‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 8 sur 40 · LA GALERIE DU CHATEAU DE LA GOUPILLIÉRE. 3S · texte numérisé non relu

LA GALERIE DU CHATEAU DE LA GOUPILLIÉRE. 3S

chaque portrait bien ou mal encadré, on la retrouvera en ce château de la Goupillière, un des mieux sauveg-ardés dans les dévastations de 1793. Portes fermées, volets clos, murailles hautes, fossés pleins de la fang^e ancienne, où coassent encore les arrière-petits-fîls des batraciens d'autrefois. S'il vous plaît, nous entrerons, non pas sans respect, dans ces vastes salles, dans ces cabinets, dans ces chambres dorées, nouvellement rendus à la douce lumière du jour.

Le premier qui se rencontre en ce fouillis de peintures, qui ne sont pas toutes irréprochables, est un vieux M. du Prat de la Goupillière, riche et g-arçon, qui fut de son vivant un g-rand coureur d'aventures. Un beau jour, comme il s'était fait débarquer sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, il fut pris, dépouillé, rôti, dépecé et mang"é par Messieurs les sauvag^es et Mesdames les sauvag-esses. Un matelot, qui s'échappa de ce g'rand désastre, en porta la nouvelle à M"*" l'abbesse de la Joye, une du Prat, très-étonnée à coup sûr d'une mort si nouvelle. A côté de ce baron de la Goupillière se tenait, dans un g*rand uniforme de g"entilhomme à drapeau, le chevalier du Prat, enseig-ne aux g'ardes françaises, sous les ordres du comte de Mailly, marquis de Nesle, qui eut l'honneur d'être, à trois reprises, le beaupère (ou peu s'en faut) de Sa Majesté le roi Louis XV. Ce chevalier du Prat mourut g*lorieusement à la bataille de Fontenoy, et le roi fît rendre à ses restes les honneurs décrétés seulement pour les restes de MM. les maréchaux de France. La famille, à demi consolée, cria : Vive le Roi !

Cette jeune personne en bel habit du matin, et du premier matin, sortant du lit^ la rose à la joue et la perle au sein, vêtue assez pour n'être pas trop nue, était la propre iille de ce chevalier du Prat, mort à Fontenoy, et représen-

tait une de ses bonnes actions. Celle ing-énue, une enfant de l'amour, il l'avait adoptée, et quand elle avait eu seize ans, il l'avait dotée et mariée à un Barillon de la Cour des comptes, une famille parlementaire qui avait une excellente position dans la robe. Un de ces Barillon était l'ami de Voltaire, qui frappait encore en ce temps-là, mais en vain, à la porte de l'Académie. Un convive imprudent ayanl fait tomber la conversation sur le chevalier du Prat, voilà mon Voltaire déchaîné qui se met à rire aux éclats des présidents et des évêques du nom de du Prat. Il traitait de Turc à More Guillaume du Prat, l'un des Pères du concile de Trente et l'introducteur des jésuites dans le royaume de France. Ah! comme il se moquait de ces hommes barbus, pansus, entripaillés à la Rabelais! Il confondait sans pitié celui-ci avec celui-là, les dames avec les demoiselles, les abbesses et les grandes coquettes, les capitaines et les présidents à mortier. Or Voltaire, en ceci, était d'autant plus écouté qu'un certain baron du Prat, ayant voulu monter dans les carrosses du Roi, n'avait pas encore retrouvé, dans les char les de la Goupillière, les cerlifîcats exig-és par les hérauts d'armes. C'est pourquoi Voltaire est resté l'abomination de la désolation dans la famille de la Goupillière. 11 y avait surtout une certaine cousine appelée M"' de Boutault de Champig'ny, qui ne manquait jamais de briser tous les bustes de Voltaire qui tombaient sous sa main veng-eresse. Cette dame de Champigny, dont l'image est un des quatre dessus de porte du salon jaune, avait toutes sortes de bonnes qualités ; mais elle avait l'eau et le savon en horreur. Elle sentait le rance à une lieue à la ronde, elle se nourrissait de consommés de moinemix. Elle tenait aux Somery - Lacarre par les Benoist et les Bégon. Un de ces Bégon dormait toujours, et le peintre, en

