LES BEIGNETS
Le jeune Louis, tout entier à M'" d'Humières et qui la savait là, en petite robe, derrière le dressoir, répondit fort mal à M. de Mailly. Il sonna Lebel, et le duc se retira fort mécontent. Mais comme M. de Mailly était venu tout botté et éperonné pour la chasse, il trouva en son chemin la belle robe bleue de M"" d'Humières, et il sortit entraînant à son éperon la g-uirlande de cette belle robe oubliée sur un fauteuil, (rétait le premiei' oubli de ce g'enre chez le roi Louis XV; aussi fît-il sensation à la cour.
Voilà donc le jeune roi resté seul avec M'" d'Humières, car madame sa mère était dans les grands appartements .= Lebel était à la recherche d'une autre robe, et décemment M'" d'Humières ne pouvait pas sortir du château de Versailles en jupon blanc, le sein et les bras nus. Cette fois il ne fut plus question, entre ces deux enfants, de beig'nets et de friture. Ils baissaient les yeux l'un et l'autre, car l'un et l'autre ils avaient été élevés dans les saints préceptes de l'éducation chrétienne : Louis, disciple soumis d'un cardinal; M"" d'Humières, un ang*e venu de l'abbaye de Ghelles, où, en fait de leçons profanes, elle n'avait appris que l'art de faire des beig'nets, cet art immense qui la perdit. Cependant Louis portait du bon sang* de Bourbon dans les veines, tout prêt à la moindre étincelle, et quant à M"^ d'Humières, elle avait beau être l'honneur de la sainte abbaye de Chelles, elle avait beau appartenir à une mère chrétienne et à des parents rig-ides, n'était-elle pas plong-ée jusqu'à l'âme dans les tièdes et délirantes exhalaisons du siècle qui couvait déjà VHéloïse et Candide'!
M'" d'Humières allait à la messe tous les jours, il est vrai, mais en son chemin elle rencontrait des danseuses et des filles d'Opéra, étalant leurs vices effrontés dans les
DE M^" D'HUMIÉRES. 19
carrosses de la cour. De toutes parts, le luxe et l'amour jDarlaient à cette âme innocente. Boucher étalait sur chaque panneau ses voluptés sans voiles; les vieillards racontaient à chaque instant l'amour et le repentir de sainte Montespan ; toute la Rég"ence soufflait son venin dans ce jeune cœur de seize ans, qui battait si vite sous l'ardent reg-ard d'un roi qui en avait quatorze. Pauvre fille ! enfermée là par Lebel ! Et puis comment se serait-elle défendue? elle n'avait ni sa robe, ni son fîchu^ ni sa mère! Enfin Lebel revint fort tard avec la marquise, et Dieu sait si la marquise était inquiète ! Elle avait reconnu à l'éperon de M. de Mailly une frang-e de la robe de sa fille. Ce jour-là le roi fut malade ; on ne sut pas à la cour qu'il avait mang-é les beig-nets de M"" d'Humières.
Il en g-arda le g-oût toute sa vie. En vain il eût voulu retrouver une pâte aussi tendre, aussi blanche; ce n'était pas la même chose! Et le jour où Germain^ son orfèvre, lui apporta en g*rande cérémonie cette pièce d'orfèvrerie qu'on appelait la nef du roi : — « C'est très-beau, disait-il, c'est très-beau; » mais, pensait-il tout bas, j'échang-erais volontiers ce chef-d'œuvre contre un seul des beig'nets de M'" d'Humières.
Il suffît d'avoir traversé ces marbres, ces tableaux, ces rêves, ce balcon où se tenait Louis XIV adorant Dieu, pendant que ses courtisans adorent le roi, tournés vers sa personne, pour ne jamais oublier ces voûtes solennelles et charmantes, où la ville entière venait entendre, avec des admirations et des larmes, Bossuet, Bourdaloue et le Père Massillon. C'est le gTand côté de Versailles ; le g*énie et la log*ique, les g'râces et l'éloquence des maîtres orateurs n'ont jamais été plus loin. La relignon qu'ils ont protég-ée et défendue est éternelle ; elle avait la confiance de la France avec son admiration. Si tout est impossible à Fliomme, disaientils, ils prouvaient que tout était possible à Dieu. Ne soyez pas si fiers, philosophes; vos découvertes sur les progTès de la raison n'ég'aleront jamais l'alliance que ces g'rands chrétiens ont conclue entre la raison et la foi. Ils ont été gTands dans leurs paroles et dans leurs pensées; ils n'ont pas dissimulé aux gTands de la terre, au plus gTand de tous, la nécessité de la pénitence. Ils ont montré dans toute sa rig'ucur la nécessité des mystères chrétiens.
