PLAN CAVALIER DE PARIS A LA FIN DU XIV SIECLE
les points douteux ou inconnus, superposer diverses époques en enchevêtrant, le moins confusément qu'il est possible, les tracés des lignes qui se sont succédé dans un même lieu. Le plan cavalier doit, au contraire, accuser tout, suppléer à ce qui fait défaut et ressusciter enfin la ville ou le lieu, à un moment donné. C'est un parti a prendre et à faire accepter; nous croyons que c'est le seul qui puisse aider à l'intelligence des auteurs anciens, et rendre raison de particularités souvent incompréhensibles. Cette vérité a été reconnue dans le siècle dernier, et des tentatives sérieuses ont été faites pour amener le plan cavalier à un degré satisfaisant d'exactitude géométrique. Si elles n'ont pas abouti, c'est que la main qui dessinait ou gravait n'était pas celle qui écrivait ; et puis aussi, il faut le dire, l'esprit positif et analytique du temps présent, qu'on pousse peut-être â l'extrême, était moins exigeant au temps des Le Beuf et des Jaillot. Aujourd'hui, pour mettre sérieusement à exécution cette pensée persistante d'une image de Paris à différentes époques, il fallait assurer l'exactitude des relevés de la topographie en simple tracé, et se hâter de fixer l'image du vieux Paris : car, si jusqu'à la fin du siècle dernier on ne procédait que par des rectifications d'alignement et de nivellement, qui ne détruisaient pas les témoins ou repères anciens des parcelles bâties ou encloses, aujourd'hui les grands travaux de voirie sont dirigés de telle façon qu'une surface plane remplacera bientôt les dépressions et les saillies de l'ancien Paris.
Déterminé à donner, dans les limites du possible et du raisonnable, satisfaction à un besoin si vivement senti, nous avons pris pour date la dernière moitié du xive siècle, période à laquelle appartiennent les écrivains dont ce volume reproduit les œuvres. Et si nous avons choisi, pour l'inscrire en tête de ce plan, la date précise de i38o, c'est qu'elle précède presque immédiatement le règne malheureux de Charles VI; c'est qu'alors, en effet, l'enceinte de Charles V vient d'être terminée, que plusieurs palais se bâtissent, et <jue différents quartiers s'achèvent. Le pont Notre-Dame n'est point encore reconstruit, et le passage du grand bras de la rivière s'effectue toujours par une passerelle en bois qui se nomme les Planches Je Mibray et qui aboutit à la rue de ce nom; le palais des Tournelles n'est que l'hôtel ou le logis d'Orgemont (,), etc. C'est aussi vers ce temps que se déroule la vie brillante de l'Université, que les collèges s'établissent, et que les rues avoisinantes se remplissent de maisons ou d'hôtelleries pour recevoir les étudiants (2). Tandis que quelques vieux hôtels demeurent encore, avec leur caractère particulier, comme d'irrécusables témoins du passé, on voit, dans la Cité et dans la Ville, les grands îlots se partager en petites maisons de produit. Ce morcellement se comprend : au moment où il se fit, le revenu immobilier était tout, qu'il se présentât sous forme de loyer ou de cens; le marchand et l'artisan étaient ou «en louaige» ou en censive. La bourgeoisie, toutefois, s'empressa d'acquérir, dès que les propriétaires terriers commencèrent à aliéner pour payer leur luxe. Les croisades avaient provoqué ce mouvement; les guerres civiles et la résidence dans les villes le précipitèrent. On comprend qu'un siècle après la ville ait pris un autre aspect : des quartiers nouveaux avaient recouvert les cultures et les marais; l'ancienne
(1) Au commencement du xv° siècle on relevait ie pont Notre-Dame, celui-là même qui s'écroula en 1A99; le palais des Tournelles commençait à se former de diverses propriétés contiguës.
