‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 87 sur 221 · LES CHÂSSES DE NOTRE-DAME DE PAHIS · texte numérisé non relu

LES CHÂSSES DE NOTRE-DAME DE PAHIS

.••quelle il y a plusieurs pièces de la vraye croix que Anselle ou Anselme, Parisien «de nation, et, environ l'an 1100, chantre du Sainct-Sépulchre en Hiérusalem, rt envoya à l'evesque et aux chanoines de Nostre Daine de Paris, du nombre desquels il avoit esté avant que d'aller en Hiérusalem, avec l'armée des chrestiens , r-soubz la guide et conduicte de Godefroy de Bouillon et autres. Est telle qu'il k descript en ses lettres fcranscriptes au Grand Pastoral , liv. 20, charte 3 1 , desquelles « en suit le principal narré, n

Ici sont transcrites les deux lettres du donateur. Mention en est faite dans le cartulaire de Notre-Dame, publié par feu Guérard (t. II, j). àoS), et sous cette rubrique : Epistola (Itia; Ansetti, cantons Saneti Sepulcrt , quibus ad Galonem, Par1.1wn.1em episcopum, et Stephanum, tircliidiaconum, fragmentait) ligni Craci.i Dominicœ mittit, circa annum 1108. Le texte de ces deux lettres a été publié dans le Gallia christiatia , t. VII, instrumenta, col. hk et lib.

(Voir Guillebert de Metz, ci-dessus, |t. 19-1 et ig3.)

Guillebert do Metz nous apprend, avec sa brièveté habituelle, que «a leglise des Inno- Kcens sont engigneuseroent entaillées de pierre les ymaiges des trois vifz et trois mors. «

Cette simple mention ne saurait satisfaire la curiosité du lecteur : même en ayant sous les veux la représentation de ce lugubre sujet et les vers dont elle était accompagnée, on voudrait quelques détails sur l'époque où cette composition fut sculptée au portail de l'église; on se demande quelle a pu être l'origine, la signification, la portée morale de la légende ainsi traduite; on attend enfin un commentaire d'autant plus long que le texte de notre auteur est plus court. Malheureusement les historiens de Paris ont été très-sobres sur ce point : Du Breul et Godefroy sont les seuls qui nous fournissent quelques explications; encore ont-ils omis, «pour n'ennuyer le lecteur," une partie des choses qu'il serait, pour nous, si intéressant de connaître.

Voici d'abord le passage de Du Breul :

(t A 11 portail de l'église, qui esta main droicte, à costé d'icelle, l'on voit les cr ligures en bosse de trois Chevaliers passans par dedans un bois et trois Morts à (d'opposite aussi dans un bois. Lequel fit faire et ériger Monsieur Jean, duc do r-Bery, en l'année 1/108, pour l'ornement de ce lieu, auquel il voulut estre enterré rr après sa mort; ainsi que les vers suivants le tesmoignent, gravez le long de la p corniche, qui soubstient lesdites figures:

En l'an mil quatre cents et liuicl, Jean, duc de Berry, très puissant, En toutes vertus bien instruit, El prince en France florissant.

Par humain cours lors cognoissanl Qu'il convient toute créature, Ainsi que nature consent, Mourir et tendre à pourriture.

Fit tailler cy sa sépulture Des trois Vifs aussi des trois Mors; Et de ses deniers la facture

ni<T. — 1.

Et paya par justes accords,

Pour monstrer que tout humain corps,

Tant aye biens ou grand cité,

Ne peut éviter les discords

De la mortelle adversité.

Donq', pour avoir félicité,

Ayons de la mort souvenir,

Afin qu'après perplexité

Puissions aux saincts cieux parvenir.

Prions pour le prince susdit,

Et ensuivons son in tendit.

ff Aux quatre coins dudit portail sont peintes les armes de la maison des ducs rede Berry. Plus, sous une chacune desdites figures, est attachée dans le mur une cr grande pierre remplie d'un nombre de vers françois, comme si lesdites figures rr partaient ensemble et respondoient l'une à l'autre; lesquels j'obmets, pour n'encr nuyer le lecteur d

Il est bien regrettable que Du Breul ait eu ce scrupule : les vers qui remplissaient la grande pierre attachée dans le mur nous auraient servi à contrôler les indications que fournissent quelques livres devenus fort rares; nous pourrions aujourd'hui reproduire littéralement la leçon que le duc Jean de Berry voulut donner à ses contemporains, et «ensuivre» de point en point son «intendit.» Mais, si nous ne sommes absolument sûrs ni de la complète identité des personnages, ni de la rigoureuse uniformité des textes, nous avons du moins recueilli et nous soumettons plus loin au lecteur tout un ensemble de présomptions d'où résulte, pour nous, une véritable certitude morale.

