UNE PETITE CHANTEUSE DES RUES : M"* LACOTTE. LES MARCHANDES DE FLEURS
Vous savez déjà que je suis la fille d'un chanteur des rues, le père Lacotte. Depuis quarante ans, mon père amuse de son répertoire varié les cours des maisons ouvrières et les boutiques des marchands de vin. Toute bambine, il m'enseigna son métier, c'est-à-dire qu'il me serina des chansonnettes et me dressa pour la mendicité à peu près comme un montreur de bêtes dresse ses chiens savants. Mon père était terrible et j'ai bien souffert, en ce temps-là. Pour me donner de la mémoire, il me pinçait jusqu'au sang. Pour la moindre faute, il me battait jusqu'à ce que son bras fût las de frapper ou me laissait un jour entier sans manger.
Mon éducation fut douloureuse, mais complète. Je dus apprendre à demander en pleurant et en baissant les yeux, « un petit sou pour papa et maman malades et qui n'ont pas d'ouvrage, » à remercier d'une aumône par une révérence, et même à changer de mensonge, selon la tournure des gens qui m'interrogeaient.
<( Surtout, méfie-toi de la rousse, qui nous
f au trou », me recommandait papa, et je
parvins à reconnaître à leur mise et à leur mine les agents de police en bourgeois.
Malgré ses leçons, j'étais encore timide, je balbutiais, je rougissais, je n'osais pas mentir avec assez d'effronterie. Il m'emmena dans ses tournées, afin de m'habituer au public, et me fit répéter mon rôle devant ses clients, sous la menace d'une « raclée », si je ne le répétais pas bien.
Quand mon éducation lui parut achevée, il se décida à me lancer. Un soir, il me conduisit sur les boulevards. Il pleuvait à verse, je grelottais de tous mes membres.
Les grands cafés, chauds et lumineux, où il faisait bon d'être à l'abri, étaient pleins de monde. Des enfants italiens jouaient du violon en chantant des airs de leurs pays, et tendaient leur casquette pour recevoir des sous. De petites filles comme moi vendaient aux messieurs des violettes pour leurs dames, et criaient: « Fleurissez-vous! fleurissez-vous! ^> Oh! elles n'avaient pas peur, elles, bien sûr.
Moi, j'étais effrayée, je tremblais de froid et de crainte. Le bruit des boulevards m'étourdissait. Ma robe, trempée d'eau, s'était collée sur mon corps et le glaçait. J'avais le frisson, la fièvre, un brouillard sur les yeux, et les passants, hâtifs, en beaux habits, défilaient devant moi comme des ombres méca niques.
Je voulus échapper à la pluie, me réfugier sous l'ombrage d'un arbre ; mon père m'arrêta d'une étreinte si forte que je ne pus retenir un grand cri. Mais on ne m'entendit pas. On ne le vitpas me pousser violemmentcontre un kiosque d'où il me désigna un café.
— Tu vas entrer Jà, me dit-il, tu chanteras, et gare à toi si tu bronches ! Il me faut de la monnaie ! Apporte de la « braise » ou tu coucheras dans la rue, si je ne te tords pas le « gaviot » avant la nuit.
Mon père parlait sérieusement. Oui, il m'aurait tuée, comme il le disait, si je ne lui avais pas obéi. Il me semblait déjà sentir ses mains rudes se nouer autour de mon cou pour m'étrangler. J'eus l'épouvantable vision de ma mort. L'eftroi étouffait ma voix. Je n'avais même pas la force de dire : Pardon! Il était sans pitié, il me tuait froidement !...
Au café, je ne vis personne, tant les pleurs obscurcissaient mes yeux. Je ne pus chanter, tant j'avais de sanglots dans la gorge. Mais je tendis la main et l'on me donna l'aumône. Je fis une recette, j'allais l'apporter à mon père, lorsqu'un agent me prit la main brutalement :
— Pourquoi mendies-tu, petite? Qui t'a envoyée au café ?
— C'est papa.
— Où est-il, ton papa ?
— Là, près du kiosque.
L'agent chercha, mais inutilement.
Témoin de cette scène, mon père s'était enfui.
— Pour t'apprendre à mentir, petite, me dit Tagent, tu coucheras ce soir au violon, et demain nous verrons ce que nous ferons de toi.
Je fus provisoirement mise à Saint-Lazare, et je n'avais que dix ans.
On interrogea mon père. Il déclara que je m'étais échappée de la maison, et qu'il ne voulait plus me reprendre.
On me jugea.
Le tribunal me condamna, comme vagabonde et mendiante incorrigible, à être enfermée, jusqu'à ma seizième année révolue, dans une maison de correction.
