‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 177 sur 221 · BERTRAND DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

BERTRAND DU GUESCLIN

C'est la statue de l'illustre chevalier Bertrand, né de la maison bretonne, Du Guesclin, le plus grand par les armes qui fût de son temps, le plus fameux par toutes les vertus guerrières, et le plus illustre par sa renommée dans le monde entier.

LES NEUF PRECSES(1).

Il v a encore dans ce château une salle magnifique, dans laquelle se trouvent d'admirables images, les statues de neuf femmes de l'antiquité, que la nation française nomme ordinairement les neuf Preuses. Là est Sémiramis , jadis reine d'Assyrie, cette femme à la démarche virile, et dont la mémoire vivra dans tous les âges; qui, la première, entoura de murailles de briques la ville élevée où le grand Macédonien absorba une coupe empoisonnée, et qui, la première, porta sur ses épaules féminines des armes viriles. Là est la farouche Thomyris, reine des Scythes, qui, privée de son fils par Cyrus, égara le roi, par une ruse, au milieu des montagnes, et dans sa fureur, le glaive à la main, le tua, toute femme qu'elle était, ainsi que deux cent mille de ses compagnons, presque sans en laisser échapper un seul. Là est Déiphile, célèbre par sa vertu guerrière, qui dompta, dit-on, par la puissance de ses armes, la ville de Thèbes, et la livra à la violence des flammes. Il y a aussi les reines des Amazones, Lampédo, Ménalippe, Marpésie et Orithye, connues par leur illustre nom dans un temps de renommée éclatante; et celle qui a prêté son secours aux armes des Troyens, la fière Penthésilée, chantée par les savants poètes; et enfin Hippolyte qui, après avoir, dans un combat, vaincu Thésée, le compagnon du grand Hercule, eut cependant de lui le chaste Hippolyte. Toutes ces statues de pierre sont faites avec tant d'art, que je croirais qu'aucun maître n'en a jamais autant déployé (2). C'est ainsi que les sculpteurs antiques, Eufranor, Polyclète, ou Phidias, ont dû , j'imagine, façonner

ce prince, c'est-à-dire aux premières années du \ve siècle, d ( Description du château de Coucy, p. 22.)

(1) Les neuf Preux et les neuf Preuses e'taient en grand honneur au moyen âge ; la décoration du château de Coucy en fournit la preuve. On les faisait, en outre, figurer dans les fêtes et réjouissances. Lors de l'entrée solennelle de Henri VI à Paris, -devant lui a voit les neuf Preux et les neuf Preuës -daines." (Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. de 1729, p. ihù.) On trouve leurs armoiries et leurs louanges, ou épigraphes en vers, dans divers manuscrits de la Bibliothèque impériale, et, de plus, dans Y Armoriai du héraut Berry (Paris, in-8°. p. vu, note). Les Preux et les Preuses , dit M. Vallet de V iriville , ont fourni des éléments iconographiques pour les cartes à jouer.

12) On s'étonne de ne pas voir figurer ici la dixième Preuse, comme Du Guesclin vient à la suite des neuf

anciens Preux. Jeanne d'Arc, qui méritait cet honneur au même titre que le héros breton , ne l'avait sans doute point encore obtenu, car la grande cheminée de la salle de Coucy, telle que Du Cerceau l'a représentée , ne porte que les neuf Preuses de l'antiquité. A l'époque où Astesan écrivait (Vi5i), la mémoire de la Pucelle n'était point encore relevée de l'opprobre : la révision de son procès par ordre de Charles VII, et la réhabilitation par le pape Calixte III, ne datent que de 1 456. C'est pour ce motif qu'il n'est point question de l'héroïne dans les détails que donne notre poêle sur les guerres contre les Anglais. M. Vallet de Viri ville, en son intéressante Histoire de Charles VII (t. Il, p. 82), raconte une particularité des plus curieuses au sujet de la dixième Preuse et du dixième Preux. ir Jeanne "d'Arc, au début de sa carrière, entendit parler de ff Jeanne de Laval . qui survivait à son époux le

hist. — 1.

Magnorumque virum credo finxisse figuras, Ex quo perpetuum meruerunt nomen habere. Hune gemini mira fabricati ex arte camini,

565 Suppositi dictis laudando more liguris.

Exornant thalamum; nec non in robore mûri Abditus egregius locus, in quo, nemine quicquam Advertente, potest princeps cumulare suorum Goncilium procerum, vel scribere dum placet illi,

070 Aut facere occultus quicquid velit atque remotus. Sunt alii multi tlialami multoque décore Et vario ornati, quos est mora îonga referre. Transeo prœstantem dignamque Nerone coquiiiam , Et stabula in Castro pro multis apta caballis.

575 Transeo permultas scalas in robore mûri Admirabiliter factas, et nulla ferentes Impedimenta locis, tamen illis sufficientes. Transeo et ingressus castri curn robore tanto Factos, ut nullo valeam describere versu.