Voici maintenant le témoignage de Godefroy.

. . .«Et ne semble hors de propos, puisqu'on est sur sa mort ('2), de rapporter ce rr qu'il fit de son vivant, en mémoire de la mort de Louys, duc d'Orléans, son ne- « veu(3). Car il fit représenter sur la grande porte méridionale de l'église des Sainctscfinnocens, où est le grand et commun cimetière de la ville de Paris, l'Histoire « des trois Morts qui apparurent à trois Vifs chassans dedans une forest. Ce que l'on cr apprend de quelques vers françois, qui se voyent encore dessus la sculpture des tr ligures en la frise, ainsi que s'ensuit (4). n

Viennent ensuite les vers, tels que Du Breul nous les a transmis.

(1) Théâtre des antiquitez de Paris , édit. de 1612, p. 835.

(,) Il s'agit de la mort du duc Jean de Berry, oncle de Charles VI et du duc d'Orléans.

(,) Godefroy parle de l'époux de Valentine de

Milan, assassiné près de la Porte - Barbette, en 1^07, par ordre de Jean sans Peur.

Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins, avec Annotations par Godefroy. Paris, 1 653 , in-folio, p. 67^1.

Il v a quelque chose de touchant dans un simple détail que donne Godefroy, et que Du Breul ne laissait pas soupçonner : le pieux duc de Berry fit sculpter au portail des Saints-Innocents le Dit des Trois Morts et dos Trois Vifs, «en mémoire de la mort de Louys, «duc d'Orléans, son neveu;» de sorte que l'assassinat de la vieille rue du Temple avait laissé sa trace sur la façade de l'église vouée plus spécialement au culte des trépassés. Le sujet dont nous nous occupons se rattache donc à l'une des plus tristes pages de l'histoire parisienne; nouveau motif pour le placer à la suite d'une description de Paris, écrite au moment même où s'accomplissaient ces lugubres événements.

Nous connaissons maintenant les circonstances dans lesquelles le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs est venu prendre place au cimetière des Innocents; il nous reste à recueillir ce que les auteurs modernes les plus compétents ont écrit sur l'origine, le sens et le but moral de cette funèbre légende. Contrairement à notre attente, nous n'avons trouvé aucun renseignement à cet égard dans la curieuse correspondance qu'échangèrent dans le Journal de Paris (août 1786) trois personnes désireuses d'élucider les questions se rattachant à la Danse Macabre. L'article que Champollion-Figeac inséra , en 1 8 1 1 , dans le Magasin encyclopédique, et qui a servi de point de départ à des travaux considérables, ne nous a pas été d'une plus grande utilité. Il nous a fallu aller jusqu'à Gabriel Peignot pour trouver des données exactes et une discussion sérieuse. Le savant auteur des Recherches sur les danses des morts consacre à la légende qui nous occupe quelques pages que nous reproduisons :

«On nous permettra ici une petite digression sur la pièce de vers intitulée les Trois rMorts et les Trois Vifs, mentionnée dans la souscription de l'édition de i486, et qui se «retrouve dans beaucoup d'éditions de la Danse Macabre, dans les livres de prières du «temps, et qui même a été imprimée séparément. Cette pièce doit être très-ancienne. «Nous présumons qu'elle remonte au xme siècle, et nous fondons notre opinion sur un «passage du catalogue de M. de la Vallière, de 1783, t. II, p. 2 3 5-2 3 6. Le savant «rédacteur y rapporte les titres de trois pièces de poésie manuscrites du xme siècle, ayant «pour objet les Trois Morts et les Trois Vifs. Les auteurs de deux de ces pièces sont nom- «més; la troisième est anonyme. Reste à savoir quelle est celle qui fait partie de l'édition «de la Danse Macabre, ou si on n'y en a pas inséré une de nouvelle rédaction. N'ayant «sous les yeux ni cette édition (de 1/186), ni les trois pièces en question, nous ne pou- « vons porter de décision à cet égard. Ce qu'il y a de certain, c'est que le sujet a été adopté «par les éditeurs de la Danse Macabre; et nous ne nous écartons point de notre objet en r parlant des trois pièces mentionnées dans le catalogue de M. de la Vallière. Voici com- «ment elles y sont annoncées. La première est intitulée : Ce sont li III mors et h III ms que « Baudouins de Condé fist.