Je devais être élevée, à Angers, dans le couvent pénitentiaire du Bon-Pasteur.
J'y fus conduite en wagon cellulaire, comme les criminelles, et le voyage dura dix heures.
Dans les cellules des wagons étaient enfermées des voleuses, des infanticides, des prostituées que Ton menait à Fontevrault, dans une centrale de femmes. Quelquesunes, accablées, pleuraient à chaudes larmes ; d'autres, par bravade riaient très-haut , chantaient des obscénités, raillaient cruellement leurs compagnes plus timides et affectées .
Enfant, j'entendais leurs propos sans les comprendre, mais la débauche se révélait à moi dans ce qu'elle a de plus révoltant pour une âme vierge, et je dus peut-être de n'y pas tomber plustard à l'ineiîaçable impression que le spectacle odieux de cette honte fit sur moi.
Que vous dirai-je encore ?
Le couvent du Bon Pasteur fut le tombeau de mon enfance. J'étais née bonne, aimante et douce, j'y vécus sevrée de toute tendresse, dans la solitude et l'indifférence, et refoulant au plus profond de mon être les précoces besoins d'expansion et de caresse que la dureté de mon père avait seulement froissés. Je n'y fus pas même l'orpheline abandonnée que
l'on confie à des mains étrangères, mais la coupable que l'on plie avec une impitoyable rigueur au plus sévère des châtiments. Et j'avais dix ans 1
Ah ! Ton ne sait pas combien sont cruelles à l'enfance, qu'elles compriment et qu'elles atrophient lentement, les communautés catholiques dont une philanthropie menteuse vante les services I On ne sait pas qu'elles dissimulent sous de pieux dehors une insatiable avidité. On ne sait pas qu'elles font par calcul de toutes les enfants malheureuses qu'elles reçoivent pour les instruire et les moraliser autant de stupides ilotes du travail forcé.
Dès l'heure où la porte massive du couvent se referma derrière moi, avec le bruit sinistre d'une pierre tombale s'abattant sur une fosse, j'eus une affreuse idée de ce que j'allais avoir à souffYir. Un silence de mort planait sur le couvent ; on eût dit qu'il était désert.
Une enceinte de murs épais, hérissés à leur marge supérieure de pointes de fer croisées, lui donnait l'aspect d'une prison. Dans la cour, des enfants se récréaient, non pas en jouant, en causant comme elles eussent aimé à le faire, mais en marchant en rangs, deux à deux, à pas comptés, sous la garde d'une sœur qui ne leur parlait pas. Nulle part, un signe de vie active et libre ! Cette promenade de petites filles, muettes de peur, c'était lamentable!
Mon cœur se serra et des larmes emplirent mes yeux ! L'abbesse, qui me vit pleurer, ricana, et d'un ton de voix atrocement sec, elle me souhaita la bienvenue ainsi :
— Vous avez mauvaise tète, ma petite, dit-elle ; vous vous êtes enfuie de chez votre père 1 Maison ne se sauve pas d'ici, je vous avertis, et nous avons d'excellents moyens de dompter les caractères rebelles. On va vous lire le règlement. Sachez que si vous y désobéissez, on ne manquera pas de vous punir sévèrement.
On me lut, en etfet, cet épouvantable règlement.
Il date du dix-septième siècle, et n'a pas varié depuis qu'une dévote, prodigieusement habile, madame de Combé le composa pour la maison du Bon-Pasteur qu'elle ouvrait aux filles publiques repenties. Changer ces pénitentes en de sages dévotes était le but avoué de la fondatrice ; elle a donc prescrit un travail excessif pour amortir la chair, une dévotion outrée pour humilier et anéantir la personnalité, des châtiments pour réduire une créature intelligente au rôle passif d'une brute sans volonté.
Ce règlement, rédigé pour des filles publiques, c'est à des enfants qu'il est appliqué.
Jugez, monsieur, de la rigueur de ses principales dispositions par les articles que je vais vous citer.
La plupart se rapportent à la dévotion et au travail manuel qu'ils font alterner.
Prier et travailler ; travailler et prier sans
répit, sans la distraction de l'étude ou du jeu, car l'étude est inutile et dangereuse, et le jeu est « mondain », prier sans comprendre, naïvement, niaisement, travailler sous la férule, en silence, sans arrêt, sans réfléchir, mécaniquement, la communauté ne prescrit rien de plus aux enfants, cela suffit à son but; s'enrichir et les abrutir.
Les offices religieux sont de trois par jour ordinaire, de cinq les dimanches, et tout le temps qui ne leur est pas consacré, sauf une heure pour les deux repas, est employé au travail.
