LA FORÊT
Dans cette belle partie de l'heureuse Angleterre qu'arrose la Don , s'étendait autrefois une vaste forêt , couvrant la plus grande partie des riants coteaux et des vallées qui se déroulent entre Slieffield et la jolie ville de Donc-aster. Les magnifiques domaines de Wentworth et Warncliff-Park conservent encore quelques restes de cette forêt immense , dont on aperçoit aussi quelques vestiges aux environs de Rotterham. La se montra jadis le fabuleux dragon de Wantley ; là se livrèrent quelquesunes des batailles les plus sanglantes des guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche ; la aussi fut le théâtre favori de ces anciennes bandes composées d'hommes qu'avaient proscrits les lois du pays , et dont les vieilles chansons populaires célèbrent les exploits.
Les derniers rayons du soleil couchant éclairaient une des belles clairières, a l'herbe épaisse, de cette forêt. Des centaines de
chênes épais et branclms , qui peut-être avaient ombragé la marche triomphante des armées romaines , étendaient au loin leurs rameaux noueux , sur l'épais tapis d'une pelouse délicieuse. En quelques places ils étaient mêlés de hêtres , de houx et de bois taillis de toute espèce , assez rapprochés pour intercepter complètement les rayons du soleil ; dans d'autres endroits ils laissaient entre eux quelques-unes de ces longues échappées dans le détour desquelles la vue aime a s'égarer , et que l'imagination considère comme des sentiers conduisant à des sites encore plus sauvages de ces solitudes silvestres. Ici les rayons pourprés du soleil jetaient une lumière pâle et brisée qui n'éclairait qu'à demi les rameaux rompus et les troncs moussus des arbres ; la ils produisaient comme des taches brillantes sur les portions de la clairière où ils pouvaient pénétrer. Au milieu de cet espace ouvert , une place d'une étendue assez considérable paraissait avoir été consacrée jadis aux rites des superstitions druidiques ; car au sommet d'un monticule , dont la régularité semblait accuser le travail des hommes , on voyait encore les restes d'un cercle de pierres brutes , et de dimensions énormes. Sept étaient demeurées debout ; les autres avaient été déplacées , problablemeut par le zè le de quelque néophyte chrétien , et gisaient , la plupart , à quelques pas seulement , plusieurs autres sur la pente du monticule. L'une d'elles avait roulé jusqu'au bas, et intercepté le lit d'un petit ruisseau qui entourait le pied de l'éminence , donnant ainsi un faible murmure a son cours , auparavant uni et silencieux.
Deux êtres humains complétaient ce paysage. Leurs habits et leur apparence avaient le caractère sauvage et rustique propre aux cantons boisés du West-Riding du comté d'York , a cette époque éloignée. Le plus âgé des deux avait un aspect dur , rude et grossier. Son vêtement était de la forme la plus simple qu'on puisse imaginer.
Une partie de son accoutrement était trop remarquable pour n'être pas mentionnée : c'était un anneau de cuivre , semblable à un collier de chien , mais sans aucune ouverture , et rivé a son cou de manière a ne pas gêner la respiration , mais a ne pouvoir être enlevé sans employer la lime. Sur ce singulier ornement était gravée l'inscription suivante, en caractères saxons : — Gurth, fils de Beowulpli, est l'esclave né de Cédric de Rotherwood.
Près du gardien des pourceaux , car telle était la fonction de Gurth , était assis , sur une des pierres renversées du monument des druides, un homme qui paraissait bien de dix ans plus jeune , et dont les vêtements , quoique semblables par la forme a ceux de son compagnon, étaient moins grossiers et d'une apparence plus bizarre. Il avait au bras de minces bracelets d'argent, et au cou un anneau de même métal , portant pour inscription : « Wamba , fils de Witless, est l'esclave de Cédric de Rothervvood. » Son bonnet était garni tout autour d'un nombre de clochettes de la dimension de celles qu'on attache aux faucons, et qui tintaient a chaque mouvement de tête , c'est-à-dire presque incessamment; cette particularité, et l'expression moitié folle et moitié malicieuse de sa physionomie , laissaient assez voir que Wamba appartenait a la race des clowns „ ou bouffons domestiques , que les grands entretenaient dans leurs maisons pour chasser l'ennui des longues heures qu'ils étaient obligés de passer dans les murs de leurs châteaux. Comme son compagnon , il portait un petit sac a sa ceinture , mais il n'avait ni cornet ni couteau , probablement parce qu'il appartenait a cette classe d'êtres entre les mains desquels on regarde comme dangereux de laisser des armes. Au lieu de couteau , il était équipé d'un sabre de bois , semblable a la latte avec laquelle Arlequin opère ses prodiges sur le théâtre moderne.