«Cette pièce est en 162 vers, dont les deux premiers sont :

Ensi cou ti matere conte

Il furent si corn duc et conte.

~ et les deux derniers :

Tout iij de Loin cuer et de fin Que Diex vous pcenge à boine (in.

« Cette pièce, qui fait partie d'un Recueil Je poésies et de prose du xn' siècle, in-folio, « annoncé sous le n° 2736 du catalogue, est suivie de l'explication suivante :

"Trois jeunes seigneurs riches et puissants reçoivent de trois corps morts rongés de vers, c< dont ils font rencontre , des leçons terribles sur la vanité des grandeurs humaines. Ce Dit tétait fort en vogue dans les xme, xive et xve siècles. Notre manuscrit, ajoute le rédacteur, «en contient trois versions différentes; chacune y est accompagnée d'une miniature dans "laquelle se voient, d'un côté, les trois seigneurs, dont le premier porte sur le poing un "faucon, marque de sa puissance, et, de l'autre côté, les trois morts debout. On retrouve "ce sujet représenté dans des monuments anciens, ainsi que dans quelques Heures manuscrites du xve siècle, mais avec une différence, c'est que dans celles-ci les trois seigneurs, «au lieu d'être à pied, le faucon sur le poing, y sont représentés à cheval, sans cet " oiseau.

« On ne trouve pas seulement ces figures en miniature dans des Heures manuscrites; elles «ont été aussi gravées pour des Heures imprimées, comme nous le verrons par la suite.

"La seconde pièce est intitulée : CM commence li III mors et li III vis, ke maistres Richoles «de Marginal jist. Elle a 2 16 vers, dont les deux premiers sont :

Trois damoisels Curent jadis, Mais qui partout queroit jadis.

" et les deux derniers :

Si ken ae glore pure et line Soions ki en nul tans ne line.

"La troisième pièce, qui est anonyme, est ainsi annoncée : Chest des III mors et, des «/// vis. Elle a 192 vers et commence ainsi :

Diex, pour trois peccours retraire, Monstra un signe dont retraire Vous voel

"Elle finit par ces deux vers :

Kanemis ne nous tourne envers, Kant sera no caroigne en vers.

«Ce sont ces sortes de poésies que les anciens appelaient un Dit. Ils entendaient par ce «mot une pièce qui renferme un enseignement, une instruction, ou le récit d'une belle ou "d'une mauvaise action. Le Recueil de poésies, etc. in-folio, où étaient les trois pièces ci- « dessus, avec Ui autres de même genre, a été vendu, chez M. de la Vallière, 3 00 liv. « en 178/1.

«Il a été dit ci-dessus qu'on retrouve le morceau des Trois Morts et des Trois Vifs dans «différents livres de prières; c'est ce que prouve encore le catalogue de M. de la Vallière. «On y voit, sous le n° 2q4, des Preces piœ, cum calendario , in-8° de 1/18 feuillets, en- « ricin de 1 2 belles miniatures. Celle qui est en tête de l'office des morts , dit le rédacteur, «représente un sujet qu'on voit rarement dans les livres d'Heures, c'est celui du Dit des

-[rois Morts qui apparaissent à trois Vifs. Ce manuscrit a été vendu 36 liv. en 1786. « Sous le n° 3 2 ^ (aux additions, P. 17) se trouve un Offtclum B. Virginie, etc. in-8° de « 1 8 à feuillets, qui a également l'histoire des Trois Morts et des Trois Vifs, représentée en -•miniature en tête de l'Office des morts. Vendu 19 liv. 19 s. en 178/1. Nous citerons « encore le n° 28A, sous lequel est annoncé le superbe manuscrit intitulé Heures de '■Louis II, duc d'Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile, in-/i° de 290 feuillets, orné de n3 - miniatures d'une beauté parfaite. Parmi les pièces que ce volume renferme, on en trouve '•une intitulée Cy après commence une moult merveilleuse et horrible histoire que l'en dit des "iij Mors et des iij Vis. Ce volume a été vendu 45o liv. en 1786. Nous les trouverons '•également dans deux livres de prières imprimés l'un en îbik et l'autre en 1 5 3 1 , «in-8°, que nous avons sous les yeux, et dont nous aurons occasion de parler dans la « suite v