Tous les enfants, quels que soient leur âge, leursdispositions physiques ou intellectuelles, sont astreintes au travail, toutes doivent contribuer à la prospérité de la communauté.
Les filles de huit ans ourlent des mouchoirs et des torchons ; les filles de douze ans font de la lingerie ; les grandes brodent, toutes pendant dix heures par jour, dans un ouvroir où elles ne doivent même pas se parler, « sous le prétexte de leur ouvrage. »
Défense aux enfants d'avoir des amitiés dites « particulières. » On ne doit aimer que Dieu, la Vierge et les saints.
Le règlement dit :
« Les amitiés particulières, qui sont une source de dissipation et de division, neseront point souffertes, sous quelque prétexte que ce puisse être. »
Défense d'écrire même à ses parents.
Le règlement dit :
« Pour prévenir la tentation d'écrire, on ne donne ni encre ni papier. »
— S'il fait grand froid.
« On donne deux ou trois fois par jour du feu dans une chaufferette qui doit servir pour deux. »
— Cependant, si les mains prenaient des engelures le travail serait arrêté, et partant les revenus de la communauté diminueraient. Le cas est prévu :
<•< On donnera des gants pendant les hivers rigoureux ».
Le règlement prescrit encore ceci :
« Si quelque fille témoigne plus d'inclination pour un ouvrage que pour un autre, il sera bon de la mortifier, afin de lui apprendre à rompre sa volonté. »
Mais cette article, qui blesse l'intérêt du Bon-Pasteur, n'est pas exécuté. Car il s'agit, bien entendu, d'ouvrage manuel et lucratif. On n'en conçoit pas d'autre au Bon-Pasteur.
Le chapitre des punitions est affreux. C'est vraiment Tœuvre d'une imagination abominable.
— On punit les filles — pour de légers manquements à la discipline du couvent — en les obligeant à rester à genoux au réfectoire, tout en prenant leur repas.
— On les punit encore en les privant de nourriture.
— On les punit en leur faisant nettoyer à genoux des crachats.
— On les punit en leur mettant sur les reins un cilice de fer à pointes aiguës qui pénètrent dans leur chair.
J'ai subi ce supplice et il m'en e^t resté une cicatrice profonde.
PARIS ETRANGE. 27s
Les fautes graves — des fautes graves d'enfants— sont punies par le cachot. Ces cachots sont de ténébreux in-pace, grands trous souterrains maçonnés et voûtés, où les enfants, criant d'etfroi, sont descendus et laissés un jour entier, quelquefois deux ! Pendant la nuit, une fantasmagorie, imaginée par les religieuses, leur fait voir l'enfer tout en tlammes et rempli de diables fourchus ! Des petites tilles sont mortes de peur, d'autres ont perdu la raison dans ces cachots.
Tel est le laborieux couvent du Bon Pasteur, providentiel asile des petites vagabondes abandonnées, saint établissement où l'on enseigne aux petites pauvresses toutes les vertus chrétiennes, la résignation, l'ignorance, la superstition, l'égoïsme, la niaiserie et le travail gratuit ! Douce étable où l'on forme des brebis toutes prêtes à recevoir dans la gorge, sans un murmure, le coup de couteau du boucher !
Hélas! que j'ai vu de petites machines à coudre vivantes, pâlir, s'étioler, dépérir et dis-
paraître pour jamais, closes en des cercueils blancs, dans la terre fleurie et grasse de cadavres d'enfants du cimetière du Bon-Pasteur ! Combien de petites compagnes , jolies et douces, sont ainsi devenues les victimes qui glorifient la charité officielle et catholique !
Et moi, pourquoi nesuis-je pas morte, ou comment ne suis- je pas folle?
Le sais-je bien?
Les filles du peuple ont parfois la vie dure, voilà tout !
M"« Lacotte était arrivé à la porte du défunt qu'elle devait veiller.
— Au revoir, lui dis-je, en saluant respectueusement cette brave fille, si éprouvée et surtout si courageuse. Ne vous ennuyez pas trop dans la compagnie de votre client.
— Merci du souhait, dit-elle en riant. Mais il est superflu. La société des morts n'a rien qui m'effraie ou qui m'attriste, j'y suis habituée.
— Je compte, ajoutai-je, raconter votre
histoire à mes lecteurs. Elle est absolument véridique n'est-ce pas ?
— N'en doutez pas, monsieur. Vous plairait-il en même temps de plaider la cause des marchandes de tleurs ?
— Gomment cela?
— Voici. Je suis menacée de perdre une partie de mes revenus, parce que la police ne permet pas à tout venant de vendre des tleurs sur la voie publique. Non, pas même aux enfants. Ce commerce est réservé à des permissionnaires privilégiées.
— Pourquoi ne demandez-vous pas une autorisation ?