Ils conversaient en anglo-saxon. Ecoute, dit Wamba en
prêtant l'oreille au bruit des pas de chevaux qui s'approchaient d'eux ; qui nous arrive ici ?
— C'est de quoi je ne m'inquiète guère , répondit Gurth , qui avait réuni son troupeau devant lui , et qui le chassait vers une de ces grandes avenues obscures que nous avons tâché de décrire.
— Il faut que je voie ces cavaliers , reprit Wamba; peut-être viennent-ils du pays des fées , avec un message du roi Obéron.
— Que la peste t'étouffe ! répondit le porcher ; peux-tu parler de telles choses, quand un orage terrible gronde a quelques milles de nous? Ecoute les roulements du tonnerre! Etcettepluie qui commence ! je n'ai jamais vu d'aussi larges gouttes tomber aussi lourdement. Les branches de ces chênes , malgré le calme de l'air, font entendre un bruit et des craquemeûts qui annoncent la tempête. Tu peux jouer le raisonnable si tu veux : croismoi une fois ; rentrons a la maison avant que l'orage éclate , car la nuit sera terrible.
Wamba sembla sentir la justesse de cet appel , et accompagna son camarade, qui se mit en route, après s'être muni d'un long bâton qu'il trouva près de lui sur l'herbe. Ce nouvel Eumée traversa à grands pas la clairière de la forêt, chassant devant lui le troupeau discordant confié a sa charge. . . .
Les cavaliers les eurent bientôt joints. Ils étaient au nombre de dix , dont deux , qui chevauchaient entête , paraissaient être des hommes de grande importance ; les autres composaient leur suite. La condition et le caractère de l'un de ces deux personnages n'étaient pas difficiles a reconnaître. Evidemment c'était un ecclésiastique de haut rang ; ses habits étaient ceux d'un moine de Cîteaux, mais d'étoffe beaucoup plus fine que ne le comportaient les règles de cet ordre. Sa physionomie ne portait pas plus de marques de mortifications que ses vêtements n'indiquaient le mépris de la splendeur mondaine.
Ce digne homme d'église montait une belle mule ambulante, richement harnachée , et dont la bride , suivant la mode du temps , était ornée de clochettes d'argent. Deux moines du même ordre , de rang inférieur , formaient Parrière-garde , causant et riant ensemble sans donner grande attention aux autres membres de la cavalcade.
Le compagnon du dignitaire ecclésiastique était un homme de quarante ans au moins , maigre , fort, grand , musculaire. Sa figure était entièrement découverte , et rien n'en voilait l'expression faite pour imprimer le respect , sinon la crainte. Ses traits prononcés , fins , expressifs , longtemps bridés par le soleil du tropique, avaient presque pris la teinte d'une physionomie nègre. Leur état ordinaire semblait exprimer le calme qui suit l'orage des passions ; mais la saillie des veines de son front, et la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte d'une épaisse moustache noire , frémissait a la plus légère émotion , montraient assez que la tempête serait aisément réveillée. Une large cicatrice au-dessus du sourcil, donnant a son regard une expression plus sinistre et même légèrement oblique , ajoutait encore a la dureté de sa physionomie.
Un long poignard à double tranchant, la seule arme offensive qu'il portât sur lui , était passé dans sa ceinture.
Il montait, non une mule, comme son compagnon, mais une vigoureuse haquenée de voyage , afin de ménager son beau cheval de bataille , qu'un écuyer conduisait à l'arrière , et qui était complètement harnaché comme pour un jour de combat. Un second écuyer portait la lance de son maître.
