LE PETIT MAZAS
Ce n'était pas une illusion d'optique : à ce souvenir, réel ou supposé, le vieux philosophe essuyait de sa main les larmes qui coulaient le long de ses joues hâlées. Avait-il inventé cette histoire ? Je ne le sais pas encore, mais son émotion était bien vive pour être jouée.
Il s'arrêta devant un marchand de vin.
— Voulez-vous, me dit-il, prendre un verre chez le père Lange, A« tombeau des lapins ^ C'est le rendez-vous de tous les locataires du Petit Mazas.
— Je préférerais d'abord visiter le petit Mazas.
— Soit, nous y sommes.
Mon guide me précéda dans une ruelle exiguë, ténébreuse, nauséabonde, où, sur le sol détrempé, foulé, nos pieds clapotaient dans d'incessantes flaques d'eau fangeuse. De chaque côté, d'épouvantables huttes, dont les portes ouvertes rejetaient dans l'atmosphère, imprégnée d'une odeur de pourriture, les émanations des détritus amassés dans tous les coins.
Sur le seuil de leurs logements, les chiffonniers nous regardaient passer, farouches, inquiets, se demandant ce que venait faire parmi eux un homme en paletot, un policier peut-être, car les enquêtes de la « rousse » au petit Mazas sont fréquentes.
— Le père Roger voulut les rassurer.
— Monsieur, leur dit-il en me désignant, est journaliste. Il vient nous reluquer, pour nous connaître, et jaspiner de nous dans son canard. C'est un « rupin », mais il n'est pas méchant. Vous pouvez même lui parler, il répétera toutes vos paroles.
Alors, ils s'enhardirent. Un jeune homme s'approcha de nous, sa femme le suivit, tous deux horribles, lui borgne, ayant sans doute eu un œil crevé dans une querelle, elle, flétrie, maigre, pâle, sous la crasse de son visage.
Ils se plaignirent de la chèreté de leur loyer, de son insuffisance. Ils avaient pour leur ménage une toute petite chambre, qu'ils payaient, la semaine: deux francs! Tout le gain de leur journée passait aux mains du propriétaire.
— Et vous travaillez tous les deux ? leur demandai-je.
— Oui, monsieur.
— Etes-vous mariés ?
— Non. Mais nous le serons bientôt. Un monsieur de la mairie s'occupe de ça.
— Encore un régisseur ! me dit le père Roger, en me poussant le coude ; ils sont partout.
Plus loin, une vieille préparait la soupe, tandis que son homme couché, une méchante
couverture rabattue sur son corps décharné, les yeux fiévreux, grands ouverts, paraissait souffrir beaucoup, mais ne soufflait mot, nul gémissement, passif, résigné.
— Votre mari est bien malade ? dis-je à la femme.
Elle me regarda, effarée, puis, brutalement :
— Eh bien ! oui, il est malade, et ensuite? Est-ce que vous venez pour Tenterrer, avec votre habit de croque-mort?
— Pourquoi vous fâchez-vous ? répliquaije doucement. Je ne vous veux pas de mal. Avez-vous un médecin, des remèdes pour votre mari ?
Elle s'apaisa, et hochant la tête :
— Pourquoi faire tout cela ? me dit-elle. Un médecin, des drogues, c'est bon pour les riches qui tiennent à vivre longtemps. Nous, ça nous est bien égal. Quand on est mort, on n'a plus de misère. Le plus tôt, c'est le mieux pour nous.
Et elle retomba dans son accablement.
La plupart des logements étaient vides ; les
locataires du Petit Mazas fêtaient le dimanche, dansles cabarets du voisinage.
Nous en trouvâmes bon nombre chez le père Lange. Ils lampaient de l'eau-de-vie, à verres pleins, parlaient tous à la fois, s'interpellaient de table à table, hurlant pour se faire entendre, se racontant des aventures dû métier, bêtes, sans intérêt, qui les faisaient rire. Plusieurs avaient auprès d'eux leurs femmes, ivres comme euX;, plus bruyantes.
— Sortons, me dit mon guide; il ne serait pas prudent à nous d'attarder sur la route de La Révolte.