L'homme qui a creusé le plus profondément le lugubre sujet dont il s'agit est incontestablement feu E. H. Langlois, du Ponl-de-1' Arche. Précédé par un chercheur tel que Gabriel Peignot, il a pu aller plus avant et découvrir des filons échappés au premier travailleur. Son étude sur le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs nous a paru trop complète pour que nous hésitions à la reproduire in extenso.

-Dans le cours du xme siècle, il parut un ouvrage français, en vers, sous le titre de ? Li trois Mors et li trois Vis^ (les Trois Morts et les Trois Vifs). Il en existait trois exemplaires apparemment contemporains dans la noble bibliothèque du duc de la Vallière, « mais qui présentaient quelques différences et fournissaient le nom de deux auteurs : «Baudoin de Condé et Nicolas de Marginal'31. Ces antiques poèmes racontent que trois « nobles jeunes hommes, chassant dans une forêt, furent arrêtés par un pareil nombre de "spectres hideux, image de la mort, desquels ils reçurent une leçon terrible sur la vanité •'des grandeurs humaines. Une très-ancienne allusion, la première peut-être, à cette vision, «paraît se présenter dans une peinture d'André Orgagna(4), dans le Campo Santo de Pise, et '•représente évidemment le même sujet, quoique avec quelques légères différences.

[l' Recherches historiques et littéraires sur les danses des morts. Dijon et Paris, 1826, in-8°, p. 99 et suiv.

(2) Francis Douce , The danse qf Death , London , 1 833 . in-8°, p. 3i et suiv.

(3) Catalogue delà Vallière, n° 27.36-22, 23 et 2.5. Il parait que chacune de ces pièces avait été compose'e par un auteur différent. M. Peignot fait observer que le nom d'un des trois auteurs est resté inconnu.

(4) Andréa Orgagna, peintre, sculpteur et architecte, naquit à Florence, en 1329, et travailla presque toujours de concert avec son frère aîné, Bernard Orgagna , notamment aux célèbres fresques du Paradis et de l'Enfer, au Campo Santo (champ

saint, terre bénite pour cimetière) de Pise et à Sainte-Marie-Novelle. Il mourut à Florence, en 1 38g. Les biographes ne sont point d'accord sur l'orthographe du nom de cet illustre artiste, que Vasari, suivi par M. Douce, appelle Andréa di Cione Orgagna ; mais dans l'édition de Florence , de 1 770, une note extraite d'une édition de Rome fait observer que Baldinucci soutient, d'après l'autorité d'un titre contemporain de l'artiste, qu'il faut écrire Orcagna. Ce qui n'empêche pas l'éditeur romain de prétendre qu Orgagna est la véritable orthographe, et que, d'ailleurs, les titres anciens ne nomment ce peintre qu'Andréa di Cione. Les auteurs de la Biographie universelle ont adopté l'opinion de Baldinucci.

«Le peintre a figuré trois jeunes gens à cheval, avec des couronnes sur leurs toques; •'.environnés de plusieurs varlels, ils se divertissent à chasser avec leurs faucons. Saint ■Macaire, anachorète égyptien, près de la cellule duquel ils se trouvent, leur présente •-d'une main un phylactère chargé d'une inscription où se lisent, autant qu'il est possible •■ de les déchiffrer, les mots suivants : Le nostra mente fia ben morta tenendo risa qui la «vista affûta , la varia gloria ci sara scoafilta la superbia è sara da morte. Ce qui signifie «à peu près : «Si notre esprit se mortifie à cette vue, notre orgueil et notre vaine gloire

• s'anéantiront dans la pensée de la mort.?' De son autre main, le saint ermite dirige « l'attention des nobles cavaliers sur trois cercueils ouverts, sur lesquels sont un squelette « et deux cadavres dont l'un est celui d'un roi.

