Paris et Versailles il y a cent ans
Fig-iirez-voiis, dans les derniers jours de g-loire et de sécurité de la monarchie, cet immense Versailles, ce palais des fantômes, ces jardins pleins de lumière et d'ombre, et ce peuple animé de toutes les passions de la sculpture. On dirait que Versailles est le rendez-vous du monde; on y retrouverait les échantillons vivants de toutes les nations de l'univers. Il en vient du fond de l'Asie et des g-laces de la Laponie. Arabes, Indiens, Hottentots, veulent assister aux dîners du roi. Après le dîner, ils vont au reg-rat pour acheter les restes de cette table insolente. Le nèg^re, le quaker, le Persan, les bramines, les fakirs, les Groënlandais, circulent dans cette rég-ion ineffable, sous les voûtes de cette hôtellerie ouverte à tous les êtres vivants. Versailles, c'est Paris émancipé; Paris, c'est l'approvisionnement de Versailles. Il
lui fournit ses habits, ses armes, ses idées, ses passions, ses croyances, ses douleurs. Paris sait tout pour enseig-ner Versailles. Un vers de Virgnle occupera tout un mois le professeur de rhétorique à Paris ; Versailles ne demande qu'une heure au maître d'anatomie pour comprendre le mécanisme et les mystères du corps humain.
Quel était donc ce nouveau maître du palais de Versailles, qui jetait l'ironie et le mépris sur toute l'histoire qui s'était accomplie avant le jour funèbre du 1" septembre 1715, quand une voix se fit entendre au monde entier qui disait : « Le roi est mort? »
Cet homme qui portait la couronne, en attendant que son pupille eût Tâg^e voulu pour être roi de France, avait fait de cette couronne un jouet, et rien ne l'amusait davantag-e que de song^er que le premier, dans ce royaume du bon plaisir, il avait désobéi à Louis XIV, déchiré son testament et méprisé ses volontés, scellées du sceau frag'ile de ses passions, de ses croyances, de ses remords, de ses terreurs. Parfois il croyait entendre la voix de son aïeul, Henri IV, et que cette voix attristée lui adressait ce discours : « Malheureux prince^ le plus semblable à moi des petits-fils de ma race, tu avais en toi-même tout ce qui fait les g-rands hommes, et tu t'en es servi pour accomplir les plus gTands vices. Tu n'as suivi que mes mauvais exemples, tu n'as marché que dans le sentier de mes ég-arements. Ce royaume que j'avais sauvé, cette monarchie que j'ai fondée, et que le g-rand roi avait portée au plus haut deg'ré des respects et des obéissances que pouvait espérer une couronne mortelle, qu'en avez-vous fait, monsieur le régnent? Vous en avez fait une déclamation, une ironie, un jouet! L'enfant royal, venu au monde sur un tombeau, ce précieux rejeton de tant
de rois, que la France avait confié à volrc UiteJie, vous l'avez entouré de tous les soins qui font vivre, mais aussi de tous les exemples qui perdent im jeune homme; ainsi le corps de ce prince choisi a été sain et sauf, pendant que l'âme s'est dég*radée. Imprudent, qui n'as pas compris toutes les ruines que peut causer une parole mauvaise, et toutes les révolutions que peut enfanter une conduite coupable ! Non-seulement tu as joué avec l'arg-ent de mes peuples, mais avec leur croyance, et ne pouvant pas la briser, cette force morale, tu l'as attaquée par tous les g'enres de bon8 mots et de mépris. Et pourtant je ne veux pas te maudire, mon pauvre enfant : ton esprit était bon, ton cœur était sans fiel; tu as été affable comme moi; tu n'as jamais aimé la veng-eance, et le pardon s'est rencontré toujours dans ton sourire et dans tes yeux. »
Tel était ce fameux régnent d'Orléans, qui donnait l'exemple de la soumission à la Majesté royale. Ajoutez enfin, pour confirmer cette grandeur voisine des fables, le droit divin des rois par la g'râce de Dieu, défini par Bossuet :
« L'autorité royale est absolue.... Le prince ne doit compte à personne de ce qu'il ordonne.... Quand le prince a jug'é, il n'y a point d'autre jug'ement.... Les rois sont des dieux et participent en quelque sorte à l'indépendance divine.... Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs ni les devins.... il courbe sur eux des voûtes, ou même il tourne des roues sur eux.... Il promet d'exterminer, selon son pouvoir, tous hérétiques notés et
condamnés par l'Égalise Il est l'imag-e de Dieu, qui^
assis sur son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. »
De son côté, M. le duc de Saint-Simon raconte, à propos
tliulroit divin, toiilo une histoire où les rois de France apparaissent, la couronne au front, le sceptre à la inain, exerçant une autorité absolue sous le contrôle unique de la loi divine. On comprendra tout de suite à quels excès se pouvait porter cette Majesté sans contrôle qui remplissait le palais de Versailles.
