LA SOEUR GRISE
J'ai laissé pour toujours la maison paternelle; Mes jeunes sœurs pleuraient , ma pauvre mère aussi. Oh ! qu'un regret tardif me rendrait criminelle ! Ne suis-je pas heureuse ici?
Ne m'abandonne pas , toi qui m'as appelée :
Dieu qui mourus pour nous, mon Dieu, je t'appartiens;
Et moi qui console et soutiens
J'ai besoin d'être consolée.
Ignorante du monde avant de le quitter ,
Je ne le hais point , et peut-être (Un mouiant me l'a dit) j'aurais dû le connaître ,
Pour ne jamais le regretter.
Quand je me sens reprendre à sa joie éphémère , Faible encor du dernier adieu , J'embrasse ta croix , ô mon Dieu !
Je n'embrasserai plus ma mère.
Souvenirs de bonheur, que voulez-vous de moi , Que vous sert de troubler ma retraite profonde ?
Et qu'ai-je à faire avec le monde , Dont le nom seul , ici , doit me glacer d'effroi ?
Ici la charité remplit mes chastes heures.
Le malheureux béuit ma main qui le défend ,
Je nourris l'orphelin d'espérances meilleures ;
Ta servante , ô mon Dieu , dans ces tristes demeures ,
Est l'enfant du vieillard , la mère de l'enfant.
Et tandis que mes sœurs à de nouvelles fêtes
Vont peut-être se préparer , Que , des fleurs dont ma mère aimait à me parer ,
Elles ont couronné leurs têtes , Moi , je veille et je prie , et ne dois point pleurer.
O de mes premiers jours images trop fidèles ! Mes songes quelquefois me rendent vos douceurs. Ma bouche presse encor les lèvres maternelles , Et même au bal joyeux je suis mes jeunes sœurs , Le front ceint de roses , comme elles.
Vaine illusion d'an instant Dont le charme confus m'agite et me réveille! Mais la cloche plaintive a frappé mon oreille. A son lit de douleur le malade m'attend.
Là , naguère , une pauvre fille Me disait en pleurant : Dieu finit mes malheurs.
J'étais orpheline , et je meurs
Sans avoir connu ma famille.
Moi j'ai quitté la mienne... Et nous mêlions nos pleurs.
J'avais une famille , et pourtant je l'oublie ;
Et mon cœur bat d'un noble orgueil , Quand le pauvre a pressé de sa main affaiblie Ma main qui doucement l'accompagne au cercueil.
Consolé par nia voix , a son heure suprême", Bien souvent le pécheur s'endort moins agité ; Que dis-je ? le mourant me console lui-même De ce monde si vain qu'avant lui j'ai quitte.
Et lorsque dans ses yeux une dernière flamme Révèle un saint espoir , né d'une ardente foi , Je recommande à Dieu de recevoir mon âme , Au mourant de prier pour moi.
M. Alex. Guiradd.
JEANNE D'ARC