58o Quid, quod sub terris varia ornamenta locique Munimenta jacent ? Nam quadraginta profundus 1s locus est gradibus, conduntur ubi optima viua. Forti et miranda totus testudine tectus; Gujus parte iatens est subterranea castri

585 Tutela, hostili cupiens obsistere fraudi.

Est etiam puteus sub cœlo factus aperto Parte alia castri , quem subterraneus infra Est thalamus, miro labricatus more latenter, In quo Couciaci"' dominus consueverat aurum

5yo Abdere vel gemmas, prcciosaque talia rerum. Prœtereo quanto sit prœdita robore porta Ipsius villae, qua vix est fortior ulîa. Possem prœterea varia ornamenla referre Nec non illius castri munimina, nec non

595 Quam sit l'rumento, quam vino t'ertilis, atque Fructibus et reliquo telluris munere; sed, cum Multa meis restent alia exprimenda cameuis, Ha^c satis esse velim de tanto carmina castro.

I^e texte porte Gonciaei.

PARIS ET LES VILLES DE FRANCE SOUS CHARLES VII. 563 les statues des anciens dieux et les figures des grands hommes, œuvres qui leur oui mérité un renom immortel.

Deux cheminées, construites avec un art admirable, supportent élégamment ces figures et décorent cette salle 11 y a aussi, dans l'épaisseur du mur, un cabinet secret et bien construit, dans lequel, sans que personne en sache rien, le prince peut réunir le conseil de ses grands, ou écrire quand il lui plaît, et faire tout ce qu'il veut en secret et à l'écart (2).

Il y a beaucoup d'autres chambres ornées d'objets nombreux et variés, et qu'il serait trop long de rapporter ici. Je passe sous silence une cuisine magnifique et digne de Néron, ainsi que des écuries, dans l'intérieur du château, pour recevoir un grand nombre de chevaux. Je ne dis rien de tous ces escaliers admirablement placés dans l'épaisseur du mur, ne causant aucune gêne aux chambres et suffisant pourtant à les desservir (3). J'omets enfin les entrées du château, si solides et si bien disposées que mes vers ne pourraient les décrire. Dirai-je que jusque dans les profondeurs de la terre se trouvent des ornements variés et des fortifications? L'endroit où l'on conserve les vins les meilleurs est profond de quarante marches ; il est formé tout entier d'une solide et merveilleuse voûte; et c'est dans cette partie que se trouve la défense cachée et souterraine du château , qui a pour but de résister aux surprises de l'ennemi. Il y a aussi, dans une autre partie du château, un puits à ciel ouvert, au fond duquel est une chambre souterraine, construite secrètement , d'une manière merveilleuse, et dans laquelle le seigneur de Coucy avait coutume de cacher son or et ses pierreries, ainsi que tous ses objets précieux Je passe sous silence la solidité de la porte de la ville, la plus forte qui existe. Je pourrais encore décrire des ornements divers et d'autres défenses du château, dire combien les environs sont fertiles en blés, en vins, en fruits et autres biens de la terre; mais, comme il reste encore à ma muse beaucoup d'autres choses à retracer, je voudrais que cette description d'un si grand château pût vous suffire (5).

ffgrand connétable Du Guesclin. La Pnceffe était en (1' M. Viollet-le-Dnc a fait remarquer que lesesca-

rr rapports avec le jeune André de Laval, petit-fils liers du cl lâteaude Coucy étaient disposés de façon à

<rde l'illustre veuve, qui fut depuis le maréchal de desservir les appartements, à simplifier la surveillance

-Lohéac. Elle détacha de sa main un petit anneau et à aider les défenseurs de la place en cas de siège, rrd'or qu'elle portait, et leremità André, en le char- (1) Ce puits subsiste encore; mais la chambre

«géant de le transmettre de sa part à Madame de souterraine n'a peut-être existé que dans l'imagi-

r Laval. C'était Ihommage de la dixième Preuse à la nation des historiens. Des légendes semblables, dit

fr veuve du dixième Preux.- M. Viollet-le-Duc , s'attachent aux ruines de tous

(1) Du Cerceau, dans son ouvrage intitulé Des les châteaux du moyen âge. plus excellents bastiments de France, a donné le des- (5) ff Tout est colossal dans cette forteresse; quoi-

sin de ces deux cheminées et des neuf Preuses qui n-que exécutée avec grand soin, la construction a

en garnissaient le manteau. « quelque chose de rude et de sauvage qui rapetisse

(î) Voici ce que dit de ce cabinet M. Viollel-le- rr l'homme de notre temps. Il semble que les habi-

Duc : «Un boudoir, pris aux dépens de l'épaisseur rrtants de cette demeure féodale devaient appartenir

-de la courtine, accompagnait la salle des Preuses. «-à une race de géants, car tout ce qui tient à l'usage

-Cette pièce, éclairée par une grande et large fenêtre tr habituel est à une échelle supérieure à la nôtre,

^donnant sur la campagne du côté de Noyon , était «Les marches des escaliers , les allèges des créneaux ,

tr certainement le lieu le plus agréable du château; rrles bancs sont faits pour des hommes d'une taille

rune petite cheminée la chauffait, et elle était voûtée tr au-dessus de l'ordinaire. - ( Description du château

«•avec élégance par des voûtes d'arêtes.» de Coucy, p. 21.)

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