— Elle me serait refusée. Je suis trop jeune et trop pauvre pour qu'on me croie honnête sur parole La police des moeurs, qui fait la guerre à notre industrie, n'est indulgente que pour les vieilles femmes et les filles bien nippées. Il faut cependant bien gagner sa vie ! N'est-il pas injuste de nous en empêcher ?
— .Très injuste assurément — et je ne craindrai pas de le dire.
Mon Dieu, peut-être ai-je tort de soutenir cette thèse — certainement j'ai tort devant les protecteurs jurés et patentés de la vertu, dont la majesté bureaucratique s'étale sur un beau rond de cuir, entre de superbes cartons verts, dans un rayon numéroté de la préfecture de police — mais il me semble humble- j ment, j'ai l'audace de croire que c'est com- -« mettre une grave injustice d'interdire à de pauvres filles de vendre des fleurs, s*il leur convient de vendre des fleurs, et si la vente de ces fleurs leur donne le pain quotidien.
J'en demande bien pardon à la police des mœurs, mais il se peut faire que les petites marchandes de fleurs ne soient pas toutes de clandestines prostituées. Sait-on, quand on les pourchasse, si elles ont un autre moyen d'existence? Celle-ci a-t-elle au bout des doigts l'aiguille agile de Mimi-Pinson ? L'atelier de celle-là ne chôme-t-il pas.'* Elles ont faim peut-être, ou, chez elles, il y a la maladie et la misère.
Faut-il leur tenir rigueur de ce qu'elles ont
profité du renouveau pour acheter, au prix d^ toutes leurs ressources, des bouquets de violettes et des gerbes de giroflées, marchandises embeaumées ?
Pour si peu de chose est-il bien de les mettre en prison, et, pour l'honneur du règlement, de les réduire au désespoir et de les jeter en pleine perversion ?
Vous avez grand souci de la moralité sociale!— Ouf! et moi aussi; mais j'estime que la liberté la sauvegarderait mieux que votre sévérité gourmée.
Surveillez donc un peu plus les marchands de vins, les gargottes, les bals populaciers, et vous inquiétez moins des petites commerçantes des rues ! Soyez moins rudes aux foiblés ! On vous louera de ce changement de conduite.
LA CAISSE d'Épargne.
M"'-' Lacotte partie, je voulus m'éloigner. Mais Roger de Beauvoir ne Tentendait pas ainsi.
— Nous ne nous séparerons pas, dit-il, sans avoir trinqué ensemble à la Caisse d'Épargne.
— A la Caisse d'Epargne ? lui dis-je; mais où cela?
— Ici même ; ce cabaret à Tangle de Tavenue de Saint-Ouen, c'est la Caisse d'Épargne des Batignolles-Clicliy, tenue par le père Jean. Venez, n^us serons en bonne compa- .gnie, tous les biberons émérites du pays y [carressent la dive bouteille.
J'essayai de résister, mais en vain.
De vieux amis sont pas si fous.
De se quitter sans boire un coup.
chantait l'insouciant bohème en m'entraînant.
Si bien qu'il me fallut le suivre.
— Mais je n'eus pas à le regretter.
C'est un curieux cabaret que la Caisse if Épargne.
Non pas qu'il soit remarquable par son architecture extérieure, ou par des décorations murales, comme tel ou tel « caboulot » de Montparnasse ou du quartier Maubert, fréquenté par des émuler incompris de Gallot ou deDaumier.
La Caisse-d'Epargne n'est rien de plus que l'Assommoir que vous connaissez, le vulgaire « Champroux ».
Rangés le long de ses murs, dans un ordre parfait, comme des soldats ventrus à la parade, des barils étalent leurs panses rebondies et cerclées de cuivre rouge luisant.
Les hôtes de la Caisse d'épargne avaient entre eux un air de famille et paraissaient
vivre non-seulement en bonne intelligence, mais dans une aimable communauté de goûts, d'impressions et d'intérêts. Assis sur leurs tabourets, penchés, les coudes en avant sur des tables de bois peint, le nez dans leurs verres, humant l'odeur forte de boissons exquises: gros bleu, absinthe verte ou eau-devie blanche, ils récapitulaient les « affaires » de la journée et faisaient l'addition des recettes, parfois s'émerveillant du total.
Le père Roger fut par eux accueilli comme un confrère, et, pour ce qui est de moi, on m'honora d'un salut bienveillant et discret.
Tranquillement installé auprès d'eux, il me fut loisible de contempler les célébrités musicales et artistique de la rue.