Vous maintenant qui contemplez, dans ses élég'ances,
le siècle de Louis XIV, courag^e, et venez avec nous dans la chapelle de Versailles. Faites-vous une place dans la foule qui se presse autour de la chaire de Massillon. Toute la cour est réunie autour du roi. Voici M'"' de Montespan dans tout l'éclat de sa faveur et de sa beauté. Cette foule empressée et mag^iifique resplendit de l'éclat des plus g-rands seig-neurs, les g^énéraux, les ministres, les parlementaires à côté des capitaines ; ils savent, les uns et les autres, qu'ils entendront tout à l'heure les vérités les plus cruelles. Rien ne les étonnera dans les leçons les plus rig^oureuses et les plus effrayantes du christianisme. Les incrédules eux-mêmes se soumettront tout entiers. Heureux ceux qui sont chrétiens comme l'étaient nos pères, aimant le christianisme et se nourrissant de sa doctrine puisée aux sources les plus pures! Que de fautes prévenues, que d'erreurs évitées, et quels souvenirs ils rapportaient dans leur logMs, les auditeurs sérieux de ces chefs-d'œuvre intitulés par Bourdaloue : de la Force et de la sincérité des lois chrétiennes, ou le sermon de Massillon : sur le Véritable culte, ou les sermons de Bossuet : k Véritable esprit du christianisme, la Mort et r immortalité de F âme, la Nécessité de la pénitence, r Importance du salut; toutes ces merveilles éclairées d'une lumière divine qui se répand dans votre came pour y porter la sérénité et la paix! En présence de ces merveilles, Versailles tout entier disparaît, et nous écoutons l'orateur presque autant que le roi lui-même. Quelle droiture de sentiment, quelle belle et pure doctrine, et comme on oublie en ce moment V Encyclopédie et ses démons! Tous les doutes sont résolus, tous les droits sont sanctionnés, tous les devoirs sont expliqués. C'est vaste et g-rand comme le monde. Ainsi les g-randes âmes sont g-lorifiées comme il convient par ces
paroles solennelles et charmantes. Même les pécheresses, une la Vallière, une Montespan, sacrifiant l'honneur à la passion, ne se croyaient pas des héroïnes et presque des saintes. Dans la chapelle de Versailles la licence était la licence, et le mal était le mal. Cette lumière morale reflétait jusqu'aux moindres taches de la conscience humaine, et les courtisans les plus endurcis s'étaient condamnés euxmêmes avant que Massillon les condamnât. Bossuet ne leur apprenait rien sur les vanités du monde ; et pourtant quelle charité dans ses paroles d'une éloquence souveraine ! Ah ! loin d'ici la morale frivole et mondaine s'ajoutant à la morale barbare ! Elle suppose que tout le monde est riche, jeune et bien portant, dédaig^nant les pauvres, les afflig*és, les malades, les âmes torturées par leur propice sensibilité, les esprits ardents étouffés dans les bornes étroites de ce bas monde. Eh bien, rien n'est oublié dans nos misères par ces Pères de l'Église. Ils ont si bien parlé des afflictions et de la vanité des plaisirs ! Quel compatissant lang-ag'e ! avec quel art l'orateur élég'ant et pathétique et parlant d'une voix plus basse se re^duit à une simplicité pleine de tendresse et de mélancolie! Ainsi nous retrouvons toutes les indulg'cnces é van gaéliques dans le sermon Sur le pardon des injures, sur la justice et sur l'honneur^ et ce fameux sermon de Massillon Sur le bonheur des justes. — Nous, cependant, reconnaissant de ces enseig'nements éternels, plaçons au premier rang' de notre admiration et de nos louang'es l'institution même de la chaire chrétienne, la plus belle des créations dont le christianisme ait doté le monde. Elle est au-dessus des révolutions; elle n'a pas à redouter ces chang-emenlssi multiples et si divers qui s'attachent à toutes choses. Il n'y a rien qui lui soit comparable en toutes les
institutions cle l'antiquité. Socrate et Platon, dans leurs conseils, ne son gréaient qu'aux savants et aux riches. Il fallut que l'Evang-ile enseig'nàt aux hommes réunis la philosophie offerte aux pauvres, aux ig-norants, aux malheureux, à cette fourmilière d'hommes lihres qui ont été d'abord des esclaves, à ces pauvres enfants qui savent bien que l'âme est immortelle et faite à l'imag'e de Dieu. Bourdaloue et Massillon n'en savent pas davantag^e. Heureux les pauvres d'esprit, les petits et humbles ! Ils seront consolés ; miséricorde aux pécheurs qui se repentent; justice à tous, et pour tous la bonne nouvelle. Ainsi qui voudra savoir tout le temps d'autrefois recherchera d'abord dans l'ancien Versailles la chapelle, et dans la chapelle ces g-rands noms de la majesté de la France : Bossuet, Bourdaloue et Massillon.