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riant, avait ajouté deux marmottes pour support à ses armes. Il était g'ros et g-ras comme un éléphant et n'entrait o'uère dans un salon, tant il absorbait l'air respirable et répandait de vapeur. Sa femme était célèbre, à ving-t lieues de la Goupillière, pour ses hoquets et pour ne pas retenir ses vents: c'est un mot de M. le duc de Saint-Simon luimême. Si, dans l'autre monde, ces deux aimables créatures ressemblent à leurs portraits, il sera bien effrayant de les rencontrer. Un de leurs fils, qui était devenu docteur de Sorbonne, était si fier de son nom, qu'au lieu d'écrire selon la formule approbative des ouvragées conQés à la censure : J'ai lu par ordre de M. le chancelier, il disait : J'ai lu pour M. le chancelier. Le frère aîné de ce docteur de Sorbonne avait l'honneur d'appartenir, par son alliance avec les Coulang-es, au comte de Bussy-Rabutin et, par contre, à M"" la marquise de Sévig^né. C'était, du reste, un bel esprit, et qui faisait d'ag*réables chansons, celle-ci, par exemple, que pas un faiseur de couplets ne désavouerait de nos jours :

Je trouve que les jeunes gens Aujourd'hui prennent trop leurs aises :

Chez les dames au bon vieux temps Prenaient-ils les meilleures chaises?

Et les voyait-on renversés Les jambes, les genoux croisés?

La perruque en ce temps ici,

Qu'on ôte dès qu'elle incommode.

Et le tabac qui. Dieu merci.

Est devenu fort à la mode,

Font qu'ils se montrent sans cheveux

Et barbouillés jusques aux yeux.

Le Lansquenet était connu Jadis des laquais et des pages ; Maintenant il est devenu Le jeu des folles et des sages; On y querelle, on parle haut, Et c'est la cour du roi Pétaut.

La femme décide du vin.

Sait oij le plus fort se débite ; Elle se pique de goût fin Elle s'en fait un grand mérite.

Le vin relève ses appas ; Les canapés sont à deux pas.

Veut-elle chercher ses amis.

Aller où son plaisir l'appelle?

On la voit courir tout Paris, Sans écuyer, sans demoiselle.

Ou rester avec un grand soin Chez elle et sans aucun témoin.

Qui le croirait? Ces jolis couplets se chantaient sur l'air du Confiteor, Ils faisaient surtout les délices d'une M"" du Prat de Talley, qui avait long-temps exercé f emploi des blondes dans le château de la Goupillière. Elle était si coquette et si hardie en sa parure, que l'abbé du Boys, son cousin, avait ajouté pour elle un couplet à sa chanson favorite :

Le corps de jupe est aboli, La collerette est supprimée.

Le grand habit noir est banni, La robe est la plus négligée; Et l'on dirait que les Amours Prennent soin de tous les atours.

Et Dieu sait que de ce joli couplet elle ne s'était point fâchée. Elle se trouvait belle, elle se savait belle, et la couleur blonde ayant reçu sur sa tête beaucoup de compliments,

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elle n'avait jamais porté le moindre œil de pondre, ni aucun autre artifice. Selon le malheur de toutes les blondes que j'ai connues, elle avait varié de couleur en prenant des années, et sa vieille et chère nuance n'était vraiment plus qu'un souvenir : il n'en demeurait plus la moindre trace. Avant d'arriver au g-ris pour aboutir au blanc, elle passa par le châtain, par le brun, par je ne sais quoi encore qui ne ressemblait plus à son passé. Les rousses, au contraire, avec l'âg-e, arrivent à l'adoucissement de leur couleur: elles sont les vraies blondes à cinquante ans ; c'est la veng'cance des dénig-rements qu'elles ont soufferts, leur consolation des préférences qu'elles ont subies.