Il y avait là de nombreux et de distingués émules du père Roger, des vétérans ayant, ainsi que lui, vieilli au pays de Bohême; des jeunes gens bravement y faisant leurs premiers pas, des enfants pressés de s'illustrer après leurs aînés dans la carrière. Les femmes non plus ne manquaient pas à ce rendez-vousprofessionnel, et causaient volontiers.
Las de leurs tournées du dimanche, altérés par la poussière des grands chemins, ces bonnes gens buvaient ferme, qui du doux, qui du raide, ceci rafraîchissant^ à leur avis, ni plus ni moins que cela.
Mon compagnon, dont la munificence excita l'admiration, demanda un litre et deux verres, et je fus surpris de voir qu'on nous servit, en même temps que le vin commandé, de superbes harengs saurs légèrement exposés au gril.
Mais bien naïf était mon étonnement. Il cessa dès qu'en regardant à la dérobée mes voisins, j'aperçus en face de chacun d'eux la caque déchiquetée et le squelette informe du susdit poisson.
— Le hareng saur est l'ami de l'homme, dit sentencieusement Roger. Et le patron, l'estimable père Cœur-de-Vache — car tel est le nom de ses aïeux — n'a garde d'oublier qu'il doit en offrir à ses clients. N'est-ce pas, mastroquet?
Le patron, ainsi interpellé et sans doute
habitué à ces aménités, se contenta de répondre par un sourire approbateur.
Par l'effet combiné des boissons variées et pimentées qu'avec l'aide des succulents harengs saurs ils lampaient à foison, la conversation de mes commensaux, grave et réfléchie à notre arrivée, s'anima, s'élargit et devint pitoresque à l'excès.
C'est du métier que l'on causa, naturellement, et de ses agréments, et de ses déboires, et de tout cela gaiement, sans inquiétude ni mélancolie.
Car tel est le caractère jovial des virtuoses du pavé.
— Madame Reinette, interrogea Roger, chantez-vous toujours avec succès l'Alsace- Lorraine?
— Certainement, ditmadameReinette,une bonne grosse commère,coiffée d'un foulard patriotique, où la bataille de Champigny se trouvait représentée, et portant en sautoir unemandoline; certainement, mon petit, les Parisiens ne se lassent pas d'écouter les belles choses.
— Le fait est, reprit une autre — pour appuyer l'opinion de madame Reinette — que si je veux voir les fenêtres s'ouvrir, il me suffit de roucouler le clairon des Zouaves ou les Turcos sont de bons Enfants. J'ai renoncé au « Beau Mousquetaire » et au « Petit Mousse. » Ça ne prend plus.
— Parce que vous ne savez pas les chanter comme il faut, mademoiselle Zélie. Les romances du vieux temps sont encore les meilleures ; mais quand on ne connaît pas les traditions, comme disait papa autrefois, on ne parvient jamais à les rendre.
— Ah ! vraiment, La Fignotte, reprit ironiquement mademoiselle Zélie. Tu les connais peut-être les traditions, toi ? Eh bien ! montre-nous donc ce qu'elles t'ont appris. Glousse un peu, ma petite poule.
— Nous ne sommes pas ici en répétition, fit aigrement La Fignotte ; mais enfin, si vous y tenez....
Et la Fignotte avec des larmes dans la voix et soupirant à chaque vers , chanta
pour l'exemple cette extraordinaire poésie :
Adieu, beau mousquetaire, Il faut fuir cette terre ; L'amour saura se taire
A l'heure des combats
Pars, Mon Gaspard, pars, Va sur les remparts.
Va chercher la gloire ; La mort, c'est la victoire!
Pars, mon Gaspard, pars !
Elle mit dans ce couplet grotesque une émotion si bien jouée qu'elle obtint l'assentiment unanime. Mademoiselle Zélie dut convenir que les traditions ont du bon, décidément.
— Moi, je suis pour la note gaie, la gaudriole, dit Roger. J'aime que l'on rie à se tordre en m'écoutant.
— Moi aussi. C'est mon genre, et je me flatte d'y réussir, dit son collègue, répondant au nom de La Tulipe. Parlez-moi des chansons de Thérésa, c'est ça qui ne rate jamais son effet.
— Surtout quant on joint le geste à la pa-
rôle, reprit un compère. Et pour donner une idée de ses capacités, il grasseya un couplet du répertoire de la diva en s'accompagnant de la plus étrange mimique du monde. Bras, tète, jambe, il mettait à contribution toutes les parties visibles de son individu pour faire ressortir les beautés du « Jour ous'que fia marierons ».
— Bah ! fit dédaigneusement La Tulipe, qu'est-ce que c'est que tout ça auprès de ceci:
— Et relevant ses paupières, ouvrant une large bouche, montrant ses dents, crispant tous les muscles de son visage, il fit coup sur coup les grimaces les plus drolatiques en criant je ne sais quelle rangaine de café-concert.