Qui lirait avec soin le sermon de Massillon y trouverait tous les mémoires et l'histoire de l'époque où nous sommes attachés. Les moindres usag-es, les moindres périls de ce monde, en proie aux disputes, Massillon les ramasse et les montre aux yeux les moins prévenus. Comme il traite sévèrement ces maîtres de la terre enfouis dans la magnificence de leurs palais et se partag'cant les dépouilles des villes et des provinces, afin de parer leur roture et leur obscurité! Dans les divines Écritures il enseig-ne surtout la chute de David, les ég-arements insensés de Salomon, le scandale de la cour d'Hérode et les voluptés démesurées de Balthazar. Malheureux prince dont le moindre désir est un arrêt de mort pour l'innocent qui les écoute ! A peine David eut souhaité boire l'eau de la citerne de Bethléem, aussitôt trois jeunes Hébreux percent l'armée ennemie, et à travers mille dang-ers viennent mettre à ses pieds une eau limpide qui
était le prix de leur sang' et le péril de leur âme. Hélas ! tout est facile mix passions des grands. A peine Sarali eut paru dans les royaumes de Pharaon et d'Abimélech, les courtisans, connaissant la honteuse fragilité de leurs maîtres, viennent leur vanter sa beauté, enflamment leurs passions et leur inspirent des désirs injustes... Ne dirait-on pas de riiistoire même de Versailles ? Heureusement la portion du pauvre est intacte; il a g^ardé l'innocence, la pudeur, la droiture, la simplicité; une innocence que rien n'ég'ale, une foi que rien ne peut ébranler. Quand il parle ainsi, l'orateur chrétien s'élève au niveau même des prophètes, instituteurs du g*enre humain.
Quelle g-uerre a faite au riche le Père Massillon ! Il s'occupe, dans son abondance, à abattre ses g'reniers pour en élever de plus mag-nifîques. L'enfant prodig'ue ne revient dans la maison paternelle que s'il commence à sentir les rig*ueurs de la faim.
Béglez votre maison, disait le prophète, car vojis mourrez. Rég-lez-la de bonne heure et n'attendez pas, pour remettre en ordre toutes choses, l'heure où la raison s'enveloppe, la lang'ue qui se lie et s'épaissit, une mémoire qui se confond, un cœur qui s'éteint! En même temps l'œil découvre en quelque obscurité de la maison du mourant un portrait oublié de passions éteintes, une imagée effacée à demi d'un amour condamnable : « Prenez g^arde, dit-il au pécheur, les os de l'impudique restent remplis des désordres de sa jeunesse... Et notre siècle, et ceux de nos pères, n'ont-ils pas vu des monstres qui, en expirant même, juraient une affreuse fidélité jusqu'au-delà du tombeau à l'objet détestable de leur passion, et dont l'àme réprouvée ne soi-tait de leur corps qu'avec des soupirs et des regTcts de crime et de
volupté? 0 Dieu! que vous êtes terrible quand vous livrez le pécheur à sa propre corruption ! »
Ainsi nous allons par le sentier évang'élique des plus cruelles vérités à ce fameux discours sur le Petit nombre des élus où se manifeste, en tout son éclat, la suprême éloquence de l'orateur chrétien. La ville et la cour écoutaient dans l'épouvante et l'admiration cette ardente prophétie, et l'on dit qu'à un certain moment la douleur de l'auditoire fut si vive, que dans un commun enthousiasme on vit soudain ces hommes et ces femmes incapables d'endurer plus long'temps ce supplice avant-coureur de la flamme éternelle, se lever debout sur leur siég^e et, les mains tendues au ciel, implorer la protection divine. On saura jusqu'à la fin des siècles les moindres paroles de ce gTand sermon, où Versailles, accusé, comparaissait pour ainsi dire devant son jug^e. « La terre, dit un prophète, est infectée par la corruption de ceux qui l'habitent; tous ont violé les lois, changée les ordonnances, rompu l'alliance qui devait durer éternellement; tous opèrent l'iniquité; et à peine s'en