé de nœuds.

(2) La nef ou navire était la plus grande pièce de l'orfèvrerie de table. Elle contenait les épices, les vins, les vases à boire, les cuillers, le tout enfermé

et mis à l'abri des tentatives d'empoisonnement. Elle occupait le milieu de la table ou du dressoir. <3> Crénelé.

;4) Lien qui fixait les émaux d'applique sur la pièce d'orfèvrerie et leur servait d'encadrement.

pas Salhadin, et est ledit couvercle cizelé par dedens a fueillages enlevez, et poise le pié (laissé en blanc) et le hanap et le couvercle en tout xxxu marcs i once.

/)42. — Un grant cor, garni d'argent doré, cizelé et semé d'esmaux, c'est assavoir la guelle d'icelui cornet est dorée et cizelée, et y a vin esmaux en compas, et est l'un esmail a noz armes et l'autre aux armes du pape Clément, et entre chascun esmail a une fueille dechesne. Et parmi le corps dudit cornet a deux bandes cpii le lient, et est l'une esmaillée de la devise de la guelle, et a toutes autelles armes sanz différence, et en oultre en ist, d'icelle bande, n granz jambes longues piquetées qui soustiennent le cor dessuz dit. Et l'autre bande est semée de petiz esmaux vers, es quelz a petites rosettes et en ist aussi deux petiz piez. Et au bout du cor a n escussons assez grandez, dont l'un est esmaillé de noz armes et l'autre aux armes de Beauflbrt, et au dessuz d'iceulz escussons a un gros pommel, ouquel a nu petiz esmaux, dont les deux sont de u escussons de noz armes et les autres n du pape Clément, et d'icelui pommel ist un fretel a fueilles de chesne et a oisiaux qui ont anelez pendanz en leurs becs. Et le couvecle dudit cor est esmaillé de vert a plusieurs bestes sauvages, et y a un granz esmaux plas, dont en l'un a un homme en une chaire qui a une croiz noire en son espaide , en l'autre esmail y a une autre homme en une chaire, et es autres n esmaux a n hommes a cheval touz armez, et est le fretel dudit couvecle d'un hyaume, a un timbre sur lequel a un flanel plat, qui est de l'un des costez esmaillé a un escu de noz armes, et de l'autre a un escu des armes de Beauflbrt. Et poise cor et couvercle en tout vin marcs n onces.

Les magnificences du duc d'Anjou sont encore dépassées par celle de son neveu Louis d'Orléans. Le prodigue époux de Valentine de Milan veut posséder une argenterie incomparable : il fait fabriquer partout, acbète de toute main et compte la moitié des orfèvres de Paris parmi ses fournisseurs. Les revenus de l'Orléanais et de la Touraine, le produit du comté d'Asti, et probablement une partie du trésor gaspillé par la reine Isabeau, s'absorbent dans ces dépenses toujours renaissantes. Sans parler de l'orfèvrerie appliquée à la couverture des livres w, aux vêtements et parures (2)

« dessus des capitaux de chacun des deux couvestcles, trois anges eslevez d'or sans esmail; et au ffdos de la lieure desdictes heures, deux anges enfftailliés sur or, a plat, l'un tenant unes orgues, ffl'autre une vielle; fermans lesdites heures a deux rrbras et deux mains d'or yssans de deux nues, rr fermans lesdites mains icelles heures. r, (Les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. III, p. ah8.)

(2) La Chambre des comptes de Blois (catalogue de Courcelles) fournit, à cet égard, un article des plus curieux. En i4i4, c'est-à-dire un an avant d'être défait et pris à Azincourt , le jeune duc Charles d'Orléans donne des lettres à fin de payement d'une somme de 2 7 6 livres 7 sous G deniers tournois , pour . prix de 960 perles destinées à orner une robe : rrSur les manches est escript de broderie, tout au fflong, le dit de la chanson, Madame, je suis plus «joyeulx, et notté tout au long sur chascune desffdiltes deux manches — 568 perles pour former les rmottes de ladite chanson, ou il a 1/12 nottes, c'est (rassavoirpour chacunenolte 4 perles en quarré,etc. r, (Les Ducs de Bourgogne , Preuves, t. III, p. 267.)

Argenterie du (lue d'Orléans.