Hélas! la malheureuse, elle mourut parce qu'elle avait pris un cocher qui s'appelait Hippolyte ; il la versa un vendredi, treizième jour du mois de juin, et dans la chute elle fut brisée. On la reg-retta beaucoup le premier jour; huit jours après, elle était oubliée, et M'"' Brion, sa cousine, la remplaça dans la ruelle des la Goupillière. Elle avait beaucoup d'esprit et du meilleur, M"^ Brion, et comme elle se vit forcée un jour de présenter son petit cousin à M""* de Montesson : « Madame, lui dit-elle avec un beau salut, monsieur n'est que mon cousin ; je choisis mes amis, mais je subis mes parents. » Et comme un certain marquis de Vertillac se moquait un peu trop du cousin : « Monsieur, lui dit la dame, il est vrai que les g-ens bêtes disent des bêtises, mais les g-ens d'esprit en font. » Elle épousa plus^ tard le marquis de Raray.

Le marquis de Raray descendait des Muy, des d'Ailly, des Gouffier, des Dreux, des Courtenay. II sortait aussi des d'Estourille, très-antique maison de la plus haute noblesse, trop peu célébrée selon le droit de son élévation. Il était bon

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soldat, mais il fréquentait les gTisettes et, qui pis est, les philosophes. Blessé à la tête, au siég'e de Namur, il fallut le trépaner. Si nous en croyons son portrait, il était horriblement laid, affreusement gTêlé et g-rand à faire peur. Son nez même n'en finissait pas, ses yeux étaient d'un bleu fade. On n'a jamais vu, que je sache, un don Juan de cet acabit.

Parlez-nous cependant du portrait où se tient de pied en cap le seig-neur de Rabodang-e, chevalier de la Toison d'or. Il en est parlé tout au long' dans Brantôme. Ah! qu'il était fier et superbe, le marquis de Rabodang^e ! Il portait pour armes d'azur, au chevron d'or, surmonté de trois étoiles de même, accompaguié en pointe d'une levrette aussi d'or, colletée de g'ueules.

Voici, dans la g^alerie à g^auche, entourés de leurs devises et de leurs cris de g'uerre, les Nacré, les Ponlac, les Mareillac, les ChaA^ag-nac et autres secrétaires et fils de secrétaires du Roi. Écoutez, à ce propos, M. de la Roque dans son Traité de la noblesse, et voyez, comme au bon temps, il était facile de s'anoblir :

« Bien qu'il y ait plusieurs moyens pour parvenir à la noblesse, il n'y en a point de si considérable que celui de la charg-e de secrétaire du Roi, maison et couronne de France; ceux qui en sont pourvus reçoivent, par la puissance souveraine de nos rois, le caractère d'une noblesse de race, et, par un privilégie qui leur est particulier, ils jouissent des mêmes honneurs et des mêmes prérog'atives que les nobles qui ont passé le quatrième deg-ré... Ils sont anoblis avec leur postérité de l'un et de l'autre sexe , rendus ég"aux en noblesse aux barons, et dig^nes de parvenir à la chevalerie. »

Dans cette maison du Prat, vous renconti*ez tous les ex-

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IrAmes : des saints, des assassins, des brig^ands, des mag*istrats, des suppliciés, mais pas un seul pendu. Vous avez des du Prat historiens, poètes, voyag-eurs aux lointains pays ; des du Prat joueurs et spadassins, et même de tout petits du Prat affairés, médiocres, fatig'ants. Certain du Prat de Gourtemanche a fourni à M. de La Bruyère le caractère que voici :

(( Il faut laisser parler cet inconnu, que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête, ou à un spectacle; et il ne vous coûtera bientôt, pour le connaître, que de l'avoir écouté; vous saurez son nom, sa demeure, son pays, la famille dont est sa mère, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, f[u'il a un château, de beaux meubles, des valets et un carrosse. »

La femme de ce du Prat excellait par sa tendresse et sa piété. On voit encore aujourd'hui, dans le château de la Goupillière, son portrait avec cette devise au-dessus de son blason : Xai souvenance. Souvenance de mon bonheur, souvenance de mes amours, souvenance de mes rêves, et, pardessus tout aujourd'hui, souvenance de ma foi qui me console.