« Une semblable vision , qui n'a pas une connexion si intime avec le sujet en question , et à -laquelle, jusqu'à présent, on n'a pas fait attention, se trouve à la fin des vers latins -attribués à Macabre, dans l'édition de Goldasti du Spéculum omnium statuum, a Roderico « Zamorensi Trois personnages apparaissent à un ermite endormi, dont le nom n'est pas -• mentionné. Le premier est décrit comme un homme revêtu d'habits royaux ; le second «comme un notable bourgeois, et le dernier comme une belle femme ornée d'or et de «joyaux. Tandis que tous trois préconisent, pleins de vanité, leurs conditions respectives,

• surviennent trois horribles spectres , sous la forme de cadavres humains , dévorés par les «vers, qui les réprimandent sévèrement de leur arrogance. Ceci est évidemment, pour le «texte, une autre version des Trois Morts et des Trois Vifs. Mais, quant à l'antériorité de

• l'une ou de l'autre de ces deux versions, c'est ce qu'il est impossible de décider. Celle dont «nous venons de parler est composée de rimes alternées, dans la manière et probablement «par l'auteur de la vision de Philibert ou Fulbert, touchant le Débat du corps et de l'âme®, «ouvrage attribué à saint Bernard, et quelquefois à Gautier de Mapes. 11 en existe des tra- « ductions en français et en anglais.

«C'est à Vasari (3) que nous sommes redevables de savoir que l'ermite de la peinture « d'Orgagna, au Campo Santo, est saint Macaire, et lorsque , dans la vie de cet artiste, il con- « signe ce fait, on ne peut douter qu'il ne possédât, à cet égard, des documents tradition- «nels. 11 nous apprend même qu'on a voulu représenter Andréa Uguzzione délia Fagivola, « dans le personnage à cheval qui se bouche le nez. Au-dessus est une figure noire et hideuse «de la Mort, abattant sous sa faulx les hommes de tous les rangs et de toutes les condi- «tions. Vasari ajoute qu'Orgagna avait rempli son tableau (4) d'un grand nombre d'inscrip- « lions pour la plupart effacées par le temps. Il en rapporte cependant une dans son ou- «vrage; elle s'adresse à quelques vieillards estropiés. 11 paraît que là, comme dans la Danse «Macabre, les différents états de la vie étaient apostrophés par la mort. Baldinucci, dans «sa notice sur Orgagna(5), fait, en parlant de cette peinture, mention de l'histoire des «trois rois et de saint Macaire; et Morona(0), dans sa Pisa illustrata, adopte, en décrivant «également ce sujet, le nom du même saint. Les figures de cette composition sont toutes

(1) Hanov. î G 1 3 , m-h°. {l>- Il est bien peu de personnes qui ne sachent

(S' Cette pièce, traduite en vers français, se trouve que ces peintures d'Orgagaa lurent exécutées à

fréquemment à la (in des Danses Macabres pu- fresque.

bliées dans la même langue. (5) Baldinucci, Discgno, II, 65.

(r,) Vite de' Pittori , t.l, p. 1 83, éd. de 1 568, \\\-h". (6) Morona, Pisa illustrata, I, 35q.

•ules portraits dont on trouve les noms tant dans Vasari que dans Morona, avec quelques -variantes, néanmoins, dans les descriptions.

«L'Histoire des Trois Vifs et des Trois Morts faisait partie des peintures de la Danse •Macabre du cimetière des Saints-Innocents de Paris; et, sur le portail de l'église du -même nom, elle avait été sculptée par ordre de Jean, duc de Berry, en i4o8(1). On la '•trouve clans un grand nombre d'Heures manuscrites, et dans d'autres livres liturgiques, •• à 1'olïice des morts (2). »

Feu E. H. Langlois ne s'est pas contenté de cette première étude de notre légende : il a voulu traiter le côté iconograpbique de la question aussi complètement que la partie religieuse, littéraire et bibliograpbique. Les détails très-circonstanciés dans lesquels il entre nous ont paru mériter une reproduction intégrale. Après avoir fait graver, d'après les vieux bois des éditions de Troyes, les deux sujets dont se compose le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, il ajoute :