(l) Dans un article des comptes de la Chambre de Blois, pour l'année 1 A 10, on lit la description suivante d'un cadeau fait à rr Madame d'Arfrmignac» : Unes fleures de (tN. D. a l'usage de Rome, " toutes neuves, enluminées d'or, les deux couvescles rd'icelles d'or massif; sur une des couvescles, N. D. tf droite et l'ange en manière de l'annunciation , est levés et esmaillés de blanc, de rouge et de pers; -ung pot plain de fleurs de lis entre l'ange et N. D. ; faux piez et au dessus de N. D. ung ange tenant Tune couronne , et au dessus de l'ange N. S. en nue , -tenant une pomme d'or et une croix dessus en sa rmain seneslre, esmaillé l'un et l'autre. En l'autre rcouvescle, saint Loys de Marceille, tenant une r couronne et une mitre en sa teste, et saint Loys, rr roi de Erance , tenant unes heures et le sceptre royal ren l'autre; couronné ledit saint Loys, et eslevé et rresmaillé, et dessus ledit saint Loys une main desr-cendant d'une nue, donnant la bénédiction; et au

de cérémonie, aux chevaux de parade aux voitures de gala, etc. etc. le seul service de table exige, comme achat et comme entretien, beaucoup d'argent, beaucoup de temps et

Dressoir du XVe siècle, restitué par M. Viollet-ls-Duc

une recherche assidue des nouveautés que la mode fait naître. Lorsqu'une pièce déplaît ou

(1) 11 faut lire, dans tr l'Inventaire de l'armeurerie ' trouvée en la chambre des joyaulx de l'ostel du ffduc de Bourgoigne» (Philippe le Bon) en 1620, la description de différentes pièces de harnachement surchargées d'orfèvrerie, qui formaient le

rrharnois blanc, * le rrharnois de maille» et le frharmiois de jouste." (Voy. Les Dites de Bourgogne , Preuves, t. II, p. 275.) Martial d'Auvergne avait donc raison de dire que hommes et chevaux étaient ff enharnachés d'orfaverie. »

LES LETTRÉS, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. 477 vieillit, on la refond; quand l'argentier n'a plus d'espèces sonnantes, on met en gage une nef, un hanap, un flacon, de telle sorte que les dressoirs du duc sont bien souvent dégarnis; mais les inventaires se taisent sur ces petits mystères de la vie intérieure, et ne nous ('■talent que les splendeurs apparentes de ce luxe princier.

Les mêmes besoins d'ostentation créent une situation semblable à la cour de Bour- Argenterie gogne : Philippe le Hardi, on se le rappelle, était avec ses trois frères la providence des ducs de Bourgogne orfèvres parisiens, et le luxe du duc d'Anjou l'empêchait de dormir; Jean sans Peur, possesseur de riches provinces, ne pouvait consentir à passer après son cousin d'Orléans; et cette émulation, funeste pour le pays, mais féconde pour l'orfèvrerie parisienne, fit allumer les forges et retentir les marteaux pendant les plus mauvais jours de cette calamiteuse époque. On pourrait facilement glaner dans les comptes de Blois, de Lille, de Bruxelles, de Dijon, de quoi faire une énorme gerbe; nous nous contenterons de citer quelques extraits d'un inventaire fait en 1A20, quelques mois après l'assassinat du duc Jean. On jugera de ce qu'avait été l'argenterie de cette puissante maison, en voyant ce qui en restait encore après toutes les sommes jetées aux gens de guerre, aux Anglais, aux Cabochiens, pendant plus de vingt ans de discordes civiles. Le document auquel nous empruntons les extraits qui suivent appartient à la collection dite des cinq cents Colbert (Bibl. impériale); il commence per ces mots :

Cy s'ensuit l'inventoire des joy aulx d'or et d'argent, reliques, aournements et aultres choses de chapelle apartenans a M S le duc de Bourgoigne , etc.