Louis XIV, écrivait Saint-Simon, en l'année 1710, n'entendait parler que de l'extrême misère du peuple, et, se voyant obligée d'établir de nouveaux impôts très-lourds, il en conçut un violent cliag'rin qui le rendit malade. Enfin il reprit son calme et dit à Maréchal, son premier chirurg^ien, qu'il avait été fort tourmenté par la compassion pour son peuple et aussi par le scrupule de prendre ainsi le bien de tout le monde, sur quoi il avait consulté le P. Tellier, son confesseur. Celui-ci lui avait rapporté une consultation des plus savants docteurs de Sorbonne, décidant nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre, et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait. « Cette décision, dit le roi, l'avait mis fort au larg-e et avait levé tous ses scrupules. » L'anecdote fut contée à Saint- Simon par Maréchal lui-même. Elle est, à elle seule, un suffisant commentaire du droit divin des monarques, et elle est complétée par le mot de Villeroi, montrant d'un lieu élevé à son royal pupille (Louis XV) les villag-es et les campag'nes se déroulant au loin : « Sire, lui disait-il, tout cela est à vous. »
Aussi bien, quand le roi passait dans son carrosse, entouré de ses g-ardes, les paysans se jetaient à g-enoux.
Ce même due de Saint-Simon appelait Versailles « un favori sans mérite » . 11 avait du moins le mérite excellent de dérober aux yeux du roi le spectacle importun de cette
ég'lise de Saint-Denis dont le clocher se perdait dans les nuag^es.
On dirait que la ville et la courront jeté le masque, et se montrent sans verg^og'ne dans toute leur nudité. Quiconque lira les Mémoires de Matthieu Marais entrera dans le secret le plus intime de la rég-ence. A son insu, malg-ré tous les respects qu'il porte aux g-randeurs de ce bas monde, le bonhomme Matthieu Marais dit à chacun ses belles et bonnes vérités. Pourquoi M"" de Phalaris est-elle duchesse? parce que le duc trichait au jeu, et qu'avant d'appartenir au rég'ent, cette belle duchesse avait eu trois amants que l'on appelait les petits couteaux.
FiiUarira dondène, fallarira dondé !
Trois p'tits couteaux dans un ' gaîne : L'un est rouge et l'autre est blanc.
I/autre est emmanché d'argent.
Fallarira, etc.
Un peu plus loin, nous rencontrons le maréchal d'Estrées, qui tue, en montant à cheval, par accident, d'un coup de pistolet, un écuyer qui était l'amant de sa femme : « Hélas! ce n'est qu'un amant de moins à M""' la maréchale. » L'histoire du duc de Louvig-ny est beauco'jp moins triste, et vaut la peine qu'on la raconte. A coup sur, trente ans en deçà, le comte de Bussy en eût fait son profit.