«Ces deux plancbes, dont la première représente trois jeunes seigneurs à la chasse, se «livrant au divertissement du vol du faucon, et dont la seconde représente trois morts « debout , auprès d'une croix de cimetière, avec l'accompagnement d'un ermite assis dans «une grotte, se rencontrent dans la plupart des anciennes éditions françaises de la Danse -Macabre, depuis celle de i486, imprimée par Guyot-Marchant, et dont la souscription

- mentionne le beau Dit, des Trois Morts et des Trois Vifs ensembles, jusqu'aux plus récentes

• éditions de Troyes qui font partie de la Bibliothèque Bleue. Elles servent d'illustration à -cette légende dont nous avons déjà parlé dans la première partie de cet ouvrage (p. 107- •• 1 19), et les deux fac-similé que nous offrons ici sont tirés de l'édition de la Danse

• Macabre publiée, en i5a8, à Troyes, par Nicolas Le Rouge.

«Ces planches sont toujours accompagnées d'une pièce de vers trop longue pour être -citée en entier, et qui forme une espèce de dialogue entre les divers acteurs de cette scène3. L'Anachorète égyptien, saint Macaire, que l'on voit dans la grotte, prend le pre-

- tnier la parole; il dit aux seigneurs, en leur montrant les trois squelettes :

Ouvre tes yeux, créature chetive,

Viens veoir les faitz de la mort excessive, etc.

•• et raconte qu'il a vu en songe trois Morts qui lui ont montré des gens de conditions diffé-

- rentes que le trépas a rendus égaux. Ces Morts interviennent ensuite eux-mêmes dans -le dialogue pour faire de terribles remontrances aux trois Vivants, qui répondent en- « semble, en témoignant de leur frayeur et de leur repentir.

«Ces vers furent retouchés, comme les huitains de la Danse Macabre, dans les éditions

(I> Du Breul. Théâtre des antiquités de Paris, 1612 , in-4", p. 834 ; on y trouve les vers qui accompagnent cette sculpture.

" Essai historique, philosophique et pittoresque sur les danses des morts, publié, après la mort de E. H. Langlois. par MM. André Pottier, conserva-

teur de la bibliothèque de Rouen , et Alfred Bsudrv . Rouen, i85>2, 2 vol. in-8°, t. I, p. 107 et suiv.

(3) M. Achille Jubinal a constaté que, outre le Dit des Trois Morts, il existe un Dit des Trois Mortes et des Trois Vices dans le ms. 1 98 du fonds Notre- Dame (Bibl. impériale).

«postérieures de Troyes, qui, du reste, reproduisent exactement les mêmes dessins; dans «ces dernières, l'Ermite commence en ces termes :

Ouvre tes yeux, ô créature! Regarde dans cette peinture ,

Mais avec admiration,

Le sujet de ma vision :

Trois morts avecrpies leurs suaires Sortis de l'ombre de leurs bières, Tous défigurés, tous hideux.

Se sont présentés à mes yeux, Leur chair à demi déchirée Des gros vers étoit la curée, Et leurs os presque décharnez M'alloient empuantir le nez.

Si je n'eusse de cette place Aussitôt détourné ma face.

«Il expose encore sa vision des Trois Morts qui lui l'ont passer en revue tout le personnel «d'une Danse Macabre, en désignant d'une façon assez burlesque la qualité de chacun :

Celui que je te montre adhuc Porta la qualité de Duc;

Celui-cy fut un gras Moine.

Et cet autre un riche Prieur.

Toujours beuvant, toujours rieur, etc.

• Parfois, les planches offrent, suivant les éditions, une certaine différence. Ainsi la -ligure de l'Ermite a été supprimée dans quelques reproductions, comme dans quelques «peintures que représente cette légende, ainsi que le prouvent les fresques de Fontenay et « de Saint-Riquier.