trouve-t-il un seul qui fasse le bien. L'injustice, la calomnie, le mensong^e, la perfidie, l'adultère, les crimes les plus noirs ont inondé la terre : mendacium^ et furtum, et adulterium inundarerunt. Le frère dresse des embûches au frère ; le père est séparé de ses enfants, l'époux de son épouse. Il n'est point de lien qu'un vil intérêt ne divise. La bonne foi n'est plus que la vertu des simples. Les haines sont éternelles, les réconciliations sont des feintes; et jamais on ne reg*arde un ennemi comme un frère. On se déchire, on se dévore les uns et les autres; les assemblées ne sont plus que des censures publiques; la vertu la plus entière n'est plus à couvert de la contradiction des lang'ues. Les jeux sont de-
Avenus OU des trafics, ou des fraudes, ou des fureurs ; les repas, ces liens innocents de la société, des excès dont on n'oserait parler; les plaisirs publics, des écoles de lubricité. Notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connaissaient même pas. La ville est une Ninive pécheresse; la cour est le centre de toutes les passions humaines ; et la vertu autorisée par l'exemple du souverain, honorée de sa bienveillance, animée par ses bienfaits, y rend le crime plus circonspect, mais ne l'y rend pas peut-être plus rare. Tous les états, toutes les conditions ont corrompu leur voie : les pauvres murmurent contre la main qui les frappe ; les riches oublient l'auteur de leur abondance; les grands ne semblent être nés que pour eux-mêmes, et la licence paraît le seul privilégie de leur élévation. Le sel même de la terre s'est affadi; les lampes de Jacob se sont éteintes; les pierres du sanctuaire se traînent indig-nement dans la boue des places publiques, et le prêtre est devenu semblable au peuple. 0 Dieu ! est-ce donc là votre Égalise et l'assemblée des Saints? est-ce là cet héritag^e si chéri, cette vig-ne bien-aimée, l'objet de vos soins et de vos tendresses? Et qu'offrait de plus coupable à vos yeux Jérusalem, lorsque vous la frappâtes d'une malédiction éternelle? »
C'était l'usagée des meilleurs chrétiens, aussitôt que le devoir religieux était accompli, de revenir aux émotions de chaque jour. La coquette encore parée aimait à se montrer en ses plus beaux atours, heureuse si elle avait donné quelques distractions au capucin qui prêchait après vêpres, et qui n'était pas tout à fait un Massillon. La plupart du temps, ces dames se rencontraient sous le porche, à l'ég'lise, et quand elles s'étaient offert l'une à l'autre au bout du doig't l'eau bénite, elles reprenaient la conversation où la veille
même elles l'avaient laissée. Elles avaient vu passer, clans les voitures de g*ala, le nouvel ambassadeur ; elles savaient qu'on lui avait servi un déjeuner somptueux, et ce qu'il avait mang-é, quel vin il préférait, quelles paroles il avait dites. Ou bien, elles avaient vu passer, dans leur plusmag-nifique appreil, les nouveaux chevaliers du Saint-Esprit, et elles riaient de M. de Richelieu qui avait mis son Saint-Esprit en g-ag-e, pour arrher M'" de Maupin. Elles jug'eaient en même temps les nouveaux chevaliers selon leur mérite; elles savaient pourquoi M. le duc de Brissac l'avait emporté sur M. le comte de Maillé, et comment M. de Grig-non avait vu sa belle-mère forcer la main du roi pour que son g-endre obtînt le Saint-Esprit. Rien ne passait inaperçu aux yeux de ces dévotes. Celle-ci avait vu débuter M'" de Gamarg-o, petitefille d'un inquisiteur de la très-sainte Inquisition d'Espag-ne, et celle-là récitait déjà les vers de Voltaire à propos de M"^ Salle :
Ah ! Camai-go, que vous êtes l)i'illante ! Mais que Salle, grands dieux, est rayissante! Que Yospas sont légers et que les siens sont doux ! Elle est inimitable, et vous êtes nouYelle : Les Nymphes sautent comme vous, Mais les Grâces dansent comme elle !