Le fils aîné de cette aimable sainte avait nom Michel, en mémoire du baron Toury, son parrain, et ce Michel a pensé dévorer, à lui seul, le château de la Goupillière avec toutes ses dépendances. Il aimait les chiens, les chevaux et le reste. Heureusement qu'il fut mordu par un de ses chiens (l'animal est dans le portrait) et mourut enrag-é. La fille de celui-là avait épousé un M. de Clinchamp, qui était veuf. Voici même le portrait de sa première femme, une rose au côté, l'éventail à la main. Il conservait cette aimable effig'ie en son alcôve,

et comme un jour il était en train de la contempler, il ne put retenir cette exclamation : « Pauvre femme, que je te regTctte ! » M"^ du Prat entrant à la sourdine, elle saisit ce propos, et, tournant les talons, elle s'associa à son sentiment en ces termes qui le foudroyèrent : « Et moi donc, monsieur ! »

Le du Prat que voici, au beau milieu du même salon, était la plus complète imagée de l'homme aimant ses aises et ne song-eant qu'à lui seul. En traversant Milan, il se trouva assez bien couché à l'auberg-e de la Croix de Malte ; le lendemain, à son réveil, il acheta le bois de lit, les matelas, les couvertures, tout le bag-ag-e, et même la servante d'auberg-e qu'il expédiait à la Goupillière. Et comme on lui reprochait cette fille d'auberg'e : — « Oh là ! disait-il, hormis fille de plaisir, fille de bourreau, fille de service, fille de théâtre, fille de bâtard, fille de très-bas étag-e ou de très-bas emploi, je trouve toute fille épousable. » Puis il ajoutait avec son sourire de sacripant : « Je sais bien qu'on ne fait pas un gTand d'Espag-ne, un chanoine de Brioude ou une clianoinesse de Remiremont avec ces procédés ; mais on procrée des g*ens qui, faute de soutenir les preuves, relèvent l'espèce, renouvellent le sang*, continuent la race et la conduisent au ciel, à l'écart de la cour dont on peut se passer. »

Voyez-vous cependant, dans son cadre en bois noir rehaussé d'un filet d'or, cette personne un peu g-rassouillette? Elle a des yeux charmants, la lèvre empourprée. Elle était un peu, par les femmes, la cousine de MM. du Prat, qui la regrettaient fort, en la maudissant de tout leur cœur. Cette belle avait nom la marquise de Brinvilliers, et c'était féteplénière chaque fois qu'elle venait à la Goupillière. On l'aimait pour ses bons mots et pour sa naïveté, et sitôt qu'elle fut con-

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damnée au feu comme empoisonneuse, on se souvint de sa passion pour les Chinois : ces messieurs empoisonnaient a leur aise. La toute-puissance des mandarins en subit l'inconvénient tout aussi souvent qu'elle l'exerce. La marquise s'était avisée de dire un jour avec un air d'approbation : (( Les Chinois prétendent que la poudre réussit mieux dans la marmite que dans le canon. »

L'aimable sentiment, cousine, que voilà !

Mais enfin, elle ne fut pas pendue, elle fut bri'ilée, et du moins la noblesse fut sauvée.