Premièrement : la bonne fleur de liz d'or, garnie environ de xxui balaiz, de xxi saphirs, de m esmeraudes et de xlvi troches (1) de perles , cliascune de nu perles , et ou milieu de chascune troche y a ung dyamant a pointe, et y fault une perle en une troche du fleuron de la main senestre, et dedans le grant fleuron hault y a une croix et ung crucefiz entailhé , tout de la vraye croix , et y a sur la teste dudit crucefiz , en une troche de trois perles, ung petit rubiz ou milieu et deux dyamans a pointe aux deux costez, et trois autres dyamens es piez et es mains en lieu de doux dudit crucefiz, et environ trois balaiz, un saphirs et vi troches, chascune de quatre perles, et un dyament a pointe ou milieu. Et dedans le fleuron dextre y a une croix , du fiist de la vraye croix , garnie aux un bouz de quatre balaiz , et ou fleuron senestre y a une onguete, estroite pièce dudit fuste de la vraye croix, et ou fleuron moyen y a une longue pièce de la robe N. S., et ou fleuron d'embas y a un des sains doux dont N. S. fut crucefiez, garni au bout hault dè deux balaiz et de 11 troches de perles, chacune de nu perles et ung dyament ou milieu. A laquelle fleur de liz sert une couronne au dessus garnie de bonne piererie, qui est en gaige, etc. (2).

Et sur le milieu hault dicelle fleur de liz et coronne sert un porte Dieu , ou l'en porte le Saint Sacrement , t'ait de deux rons beriques(3), bordez d'or, garniz environ de v balaiz a jour, v saphirs et de xxuu perles. Et a ycelle fleur de liz sert une manière de pomme a fleurs de chesne, d'argent doré, fourchié dessus, pour la faire servir et seoir sur un pié de une croix ou autre pié estrange en attendant que le sien feust fait.

Un ymage de saint Jherosme, cardinal, d'argent doré, paint de noir, séant en une chayere. A laquelle pend un chapeau rouge de cardinal. Et devant lui a un lion, paint d'un costé, etdessoubz un livre ouvert, et de l'austre costé, devant lui, a une roe d'estude(4), sur laquelle a plusieurs livres en u estaiges, seans

(1) Trousseau, réunion de pierres précieuses ou !3) Le mot berique, berick, ou besicle, désignait de perles en boulons, fleurs, etc. le cristal dont on faisait les verres de lunettes.

(2) Les plus grands seigneurs empruntaient ainsi (1) C'est le pupitre du moyen âge. La première sur nantissement; leurs plus belles pièces d'orfé- figure de la Danse Macabre (voir page 298) en vrerie étaient souvent chez le changeur. donne un fort beau dessin.

sur un bas entablement quarré, d'argent doré, armoyé par devant a m escussons, aux armes de M d S, pesant tout xmi m. v o.

Une ymage de Nostre Dame, d'ivoire, séant en une chayere noire, qui est de corne ou de os noir. Et est ledit ymage coronné d'une coronne d'or, garnie de nu saphirs, de n balaiz etxxix perles, et en sa poitrine a un fermeillet(,) d'or, garny de i balay, m dyamens et m perles.

Un tableau d'argent doré, ouvrant en façon de porte, garni ou milieu par dedans d'un assez grant camahieu, ou est l'istoire de la gesine (2) Nostre Dame, plusieurs autres camahieux, saphirs, esmeraudes. grenaz et plusieurs menues perles, de laquelle pierrerie le champ dudit tableau et des deux fueillez ouvrans sont tous semez, auquel n'a point de pié, pesant tout xi m.

Une riche et ancienne table d'autel de brodeure, que on dit que la première emperreriz chrestienne fist. do laquelle le champ est tout semé de perles, et ou milieu d'icelle table est l'istoire de la nativité N. S. et plusieurs ymages environ, tous faiz de brodeure, dont les diadosmes et les robes de plusieurs sont pourphilez de perles , et plusieurs autres histoires entour, des grans festes de N. S. et de la passion , de brodeure, et des ymages d'iceulx histoires; les diadesmes sont comme dessuz pourphilez de perles, et dessoubz sont x prophètes de brodeure, pourphilez de perles sur champ, fait d'ortrait.

Une chappe de brodeure d'or, façon d'Engleterre , a plusieurs histoires de N. D. et anges et autres ymages. estans en laceures escriptes, garnie d'un orfroiz (3) d'icelle façon, fait a apostres, desquelles les manteaulx sont tous couvers de perles, et leurs diadesmes pourphilez de perles, estans en manière de tabernacles, faiz de deux arbres, dont les tiges sont toutes couvertes de perles, et a ladite chappe y a une bille (4) desdictes armes, garnie de perles comme la dessus dicte.