Ces deux écuyers étaient suivis de deux hommes dont le visage bruni , les turbans blancs et les vêtements de forme orientale faisaient assez connaître qu'ils avaient reçu le jour dans quelque contrée lointaine du Levant.
L'apparence singulière de cette cavalcade ne captiva pas seu-
leuient la curiosité de Wamba : celle de son compagnon moins frivole en fut même excitée. Il reconnut a l'instant le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx , bien connu a plusieurs milles a la ronde pour un amateur déterminé de la chasse et de la table, et même, si la renommée ne lui faisait pas injure, d'autres plaisirs mondains moins compatibles encore avec ses vœux monastiques
Mais leur attention était surtout si fortement attirée par l'extérieur singulier de l'autre cavalier et de ses suivants , qu'ils entendirent a peine la question que leur adressa le prieur de Jorvaulx , pour savoir s'ils ne connaissaient pas , dans le voisinage , quelque maison où ils pussent faire halte , tant ils étaient frappés de l'aspect a la fois monastique et militaire de l'étranger basané , et de l'accoutrement oriental de ses écuyers.
— Je vous ai demandé , mes enfants , reprit le prieur en élevant la voix et en se servant du franco-saxon , je vous ai demandé s'il y a près d'ici quelque homme charitable qui , par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère Eglise, veuille donner pour une nuit , à deux de ses plus humbles serviteurs et à leur suite , l'hospitalité et des rafraîchissements.
— Vos révérences , répondit Wamba , doivent prendre par ce sentier, qui vous conduira à une croix renversée , dont il n'y a plus que la longueur d'une coudée à peine au-dessus du sol ; là vous prendrez le chemin à gauche , car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée , et j'espère que vos révérences gagneront un abri avant l'orage qui s'avance.
Le prieur le remercia , et les cavaliers , donnant de l'éperon à leurs chevaux , partirent avec la vitesse de gens qui ont hâte de gagner leur gîte avant d'être surpris par une nuit d'orage. — S'ils suivent la direction que tu leur as sagement donnée , dit Gurth comme les pas des chevaux s'éloignaient d'eux , les
révérends pères auront de la peine à gagner Rotherwood cette nuit.
— C'est vrai , répondit le bouffon en riant; mais avec un peu de bonheur, ils peuvent arriver à Sclieffield , et c'est un lieu de repos convenable pour eux. Je ne suis pas un chasseur assez maladroit pour montrer au chien le gîte du lièvre , si je ne veux pas qu'il l'attrape.
Nos voyageurs , qui avaient bientôt laissé nos deux serfs loin derrière eux , causaient ensemble dans le langage franco-normand , généralement en usage parmi les classes supérieures , à l'exception du petit nombre de ceux qui étaient portés encore à s'enorgueillir de leur origine saxonne
Nous voici , dit le Templier, à la croix renversée que nous a désignée le clown , et la nuit est si noire , qu'à peine pouvonsnous distinguer quelle route nous devons suivre. Il nous a dit, je crois , de prendre à gauche.
— A droite , dit Brian, autant qu'il m'en souvienne. . . . Ils consultèrent les hommes de leur suite , mais ceux-ci
n'étaient pas assez rapprochés pour avoir entendu les instructions de Wamba. Enfin Brian remarqua au pied de la croix quelque chose que l'obscurité ne lui avait pas permis d'apercevoir d'abord. — C'est un homme endormi ou mort , dit-il ; Hugo , vois donc ce que c'est , du bout de ta lance.
Hugo n'eut pas plus tôt obéi , que la figure se leva et s'écria en bon français :
Qui que vous soyez, il est mal à vous de troubler mon repos .
— Nous voulions seulement vous demander, dit le prieur, la route de Rotherwood , la demeure de Cédricle Saxon.
— Je dois m'y rendre moi-même , répliqua l'étranger, et si j'avais un cheval , je vous servirais de guide , car le chemin est quelque peu difficile , quoique je le connaisse parfaitement.
— Vous aurez nos remerciements et nos récompenses , mon
ami , reprit le prieur, si vous voulez nous conduire en sûreté à la demeure de Cédric.
Alors il ordonna à un de ses gens de monter son cheval de main et de céder sa propre monture à l'étranger , qui devait leur servir de guide
Wai.ter-Scott, Ivanhoé.