Un de ces du Prat, dont le portrait manque (on n'en voit que la place), était proche parent de M"»" de Montesson, qui l'avait fait, de son autorité privée, aumônier de son quasi époux, M. le duc d'Orléans. Cet aumônier se connaissait en vases étrusques, en tableaux, en mag'ots. Il se vantait d'affermer les bénitiers de son ég'hse, comme on afferme un étang», et que ses bénitiers lui rapportaient davantag-e. Étant à Rome, il avait voulu baiser le pied du pontife, mais le Saint-Père lui avait donné courtoisement sa main à baiser. A Venise, il avait fait g-rande amitié avec le dog'e Mocenig"o, qui lui avait donné son portrait que l'on voit encore à la Goupillière. « Ah! » disait à ce propos Son Altesse le duc de Rohan, « si je voulais remarquer tout ce qui en est dig'ne, je craindrais que le papier ne me manquât. Contente-toi donc, ma mémoire, de te ressouvenir qu'ayant vu Venise, tu as vu un des cabinets des merveilles du monde , duquel je suis parti aussi ravi et content tout ensemble de l'avoir vue, que triste d'y avoir demeuré si peu, exig-eant non pas trois ou quatre semaines, mais un siècle pour la considérer à l'ég^al de ce qu'elle mérite. »

Lorsque ce dig-ne abbé disparut de ce monde, ce fut un gTand deuil dans la maison du Prat; on ne tarissait pas sur les chances qu'il avait de devenir évêque, et la famille ne fut quelque peu consolée qu'en voyant un second François du Prat fîg*urer dans la g-alerie à la place de l'abbé. M"^ de Montesson avait donné ce nouveau du Prat comme maître d'hôtel à M. le duc d'Orléans. Il était g-oûté dans le monde pour le sel de ses chansons. Il mourut désespéré de n'avoir obtenu ni fils ni fille de ses deux femmes : M"* de Jarente de Sénas et M'" d'Ag-uesseau. Le portrait qui vient après ce du Prat de Cary représente le chevalier de Nantouillet, dont M""" de Sévig-né parlait avec tant d'éloquence :

« Le chevalier de Nantouillet était tombé de cheval ; il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore, enfin il trouve la queue du cheval, il s'y attache; le cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau et revient g*aillard. Voilà qui est d'un sang*-froid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des Massag-ètes. »

Mais voici bien des portraits d'abbés, de vidâmes, de marquis et de chevaliers, pour deux ou trois petites comtesses, par ci par là, qui remplissent de leur juvénile et douce clarté ces g-aleries un peu trop sombres. Arrêtez- vous tant qu'il vous plaira devant l'imagée ing-énue et ravissante de M'" de Thiars. Ellle est vêtue de bleu ; des bluets à la main, des bluets à la tête; à son cou charmant, une petite cravate assortie à la parure, essayait, mais en vain, de cacher un g-rain de beauté. La jeune et belle personne qui vient après, épousée à treize ans, est représentée absolument dans la pose, la toilette élég-ante et la mode de l'autre marquise. Seulement les g-oûts du marquis, pour lesquels

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chacune de ses femmes était pleine de condescendance, s'étaient rag*aillardis en vieillissant : ils avaient varié du bleu au rose, et c'était de cette couleur que la marquise, née de la Tour-Maubourg*, était habillée et pomponnée. Au reste, le ciel en donnait l'indication; elle était vermeille, malicieuse et réjouie. Elle portait aux bras et au cou des enchaînements de perles. Elle est morte en 1750.

Cette autre dame, à l'air affable et bon, plus semblable à quelque imagée de Teniers qu'aux portraits de Mig-nard, était une Hollandaise qui avait pour frère le comte de Nyvenheim. Ce comte de Nyvenheim avait eu, de son premier lit, la délicieuse enfant dont je veux conter une ou deux anecdotes. Née sous l'équateur, elle faillit mourir de son influence. Ce fut à cause d'elle que l'on quitta la colonie. Elle était cependant née coiffée^ comme dit le proverbe, ce que la science appelle voilée. Aussitôt sa tête délivrée de cet embarras, on mit celui-ci dans un coffre de fer, ce coffre dans un autre de bois, ce second dans un troisième de fer encore, et le plus mystérieusement du monde on jeta tout ce bag'ag-e au plus profond de la mer, ce qui est un procédé pour conserver le sort. Il ne fallait pas qu'en le volant ou en le péchant, on s'emparât de toutes les prospérités destinées à sa possession et réservées, selon la justice divine, à l'enfant né sous de tels auspices. Telle est la superstition javanaise, et telle est la conduite des riches dans cette colonie. Les pauvres partag-ent la croyance, mais ils abandonnent le procédé. Ils vendent un haut prix le voile de l'enfant, et l'armateur assez heureux pour l'acquérir a le renom et la confiance de n'être soumis à aucun accident de mer tant que son vaisseau porte ce talisman.