Le duc de Louvig-ny, étant à la Banque, entendit un homme qui disait à un autre : « Ce petit Lamotte est bien heureux d'aimer une aussijolie femme que cette M"^ deLou...» 11 n'acheva pas, parce qu'il aperçut en ce moment M.deLouvig-ny, et il était question de sa femme. M. de Louvig-ny, qui est un homme de très-court esprit, ne se doutant de rien, va trouver un ami de Lamotte, connu pour son confident,
fi LA REGENCE
et, voulant faire voir qu'il était instruit des g-alanteries de la cour, il dit que Lamotte a une très-aimable maîtresse qu'il sait bien. L'ami dit qu'il ne sait ce que c'est. Louvig-ny lui dit: «Je te dirai la première lettre de son nom; c'est un L. — Je n'en suis pas plus avancé, » dit l'ami, qui tremblait que le mari ne sût l'aventure. «. Oh! bien! la deuxième, c'est un 0. » La frayeur redouble, et l'ami persiste à dire qu'il n'y entend rien, a Tu l'entendras mieux par la troisième : c'est un U. » L'ami croyait tout perdu quand M. de Louvig*ny lui dit : « C'est M"" de Louvois. » Ce qui ayant remis les sens de l'ami, il lui dit : « Tu ne me devais pas faire tant lang'uir; j'en suis bien aise, mais Lamotte ne m'en a jamais parlé. » Depuis ce temps, on appelle M. de Louvig*ny Loulou.
Jugiez si, de Paris à Versailles, on fît des g*org'es chaudes avec les aventures de Loulou.
Dans la rue, aux Percherons, à la foire Saint-Laurent, on chantait la chanson que voici, sur l'air : Vofro jeu fait beaucoup de bruit :
Le Régent sans contrition Nous a fait sa confession ; Il dit au conseil de régence :
J'ai fait trois milliards de billets.
Et vais vous dire en confidence.
Messieurs, comme ils ont été faits.
Et la chanson n'a pas moins de ving-t couplets. Huit jours après les colporteurs colportaient dans leur mallette et vendaient sous le manteau la Chanson faite sur ce que les princes se sont faits accompagner an parlement.
Tout le palais tremble De voir à grand bruit Arriver ensemble
ET LE CAROINAL DUHOIS.
Bouillon et Conti; Les polissons chantent ; C'est le borgne et le bossu, Lanturlu.
Princes^ la cohorte Vous enfle le cœur; Croyant que l'escorte Au Régent fait peur.
Les polissons chantent, etc.
A la pauvre France, Rendez ses écus.
Servez la régence.
Et par (les vertus Empêchez qu'on chante ; C'est le borgne et le bossu, Lanturlu.
La bête noire de Paris en ce moment, c'est le duc de la Force. Il avait g^ag-nédes sommes énormes avec M. Law, et quand il vit le papier décroître, il l'employa à acheter une immense quantité de denrées coloniales, comme on dirait aujourd'hui. Sur quoi le voilà décrété et ses maisons fouillées quoique duc et pair, et lui-même, arrivant au parlement pour se défendre, avait plusieurs carrosses et douze personnes de sa livrée. Son crime était d'avoir contrevenu aux ordonnances qui défendent le nég-oce et le trafic aux g*entilshommes; mais il répondait en pleurant à chaudes larmes qu'il avait vendu sa marchandise en gros et non pas en détail, ce qui lui était permis par l'édit du mois d'août 1669.
Mercredi 5 mars 1721, de jeunes Messieurs qui venaient chez M'"' de Prie, après boire, s'amusent à brûler les jupes de M"' de Saint-Sulpice, et Polichinelle, huit jours après, représente sur son tréteau M""" de Saint-Sulpice et M. le duc de la Force. « Ah ! mon compère, ils ont brûlé ma
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femme avec un pétard. — Et, maintenant, que fais-tu, Polichinelle? — Je suis en décret, et cela me fâche beaucoup. — Tu es en décretl 11 n'y a qu'à te purg^er. — Oh! s'il ne tient qu'à se purg-er, répond Polichinelle, j'ai chez moi bien de la casse et du séné, et je me purg-erai tant que je me g-uérirai du décret. »
Le tout finissait par un vaudeville dont on peut citer à peine un couplet :
La pauvre dame Saint-Sulpice, Seule et sans penser à malice, Se chauffait et mettait son fard, Le feu prit à sa cheminée,..