En effet, la nuit était tombée. Une ombre épaisse enveloppait la route, en rendait l'aspect sinistre. De distance en distance, loin l'un de l'autre, des becs de gaz jetaient une lueur blafarde sur les trottoirs spacieux, mais coupés de tas de cailloux, d'immondices, de petites mares, de ruisseaux roulant des débris. Des enfants à demi nus, joufflus, frais, jouaient les pieds dans l'eau, sur le devant des maisons sordides, et déjà, dans les paroles
qu'ils échangeaient, mettaient Targot vicieux du père et de la mère.
— La route de la Révolte, me dit le père Roger, ne vaut rien pour les bourgeois pendant la nuit.
— Je le sais. Les attaques nocturnes y sont nombreuses.
— Faut pas que ça vous étonne. Les cabarets de la route sont connus de tous les « arsouilles» des environs, de Levallois, de Saint- Ouen, de Clichy ; ils s'y réunissent tous les soirs, ou bien ils se « baladent » sur la chaussée. Ici, c'est leur pays. Tant pis pour ceux qui viennent les déranger s'ils les rencontrent.
Telle était la morale de mon guide. Mais il ajouta pour me donner confiance en lui.
— Avec moi vous n^avez rien à craindre. Je suis maître de chausson, de boxe, d'escrime. On ne s'y frotte pas. Puis, les gueux ne s'attaquent pas entre eux, et on vous prendra pour un copain en train de montrer son pallas.
La curiosité m'éguillonnant, je le suivis dans l'obscur passage Trouillet, et j'entrai avec lui chez la mère Michel, épicière et marchande de légumes de la cité Foucaut, vulgairement dénommée « cité des Vaches ».
LA CITÉ DES VACHES. — LA FEMME EN CULOTTES. UNE KERMESSE DE CHIFFONNIERS.
La mère Michel nous reçut fort bien. Elle nous offrit à dîner moyennant un léger écot. Nous acceptâmes. Outre nous, les convives étaient une dame, gérantede la cité Foucaut, un vieux monsieur, décoré de nombreuses médailles de sauvetage, le père Marcel, très répandu dans les fêtes foraines, où il exhibe un vaste tableau de ses exploits, et une svelte fille, d'une physionomie intelligente et douce, la fille du père Lacotte, virtuose du pavé.
Société choisie, et telle que je la souhaitais.
La gérante de la cité Foucaut, personne grave et fort respectable, me parla de ses locataires en des termes qui me surprirent.
— Presque tous les chiffonniers logés chez nous, dit-elle, pourraient bien vite réaliser de grandes économies. Il en est peu qui gagnent au-dessous de six francs par jour, beaucoup ont un salaire de dix francs. Quelquesuns ont encore davantage, jusqu'à quinze et vingt francs. Ils n'ont pas de frais d'établissement, nulle patente à acquiter, et deux francs de loyer par semaine font une somme légère.
— Comment ne s'enrichissent-ils pas ^
— Ils n'y songent guère. Ils préfèrent iDoire. L'alcool exerce sur eux d'irrésistibles séductions, et grâce à leur clientèle, les dér bitants des environs font d'excellentes affaires. Le dimanche surtout est un jour de liesse pour la cité Foucaud ; tous ses habitants, ivres, surexcités jusqu'au délire, s'amusent follement. Dans un montent, vous aurez le spectacle de ce qu'il y a de plus bizarre, de plus grotesque et de plus hideux au monde : une kermesse de chiffonniers.
— Vous m'enlevez, dis-je, une illusion.
J'ai ouï conter souvent l'histoire édifiante de
chiffonniers économes, probes et vertueux, devenus, par l'exercice de toutes les vertus réunies, d'honnêtes et cossus bourgeois ! Était-ce donc une fable ?
— Du moins, vous ferez sagement d'en douter, car je n'ai jamais rien vu d'aussi' merveilleux. Nos locataires, ceci est un mot de la « femme en culottes, » ont tous la nostalgie du fumier.
. — ... la « femme en culottes » ?