Malgré son voile, la petite Ida prenait l'air et le chemin

de mourir. Son père et elle s'éloig-nèrent de ce climat. La traversée, mêlée de relâches au Gap, à Sainte-Hélène, à Lisbonne, dura six mois. Elle fut entremêlée d'un incendie dans le navire, qui faillit coûter la vie aux passag-ers. On débarqua en Ang-leterre, on repassa en Hollande. La duchesse de Brancas et la comtesse de Ghampcenetz allèrent chercher leur ravissante nièce. Elle avait trois ans quand elle arriva à Paris. Je n'ai jamais vu, dès cet âg-e, de plus ag*réable mutine, ni de plus charmante décidée. Ses tantes en tiraient de ravissants présagées. Elle reg-ardait malig-nement, s'impatientait johment, et s'insurg-eait délicieusement. Son premier acte public d'insubordination fut causé par des poissons rongées. Habituée à nag^er dès qu'elle avait pu remuer pieds et pattes, elle se jeta, avec son fourreau et sa plus jolie toilette, dans le g-rand bassin des Tuileries. Elle le prit pour un bain à son usagée ; elle crut à l'un de ces bassins dont abondent les jardins de la colonie, et dont son enfance ne boug-eait g'uère. Ce fut un effroi g-énéral parmi les spectateurs. Plong*eant dans l'eau, elle criait : Batavia ! Batavia ! Mais cet effroi devint une admiration à la vue de sa poursuite, de sa natation, de ses g'râces. Sa nég-resse s'était aussi jetée à l'eau, et sa chasse aug^mentait les plaisirs du passe-temps. Ce petit être n'eut pas un moment d'embarras ni de fatig-ue. Elle ne fut point prise, elle se rendit; ce fut la tendresse et point la crainte ni l'obéissance qui la ramenèrent à sa nourrice. Elle fut applaudie en sortant, et M"" de Ghampcenetz fut oblig'ée de concevoir de l'org-ueil, et non pas du mécontentement de cette équipée de sa délicieuse nièce.

J'en suis fâchée pour tous les seig^neurs de la maison du Prat, mais je donnerais toutes les imagées de ces g'énérations

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refrog'nées pour cette chère petite g'aie comme un pinson, active et remuante comme tous les oiseaux, charitable outre mesure. Si elle se fût trouvée sur le passag-e de la pantoufle de Gendrillon, elle l'eût g-ardée haut le pied. Elle pinçait de la g*uitare, et ^i<fr/?//«2Y ag-réablement les petites chansons qu'elle avait apprises au couvent. Voilà certes la plus heureuse et la plus aimable imag-e ; elle repose et console de toutes les autres. D'ailleurs ce beau portrait, tout brillant d'une jeunesse éternelle, a jeté dans une ombre funeste ces capitaines, ces mag-istrats, ces docteurs de Sorbonne. Cette enfant qui nag-e à la façon d'un poisson roug-e, entre les deux cyg'nes étonnés, dans le g-rand bassin des Tuileries, voilà ce qui nous charme et nous attire ! Elle est le plus doux rire et le plus aimable événement du château de la Goupillière; elle emporte en se jouant tout l'avenir de cette illustre maison. Encore un peu de temps, dans les premiers jours du mois de mai 1789, le souffle populaire aura bientôt renversé le monde féodal. C'en est fait du château de la Goupillière, non moins que du château de Versailles. Mais, plus heureux que Versailles fouillé par les baïonnettes, la reine ayant à peine le temps de descendre du lit royal, la Goupillière est respecté, disons mieux, oublié.

