‹ ParisChapitre 36 sur 46 · IM · texte numérisé non relu

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Aussi ce qu'on éprouve les premiers jours à Rome , c'est une sorte de profond ennui , de tristesse vague et pesante. A chaque pas , le pied foule des ruines et remue les cendres maintenant confondues des hommes de toute race et de toute contrée , qui , durant trente siècles, ont , vainqueurs ou vaincus , maîtres ou esclaves , hahité cette terre de grandeur et de désolation. Vous reconnaissez encore dans cet amas confus de débris, les traces des peuples divers et des divers âges, et detout cela s'élève je ne sais quelle vapeur de tombeau qui calme et endort, et berce l'âme dans les rêves du dernier sommeil. On peut venir la pour y mourir, mais non pour y vivre ; car de vie, a peine y en a-t-il une ombre. Nul mouvement, si ce n'est le mouvement caché d'une multitude de petits intérêts qui rampent et se croisent au sein des ténèbres , comme les vers au fond d'un sépulcre. Pouvoir et peuple vous apparaissent tels que des fantômes du passé. La cité reine, assise au milieu d'un désert, est devenue la cité de la mort; elle y règne dans toute sa puissance et sa majesté formidable.

Qu'est-ce d'ailleurs aujourd'hui que la population de cette ville déchue? Un petit nombre de familles réellement romaines y végètent obscurément ; tous les grands noms du moyen âge , les Colonne , les Orsini , les Savelli , sont ou éteints ou près de s'éteindre. La noblesse princière et ducale n'appartient au pays ni par la nature de son institution , ni par des services rendus , ni par son origine. Ce fut pendant plusieurs siècles une coutume établie , que chaque pape élevât et enrichît , soit ses enfants légitimes et autres , soit ses neveux ; et trop souvent les confiscations , les spoliations , les rapines , ont été le fondement de ces maisons , maintenant presque toutes en décadence. A l'excès du faste a , dit-on , succédé un excès contraire. Retirée dans ses vastes et silencieux palais, où nul ne pénètre , cette classe, qu'attristent également ses souvenirs et ses prévoyances,

s'est fait comme une solitude dans la solitude. Un instinct na lurel a tous les êtres les porte a s'isoler quand leur fin approche.

Des aventuriers de toutes nations et de tous états, des moines de tous pays , des ecclésiastiques attirés de tous les coins du monde par l'espérance de s'avancer , ou par le simple besoin de vivre , forment le surplus de la population. Sans lien quelconque, sans unité, son existence est purement passive. Privée de droits politiques, dont le nom même lui est inconnu, elle n'a aucune part , directe ou indirecte , ni au gouvernement, ni à l'administration; chacun n'a de but que soi-même, et par conséquent , hors de la religion , un but matériel de lucre pour les uns, et pour les autres de jouissance présente. Le repos , l'oisiveté , le sommeil , interrompus de temps en temps par des spectacles qui émeuvent les sens , voilà le bonheur tel que le conçoivent ces hommes, en qui pourtant subsiste encore un germe de sentiments plus élevés et plus énergiques. Nulle vie publique , rien dès lors qui provoque une noble activité , rien de social; le régime établi repose de toutes parts dans le vil intérêt privé. Espèce de dérision de la Rome antique, un sénateur, comme on l'appelle, exerce au Capitule je ne sais quelle petite juridiction de première instance ; et sur le palais du gouverneur, charge toujours confiée à un prélat, on lit le fameux monogramme S. P. Q. R. , dont la plus exacte traduction est encore celle de ce Français : Si peu que rien! Rome conserva longtemps quelque chose de son ancien esprit et de ses institutions , modifiées par les mœurs générales du moyen âge. Ce fut Un obstacle a l'affermissement de la domination temporelle des papes. Ils eurent à lutter , jusqu'au seizième siècle , contre la puissance des hauts-barons et ce qui subsistait des libertés municipales. A cette époque une révolution s'opéra dans la société. Les monarchies absolues naquirent. Cette circonstance

donna la victoire aux pontifes; ils demeurèrent seuls maîtres. Despote par système et par nature , Sixte-Quint, pour en finir avec les oppositions populaires et féodales, acheva de concentrer le pouvoir entre les mains du clergé. Le pape , et, au-dessous de lui , le sacré-collége et la prélatine , exclusivement investis de l'autorité politique , administrative et judiciaire , constituent l'état véritable ; le reste paie et obéit. Ainsi les Romains sont gouvernés , administrés , jugés par des étrangers : car, sans parler du pape, les cardinaux et les prélats ne tiennent presque tous a Rome que par le hasard des événements qui les y ont amenés des différentes parties de l'Italie et de l'Europe entière.

.M. F. de La Menwais.

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