— J'ai mieux que tes mines, dit à son tour Roger. Et il exécuta sa gigue écossaise sur l'air du Gas de Falaise!
Mais aucun d'eux n'étant convaincu de la supériorité de son rival, bientôt nos artistes nomades échangèrent de méchants propos,
Puis les joueurs d'orgue de Barbarie et rhomme-musique, affirmant l'excellence de leurs talents particuliers, entrèrent en lice et la mêlée des malins quolibets devint générale et des plus vives.
— Tu chantes mieux qu'un cheval, mais tu ne cours pas si vite ! C'est dommage ! disait Roger à La Tulipe.
— Et toi, tu causes mieux qu'un baudet, mais tu ne chantes pas mieux, riposta la Tulipe.
— On dit que tu as vendu ta voix à l'École de médecine. Combien ?
— Et toi, qu'est-ce que l'on t'a prêté sur la tienne au Mont-de-Piété, lorsque tu f.... la faim dernièrement?
. — J'aurais, je pense, entendu de plus jolies choses, si, craignant que des compliments on n'en vint aux coups , je ne m'étais prudemment esquivé de la Caisse iV Epargne.
Un monsieur qui, l'œil obstinément collé sur la vitrine du cabaret, semblait examiner
attentivement ce qui s'y passait, me frappa sur répaule.
En détournant la tête, je reconnus avec plaisir notre ancienne connaissance, M. Lapince.
LE BAL DE LA CHEMISE SaLE. — LE BAL OU- VERT. — CONCERTS. — A LA GAZELLE.
— Que faites-vous ici ^ lui dis-je. Ètes-vous de service ?
— Vous oubliez, me répondit-ii, que je n'appartiens plus à la sûreté.
— Cependant, votre présence dans ce quartier si éloigné du vôtre ?...
— Chut ! Parlez bas. Vous me feriez reconnaître. N'avez-vous pas remarqué mon déguisement?
Je n'avais pas remarqué, je l'avoue, le déguisement de M. Lapince, et sa physionomie seule m'avait frappé.
Il était mis en souteneur aisé, bien en femmes, vainqueur, vêtu d'amples vêtements
étoffés d'une couleur gris de fer uniforme. Il n'avait pas négligé de « faire sa tête. »
Les cheveux lissés et lustrés étaient divisés, contournés et disposés avec toute la symétrie convenable, et une haute casquette de soie les recouvrait selon les règles de la plus stricte élégance.
— Mais à quoi bon ce costume ?
— Venez avec moi, je vous l'expliquerai chemin faisant.
Nous nous dirigeâmes vers les boulevards extérieurs.
Il reprit :
— Vous savez combien j'aime mon métier. Faire la chasse aux coquins, les dépister, les saisir au gîte, éventer leurs ruses, les amener à demander grâce, à se rendre, haletants, comme des bêtes fauves acculées, ça été la passion de toute ma vie.
— Vous m'avez dit cela plus d'une fois.
— Mais je ne vous ai pas confié ce qui me tenait plus au cœur. Je ne vous ai pas avoué mon chagrin de ne plus être utile. Un vieux
rousse comme moi a des trésors d'expérience à dépenser, et quant aux forces physiques, ■bon pied, bon œil, et la place d'armes ! — ce disant, M. Lapince se frappait vigoureusement la poitrine, — solide, je vous l'assure.
— Pourquoi vous avoir mis à la retraite?
— J'avais atteint la limite d'âge ; l'administration était dans son droit. Mais, c'est égal, il ne m'allait guère de vieillir à l'engrais, comme un vieux cheval fourbu, après dix ans de service dans les omnibus. 11 me fallait de l'occupation. J'en ai trouvé.
— Comment cela ?
— Je fais aujourd'hui la police pour le compte des particuliers. C'est une partie fort intéressante. En ce moment, j'ai deux affaires à suivre et ce ne sera pas trop de tout mon talent pour les mener à bien. Êtes-vous curieux de les connaître ?
— Enormément.
— - Alors, procédons par ordre. Primo, affaire de Gurseux. L'héritière de cette noble
maison a jugé à propos de démocratiser sa famille avec un valet de chambre, aux favoris noirs, répondant au b3au nom d'Auguste, mais plus connu sous celui de « Belle- Pomme », dans les bals publics qu'il honorait jadis de sa présence. M. le marquis de Curseux croit que sa demoiselle et son valet sont en Belgique ; je suis persuadé qu'ils sont aux Batignolles. On m'a donné carte blanche et je les cherche. L'adorable Belle-Pomme est aussi fin qu'irrésistible, mais il a deux grands défauts : il aime certaines filles, et il joue au « bonneteau » avec certains messieurs. Nous découvrirons ce domestique trop séduisant.