Le monde s'en étonne, car Elle avait été ramonée.
Le jour de Pâques, M. le rég-ent a fait ses dévotions à Saint-Eustache, sa paroisse, en g-rand équipag^e, et s'en va du même pas dîner chez sa maîtresse, M""" de Parabère, à la place Vendôme, dans une chambre tout illuminée et tout ouverte.
Battez des mains ! L'abbé Dubois, qui est déjà archevêque de Cambrai, est nommé cardinal, et les chansons d'aller leur cours. Vous savez, en effet, que le g-ouvernement de la France était un g-ouvernement absolu, tempéré par des chansons.
Que chacun se réjouisse.
Admirant Sa Sainteté (Jui transforme en écrevisse Ce vilain crapaud crotté.
Après un si beau miracle Son infaillibilité Ne doit plus trouver d'obstacle Dans aucune Faculté.
Voici la liste des livres nouveaux qui sont annoncés pour la fin de l'année, et les titres en sont des mieux trouvés :
h' Art de diviser les hommes à F infini et le secret de profiler de leurs divisions, par le duc d'Orléans.
Les Agréments du mariage, par le prince de Modène, dédié au prince des Asturies.
Traité de patience chrétienne, et 'politique, par le duc du Maine, dédié aux Français.
Du Choix des justes dans lu distribution des biens ecclésiastiques, par le pape Innocent XIII, dédié au cardinal Dubois.
Traité de la véritable grandeur, auquel on a ajouté une Dissertation excellente sur le commerce, dédié au maréchal d'Estrées, par le duc de la Force.
Triomphe de l'esprit sur la raison, par le duc de Richelieu^ dédié au duc de la Feuillade.
Nouveau Traité des infiniment j^etits, dédié aux g^rands de la cour de France, par un auteur anonyme.
Traité des jubilés et des indulgences plénières, par la présidente Fillon, dédié au cardinal Dubois.
Nouveau Guidon des finances, par le sieur Law, revu et corrig'é par le duc de Bourbon.
Parfois, cependant, du sein de ces org-ies de la tête et des sens, vous voyez sortir tout un drame, et vous n'êtes pas facile de reconnaître enfin la colère et Findig-nation des anciens g^entilshommes en toutes les choses qui touchaient à l'honneur.
M. de Talhouët, un Breton bretonnant, ayant surpris sa femme en adultère, la fit condamner, par sentence du jug^e de Redon, du 8 novembre 1717, à avoir la tête tranchée. Quelque temps après le jug-ement, elle s'échappa de la prison et fit bien, car son mari mourut en 1718.
On joue à Versailles un jeu affreux, et le jeune roi n'est g^uère occupé (ju'à battre les cartes; la comtesse de Livry a g'ag'né trois cent mille livres au comte de Tavannes en jouant au pharaon.
« Les princes ont des maîtresses publiques ; il n'y a plus ni politesse, ni civilité, ni bienséance. Ce n'est plus la cour de ce grand roi, qui d'un reg*ard arrêtait les plus libertins, et l'on y voit rég-ner tous les vices sous un roi mineur qui n'a point encore d'autorité. Le maréchal de Villeroi, son g'ouverneur, a eu la douleur d'apprendre que la duchesse de Retz, sa petite-fille, a eu des g^alants de tous les étag'es depuis qu'elle est à Versailles, et il a su par la marquise d'Alincourt, son autre petite-fille, que la première a voulu la perdre et reng*ag"er dans des g-alanteries. A une dispute qu'elles eurent entre elles en sa présence, celle-ci reprocha à la duchesse qu'elle avait voulu lui faire prendre des lettres du duc de Richelieu, leur faire faire partie carrée, lui donner des amants; qu'elle n'y avait jamais consenti, mais que pour la duchesse, elle était criminelle (elle s'est servie de ce terme). Sur quoi, le maréchal, entrant en fureur contre la duchesse, l'a sur-le-champ fait sortir de la cour et on l'a renvoyée à Paris.