Un fermail d'or, fait d'un serf gisant, esmaillé de blanc, sur une terrace esmaillée de vert, sur lequel a ung petit rubiz, et entour icellui serf y a m bons saphirs, ung bon balay, qu'on ditruby, et quatre grosses perles, et es cornes dudit serf y a xim moindres perles.

Ung doitier'5' qui a x signez en anneaulx d'or; — ou premier a ung saphir enlaillié, qui fait signet, a une teste domine; — ou second y a un balay d'un costé et une croix de reliques dessoubz, et de l'autre costé fait signet, entaillié a or; — ou tiers a un gros saphir a vm quarrés, ou est entaillié une teste d'une dame; — ou quart a un balay rond, ou est entaillée la teste d'un homme barbu; — ou ve a ung bala\ quarré, ou est enlailliée une petite teste coronnée escripte environ; — ou vi" a ung saphir sur le rond, ou est entaillée la teste d'une dame a un po d'escripture aux deux costez; — ou vu* a une esmeraude quarrée, ou est entaillée la teste d'un roy ; — ou via0 a une ronde pierre de cassidoine, ou est entaillée ung vmage; — ou ixe a une cornanine bien bellongue, ou il y a entaillié une teste d'un homme et une teste d'une femme; — et le xe est ung annel tout d'or, gravé a ung escusson, ou est ung poisson et est escript environ.

Ung hault gobelet de cristal ou de berique, en manière de coupe, séant sur un pié d'or cizelé, et le couvercle bordé d'une manière de couronne d'or, garni tout environ de six bons saphirs et six Iroiches de perles, en chascune trois perles, et sur le fretelet a un saphir a jour, et une perle dessus, armoyé par dedans ledit couvescle des armes d'Engleterre et autres armes, pesant tout ensanible nu m. xv e.

Une salière d'or, assise sur mi rocs, en manière de chariot, ou il a nu perles, dont le corps d'icelle salière et le couvescle sont de pierre de cassidoine. et est le fretelet garni d'un balay a jour, pesant tout ensamble < u m. v e.

Cet inventaire, dont nous ne donnons que de courts extraits, renferme près de trois cents articles; et il est hors de doute que la pins grande partie de l'argenterie du duc était

(1) Ue fermail, fermoir, fermilkt ou fermillère était une agrafe destinée à réunir les deux parties du vêtement sur la poitrine, le cou ou l'épaule. 11 avait beaucoup de ressemblance avec le mors de chape.

(2) Vieux mot qui est synonyme de couches, et qu'on trouve encore dans Lafontaine.

(i) Vorfroiz ou orfraiz était une broderie employée en bordure, comme le galon moderne.

(4) Agrafe ou fermail en forme de boule.

(5) Le doitier ou doit paraît avoir été une sorte d'écrin. Du Cange le définit ainsi : Digitale, theca in modum digiti confecta.

fondue, engagée ou vendue à l'époque de sa morl. Philippe le Bon, aux prises avec les embarras que lui léguait son père, dut certainement faire comme les enfants du duc Louis d'Orléans, c'est-à-dire céder à des orfèvres, avec faculté de les revendre ou de les dépecer, les grandes pièces qui encombraient ses dressoirs et avec lesquelles il fallait bien battre monnaie. Tel a été le sort d'une nef monumentale, véritable clief-d'œuvre de l'orfèvrerie parisienne au xvp siècle, si l'on en juge par lia description qu'en fait l'inventaire. Construite pour le duc Louis au temps de sa splendeur, elle ne pouvait, après la mort de la duchesse, être conservée par ses enfants, dont le patrimoine était bien réduit. Aussi la firent-ils estimer en octobre i£oo, par l'orfèvre Aubertin Boillefèves, et vendre en septembre îkio, à Jean Tarenne, changeur et bourgeois de Paris. Le procès-verbal de prisée appartient aux archives de Dijon et a été communiqué par M. Rossignol au Comité de l'histoire, de la langue et des arts de la France; quant à l'acte de vente, il est conservé à la Bibliothèque impériale (cabinet généalogique), et a été reproduit par M. le marquis de Laborde. En voici la teneur :