«Il est, pour ainsi dire, superflu d'ajouter à tout ce qui précède que le sujet des Trois « Morts et des Trois Vifs est très-fréquemment représenté dans les livres d'heures et d'offices «manuscrits ou imprimés, dont M. Douce (p. 228) a donné une liste incomplète11'. Cet «auteur (p. 34) fait remarquer que la plus ancienne gravure que l'on puisse citer comme «se rapportant à cette configuration est celle qui se trouve dans un très-rare volume xylo- « graphique, ou d'impression tabellaire, imprimé vers i£3o, décrit par Dihdin, dans le ^Bibliotheca Spcnceriana (t. 1, p. 3o), et qui a pour titre : Quindeam signa extrcmi judicii

(l) Dans ces livres, les deux gravures ne sont plus accompagnées d'une longue pièce de vers, mais seulement, en général, de quatrains souvent insuffisants , comme ceux-ci :

Pour les trois Morts :

Nous avons bien esté en chance Aulreibys, comme estes a présent; Mais vous viendrez a noire danse, Comme nous sommes maintenant.

Pour les trois Vifs :

Nous sommes en gloire et honneur Remplis de tous biens et chevance.

Au monde mellant nostre cœur, En y prenant noslre plaisance.

ou d'inscriptions morales, telles que : I igilate ergo . quia nescitis dicm nec hnram. — Mors inevitabilis est, et hora ejus incerta. On peut comparer ces vers avec ceux de la peinture de Saint-Riquier,

«.diern precedentia. Dans un fac-similé que Dibdin a fait graver à l'appui de sa description, «on voit, en effet, trois squelettes sortant d'une fosse ouverte, dans laquelle l'un d'entre «eux est même encore en partie englouti, se précipiter vers deux hommes qui s'enfuient «avec tous les signes de l'effroi. Nous pensons toutefois qu'il y a là ressemblance fortuite, «mais non analogie réelle. Ce sujet représente le dixième signe qui doit annoncer aux «humains l'approche du jugement dernier : les morts sortant de leurs tombeaux et venant «effrayer les vivants. Or, entre ce sujet général, s'appliquant à tous les humains, et le sujet «en quelque sorte local et spécial de saint Macaire, il n'y a point de rapport direct ni «éloigné; il n'y a qu'une simple coïncidence d'action, une analogie purement pittoresque. »

«Nous ferons remarquer en terminant que, contrairement à l'usage adopté par presque « tous les artistes du moyen âge qui cherchaient leurs inspirations dans la Légende Dorée, les «artistes qui ont créé le sujet des Trois Morts et des Trois Vifs ne paraissent point avoir eu «recours à cette source féconde. La légende de saint Macaire, d'après Jacques deVoragine, «ne contient aucune allusion à une rencontre de la nature de celle que nous venons de «décrire. Nous pouvons en dire autant de la vie de saint Macaire l'Egyptien et de celle de «saint Macaire l'Alexandrin, publiées par Bollandus, au 1 5 et au 2 janvier (Acta Sancto- «rum); de sorte que nous ne saurions indiquer la source où légendaires, peintres et sculp- «teurs ont puisé l'idée de la vision de saint Macaire. 11

«Nous devons pourtant ne pas laisser ignorer que quelques écrivains ont cru rencon- «trer dans l'hagiographie de saint Macaire rapportée par la Légende Dorée, ou dans des «actes plus anciens, une circonstance qui, selon eux, a pu fournir aux artistes l'idée « qu'ils auraient exploitée en la transformant ; nous voulons parler de la trouvaille que fit «un jour saint Macaire de la tête d'un païen mort, qu'il interrogea sur sa destinée. Or «cette tête, en lui faisant connaître que l'âme qui l'avait jadis animée était aux enfers, lui «révéla, sur ce lieu de tourments et sur la gradation des supplices qui sont infligés aux «mécréants et aux pervers, quelques détails qui rappellent les cercles infernaux du grand «poëme dantesque. Mais cette simple analogie ne nous paraît pas suffisante pour conclure «à une imitation formelle, et nous pensons que l'on rencontrerait facilement dans la «Légende Dorée une foule de visions funèbres qui, bien mieux que le colloque dont nous «venons de parler, pourraient suggérer l'apparition comminatoire des Trois Morts aux «Trois Vifs. Nous citerons, comme exemple, celte effrayante objurgation adressée par tous «les morts d'un cimetière, sortis de leurs tombes, à l'encontre d'un évêque qui avait sus- - pendu certain prêtre de ses fonctions, parce qu'il célébrait chaque jour le saint sacrifice « en faveur des moris. Cette mystérieuse apparition est racontée dans la Légende de la Com- «ménioration des fidèles défunts. Au reste, il est inutile de chercher à faire absolument sortir «de l'ouvrage de J. de Voragine le mythe des Trois Morts, puisque , d'après la citation que «nous avons faite de trois poëmes du xme siècle sur ce sujet, ce mythe paraît plus ancien «que la légende elle-même »