On savait aussi dans ces gTOupes les amours de M'" Lecouvreur avec Maurice de Saxe, et comment la dame avait vendu ses diamants pour acheter un rég'iment au jeune g'énéral. « Croyez-vous, amie, au désintéressement de M'"" Clairon, qui a commandé à Pig^alle une statue de Voltaire? Est-ce vrai, ce qu'il dit, que la reine veut voir sur le théâtre de l'Opéra VArmide de son maître de musique, M. le chevalier Gluck? »
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On raconte aussi que le chevalier d'Aydée achetait à Gonstantinople, au marché des esclaves, une jeune Grecque dont il a fait sa maîtresse il y a huit jours. C'est indig-ne! On dit aussi que la sœur du cardinal, M"" de Tencin, a voulu reconnaître pour son fds un enfant qu'elle avait ouhlié sur les marches de Saint- Jean le Rond. Cet enfant, sauvé par une vitrière, est devenue un savant illustre appelé d'Alembert, président de nos deux académies. Il fut d'abord très-inquiet de savoir ce que lui voulait cette grande dame, et quand, après mille embarras, elle voulut déclarer sa proposition, il lui dit nettement : « Y pensez-vous, madame? Et quelle ambition vous tient en ce moment? Je suis le fils de la vitrière, et ne veux pas d'autre mère jusqu'à ma mort. » Les ambitieux disent que d'Alembert a sottement refusé une fortune cju'il pouvait faire accepter de sa mère adoptive. — Oui, mais les braves g^ens lui savent gTé de sa reconnaissance!
On s'est beaucoup entretenu, le jour des Rois, de la précaution de M. de Rarjac, premier valet de chambre du cardinal de Fleury, qui avait si bien fait ses invitations, que M. le cardinal, en sa qualité de plus jeune invité, avait tiré les Rois sans oublier la part du paiiire. — Et Dieu soit loué, disait-on, le pauvre ne manquera pas aux bienfaits du cardinal !
Ces causeries du dimanche étaient une des fêtes; elles plaisaient au bon peuple du faubourg\ Les plus vives causeuses étaient recherchées comme autant de prédicateurs. Elles savaient le noël le plus nouveau; elles récitaient les dernières fables de l'abbé x\ubert.
Un certain Gresset, qui s'amusait à composer des satires, n'avait pas de meilleures amies que ces dames touche-à-tout, dont plusieurs même étaient redoutables. Elles avaient
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découvert récemment un terrible poëte, ennemi de M. le Rég'ent, M. de La Grang'e-Ghancel ; elles savaient par cœur ses derniers vers :
Nocher des l'ives infernales, Apprète-toi, sans t'effi-ayer, A passer les ombres royales Que Philippe \a t'envoyer.
Quand on apporta cette philippique à M. le Rég-ent, il n'était pas dans ses jours d'indulg^ence, et M*"' de Parabère était trop bonne amie avec M. de Noce. « ïu prendras soin de m'envoyer tantôt ton prestolet de poëte, disait-il à l'abbé Dubois ; je lui veux donner une leçon dont il se souviendra. » Dubois, qui n'était point un méchant homme, et qui eût donné ving-t poètes pour une pièce de douze livres, aurait bien voulu que La Grang^e-Chancel eût été en sûreté dans quelque bastille. Mais le malheur voulut qu'on le lui amena sur le tantôt, et le pauvre hère fut conduit, par les allées sombres du Palais-Royal, à son ennemi, M. le Rég-ent. « Monsieur, lui dit le Régnent, quand vous écriviez ces infamies, étiez-vous bien convaincu de ne pas être un calomniateur? — Monseig-neur, répondit La Grang^e-Chancel, encore aujourd'hui je suis persuadé que j'étais dans la vérité. — Voilà, Monsieur, ce qui vous sauve, et si vous aviez hésité un seul instant, je vous faisais pendre. — Y pensez-vous? disait M. de Noce, il suffi! de couper les oreilles à ces g-enslà! » Ainsi fut sauvé, par le courag-e et la vérité, M. de La Grang'e-Ghancel.
Ces sortes de nouvelles effrayaient beaucoup le bourg-eois de Paris; il se consolait, en les racontant tout bas, au moment où le bœuf était fumant dans sa couche de persil.