(2) L'Espagne, qui est restée stalionnaire, a con-
servé ses casas de Ituespedes ou de pùpilos, qui n'étaient et ne sont point des hôtels garnis, et qui représentent exactement les anciennes maisons d'étudiants à Paris. ■
enceinte était envahie par les maisons voisines, et se trouvait même démolie en certains endroits. Les collèges, qui, en i 3 80, occupaient simplement les hôtels ou les maisons qui leur avaient été donnés, et se distinguaient à peine des autres îlots, devenaient des édifices à part, plus réguliers, munis chacun de sa chapelle plus ou moins monumentale. L'aspect change donc, abstraction faite du style architectural des édifices que notre échelle, nécessairement réduite, ne permettrait pas d'apprécier.
A?peci de Paris La structure et les dispositions des villes changent avec les besoins généraux; mais ces ffe' changements, nous le répétons, s'opèrent par périodes : on approprie avant de démolir et de rebâtir. Ainsi, Paris commence par un noyau de palais et d'hôtels fortifiés, entourés de murailles élevées, sans ouvertures extérieures, mais ayant au dedans des jardins, des bosquets et des galeries bien aérées. Il n'y a de maisons d'artisans ou de marchands que ce qu'il faut pour le service de ces palais et de ces hôtels; et elles appartiennent aux seigneurs. Chaque maison est occupée par le maître et ses ouvriers et apprentis, ou par le ménage et sa famille. Plus tard, les seigneurs bâtissent dans leurs clos, ou se resserrent dans le centre de leur propriété, partageant et divisant en habitations les parties qui bordent les voies publiques; plus tard encore, ils divisent leurs hôtels du centre, parce que la valeur locative augmente, et ils vont habiter dans les faubourgs ou autour du palais des rois. En même temps, des clos entiers deviennent des espèces de ruches : l'école au milieu avec ses collèges et ses boursiers, et tout à l'entour les hôtelleries remplies d'étudiants libres. Ailleurs, ce sont des communautés religieuses avec leur ceinture de maisons de produit . dont les dispositions se sont maintenues jusqu'à nosjours. Certaines rues et certains quartiers sont consacrés à certaines professions; de là une physionomie particulière à chaque portion de la Ville et à chaque époque. Le lit de la Seine lui-même change d'aspect, soit à cause des érosions des eaux, soit par suite de la construction des ponts, des quais ou des têtes de ponts. Au temps de Philippe-Auguste, par exemple, outre les îles que notre plan accuse, il y avait encore, dans la traversée de Paris, plusieurs îlots dont les historiens ouïes topographes font mention spéciale, notamment celui qui était placé devant la tour de Nesle.
On a dit que l'architecture et les arts d'un peuple écrivent son histoire vraie, et expliquent ou justifient certaines parties obscures de la vie publique; cette vérité tend à devenir de moins en moins contestable; et plus on entrera, sans système préconçu , dans les détails de la période du moyen âge (période qu'on peut appeler de la propriété à outrance, et du respect souvent exagéré de celte propriété), plus on comprendra l'existence prolongée d'une telle société. Un côté de l'histoire nous la présente comme livrée à une agitation perpétuelle; mais les bases mêmes de l'édifice, tel que le moyen âge l'avait constitué, c'est-àdire la famille et la propriété dans l'ordre moral, la perpétuité de la possession dans l'ordre matériel , n'étaient nullement ébranlées. Rien ne rend le fait plus sensible que la persistance avec laquelle le vieux Paris s'est conservé jusqu'à notre temps. C'est une dernière et décisive raison de donner la préférence au plan cavalier.