— Secundo. Affaire Dornay. Ce garçon de magasin d'une maison de la rue du Sentier est véhémentement soupçonné de dévaliser par petites quantités les marchandises de son patron, dentelles de Malines, deValenciennes et autres lieux.
Je file ce monsieur qui s'achemine à la richesse d'une façon si remarquable, et j'apprends que si pour le monde il s'appelle Dor-
nay, — pour la fille Sarrazine, juive et receleuse, — il est tout simplement « Toto. » Toto vient tous les soirs, vers onze heures ou minuit, dans un garni des environs. C'est là que nous le prendrons !
— Ainsi le métier vous plaît .^
— Amusant et fructueux, monsieur, le voilà en deux mots.
— Avez-vous beaucoup de collègues ?
— Beaucoup. Paris est sillonné dans tous les sens par les membres d'une police occulte dont il ignore l'existence. Tricoche et Cacolet ne sont pas seulement des personnages de comédie, ils font partie de la vie réelle. 11 y a des agences organisées et prospères pour tous les besoins d'espionnage possibles. Le mari, affligé d'un doute, peut, s'il lui plaît, faire filer sa femme, la femme son mari. Pâmant sa maîtresse, la maîtresse son amant, Tassocié son compère. N'est-ce pas charmant?
Je ne partageais pas absolument l'enthousiasme de M. Lapince pour l'espionnage do-
mestique, mais je fus dispensé de lui exprimer mon avis.
Il s'arrêta court, dans la rue Charroy, devant une boutique de marchand de vins, d'où s'échappaient les ondes sonores de la plus suave musique.
L'enseigne : Au rendez-vous des Paveurs, n'indiquait pas un bal, et pourtant l'on dansait en cadence sur l'air entraînant du « Beau Nicolas. » Le refrain spirituel: Le voilà, Nicolas, ah ! ah ! était souligné par de violents battements de pieds sur le plancher ; et les rudes voix des danseurs le répétaient dans un chœur enragé.
— Nous sommes, me dit M. Lapince, au bal dit la Chemise sale. Entrons. Ne me quittez pas et ne dites mot aux filles.
Le bal de la Chemise sale n'est pas immense : c'est un bijou. L'espèce « souteneur» et l'espèce « fille soumise» y sont dignement représentées par leurs types les plus purs.
Voici de grands drôles secs, en pantalon
collant, en blouse blanche ou en gilet de laine, leurs casquettes rabattues sur le nez, ombrageant leurs yeux sournois. Comme ils se sentent bien là, dans l'unique salle du bal, où trois musiciens jouent rageusement de leurs instruments ! En sûreté î Dans leur domaine privilégié !
Voici les filles, trotteuses infatigables de boulevard extérieur. Elles ont des robes de mérinos ou d'indienne, des tabliers bleus attachés à la taille, un mouchoir autour du cou. Nulle toilette ; si bien que vous les prendriez pour des ménagères, de laborieuses femmes, et vraiment rien ne les distingue des honnêtes ouvrières. Non, rien, si ce n'est leurs figures plâtrées, leurs regards effrontés, leurs voix rauques, l'obscénité de leur .langage. Q.ue sont-elles ^ Pourquoi sont-elles descendues si bas?
Ce n'est point ma tâche de moraliser sur ce point ; mais ou je me trompe fort, ou pas une d'elles n'est Parisienne. Filles de cam" pagne venues à Paris pour servir, cuisinières
et bonnes lasses de travailler, prostituées par paresse, besoin, abandon ; ces mots résument leur histoire.
Gomme en ce moment elles « travaillent », ce n'est que par échappées qu'elles peuvent assister au bal et se divertir.
La fille entre, pressée. Elle va droit à son seigneur et maître ; elle lui prend le bras, elle lui parle à l'oreille ; il sourit, une bonne affaire sans doute lui chatouille agréablement l'esprit, il tend la main, elle l'entraîne vers le comptoir, elle commande deux consommations, ils boivent d'un trait, elle paye et reçoit de la monnaie qui de sa main passe dans celle de monsieur ; il est satisfait, il la prend par les hanches, en arrondissant les bras, il la soulève, il la fait valser ; ses pantoufffes glissent sur le parquet, elle est heureuse, elle ferme les yeux, elle s'appuie sur la poitrine de monsieur avec un voluptueux abandon ; lui, il se redresse, il est fier, il exerce ses fonctions, il accomplit un sacerdoce! En-
fin l'orchestre s'arrête, la valse aussi; elle l'embrasse, encore toute pâmée, et elle retourne au « travail. »
Madame partie, les collègues de monsieur lui font des compliments qu'il accepte sans fausse modestie, et dans son argot inexprimable, il dit à peu près ceci:
— Oui, ma femme n'est pas faignante. Pas besoin de la passer à tabac (de la battre) pour qu'elle aboule de la braise !
