‹ ParisChapitre 35 sur 46 · IS · texte numérisé non relu

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chrétiens, produisent sans doute une vive impression sur les âmes croyantes. Comment ne seraient-elles pas émues au seiu des catacombes , le Saint-Pierre à la fois et le Vatican de cette glorieuse époque , où les pontifes de Jésus-Christ , ayant pour autel les os des martyrs , et pour palais une voûte souterraine , célébraient à la lueur d'une pauvre lampe , au milieu de la nuit , les mystères saints , et , après la prière qui fortifie , disaient aux fidèles : Vous voulez régénérer le monde; eh bien! sachez souffrir et mourir !

Dans la ville et autour , on rencontre en foule des objets propres à réveiller les mêmes sentiments que fait naître la vue des cryptes silencieux et sombres où le christianisme persécuté jeta ses premières racines. Cependant le charme de Rome tient à une cause plus générale, puisqu'il agit également sur ceux qui n'eurent jamais la foi , ou qui l'ont perdue. Ce charme nous paraît être celui qu'a pour l'homme tout ce qui représente vivement sa grandeur et sa fragilité , sa puissance et sa misère . Il y a dans ces ruines , entassées sur des ruines , une merveilleuse poésie du passé , et, dans leur contraste avec une nature pleine de richesse et de vigueur , quelque chose qui vous reporte vers ce qui ne passe point, et, sous l'enveloppe mortelle dont se dégage votre être véritable, vous assoupit mollement au sein d'une vague immensité , et vous pénètre , comme si déjà vous aviez traversé la tombe, de l'inépuisable vie que Dieu a répandue dans l'univers.

La partie de Rome la plus habitée occupe près du Tibre l'emplacement de l'ancien Champ -de -Mars. Coupée de petites rues irrégulières et sales, elle offre généralement une apparence de pauvreté et un aspect triste, malgré les nombreux édifices accumulés sur cette étroite surface. On y voit l'âge moderne , tel qu'il était avant qu'une classe intermédiaire , dominante aujourd'hui dans la moitié de l'Europe , fût venue

se placer entre le peuple et l'aristocratie. La religion seule diminuait, sans l'effacer, la distance qui sépare ces deux termes extrêmes de la société ; et l'institution monastique surtout eut a cet égard une influence qu'il serait injuste de méconnaître. Inférieures aux palais , sous le rapport de l'art , les églises appartiennent à une époque de décadence pour l'architecture chrétienne. Travesti a la grecque, selon le goût d'alors, le christianisme y est dépouillé du magnifique vêtement dont l'avaient revêtu les artistes des siècles de foi. Rien qui rappelle la vieille cathédrale , avec ses formes symboliques , ses voûtes qui montent sans fin, ses flèches élancées vers le ciel , comme d'ardentes inspirations , ses ornements variés et significatifs , ses jours mystérieux, ses lointains échos. Au lieu de tout cela, des dômes assez lourds , décorés de fresques admirables quelquefois, d'autres chefs-d'œuvre au pinceau, une grande richesse de 'marbres rares; mais une totale absence de ce qui saisit l'âme et l'émeut puissamment et la ravit dans un monde supérieur. Presque entièrement déserte aujourd'hui, à cause de la frayeur exagérée qu'inspire aux Romains l'art a catliva , la Rome antique contient a peu près tout l'espace qu'occupent les sept collines. Le Citorio seul fait partie de la cité moderne. Une faible population , disséminée dans cette vaste enceinte , y forme ça et la comme autant de petites villes ou même de villages, séparés par des cultures, quelques villas et de superbes mines, tels que les Thermes de Dioclétien, ceux de Titus, le Colysée, le palais des Empereurs sur le Palatin, l'arc de Septime-Sévère, la colonne Trajane, et autres fragments nombreux des magnificences du peuple-roi et des Césars qui le détrônèrent. Plus tard, le génie chrétien jeta sur ce sol des monuments d'un genre divers , d'humbles chapelles , d'immenses basiliques, entre lesquelles Saint-Pierre s'élève majestueusement au fond d'une place, a tout prendre, la plus belle peut-

être de l'Europe; des monastères enfin auxquels leur isolement, le calme et le silence qui les enveloppent comme une moelleuse atmosphère , prêtent je ne sais quel attrait mélancolique et doux. Sous un ciel tantôt d'un azur foncé, tantôt recouvert de rouges et chaudes vapeurs , et terminé à l'horizon par des lignes d'une grandeur et d'une grâce inexprimables, on découvre à chaque pas quelqu'une de ces ravissantes perspectives que nul pinceau ne saurait retracer qu'imparfaitement. Figurez- vous une plaine immense, inégale, semblable à une mer dont les flots, soulevés en mille directions , auraient été pétrifiés soudainement ; telle est la campagne de Rome. Des restes d' aqueducs, des débris de tombeaux , s'y montrent ça et là. Le Tibre la traverse , jaune , étroit, et dont le plus souvent on suit le cours entre ses rives nues , comme on devine la trace d'un serpent qui glisse dans l'herbe. Au-delà, excepté sur la route d'Ostie , des montagnes , derrière lesquelles fuient d'autres montagnes d'une singulière variété de formes , s'ouvrent, se referment, se rouvrent encore, pour attirer, ce semble, le regard sur les paysages enchantés du vieux Latium, que borne au midi la mer qui baigne les côtes d'Afrique et celles de Toscane , vastum mare et spatiosum navibus!

L'Orient a d'autres beautés et d'autres souvenirs ; il forme , par ses doctrines , sa philosophie, ses arts, ses lois, ses mœurs, sa civilisation entière, un monde à part, plein de grandeur et de mystères. Mais, pour nous , hommes de l'Occident, aucun lien ne nous émeut aussi puissamment que Rome, ne nous parle un langage aussi pénétrant. Tout notre passé est rassemblé là dans sa pompe funèbre, et il y apparaît seul. Le temps semble clos sur cette terre, où les âmes, ondoyantes comme les longues herbes des cimetières , ne rendent que des sons plaintifs et mourants. Du haut de ces débris regardez l'horizon, pas un signe qui annonce le lever de l'avenir.

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