« Le procureur g'énéral des chartreux a fait un trou à la lune, et a emporté tout l'arg-ent qu'il a pu, après avoir escompté les billets de la maison de Paris, et vendu les chevaux des frères des environs : ce qu'il a dit faire par ménag-e, parce que les chevaux seraient chers au sacre, et seraient après à bon marché. »
Pleurez sur les malheurs deM"° Dang-eville, oublieuse des édits : elle a joué la comédie avec une robe de toile indienne défendue; le lieutenant de police l'a envoyée chercher, et l'a
condamnée à mille éciis d'amende, malgTé la recommandation du duc d'Aumont.
Qui l'eût dit? Parvenu à ce montjoie incroyable d'autorité, de fortune et de dig-nité, le cardinal Dubois a voulu devenir l'un des quarante : on l'a nommé tout d'une voix. 11 a été reçu à l'Académie française à la place de M. Dacier. 11 y a été traité de Moiueigneur, contre l'usag-e d'ég*aliser tous les rang's entre les savants; mais on a remarqué que M^' le cardinal de Rohan, ni M"' le cardinal de Polig*nac, académiciens, n'étaient cardinaux quand ils ont été reçus. Le premier ministre a bien prononcé son discours. Fontenelle lui a répondu comme directeur, et a commencé par dire : « Que le cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie française, serait bien étonné d'y voir tant de dig'nitaires, cardinaux ou évêques, ducs et pairs, premiers présidents, etc., et jusqu'à des premiers ministres. »
Toujours est-il que, des deux discours, le meilleur est encore celui du prince de l'Ég'lise. Fontenelle est un rare esprit, mais personne, autant que cet illustre doyen de deux académies, n'a mieux justifié ce très-bon vers :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Fontenelle avait tort lorsque, par une ironie au moins déplacée, il complimentait le savant M. Dacier de s'être rendu nécessaire à Platon, à Plutarque, au poëte Horace. On a remarqué, ce jour-là, que le cardinal Dubois fut salué de six coups de canon à son entrée à FAcadémie. Une dame qui assistait à ce discours, au moment où Fontenelle disait au cardinal : « La postérité rendra justice aux éminentes qualités de votre esprit et de votre cœur, comptez-y, Monseig-neur; » la dame à voix basse : « Nag^e toujours, dit-
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elle, et ne l'y fie pas. » Le même soir, il y eut un gTand dîner chez Son Excellence, et comme les convives admiraient la mag-nificence du service : « Oh là ! dit le cardinal, je suis encore bien loin de M. de Bullion, qui faisait servir des louis d'or au dessert. » Rien n'était plus vrai : M. de Bullion, l'intendant des finances, comme on venait de frapper de nouveaux louis d'or à la Monnaie, en remplit un gn^and plat, qui fut posé sur la table, entre la poire et le fromag-e, et sans respect pour leur titre, pour leur cordon roug"e ou bleu, voire pour leur bâton de maréchal de France, les invités se ruèrent à cette curée, et rentrèrent chez eux, chancelants sous le poids de l'or. C'est ainsi que le surintendant Fouquet, aux fêtes de Vaux, avait fait déposer sur la toilette des courtisans une bourse d'or pour leur jeu, et pas un de ces messieurs qui se crût amoindri en acceptant ce triste cadeau.
Maintenant, voici deux histoires bien étrang-es qui nous montrent à quel point les hommes tout-puissants pouvaient abuser de la fortune publique. M. le régnent se connaissait en belle peinture; il en avait rempli le Palais-Royal, à telles enseignes que l'abbé de Sainte-Geneviève, son triste fils, a fait, par dévotion, mutiler la Véntfs et les Ni/mphes des bois. Écoutez le jug'ement de maître Matthieu Marais :
« Il avait vu au sacre, à Reims, de beaux tableaux orig^inaux dans l'ég-lise cathédrale. Il n'a pas eu de cesse qu'il ne les eût et qu'il en ait dépouillé cette ég'lise, comme il a fait de celle de Narbonne. Le chapitre lui a accordé un Titien de quatorze pieds de long*, un Corrég-e et des tableaux d'autres gTands maîtres, dont il leur donnera de belles copies, qui seront encore trop bonnes pour des Champenois, et il donnera au chapitre sa protection pour le surplus.
