‹ Paris étrangeChapitre 1 sur 22 · Paris étrange · texte numérisé non relu

Paris étrange

Il n'y a pas longtemps qu'il m'advint de rencontrer, dans un café voisin du Palais, un ancien agent du service de la sûreté, d'un esprit original, et d'une mémoire intéressante à feuilleter comme un livre d'anecdotes. Nous liâmes conversation. En dépit qu'on en ait, c'est un fort honnête homme, qui conserve en son cœur le goût du métier qu'il n'a plus le droit de pratiquer etj le ferait

encore par amour de l'art. Pour tout dire :

Une odeur de police en ces lieux l'attirait.

— Vous devriez — me dit-il — essayer d'écrire un guide de l'étranger dans le Paris étrange.

Je ne répondis pas tout d'abord. L'idée me plaisait et le titre, bien que précieux, me semblait joli. Mais d'entreprendre un pareil travail n'était-ce pas se donner une peine bien inutile ?

Du Paris pittoresque, malfaisant, étrange, que peut-on encore observer d'inédit ? N'at-il pas révélé tous ses secrets à M. Maxime Du Camp, continuateur de Frégier, tous ses mystères à nos romanciers socialistes ou réalistes, et le pauvre Privât d'Anglemont, qui sut y découvrir tint d'industriels inconnus, depuis le peintre en pieds de dindons jusqu'à l'employé aux yeux de bouillon des gargottes populaires, en ignorait-il quelque chose? Aux derniers venus dans ce champ d'ex-

ploration, que reste-t-il à glaner après de tels maîtres?

— Le besoin d'un supplément aux guides Conty se fait donc généralement sentir ? disje en riant.

— Plus que vous ne pensez, reprit très-sérieusement l'agent de la sûreté. Je vais vous le prouver par raisons démonstratives.

— Je vous écoute.

— Vous ne savez pas à quel point devient exigeante la curiosité des étrangers de distinction qui visitent Paris. Le Paris opulent et raffmé des courses, du boulevard et des cercles de haute gomme n'y suffit plus. Excédés de plaisirs élégants, nos millionnaires exotiques s'amuseraient d'émotions violentes. Etre un peu surinés dans un bouge ne leur déplairait pas. Leurs oreilles, fatiguées de la politesse des salons, seraient charmées d'un engueulement en argot. De vigoureux coups de poing, assénés par nos... poissons du trottoir, leur chatouilleraient délicieusement l*épiderme. Tout cela les sortirait un peu des

banalités du high-life. Aux cicérones empressés de leur montrer les charmes du Paris mondain, ils diraient volontiers : Mes amis, menez-nous en des lieux mal famés, nous vous paierons davantage.

Il ne faut pas chercher bien loin la cause de ce goût bizarre. Nos jolies histoires de cours d'assises l'expliqueraient assez, si la célébrité de notre littérature à la mode n'en rendait pas déjà raison.

M. E. Zola n'a-t-il pas écrit, -— et d'après lui nombre d'imitateurs, — le roman d'une ville mystérieuse, souterraine, nocturne, et pour ainsi dire, défendue, dont M. Maxime Du Camp a fait de son côté la statistique ? Ville obscure, cachée dans les plis sombres du Paris brillant et luxueux, ville de malfaiteurs, de mendiants et de vagabonds, catalogués par la police sous des noms expressifs, ville où s'agitent confusément dans une populace de Lantiers et de Gervaises, de précoces coquins, tels qu'Abadie et Gilles !

Il est naturel, après cela, que les étrangers

de « distinction » défirent voir, de leurs propres yeux voir, les bals, les cabarets, les garnis où vivent les héros intéressants dont la Gazette des Tribunaux enregistre les exploits, et que M. E. Zola photographie merveilleusement.

De ce désir passionné autant que nouveau, M. le préfet de police a, dit-on, maintes preuves. Comme il dispose d'un nombreux personnel, il n'est pas un amateur des basfonds parisiens qui ne se croie en droit de lui demander un agent pour servir de guide et au besoin de défenseur à sa personne. Si M. Camescasse cédait à ces fantaisies, je ne crains pas d'affirmer qu'il resterait seul pour assurer la tranquillité publique. Ce ne serait plus assez.