— On appelait de ce sobriquet madame Foucaut, morte il y a dix-huit mois environ, et dont les héritiers se sont partagé une fortune de plusieurs millions. Entre autres immeubles, cette fantastisque personne possédait la cité qui porte son nom, et la visitait souvent. Curieuse d'étudier, de saisir sur le vif, dans leur étrange intimité, les mœurs de ses locataires, elle aimait à se promener au milieu d'eux, vêtue en ouvrier, d'une blouse et d'un pantalon bleus et la tête coiffée d'un chapeau de paille terni. Bonne femme au demeurant, le désir violent d'assister aux sin-
gularités des existences misérables n'était pas seulement ce qui l'amenait ici.
— Sans doute elle venait aussi pour toucher ses loyers I dit le père Roger, narquois.
— Oui. Mais elle n'était pas incapable d'une action généreuse, et quelquefois...
— Le revenu de la cité est-il aussi avantageux qu'il est sûr ?
— C'est une fortune.
— Belle excuse à la bonté de la «femme en culottes ». Elle rendait un sou pour un louis et se donnait l'air de soigner ses vaches à lait pour acquérir la réputation de femme charitable 1 Au reste, que de philanthropes à sa manière lui ressemblent I
Le vieux chanteur des rues, philosophe désenchanté, disait peut-être vrai ; mais on n'approuva pas ses paroles amères, car il froissait un préjugé. Le peuple n'aime point que l'on offense son instinctive vénération des riches qui s'abaissent jusqu'à lui et veulent paraître familiers.
Je sentis le besoin d'amener une diversion. — Si la fête est commencée, dis-je, partons î
Ma proposition fut agréée.
Nous nous dirigeâmes vers la cité Foucaut, à l'extrémité du passage Trouillet.
Nous marchions à tâtons, tout enveloppés d'obscurité, peureux de heurter un obstacle invisible, un casse-cou.
Lorsque Paris connaît déjà la fulgurante lumière électrique, les carrefours de Clichyla-Garenne ignorent encore le gaz, et le passage Trouillet, long boyau boueux, est éclairé à la manière d'il y a un demi-siècle, par un quinquet suspendu entre deux potences.
Mais, un terrain vague franchi, nous fûmes tout d'un coup éblouis par le contraste tranché de l'ombre d'oii nous émergions à l'éclat brillant de la Cité des Vaches.
Messieurs les chiffonniers avaient illuminé.
Une lanterne accroché à la porte de chaque -Ijosement dardait une clarté scintillante sur
la chaussée. Les tessons de bouteille, les débris de métal, les morceaux d'assiettes brisées, dans les amas sombres d'ordures, luisaient comme des émeraudes, des lames d'argent et de blancs émaux. Hors de leurs réduits sordides, les possesseurs de ces infectes richesses, grisés par de fréquentes lampées d'alcool, et sujets aux hallucinations chaudes de l'ivresse, se croyaient sans doute en un pays nouveau, enchanté, où pour toujours affranchis de leur dure condition sociale, du souci d'aller par les rues, le crochet en main, fouiller parmi les détritus accumulés, ils pouvaient s'abandonner aux joies exubérantes d'une existence transformée, rire à pleine bouche, chanter à plein gosier, sauter de tout l'élan de leurs jambes, danser, mâle et femelle enlacés, ou réunis pêle-mêle en des rondes folles, les bourrées les plus inattendues, avec l'insouciance et l'entraînement voluptueux des gens heureux. C'était, en effet, un étrange spectacle que celui de ces pauvres gens en haillons, en
proie aux puissances de l'illusion, et comme délivrés de leurs liens de misère, prouvant par leurs attitudes oubliées qu'il est bon quelquefois de sortir du réel, et d'entrer dans l'imaginaire, même par la porte magique de l'ivresse.
Leur allégresse était franche, abandonnée, un peu brutale, mais entière. Des disputes la traversaient rapides comme des écl.urs.
Des injures lancées par des voix rauques rebondissaient sur des injures; de loin, des adversaires se menaçaient, se provoquaient à la lutte, tels que les héros d'une iliade, mais d'aucun effet ces invités en champ clos n'étaient suivies, et si les poings se crispaient, du moins ils ne frappaient pas. Les fureurs, allumées comme des punchs au contact d'un mot qui les enflammait, s'éteignaient vite ; elles étaient sans danger, goguenardes, point méchantes et plus simulées que certaines.