Travail Mais , si un plan de ce genre a l'immense avantage de retracer, mieux que toute autre
figuration, l'aspect ancien d'une ville, surtout lorsqu'il est relevé sur un tracé d'une exactitude rigoureuse, en revanche, il faut convenir que, sauf pour les édifices importants, il
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reste toujours quelque chose d'hypothétique dans la représentation, même étudiée, départies détruites, dont on n'a conservé que des fragments. Il est vrai de dire que Paris, dans ses trois grandes divisions, conservait encore, il y a peu d'années, de nombreux témoins de cet état ancien. Là où ces traces nous font défaut, nous les retrouvons dans des villes immuables, comme l'Allemagne et l'Espagne en possèdent encore aujourd'hui, où les mêmes besoins et les mêmes habitudes ont créé des dispositions matérielles presque identiques. La topographie comparée, traitée avec prudence, nous paraît appelée à éclairer bien des points restés douteux jusqu'ici. Pour tracer un plan de Paris au xivc siècle, nous nous sommes servi avec fruit des excellents plans partiels, encore inédits, de feu A. Berty, en consultant, au point de vue purement géométrique, le grand et admirable travail de Verniqucl. Tous les anciens plans ont été étudiés par nous, ainsi que les nombreuses pièces indiquant les dates des percements et des grandes constructions; enfin notre connaissance des vieux quartiers de Paris encore existants en i83/i, et nos souvenirs, remontant à 189G, nous ont permis de reconstituer, de mémoire, certains aspects particuliers aujourd'hui disparus.
En ce qui concerne la physionomie des rues et des maisons, nous devons faire une observation générale. Les constructions antérieures au xve siècle ont toujours eu peu d'ornements à l'extérieur. Sans aucun doute, les maisons d'artisans étaient, comme celles qu'on voit encore dans les vieux quartiers, composées de moellon et de plâtre sur un soubassement en pierre de taille relié par un poitrail; la boutique se fermait par un châssis à coulisses horizontales ou verticales, avec un auvent se repliant par en haut. A Paris, où les appuis sont en pierre, on rabat rarement le bas du contrevent, comme on le fait dans les villes à maisons en bois. Les baies sont percées à nu dans le mur, sans chambranle ni moulure. C'est encore la méthode usitée aujourd'hui dans une certaine catégorie de maisons à bon marché. Ce n'est que plus tard, quand l'artisan ou le marchand est devenu le vrai propriétaire, qu'il orne sa façade et ses appartements. Il faut ajouter que la sécurité des rues a contribué beaucoup à faire ouvrir et décorer les façades. Les cheminées donnent aussi un aspect tout particulier aux diverses époques. Ainsi, avant le xve siècle, les maisons, ne contenant qu'une seule famille, n'ont généralement qu'un ou deux corps de cheminées. Le maître reçoit la famille autour de son foyer, et l'on se couche de bonne heure, souvent sans lumière. Plus tard, on perfectionne le mobilier; on vitre les fenêtres; on veille; on multiplie les corps de cheminées. Enfin, arrive le moment où chacun veut être chez soi, où l'on se parque dans un étage, puis dans un coin de maison, et les corps de cheminées se rangent, comme des créneaux, aux pignons et aux refends principaux des maisons. Ces divers aspects, on le voit, traduisent à peu près exactement, pour le dehors, les coutumes et les usages du dedans; ils servent donc à expliquer, pour l'homme de nos jours, bien des faits que nos habitudes actuelles sembleraient rendre improbables, sinon tout à fait impossibles.
On s'est souvent étonné de l'absence de pavage dans Paris, à une certaine époque; il y a encore bien des villes populeuses, réputées belles et civilisées, qui sont peu ou point pavées, et qui ne l'ont jamais été davantage. Valence et d'autres villes d'Espagne sont dans ce casu).
(l) On sait que le premier pavage ordonné par Philippe-Auguste ne comprenait que la croisée, c:est-à-dire les deux voies qui, en se croisant au delà du Grand-Pont, formaient les quatre rues
principales de la ville : fecil pavare quatuor cheminos , dit une charte de ia85, citée par Le Roy (Dissertation sur l'origine de l'Hôtel de Ville, pièces justificatives, p. en ).