Son isolement la protégée, elle reste enfouie dans la solitude et dans le silence, et pendant que le maître absolu de Versailles monte sur l'échafaud, les fils et les petits-fîls du chancelier Barbançon, Viteaux, Nantouillet, Gary, s'en vont dans toutes sortes d'exil après avoir passé par la Vendée. Ah! misère et confusion! ruine, abandon, nécessité! Le temps n'est plus où la dernière dame de la maison du Prat racontait sérieusement qu'elle avait toujours appelé sa bru : Madame, et qu'elle avait exigée d'elle la même cérémonie.

« C'esL moins famille, mais c'esl plus maison. C'est aussi pour la meilleure conservation de son respect et de nos ég-ards mutuels. En lui disant, Madame, elle n'oserait pas me manquer. C'est le sig-ne de l'indépendance personnelle et de la considération réciproque. Mêlant du sien et du mien dans son lang^age conjuguai, elle nomme son mari monsieur, ce que j'approuve; en famille, elle le tutoie, ce qui me soulève, et ce que je n'ai jamais commis à l'ég^ard de mes enfants, ce que je n'ai jamais permis entre eux. Je veux, quand une mère réprimande, et quand ses enfants se disputent, que tout se fasse solennellement. Ces formes amènent la réflexion, apportent la modération à sa suite. Je g'age que, pour oublier nos rapports et pour condamner mes manières, ma belle-fille prendra dans sa tète d'appeler sa bru ma petite chatte et mon cœur, si Dieu permet que François, comme on dit aujourd'hui, se marie. »

Ici s'arrêtent les g-râces des divers salons de la Goupiliière. Saluons cependant le salon des grossesses, où se réunissaient, dans leur plus gracieux appareil, les Guirantine, les Birande et autres noms de saintes qui ne se rencontrent g-uère que dans l'Almanach royal. Dans ce salon, de la première grimace aux derniers cris de l'enfant nouveau-né, on installait à poste fixe les jeunes mariées, pour que, vivant parmi des minois si frais et de si gais sourires, des intelligences si brillamment exprimées dans tous les yeux, elles fissent leurs rejetons d'après les modèles qui étaient offerts. Et puis encore, ces figures suspendues semblaient une réunion de fées bienfaisantes, accourues pour douer heureusement l'enfant nouveau- né. Là se trouvaient répétées, nonseulement la mémorable baronne de Thiars, mais encore les deux marquises de Barbançon, les tantes de Faudoas et

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de Montesson, les belles-sœurs de Nos et de Saint-Victor, et puis quelques ravissantes abbesses et relig'ieuses du nom, peintes par surprise ou par une coquette complaisance, et dont les ressemblances auraient dû se montrer assez stupéfaites et bouleversées du spectacle auquel elles étaient conviées.

Dieu sait les démentis donnés en ce beau lieu à cette croyance des sag-es-femmes : le premier enfant embellit, le second conserve et le troisième détruit. La baronne de Viteaux avait six enfants : voyez comme elle est charmante encore! Il y avait aussi, tout rempli de souvenirs terribles, le saIo7i des duellistes. Une certaine dame, ayant nom Jeanne d'Alig-re, en était l'héroïne infortunée. Dévouée au seig'neur de Niolet, promise au seig'neur de Mag-nas par son père, persécutée par celui qu'elle dédaig'nait, et ravie par celui qu'elle avait choisi, elle perdit son mari dès le matin qui suivit le soir de ses noces. Il y eut, entre sa virg-inité et son veuvag'e, des .moments fort doux peut-être, mais un intervalle fort court.

Dans ce salon des duellistes, sous un seuil de fer, le seig'neur de Nantouillet avait enfoui sa femme, ég-org-ée à sa toilette par des hommes masqués. Une senteur funèbre est restée en ce lieu de désolation, et, s'il vous plaît, nous n'irons pas plus loin que ce meurtre. Il fut chèrement expié par la dispersion de tous ces seig'neurs, remplis, les uns et les autres, d'une véritable g'randeur.

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