Cy après s'ensuit la rente de plusieurs joyaulx et vaisselle d'or et d'argent garniz de pierrene, vendus par Pierre Renier, trésorier gênerai de M. S. le duc d'Orléans, par vertu de certaines lettres patentes dudit seigneur, présent maistre Denis Mariete, secrétaire et auditeur des comptes, et Aubertin Budlefeves, orfèvre dudit seigneur

A Jehan Tarenne, changeur et bourgeois de Paris, une grand nef d'or, par pièces, c'est assavoir : le La nef

corps d'icelle garny autour d'yniaiges de haulte taille, et autour d'icelle xu ymaiges des xn appostres, du (luc d 0rl esinaillées de diverses couleurs, avecques deux chasteaulx servant aux deux bouz d'icelle nef. Sur lesquelx chasteaulx a deux ymaiges, l'un de N. D. et l'autre d'un ange, pesant ensemble xxxm vi°. Item, de ladicte nef, une croix en manière de voste sur laquelle a un evangelistes esmaillez et un autres non esmaillez , et sus ladicte voste une grant croix laicte en manière de voille , esmaillée d'azur et semée de fleur de lys d'or et un cruxefilz et vin anges d'or, esmaillez de blanc; autour dudit cruxefds et dessus le bout dudit voile et croix , Dieu le Pere , esmaillé de plusieurs couleurs , tenant une pomme d'or en sa main , et un grant dyademe tout d'or, tout ce pesans ensemble, avec les cordes d'or servant audit voille, xixm vif vu" d'or. Item, de ladicte nef, plusieurs autres personnages, c'est assavoir un empereur et un roy armez, dont les harnois d'iceulx sont d'argent, un ange armé dont le harnoyz est d'argent, deux autres ymaiges en façon de Dieu le Pere, esmaillez de plusieurs couleurs, et vm ymaiges de Adam et de Eve, esmaillez de blanc comme nuz , et un pillier d'or servant a ladicte nef, tout pesant ensemble ix"' vm0 vie ob. Item de ladicte nef, vi grans pièces de plusieurs feulles d'or ou il a pommes esinaillées de rouge clerc, avecques xu petitz arbrisseaux d'or non esmaillez, une petite serpent esmaillée de vert, tenant en sa gueulle une petite pomme esmaillée de rouge clerc, avec plusieurs pièces d'or de menu fretin. — Et laquelle nef ainsi garny, après ce qu'elle a esté remise sus, comme dit est, a esté vendue audit Tarenne, du consentement et accord de M. S. le chancellier et de M. S. de Fontaines, comme le plus prouffitable pour MDS, vnm francs. — Le xn0 jour île septembre l'an mil cccc et dix w.

Le premier document, encore inédit, est beaucoup plus complet que le second : nous l'imprimons en entier, comme un témoignage de la hauteur artistique à laquelle l'orfèvrerie s'était élevée vers le temps où écrivait Guillebert de Metz.

LE COMPTE UE LA >EF QUI SE DOIT FAIRE AVEC AUBERTIN. Le mardi xxu' jour d'octobre , l'an mil 1111e et neuf, en la présence de Denis Mairete , secrétaire et auditeur

;1) Les Ducs de Bourgogne , t. 111, p. aSa. La pièce originale est un large rouleau de i'n,4o de longueur.

des comptes de Monss. le duc d'Orléans, furent pese'es les choses qui en suivent par Aubertin Bolifeves. orfèvre dudit seigneur, en l'oslel dudit Aubertin. C'est assavoir :

Le corps d'une grant nef d'or ouvrée , a rondeaux , ou il y a image[s] de baulte taille ; en laquelle nef, autour d'icelle avoit xn petiz ymages d'or des xn apostres, esmaillées de plusieurs couleurs.

Item, y avoit une croiz d'or en manière de voulte, sur laquelle a un ymages d'or esmaillées de plusieurs couleurs et les mi evangelistes.

Item , aux h bouz de ladite nef deux roys , l'un vestu aux armes de France et l'autre parti de France . et sur les chasteaulx d'icelle nef un ymage de Notre Dame , sur l'un et sur l'autre ung ange par manière d'annonciation , lequel corps de ladite nef et les chasteaulx estoient garnis de xxvi ballaiz en leurs chaatons . de im xxiiii perles rivez deux et deux et de clvi perles rivez en trois et trois sur feullage d'or, pesant tout ensemble, pierreries et tout , et poisent xlv marcs vu onces h est. . . ob. . .