Paris, à l'époque dont nous parlons, était entouré de marais cultivés, exactement comme la plaine de Saint-Denis. Nous pensons donc qu'on n'avait ]/as besoin d'affermer l'enlèvement des boues. A Valence, les maraîchers enlèvent toutes les nuits les immondices, et vont même chercher, dans les maisons, les détritus de toutes sortes dont ils font un excellent engrais. A Paris, comme dans toutes les villes du même temps, les voies publiques se divisaient en rues principales destinées aux charrettes, en voiries et routes pour les approches, en rues ordinaires pour les cavaliers et les piétons, avec des dalles le long des maisons (les aceras d'Espagne), et enfin en ruelles pour les piétons seuls. Il y avait, en outre, des allées ou des percées pour le dégagement des îlots, ou pour l'exercice d'une servitude créée au profit des enclaves, dans les anciens enclos. Ainsi, dans la seconde moitié du \ive siècle , quelques artères, des rues étroites, mais de grands massifs, excepté au centre, avec des jardins ou de grandes cours plantées et remplies d'air et de lumière; tel était l'aspect général de Paris au xive siècle. On vient de démolir, de la rue Lacépède (ancienne rue Copeau) à l'église Saint-Médard, tout un quartier où les masures bordaient des intérieurs vastes, pleins de fraîcheur et de verdure.
Échelle ei a<?taiu L'échelle très-réduite de notre plan ne permet d'apprécier que l'effet d'ensemble ; mais il pourra se rencontrer une occasion de publier une portion de quartier, dans une dimension plus développée, avec des détails absolument indispensables à la complète intelligence du plan parcellaire dressé avec tant de soins et d'exactitude par feu M. A. Berly. Quant à présent, le «pourtraict» placé en tête de ce volume nous paraît remplir suffisamment le but qu'on se propose, c'est-à-dire aider à l'intelligence des textes curieux qui y sont reproduits et commentés. Nous répétons encore que le dessin adopté pour l'image des monuments qui s'y trouvent ne doit point être considéré comme une copie ou fac-similé de tel ou tel dessin d'un des anciens plans qui nous restent. Il suffit de comparer la représentation de l'un des édifices encore existants, pour se convaincre que les anciens artistes en ont souvent altéré profondément les formes et quelquefois l'aspect. Lorsque la destruction était complète, nous avons dû reconstituer les apparences anciennes à l'aide de renseignements de diverse nature et d'origine variée. Quant au chiffre des maisons, il ne faudrait pas le supputer en comptant, par exemple, sur les portions du plan restitué de M. Berty, le nombre des parcelles bâties. Notre plan, en effet, représente un état antérieur d'environ un siècle à l'époque choisie par M. Berty pour sa division parcellaire, et il est certain que bien des lots de maisons ont été divisés depuis en plusieurs parties : on voit encore aujourd'hui des pignons, coupés en deux par des divisions de ce genre, qui datent presque toutes des xve et xvic siècles. Nous avons tenu compte aussi des églises alors inachevées, et nous ne devions pas appliquer à ces édifices une façade construite un siècle après. Il ne faut pas s'étonner non plus de voir à l'intérieur des murs, notamment du côté du Temple, de vastes espaces «vuides.» Cet état donne l'explication toute naturelle d'un fait, celui du genre d'administration de certains ordres et de certaines congrégations-, et d'ailleurs, le terrain, très-productif en légumes, n'offrait pas toujours un grand avantage à être bâti. Nous constaterons ainsi, par cette exactitude spéciale, une foule de points qui trouveraient leur explication dans des considérations historiques étrangères à notre sujet. Nous avons placé, par exemple, la planche Mibray au lieu du pont Notre-Dame, reconstruit plus lard en ihik; mais nous rappelons
VUE RESTITUÉE DE SENLIS AU XIV SIÈCLE. f>'.)7
que c'est bien sur cette grande artère de Paris, du midi au septentrion, que s'est élevé d'abord le Grand-Pont. Cet emplacement est logique et tout à fait d'accord avec les documents historiques : la grande voie était la ligne droite de la rue Saint-Jacques et de la rue Saint-Martin, et non celle de la rue Saint-Denis, qui, à cette époque, venait reprendre la voie derrière Saint-Laurent.
Les considérations qui précèdent suffisent pour faire connaître l'économie générale de notre travail et les idées qui ont présidé à sa confection. La légende explicative dont il est accompagné donne, à chaque renvoi, les observations spéciales que chaque point a paru exiger.