Un fonctionnaire, également infortuné, c'est le chef de la sûreté, M. Macé. On n'imagine pas ce qu'il a déjà conduit dans les endroits les plus ignorés de Paris de rois en vacances, d'altesses errantes et de magistrats observateurs. Les Othon de Grèce, les

Oscar de Suède et d'autres Léopold belges se sont fait un devoir d'étudier en sa compagnie les mœurs de nos classes dangereuses et notre organisation policière. Quand il s'agit de telles puissances et de pareils intérêts, le moyen de refuser?

Mais ce sont des exceptions. Les sollicitations naïves, excentriques, impudentes, impossibles forment la règle. Une miss vaporeuse veutabsolument visiter !'« Assommoir)^ où débuta Nana la rousse. Un anglais spleenétique n'aura pas de repos qu'il n'ait constaté, vérifié les assertions du troisième volume de f Paris, sa vie et ses organes », qui contient la description détaillée des diverses espèces de malfaiteurs. Un autre... mais ne pouvant les citer tous, je m'en tiens axes exemples.

Si vous étiez à la place de M. Macé, que répondriez-vous à ces curieux "i Qu'ils se moquent de vous et qu'ils veuillent bien vous laisser la paix. M. Macé, qui ne se départ jamais, lors même qu'il interroge les pires

scélérats, d'une parfaite urbanité, n'en usera pas ainsi, mais il leur dira :

— En vérité, madame — ou monsieur — désolé de vous refuser. Je ne puis disposer d'une minute seulement, et si j'avais deux fois plus d'agents que je n'en ai, tous seraient occupés. L'infanticide donne beaucoup en ce moment, l'assassinat ne chôme pas, et le vol, accompagné d'effraction, n'a jamais été plus florissant. Je suis sur la trace de vingt coupables qui sont peut-être quarante.

Je dois examiner aujourd'hui un tibia récemment retrouvé dans un égout, qui a dû évidemment appartenir à une jambe, qui a dû tenir à un corps, traîtreusement privé de la vie. Une main de femme, séparée de son bras, me donne aussi beaucoup i\ réfléchir. Tous les matins, nous arrêtons un Walder que nous relâchons tous les soirs. On a volé 600,000 fr. de valeurs au général Schramm, et nous faisons nos efforts pour qu'un vétéran de l'Empire ne meure pas sur la paille. Je suis en cet instant dans mon cabinet, dans

l'instant suivant le télégraphe m'appellera peut-être à Bruxelles ou à Copenhague... Madame, je suis votre serviteur. — Monsieur, je vous salue...

J'avais écouté les révélations de l'agent retraité avec un vif intérêt, m3 gardant bien de l'interrompre.

Quand il eut terminé :

— Que concluez-vous de tout cela? lui dis-je.

— Que ce serait faire œuvre méritoire de délivrer nos fonctionnaires des importunités des curieux de tous les pays du monde.

— Il faut bien que j'en convienne. Mais comment y parvenir ?

— Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Enécrivant, puis en publiant, à Tusage particulier des étrangers, un itinéraire descriptif et détaillé des endroits dangereux et des mauvais lieux qu'ils ne doivent pas visiter.

— Et que, mon livre en main, ils ne manqueront pas d'aller voir.

— Mon idée vous plaît-elle ?

— Elle me paraît excellente ; mais voici où l'auteur serait embarrassé.

— Où cela ?

— Pour parler des bouges, il est nécessaire de les connaître ; pour en donner Titinéraire, il est indispensable de l'avoir parcouru.

— Rien de plus judicieux. Mais je vous guiderai, si vous le désirez.

— J'allais vous le demander.

— Entendu. Prenons rendez-vous. Q uand vous plaît-il de commencer ?

— Dès à présent, ce soir même, si vous en avez le temps.

Il réfléchit un instant.

— Aujourd'hui, vendredi, non. Remettons notre première tournée à demain. C'est jour de paie de quinzaine pour les ouvriers. Le spectacle sera beaucoup plus intéressant.

— A samedi, donc !

Page 1