Des ennemis,pendant une minute, se réconciliaient en un instanf,s'embrassaient, mêlaient leurs effusions de larmes, et se livraient aux expansions coutumières des amitiés degueux.
Et les femmes ? les enfants ?
Ils étaient là, eux aussi, bien éveillés, secoués par la boisson, mêlés dans les groupes d'hommes et jouant avec l'un, avec l'autre, naïvement débauchés.
Nous l'avons déjà observé ! à cette profondeur d'abîme social, les distinctions de sexe et d'âge s'effacent, la promiscuité des logements rapproche, confond tous les membres de la famille des brutes, l'enfant et la femme perdent, celle-ci sa délicatesse, celui-là son innocence, le garçon devient un jeune mâle, la fille, une femelle, et, chez tous les deux, d'extraordinaires précocités de vice se développent spontanément, dans un milieu d'animalité pure.
Écoutez-les parler : vieillards, hommes faits, femmes mères, adultes, enfants, ils ont pour échanger les mêmes idées, toutes d'instinct, les mêmes vocables, la même voix^ rauque et sans timbre, dont le son est pareiL à l'aboiement d'un chien enroué.
Mais, hâtons-nous de le dire, s'ils sonti
ainsi, ces pauvres gens, ce n'est point leur faute. Ils semble qu'ils forment dans la société une classe méprisée, repoussante, avec qui nul ne veut se commettre et que personne ne se soucie d'élever, d'instruire, démoraliser.
Qui songe à appeler à l'école les enfants de la cité Foucaud et du Petit-Mazas ? Qui s'inquiète de ces petits, qui ne peuvent se défendre contre l'ignorance, la saleté, l'horreur qui les entourent et les pénètrent? Qui les protège contre leurs épouvantables parents? Pourquoi, malgré les lois sur le travail imposé aux enfants, les voit-on errants dans les rues, la hotte au dos, dès qu'ils peuvent marcher ?
Faut-il donc qu'il y ait des parias au milieu de nous? Avons-nous besoin de cours de malingreux, de souffreteux, de maudits, pour nous faire estimer les élégances et les raffinements de la vie moderne ?
Que les enfants, du moins, trouvent pitié devant notre égoïsme !
Mademoiselle Lacotte allait aux environs,
dans l'avenue de Saint-Ouen, exercer son métier; le père Roger et moi, nous lui proposâmes de l'accompagner; elle accepta.
— Mais, lui demandais-je, si tard, quelle peut être votre occupation ?
— Ce soir, monsieur je vais veiller unmort.
— L'un de vos parents ?
— Pas du tout. Le défunt m'est étranger ; c'est un client comme un autre.
— Un client?
— Sant doute. Jesuislingère de mon état, mais ça ne marche pas toujours, et pendant les chômages, je tâche de gagner ma vie d'une autre façon. Le matin, j'achète des fleurs à la Halle et je les vends aux marchands du boulevard ; dans la journée, je blanchis au lavoir, et la nuit, je garde des malades, ou je veille des morts.
Mademoiselle Lacotte a dix-neuf ans.
— Pauvre enfant, lui dis-je, que recevezvous pour tant de fatigues ?
— Ça dépend ; tantôt plus de 5 francs, tantôt moins. Je ne fais pas fortune, mais
j'habille et je nourris trois enfants, deux sœurs et un petit frère.
— Vous seule avez ce soin! m'écriai-je. Et j'étais très ému.
— Mais oui, monsieur, reprit-elle simplement. Il le faut bien. Qui s'en chargerait? Ils n'ont plus leur mère.
— Mais votre père ?
— Il s'est remarié.
— Je vous plains de grand cœur.
— Je le mérite un peu, non pour le présent qui ne m'effraie pas, mais pour le passé, qui fut triste. J'ai déjà vécu bien des mauvais jours.
— Voulez-vous nous raconter votre histoire?
— Volontiers; mais que vous dirai-je ? L'histoire d'une pauvre fille comme moi n'est pas intéressante pour vous.
. — Vous vous trompez.
— Enfm, si cela vous plaît, écoutez-moi, ce ne sera pas long.