‹ ParisChapitre 10 sur 46 · LA MESSE · texte numérisé non relu

LA MESSE

A genoux, la messe commence... Le prêtre, après s'être prosterné , s'arrête au premier degré de l'autel , et sa figure rayonne d'une sainte joie en prononçant ces paroles : « Je monterai à l'autel de Dieu , vers le Dieu qui réjouit ma jeunesse. » La sainteté des écritures , la ferveur des oraisons qu'il lit devant le peuple , le pénètrent et le soutiennent jusqu'au moment où la parole de Dieu même , passant par sa bouche, à l'Évangile , l'épure , le vivifie et le saisit tout entier , en lui faisant sentir la dignité du ministère apostolique qu'il exerce. Aussi , après avoir corroboré son âme en récitant avec fermeté le symbole de la foi de Nicée , il découvre le calice où doit couler le sang divin , et élève entre ses mains presque tremblantes le pain mystique dont il va faire un Dieu.

On dirait qu'a l'aspect du mystère qui se prépare, et qu'il va

lui-même accomplir, une sainte épouvante le saisit ; car sa physionomie exprime l'attendrissement, et rien an monde ne saurait rendre la douce mélancolie de son regard , lorsque , présentant ses mains au jeune acolyte qui tient la burette et les linges, il dit d'un ton pénétré : « Je laverai mes mains, et je les rendrai pures, et j'environnerai votre autel, Seigneur, afin que je publie vos louanges... je continuerai à marcher dans l'innocence ; mes pieds s'affermiront de plus en plus dans la droite voie, et je vous bénirai , ô mon Dieu ! dans les assemblées des hommes. »

Maintenant tout est prêt pour le sacrifice... il commence ce chant solennel qu'on appelle la préface , et dont la majestueuse harmonie tient presque de la sublimité du sacriiice qu'il précède.

Dès ce moment, ce n'est plus un pécheur comme nous qui est a l'autel ; c'est le Fils de l'Homme qui monte au Calvaire : il ne communiquera plus avec le peuple ; tout va se passer entre Dieu et lui. Seulement , comme Jésus-Christ, avant de remettre son âme a son Père , jeta du haut de la croix un dernier regard sur son disciple bien-aimé , le prêtre , avant d'entrer dans le saint des saints , ramène un instant son souvenir vers la terre, et , recommandant a Dieu dans le plus profond de son cœur toutes les personnes de son affection , on dirait qu'il les appelle toutes par leur nom autour de l'autel... Pourquoi sa commémoration des vivants est-elle si longue? A-t-il des prières pointant d'àmes chrétiennes. . . Dieu le sait. Quoi qu'il en soit, sa tête se relève tout a coup avec une sorte d'orgueil comme après un triomphe ; il relire violemment sa pensée du monde qui la retenait, et évoquant la mémoire des premiers disciples du Seigneur , des apôtres et des martyrs , c'est entouré en quelque manière de leurs ombres , et protégé par leurs mérites , qu'il se penche sur le pain sans tache, et, le prenant entre ses mains,

se sent assez épuré par la propre vertu de son sacerdoce, pour s'identifier un moment avec le Dieu de la sainte cène , et perpétuer sa miraculeuse rédemption.

C'est alors que parmi des flots d'encens , aux sons lents et adoucis de l'orgue lointain , il élève au-dessus de sa tète , et montre au peuple prosterné , le Dieu que Pilate montra aux Juifs, couronné d'épines et un roseau dans la main. Dans le ravissement qu'il éprouve , c'est a peine s'il entend les voix mélodieuses qui montent en ce moment du chœur de l'église pour saluer l'hostie déifiée ; pour lui , que ses regards et sa pensée attachent tout entier au ciel , ces chants divins descendent avec les anges du trône de l'Eternel ; il demande au Seigneur : « que son oblation soit regardée d'un visage doux et serein , et reçue pour agréable comme le sacrifice du juste

Abel et d' Abraham son patriarche. »

Il a pris dans ses mains le Dieu qui va s'incorporer à lui , et , en présence de ce juge redoutable qui , placé plus près de son cœur , y lit mieux ce qui s'y passe , il tremble de tous ses membres , et paraît tellement absorbé dans son hésitation , que les prières du saint sacrifice demeurent un moment suspendues... Qu'est-il donc survenu? rien au dehors; mais s'il sonde avec scrupule les profondeurs de son âme , avant d'y introduire le Dieu jaloux... s'il est assez malheureux pour manquer de confiance en sa résolution... Rassure-toi, pieux lévite , ne sois pas si épouvanté de tes faiblesses ; elles tiennent a ce corps charnel dont tu as été revêtu , et ce sont les marques naturelles de ton humanité... Reprends donc quelque confiance -, ce n'est pas a toi d'en manquer envers le Dieu de Bethléem et du Calvaire : il vient a toi avec tous ses trésors de pitié et de miséricorde. Etends vers lui tes mains consacrées , et fais-lui place dans ton âme, qu'il saura bien sanctifier et occuper tout entière en la rendant digne de lui.

D'où émanent ces douces consolations ?. . . il semble l'ignorer lui-même; mais il a fléchi le genou en adoration , et a dit avec une effusion pleine d'espoir : « 0 mon Dieu! délivrez-moi, par ces saints mystères , de toutes mes iniquités , et accordezmoi la grâce de rester toujours ferme dans la pratique de vos commandements, et de ne me séparer jamais de vous. »

Cependant quelque chose d'humble et de contrit est demeuré dans son accent , et peut-être s'apercevrait-on qu'il a pleuré si on le regardait attentivement , lorsqu'un instant après , tourné du coté du peuple, et le ciboire a la main, il s'avance pour distribuer aux fidèles le pain des anges.

11 est retourné lentement à l'autel , psalmodiant le cantique d'actions de grâces ; et lorsque après les dernières prières de la Messe il a entendu retentir sous les hautes voûtes l'hymne du Salut , il est demeuré presque étonné d'avoir a répandre les bénédictions célestes sur tout ce peuple agenouillé , et l'on eût dit que ses deux mains n'avaient pas la force de tenir l'ostensoir et de l'élever en signe de croix sur toute l'assemblée.

Les chants cessent , les sons de l'orgue s'affaiblissent et meurent , le peuple se retire , les flambeaux sont éteints, et le prêtre , rentré dans la sacristie , se dépouille de ses habits sacerdotaux , et va tomber a genoux devant le crucifix pour \ faire sa prière. .. Il demeure longtemps sans se relever ; et deux enfants de chœur, en sortant, se font remarquer l'un, a l'autre qu'il pleure amèrement.

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