‹ ParisChapitre 23 sur 46 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Lf duc de BEDFORD, JEANINE D'ARC.

La voici! quels regards et quel maintien ! ... Eli quoi !

C'est donc là cet objet et de haine et d'effroi !

Se peut-il?... Mais chassons un trouble involontaire ,

Et pénétrons enfin cet étrange mystère.

Le cri d'un peuple entier s'élève contre vous.

Si je l'en crois , le ciel voit d'un œil de courroux

Les autels outragés, l'imposture impunie.

Des ministres de Dieu dans ces murs réunie

L'assemblée , à mon ordre , est prête à vous juger. Maître de vous punir ou de vous protéger , Aux vengeurs de la foi que tout chrétien révère , Seul je puis vous livrer , seul je puis vous soustraire. Inflexible au mensonge , indulgent à l'erreur, J'ai voulu par mes yeux lire dans- votre cœur.

JEANNE D'ARC

Mon nom vous est connu... Depuis que je suis née,

L'hiver n'a pas vingt fois vu s'achever l'année.

Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau :

Non loin de Vaucouleurs, quelques prés, un troupeau

Des auteurs de mes jours composaient la richesse ;

Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse.

Docile à leurs leçons , heureuse à leur côté,

Mon enfance croissait dans la simplicité ;

Et bergère, comme eux j'errais sur les montagnes ,

Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes.

Chaque jour cependant jusqu'à nous apportés,

Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristés :

On disait qu'inondant et nos champs et nos villes ,

L'Anglais, à la faveur de nos haines civiles,

Allait bientôt , brisant nos remparts asservis ,

Saper les fondements du trône de Clovis,

Et, de la Loire enfin franchissant la barrière ,

Sur les murs d'Orléans, arborer sa bannière...

Des maux de mon pays en secret tourmenté ,

Tout mon cœur s'indignait jour et nuit agité ;

Et du bruit des combats au milieu des prairies ,

Seule , j'entretenais mes longues rêveries.

Un soir (il m'en souvient), de la cime des monts

L'orage, en s' étendant , menaçait nos vallons;

Tout fuyait... Près de là l'ombre d'un chêne antique

Protégeait du hameau la chapelle rustique :

J'y cours ; et sur la pierre, où j'implorais les deux,

Le sommeil , malgré moi , vint me fermer les yen*

Tout à coup, de splendeur et de gloire éclatante ,

Du céleste séjour une jeune habitante ,

La houlette à la main, se montre devant moi :

<c Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi !

» Du souverain des cieux l'ordre vêts toi m'amène ,

» Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine

» Me virent, comme toi, conduire des troupeaux.

» Quand du fier Attila les funestes drapeaux

» Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France ,

» Ma voix, au nom du ciel , promit sa délivrance.

>■> Le ciel veut par ton bras l'accomplir aujourd'hui.

» Du trône des Français, va, sois l'heureux appui.

» Marche ; Orléans t'appelle au pied de ses remparts ; » Marche ; à ta voix l'Anglais fuira de toutes parts ; » Et le temple de Reims verra , dans son enceinte , a Sur le front de ton roi s'épancher l'huile sainte... a. L'immortelle , à ces mots , remonte dans les airs ; Et moi , le cœur ému de sentiments divers , Je m'éveille incertaine , et n'osant croire encore Au choix trop éclatant dont l'Eternel m'honore. Mais trois fois quand la nuit ramène le repos , Je vois les mêmes traits , j'entends les mêmes mots : « Humble fille des champs, lève-toi! Dieu t'appelle. » Au ciel , à ton pays , tremble d'être infidèle ! . . . » Je cède enfin : je pars, respirant les combats... Le frère de ma mère accompagnait mes pas.

'avais atteint le front des collines prochaines...

à , muette et pensive , à nos bois , à nos plaines , Par ira dernier regard j'adressai mes adieux ; Et le toit paternel disparut à mes yeux...

Au travers du trouble et du ravage , Vers la cour de Valois le ciel m'ouvre un passage : J'arrive. On m'interroge; on doute de ma foi ; Mais les pontifes saints ont rassuré mon roi : Je parais à ses yeux.' Sans crainte , sans audace , J'entre ; un de ses guerriers est assis à sa place ; Lui-même , au milieu d'eux , il siège confondu : Mais un esprit céleste , à mes yeux descendu , Me le montrait du doigt et planait sur sa tête. J'approche ; et devant lui je m'incline et m'arrête ; Des cieux, à haute voix, j'annonce les décrets... « Oui , me dit-il , commande et mes guerriers sont prêts » A suivre sur tes pas l'ardeur qui les transporte. » Il dit ; et de Fierbois , à son ordre , on apporte Le glaive qui bientôt doit venger les Français. Nous partons... Mais pourquoi retracer nos succès? Jeune et faible instrument de la faveur céleste , Je marchais, je parlais... Dieu seul a fait le reste...