— Je voudrais avoir une gaupe comme ça, dit un autre. Pas moyen de faire turbiner la mienne 1
— Ainsi, dis-je à M. Lapince, privés de leurs femmes, ces misérables ne vivraient pas?
— Oh ! Ils ont d'autres ressources, en cas d'accident. Le vol au poivrier, l'attaque nocturne, le cambriolage, le bonneteau font partie intégrante de leurs revenus, sans compter la prison, qui pourvoit fréquemment à leur existence. Patience, je vous montrerai des échantillons de tous les genres de coquins.
Pour le moment, voulez-vous me suivre au bal Ouvert?
Nous sortîmes.
Le bal Ouvert, — de vert peint du haut en bas, — ne diffère pas sensiblement du bal de la rue Charroy. Mais sis au premier étage, au-dessus d'un marchand de vin, bien en saillie au coin de la rue de Lévis et du boulevard, il occupe une situation enviable.
Oe loin on l'aperçoit et de loin on entend les mélodies gutturales de son orchestre. Si, tenté par la curiosité d'assister à des débats populaciers, on y veut pénétrer, il faut aviser un roide escalier de bois, une échelle, ayant issue à la rue de Lévis, le gravir; la salle est au bout.
Salle bien simple, sans ornements aucuns, mais si poussiéreuse, échauffée, méphytique, que le séjour n'en est possible qu'à l'admirable clientèle qui s'y réjouit...
O'un coup d'œil rapide, mon guide parcourut la salle et n'y voyant nul indice de ce qu'il cherchait :
— Venez me dit-il, à moins que le spectacle ne vous intéresse.
— Nullement, il n'est plus nouveau.
— Nous allons remonter le boulevard, s'il vous plait.
Je le suivis.
Bientôt un individu, marchant devant nous, se dandinant, nonchalant, oisif, attira toute son attention.
Mon guide me quitta brusquement, passa à côté de l'inconnu, le dévisagea d'un regard furtif et revint par un détour près de moi.
Il paraissait ravi.
— Je tiens mon homme, me dit-il en se frottant joyeusement les mains.
— Lequel?
— Belle-Pomme, dit Auguste. Si la photographie que j'ai prise au dépôt de la préfecture est fidèle, c'est lui-même.
— Mais comment l'avez-vous deviné?
— J'ai son signalement. Fixez-le pendant un instant. Vous remarquerez qu'il boîte imperceptiblement de la jambe gauche. Il n*en
faut pas davantage pour éveiller les soupçons d'un agent exercé.
Belle-Pomme, bien loin de se douter qu'il était suivi, entra dans un restaurant marchand de vin de l'avenue de Clichy, dont l'enseigne : A la Gazelle, se détachait en lettres dorées sur le front lumineux de sa devanture.
M. Lapince attendit quelques instants, puis me tendant la main.
— Au revoir, me dit-il. Je suis obligé de vous quitter. Je vais m'asseoir A la Gazelle, non loin de M. Belle-Pomme. Avant qu'il soit une heure, nous serons, ce modèle des serviteurs et moi, d'excellents, d'inséparables amis. Mais votre présence, en tiers, rendrait muet le fat le mieux disposé aux tendres confidences. Il ne faut rien gâter.
S'il vous plaît d'apprendre la suite de cette expédition, vous savez où me trouver : Café du Palais-de-Justice, tous les matins, de dix heures à midi. Ne l'oubliez pas.
Peut-être aurai-je encore le plaisir de vous
guider dans vos excursions à travers le Paris surveillé, inquiétant, funeste, dont vous avez en partie dévoilé les mœurs infâmes ou étranges, les habitudes irrégulières ou dépravées.
Que savez-vous de Montmartre, où tant d'établissements publics sont d'inépuisables repaires de bandits imberbes, de La Villette, de Belleville, de La Glacière ou grouille toute une population redoutable de souteneurs terribles ? Bien peu de chose, en vérité.
Les boulevards aussi vous sont inconnus.
Que de cafés interlopes, de tripots clandestins, de cercles suspects, de chevaliers d'industrie élégants, de proxénètes bien élevés, de bookmakers imprudents, d'ingénieux camelots, de faiseurs inventifs, d'habiles escrocs, méritent d'être observés, de la Madeleine à la Bastille !
Le spectacle de tout cela vous tentera sans doute un jour.
Donc, au revoir 1
Louis Barron.