Item, plus vu est. . . ob. . . d'or pour deux filiez d'or qu'il a faiz.

Item, une croiz d'or servant sur ladite nef, en laquelle a un crucifiz esmaillé de blanc, dont le diasdeme est garni de quatre perles, et un ballay, et ung voylle et les cordes dudit voille esmaillés d'asur semé de fleurs de lis d'or, et y a vin petiz angelloz esmaillés de blanc dont les unz tiengent un pillier d'or esmaillé de noir et les autres une lance, et en hault, sur le bout de ladite croix, Dieu le Père esmaillé de plusieurs couleurs et garni de mi groz ballays et de vin grosses perles , rivez deux et deux.

Item , vm ymages d'or nuz esmaillés de blanc.

Item, deux autres ymages de Dieu le Pere esmaillés et ung ange d'or armé et esmaillé de plusieurs couleurs.

Item , xn petiz abrisseaux servant sur la terrasse de ladite nef avec les pointes d'or pour les river.

Item, vi granz pièces de feullage et deux petites, sur lesqueulx a xxvu pommes d'or en manière d'orenges , avecques une petite serpente d'or esmaillée de vert tenant en sa geulle une autre pomme d'orenge . et vin petites pointes d'or pour les river; tout pesant ensemble et poisent xx marcs d'argent xv est. . .

Somme de l'or et pierreries lxvi marcs v est. . .

Item, l'entablement d'argent doré auquel a vi lonelles et une terrasse esmaillée de vert et une grosse tige d'arbre qui doit soustenir ladite nef avecques xxim claveaux d'argent pour fermer ladite tige et les ymages d'or sur ladite terrasse, avecques deux longues verges rondes d'argent blanc pour fermer ladite terrasse sur ledit entablement, et aussi ung groz tuiau d'argent blanc qui se doit bouter dedans ladite tige pour river a l'un des bouz ladite tige au corps de ladite nef et la viz d'argent pour la fermer par embas. Tout ce pesé ensemble et poisent xxxn marcs h ob. . . d'argent.

Le remarquable objet d'art que nous venons de décrire, et qui défie le crayon du dessinateur, fut vendu moyennant 7,000 francs, valeur du temps, et l'on n'en trouve plus trace dans les comptes et inventaires ultérieurs. Le changeur Jean Tarenne en tira sans cloute parti, comme on a su depuis utiliser les vastes domaines seigneuriaux : dans la nef du duc d'Orléans il y avait de quoi tailler cinquante pièces d'orfèvrerie bourgeoise

u châsse A l'époque même où ce chef-d'œuvre disparaissait, et comme pour en compenser la

si-Germain-des-Pr^. perte, une autre merveille se construisait par les soins de trois orfèvres parisiens, et sous

(1) M. Paul Lacroix, en exprimant le regret de ne pouvoir donner la description de cette merveilleuse pièce, qui n'était, selon toute apparence, ni terminée ni payée à la mort du duc , nous apprend que Louis d'Orléans en possédait plusieurs autres. En 1394, il en avait fait faire deux en argent doré, l'une ayant aux bords deux loups enchaînés sur une terrasse émaillée, et l'autre ornée de deux dra-

gons à ses extrémités. Trois ans plus tard, il commanda à Hans Croist, l'un de ses orfèvres, la fameuse nef dite du Porquepy (Porc-épic), laquelle pesait quarante-deux marcs quatre onces et onze estellins. Elles ont disparu comme tout le reste. L'usage de la nef s'est conservé à la cour jusqu'au siècle dernier, sous la forme réduite d'un étui renfermant le couvert du Roi et de la Reine.

la direction de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés : il s'agissait de créer pour les reliques du saint une châsse digne d'elles et de la riche abbaye qui les possédait. Dom Bouillart nous a conservé le devis de ce curieux travail, le marché passé avec les trois artistes qui se chargèrent de l'exécuter, et le dessin de la châsse elle-même, telle qu'elle existait encore au siècle dernier. C'est pour nous une bonne fortune de pouvoir reproduire les pièces et le monument, dont la date concorde si justement avec l'époque où écrivait Guillebert de Metz.

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