Si la faveur du ciel a dirigé vos pas , Comment a-t-il permis que le sort des combats , Enfin devant les murs de Compiègne étonnée , Au pouvoir des Anglais vous livrât enchaînée ?

jeajnne d'arc

Le ciel n'a point failli. Prompt à me seconder,

Jusqu'aux portes de Reims il devait me guider. Là s'arrêtait aussi l'heureux cours des miracles Qu'aux mains d'une bergère assuraient ses oracles : Soumise , dès ce temps , aux fers comme à la mort , Du dernier des soldats je partageais le sort.

LE DUC

Libre de vos serments et quitte envers la France , Quelle soif des honneurs , quelle vaine espérance Dans le camp de Valois a pu vous arrêter ?

jeanîve d'arc

Dieu lit au fond des cœurs ; j'ose ici l'attester !

Je voulais , dans mes vœux plus heureuse et moins fiere ,

De mes simples aïeux revoir l'humble chaumière ,

Et là , fuyant la pompe et le luxe des cours ,

D'un père , d'une mère embellir les vieux joins :

Mais l'ordre de mon roi , mais la voix de l'armée ,

Au bruit de mon départ en secret alarmée ,

Eloigna le bonheur que j'osais entrevoir ;

Et mon cœur malgré moi dut céder au devoir.

LE DUC

Chaque mot de sa bouche et m'étonne et me charme. Sa grâce m'attendrit , sa candeur me désarme ; Et , lorsque mes regards pénètrent dans son cœur v Je cherche l'imposture, et ne vois que l'erreur. Je plains votre malheur , je plains votre faiblesse ; J'excuse de vos sens la crédule faiblesse; Et votre sort ici dépend de votre choix : Je prends sur moi le soin de désarmer les lois. In vain songe a souvent abusé l'innocence : L'aveu de votre erreur suflit à ma clémence.

Cet aveu , de la haine étouffera les cris :

J'ai le droit de l'attendre , et vous offre à ce prix

Aux bords de la Tamise un noble et sûr asile

Où la paix des autels vous ouvre un port tranquille.

Prononcez.

jean?îe d'arc.

. Voilà donc l'espoir qui m'est permis ? Un exil, au milieu de tous mes ennemis?

Mais a quel prix , seigneur , serait-il acheté Cet exil , qui par vous m'est ici présenté ! Moi ! je désavouerais le Dieu qui m'a choisie î Et'mon cœur, démentant la gloire de ma vie , Céderait lâchement a la peur de la mort ! . . . Je reste dans les fers et j'attendrai mon sort.

Ainsi donc , dédaignant ma facile indulgence , Des ministres sacrés vous bravez la vengeance? Songez-y bien , un mot ou vous sauve , ou vous perd .

Jeanne d'arc

Je le sais... Mais , seigneur , parlons a cœur ouvert.

Votre main , dès longtemps , aurait brisé ma chaîne

(J'ose le croire, au moins), si d'une indigne haine

Les conseils insensés n'entraînaient votre cœur.

On veut ma mort ! On croit que , désormais vainqueur

Vous allez de la France embrasser la conquête :

Quoi ! mon bras est-il donc le seul qui vous arrête ?

Ouvrez les yeux ; en vain le superbe étranger

Se flatte d'affermir son règne passager :

Des revers d'un moment la France trop punie .

La France autour du troue aujourd'hui réunit* , Déjà de ses enfants voit l'innombrable essaim A la voix de l'honneur se presser sur son sein : Déjà de vos succès le terme se prépare !... Mais de mes sens émus quel feu divin s'empare? Le ciel parle ; le ciel , pour la dernière fois , Par ma bouche aujourd'hui vous révèle ses lois. Ecoutez ! . . .

LE DUC

Osez-vous d'une voix téméraire, Affronter ma puissance et tenter ma colère?

jeaxne d'arc

Écoutez ! . . . le soleil n'aura pas dans son cours De l'automne cinq fois renouvelé les jours , Lorsqu'aux pieds de ce Dieu , notre juge suprême , Sans pompe, sans pouvoir , vous paraîtrez vous-même. C'est ici qu'arrêtant l'essor d'un vain orgueil La main du Tout-Puissant marqua votre cercueil : Vous ne reverrez plus le palais de vos pères , Vos cendres dormiront aux rives étrangères...

LE DUC

Qu'entends-je ! Où vous entraîne un transport insensé ? Malheureuse ! . . .

JEANNE D'ARC

. Écoutez !... l'arrêt est prononcé.

De la France à mes yeux les destins se découvrent . Ville des rois , pour nous enfin tes portes s'ouvrent ! Bourgogne , tes drapeaux ont brillé dans nos rangs ! Soyez unis , Français ! . . . . Et vous , fiers conquérants , Que Lancastre guidait jusqu'au sein de la France , Le détroit qu'entre nous plaça la Providence ,

Le détroit si souvent franchi par vos vaisseaux , Va séparer enfin deux empires rivaux; Et la France , oubliant trois siècles de ravages , Reverra nos drapeaux ombrager ses rivages. Partez. Dieu nous seconde, et combat avec nous.

LE DUC

C'en est trop. Ma pitié fait place à mon courroux. Gardes!... au tribunal conduisez la captive. Obéissez.

.teanne d'arc

J'y cours , prince; et, quoi qu'il arrive, J'ai vengé mon pays , j'ai défendu mon roi... Le bras des assassins peut disposer de moi.

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