« Les connaisseurs sont étonnés de ce qu'avec ce ^^oùt pour la peinture, il n'en ait aucun pour l'arrang-emcnt, mettant un tableau de dévotion auprès d'une nudité, un tableau de g-rande architecture auprès d'un paysag^e, et ainsi du reste. Il ne se plaît qu'à en amasser beaucoup. On m'a dit qu'étant en Espag-ne, il eut la permission de faire copier un orig*inal excellent qui était à l'Escurial, et qu'il eut dessein de faire mettre la copie à la place de l'orig-inal, mais que les relig-ieux s'en étant aperçus, ils firent arrêter le peintre et le mirent à l'inquisition, v
Un moins g-rand seig^neur que celui-là s'empara, à son bon plaisir, d'un chemin qui partag-eait son domaine, et le fit clore de murs, si bien que ses voisins, dérang-és dans leur propriété incontestable et inaliénable, écrivirent sur la muraille : Vokiir de grand chemin . On s'en amusa beaucoup chez M. le rég-ent, mais le chemin resta confisqué. Même entre eux, vous auriez tort de penser que ces fils de Dieu fussentbien pitoyables celui-ci à celui-là. Un jeune homme qui portait un des plus gTands noms de la France, le propre neveu de l'archevêque de Cambrai, le chevalier de Fénelon, enseig-ne de g-renadiers du rég"iment des g-ardes, âg-é de ving-t-deux ans^ comme il était invité au ballet dansé par le roi, voulant passer d'une log-e à l'autre et abrég-er son chemin, le pied lui manqua, et il tomba sur des piquants de fer qui lui percèrent l'artère. Il perdit tout son sang- et mourut deux heures après, chez Bellemère, chirurg-ien. Le roi n'y était pas encore quand cela arriva, mais le sang- était répandu dans la salle, et l'on ne laissa pas de danser et de jouer le ballet, l'étiquette ne permettant pas d'interrompre les plaisirs du roi.
A quoi vous servait, o Fénelon, d'avoir été le précepteur
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et 1 ami du père infortuné de cet enfant-roi, qui dansait sur le cadavre de votre petit-neveu? En même temps que toutes ces hontes, toutes sortes de ruines et de misères, la peste acharnée, insaisissable, envahissait le Midi, toujours renaissante; un vaste incendie, au milieu de la nuit, dévorait la ville de Rennes : neuf cents maisons furent consumées. On découvrit, sous les décombres, des scories, brillantes et variées, sorties, comme l'airain de Gorinthe, des combinaisons fortuites de la combustion. Le luxe façonna, la mode répandit ces lamentables débris. Ce fut par des parures de femmes et par quelques futiles bijoux que la plupart des Français apprirent la destruction de la capitale d'une g-rande province.
La banqueroute était partout ; les voitures publiques étaient arrêtées à main armée et dévalisées à la porte des faubourg-s. 11 y avait dans Paris un jeune homme, — un esprit incomparable et merveilleux , destiné à remplir le monde entier d'une révolution qui dure encore; il s'appelait Arouet; il s'appellera bientôt Voltaire. Il était le vrai charme; heureux au théâtre, applaudi dans le poëme, un vrai météore ! Le chevalier de Hohan, le plus lâche de tous les hommes, tendit à ce jeune et g'rand poëte un g-uetapens abominable, et passa le détroit pour ne pas rendre raison à l'auteur de la Henriade. Eh bien , nous trouvons dans le journal de Matthieu Marais que le chef de la police était averti par le meurtrier, et qu'il avait répondu : « C'est très-bien fait, mais faites en sorte que l'on n'envoie rien. »