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LES BAS-FONDS DU QUARTIER MAUBERT. LE CHATEAU-ROUGE

Notre rendez-vous était à huit heures et demie précises du soir.

A trois minutes près, je fus exact.

— Vous êtes en retard, me dit gravement l'ex-agent delà sûreté. Deux minutes déplus, et vous ne m'auriez pas trouvé. La ponctualité est de rigueur dans notre profession.

— La patience aussi, répliquai-je.

— Oui, si nous avons à guetter le gibier malfaisant, gibier leste et d'un subtil odorat, je vous le certifie. Mais il faut plutôt le saisir

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à rimproviste, sur de brèves indicaîionSj. dans l'instant rapide et fugitif comme l'éclair où il ne songe pas à nous échapper. Les coquins avisés nous devinent, nous flairent, pour mieux dire. Le moindre indice les avertit que nous sommes sur leur piste ; ils se détournent, nous échappent, — et la poursuite est à recommencer.

Je le priai de m'excuser, ce qu'il fit de bonne grâce, et comme nous passions sur le pont Saint-Michel :

— Où me conduisez-vous? lui dis-je.

— Dans le quartier Maubert.

Je lui en exprimai ma surprise.

— Si près de la préfecture, que pouvonsnous voir de remarquable t

-— Je m'attendais à (fette question, mon cher Monsieur, ce n'est pas la première fois qu'on me l'adresse. Elle prouve tout simplement que vouspartagezl'ignorance commune..

Mais avant de continuer, permettez-moi de répondre à votre question par une autre. Avez-vous confiance en moi?

— Une confiance aveugle.

— Bien. En ce cas, suivez-moi hardiment, non pas en aveugle, mais au contraire les yeux vifs, les oreilles attentives, pour tout observer, tout entendre et tout retenir. Vous ne perdrez pas votre temps. La proximité de la préfecture de police n'empêche pas que ce quartier ne soit le séjour préféré d'une foule de mauvais drôles. Si toutes les variétés de l'espèce des scélérats ne s'y trouvent pas, les habitués de la correctionnelle, les voleurs au poivrier, les mendiants et les vagabonds surtout y sont nombreux. Ils fréquentent des cabarets, des bals et des hôtels meublés dont vous ne soupçon-nez pas l'existence.

J'aurai le plaisir de vous les montrer chez eux. Vous reconnaîtrez en eux des échantillons distingués de la basse plèbe, jadis décrite par Eugène Sue, les descendants des grotesques du Lapin Blanc, émigrés de ce côté de l'eau depuis l'assainissement de la vieille Cité.

Tout en causant, nous avancions lentement dans un dédale de rues étroites, boueuses, tortueuses, contournées, tronquées, enchevêtrées les unes dans les autres comme les fils embrouillés d'un écheveau, sans lumière qui les éclaire, sans chaleur qui les sèche, où, coniiguës à des maisons anciennes et de haute mine, s'adossent d'autres maisons vulgaires, plates, salies par la pluie et les immondices, suintantes et tout empuanties d'exhalaisons fétides.

Il n'est certes pas beau, ce vieux quartier Maubert, et l'on ne saurait, à l'examiner, regretter les autres, ses contemporains décrépits du vieux Paris, tombés sous la pioche infatigable d'Haussmann, le démolisseur. S'il rappelle à l'esprit de chers souvenirs de l'histoire de Paris, qui font aimer sa laideur, on ne peut songer sans tristesse aux milliers de gens qui vivent dans la noirceur et l'infection de ses rues, comme des mollusques dans l'humidité des trous. Les hôtels garnis et les cabarets y foisonnent, et ce ne serait pas chose

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facile, à mon avis, de distinguer entre ces hôtels celui qui n'est pas un repaire de vices €t de misères, entre ces cabarets, celui qui n'est pas un bouge honteux.

Mon guide s'arrêta court devant un couloir obscur, sis dans la rue Galande.

— J'ai l'honndur, me dit-il, de vous présenter le « Château-Rouge ».

— Quoi! ce couloir?..,

— Conduit à ce castel. Le Château-Rouge est un cabaret pudique. Il cache, ignoré des passants, connus des seuls initiés, les attraits capiteux et violents que recouvre sa façade vermillonnée. Entrons...

Du comptoir de zinc où il trônait dans toute sa majesté, surveillant les faits et gestes de ses habitués, entassés en une large salle fumeuse, le patron se leva, et, reconnaissant mon guide, il ôta sa casquette de soie et lui serra la main d'un air d'intelligence...

— Est-cîun confrère? dis-jeàl'ex-agent.

— Non, monsieur est un ami.

Puis à notre hôte :

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— Avez-vous^encore deux places dans la € salle du Sénat » ?

— A votre service, monsieur Lapince.

— Pourquoi Lapince? demandai-je.

— C'est mon nom de guerre.

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