Après le grand travail de feu E. H. Langlois, nous n'avons plus à citer qu'une charmante étude d'amateur publiée par M. Anatole de Montaiglon et traitée avec un goût digne

(1) Essai historique philosophique et pittoresque sur les danses des morts, Rouen, i852, 2 vol. in-8", t. II, p. 56 et suiv.

hist. — 1. 35

de ce bibliophile émérite : nous voulons parler de l'Alphabet de la mort entouré de bordures du xvie siècle et suivi d'anciens poèmes français sur le sujet des Trois Morts et des Trots Vis^1'. Cette curieuse réédition de Hans Holbein est précédée d'un avant-propos où M. de Montaiglon résume les antécédents de notre légende et indique la provenance des pièces qu'il imprime. La plupart des renseignements qu'il fournit sont empruntés à E. H. Langlois; cependant il signale une peinture très-ancienne que ce dernier n'a pas connue, et que M. Georges Boulangé a décrite avec soin dans ses Notes pour servir à la Statistique monumentale de la Moselle : on la voit dans l'église de Sainte-Ségolène à Metz. Quant au texte, M. de Montaiglon a réuni cinq variantes, dont quatre sont inédites; la cinquième, «qui «figure, dit-il, à peu près dans toutes les éditions de la Danse Macabre12', se trouve également dans beaucoup de manuscrits (3). ??

Ces dernières paroles de M. de Montaiglon ajoutent encore aux probabilités dont nous avons parlé au commencement de cet appendice : le Dit «qui figure à peu près dans toutes «les éditions de la Danse Macabre,?? et qui «se trouve dans beaucoup de manuscrits." était évidemment le plus populaire; c'est de celui-là qu'a dû s'inspirer l'imagier qui l'entailla si « engigneusement ?? au portail des Saints-Innocents. Réciproquement, il est permis de penser que «Guyot Marchant, demorant a Paris au grand hostel du collège de Navarre «en champ Gaillard,?? trouva plus facilement son texte à la façade de l'église que dans les manuscrits'11. Quant aux deux sujets, on peut affirmer qu'il n'alla les chercher ni à Fontenay, ni à Saint-Ricquier, ni à Metz, et croire qu'il mit à contribution les «rondes-bosses?? exécutées par l'ordre du duc de Berry. En toute hypothèse, l'œuvre peut être revendiquée à bon droit par la ville de Paris : si elle n'est pas la reproduction des sculptures du portail des Innocents, on ne peut du moins nier qu'elle soit l'un des plus anciens et des plus remarquables produits de la gravure et de la typographie parisiennes.

(,) Paris, 1806 , in-8", imprimé par Firmin Didot pour Edwin Tross.

(2) On trouve le Dit des Trois Morts el des Trois Vifs même à l'état d'enseigne servant à désigner les maisons. M. Berty cite, dans la Topographie historique du Vieux Paris , région du Louvre et des Tuileries, I, p. 60, ime maison dite des Trois Morts et des Trois Vifs; elle était située rue Saint-Honoré, entre les rues Saint-Thomas et Saint-Nicaise.

^ L'Alphabet de la mort de Hans Holbein, p. 10 et suiv. M. de Montaiglon place, en tête des cinq versions qu'il donne, les deux vers suivants :

Cy s'ensievent cinq moult biaus dis, Que orent Trois Mors od Trois Vis.

(i) C'est d'après l'édition de 1 480 que nous reproduisons le texte et les planches du Dit des Trois Morts et des Trois Vifs. La Bibliothèque impériale en possède un exemplaire à la fin duquel on lit cette mention : rrCy finit la danse macabre hystorrriée et augmêtée de pleuseurs nouveaux parson- " nages et beaux dis, et les Trois Mors et Trois Vis femsêbles, nouvellement ainsi composée et impri- ■mée par Guyot Marchant, demorant a Paris ou •'grant hostel du collège de Navarre en Champ rcGaillart, lan de grâce mil quatre cent quatre ••vingz et six, le septième jour de juing. n (Voir plus loin, p. 290, le fac-similé de cette mention.)

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