L'ESCLAVE
Le vigilant derviche à la prière appelle Du haut des minarets teints des feux du couchant. Voici l'heure au lion qui poursuit la gazelle : Une rose au jardin , moi , je m'en vais cherchant. Musulmane aux longs yeux , d'un maître que je brave , Fille délicieuse, amante des concerts, Est-il un sort plus doux que d'être ton esclave , Toi que je sers, toi que je sers !
Jadis , lorsque mon bras faisait voler la prame Sur le fluide azur de l'abîme calmé, Du sombre désespoir les pleurs mouillaient ma rame Un charme m'a guéri; j'aime et je suis aimé. Le noir rocher me plaît ; la tour que le flot lave Me sourit maintenant aux grèves de ces mers ; Le flambeau du signal y luit pour ton esclave, Toi que je sers, toi que je sers!
Belle et divine es-tu, dans toute ta parure, Quand, la nuit, au harem je glisse un pied furtif! Les tapis, faloés, les fleurs et Tonde pure, Sont par toi prodigués à ton jeune captif. Quel bonheur! Au milieu du péril que j'aggrave, T'entourer de mes bras , te parer de mes fers , Mêler à tes colliers l'anneau de ton esclave, Toi que je sers, toi que je sers !
Dans les sables mouvants , de ton blanc dromadaire Je reconnais de loin le pas sûr et léger; Tu m'apparais soudain : un astre solitaire Est moins doux sur la vague au pauvre passager; Du matin parfumé le souffle est moins suave, Le palmier moins charmant au milieu des déserts. Quel sultan glorieux égale ton esclave, Toi que je sers, toi que je sers !
Mon pays, que j'aimais jusqu'à l'idolâtrie, N'est plus dans les soupirs de ma simple chanson ; Je ne regrette plus ma mère et ma patrie , Je crains qu'un prêtre saint n'apporte ma rançon. Ne m'affranchis jamais ! Laisse-moi mon entrave ! Oui, sois ma liberté, mon Dieu, mon univers! Viens sous tes beaux pieds nus , viens fouler ton esclave , Toi que je sers, toi que je sers!
M. de Chateaubriand.
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