‹ ParisChapitre 37 sur 46 · LE SAINT SÉPULCRE · texte numérisé non relu

LE SAINT SÉPULCRE

Je visitai le lendemain l'église du Saint-Sépulcre : le couvent de la Terre-Sainte n'en est éloigné que de quatre cents pas. Les rues de Jérusalem sont tortueuses et mal pavées; les maisons qui les bordent , ordinairement construites en pierre de taille, ne reçoivent de jour que par une petite porte et une ou deux fenêtres grillées en bois. On vend, dans quelques chétives boutiques , des olives , des fruits apportés de Damas , du riz , du blé et quelques légumes desséchés. Un groupe d'Arabes mourant de faim dévore des yeux ces richesses, et le marchand turc fume sa pipe avec indifférence , sans paraître occupé de ses intérêts. Le couvent des Pères de la Terre-Sainte

étant situé dans la partie la plus élevée de la ville, on descend par des escaliers abrités sous les voûtes en ruine de Song-el- Nassâra, jusqu'à la place du Saint-Sépulcre. La façade de ce monument est un mélange du style mauresque et de l'architecture gothique : une tour carrée, privée de ses cloches, et rasée à la hauteur de l'église , est ainsi mutilée depuis l'époque où les musulmans reprirent Jérusalem. J'entrai dans le temple un jour de fête ; les portes étaient ouvertes ; un grand nombre de pèlerins se pressaient pour entrer ou pour sortir ; des Turcs , établis sur un divan , percevaient durement le droit d'entrée ; on criait, on donnait des coups de bâton; la foule s'embarrassait au milieu des processions qui se croisaient : tout cet ensemble composait un spectacle tumultueux et affligeant. L'église du Saint-Sépulcre a été décrite d'une manière si exacte , que je puis m'abstenir de répéter ce qui en a été dit partout : le plan de cet édifice est tellement irrégulier , qu'on est longtemps avant d'en pouvoir saisir la distribution. Le dôme de l'église circulaire au milieu de laquelle se trouve placée la chapelle du Saint-Sépulcre , avait été brûlé le 12 octobre -1807 : il fut rétabli six mois après , sur les dessins d'un architecte grec de Constantinople , nommé Comcano Calfa . Les latins accusent de cet accident les arméniens et les grecs , que leurs richesses mettaient seuls en état de le réparer : les grecs trouvent en effet dans cette reconstruction , qui leur coûta fort cher , le prétexte d'éloigner du Saint-Sépulcre les catholiques latins.

Cette coupole en pierre enduite de stuc , ouverte comme celle du Panthéon , est appuyée sur trente-six pilastres ; chaque pilastre est séparé par une arcade , qui forme une tribune circulaire , partagée entre les diverses communions admises dans cette basilique.

Le Saint-Sépulcre est un autel de marbre, assez bas, de sept

pieds et demi de large , enfermé dans une petite chapelle carrée, construite en marbre , éclairée par des lampes d'une grande richesse, et recouverte en entier par une tenture d'une étoffe de velours. Un tableau placé dans l'intérieur , au-dessus de la pierre sainte , représente Jésus-Christ vainqueur de la mort. Il est impossible de n'être pas profondément ému , de n'être pas saisi d'un respect religieux , à la vue de cet humble tombeau, dont la possession a été plus disputée que celle des plus beaux trônes de la terre ; de ce tombeau dont la puissance survit aux empires , qui fut couvert tant de fois des larmes du repentir et de l'espérance, et d'où s'élève chaque jour vers le ciel l'expression la plus ardente de la prière. On est dans ce tabernacle mystérieux , devant cet autel de parfums , dont on vous entretient dès l'enfance. Voila la pierre promise par les prophètes , gardée par les anges , devant laquelle s'inclinèrent et le front couronné de Constantin , et le casque brillant de Tancrède ; il semble enfin que les regards de l'Eternel soient plus spécialement attachés sur ce monument , gage sacré du pardon et de la rédemption des hommes.

Je sortis de la chapelle et marchai pendant une heure, visitant toutes les stations qui m'étaient expliquées par des religieux italiens. Passant ensuite par des nefs latérales , sous des voûtes élevées, soutenues par des colonnes groupées qui n'appartenaient a aucun des ordres connus , nous rencontrions des arcades , a demi fermées , éclairées pendant notre route , tantôt par des milliers de lampes , tantôt par la lumière incertaine des vitraux. Ici, Jésus-Christ avait été battu de verges; plus loin, une couronne d'épines avait été enfoncée sur son front ; plus loin encore, ses vêtements avaient été tirés au sort. Montant par un escalier qui tournait autour d'un énorme pilier , nous entrons dans une autre église , dont chacun baisait respectueusement le pavé : ("était Golgotha. Un religieux , tout en récitant des prières, me

montrait, a travers des grilles, la fente du rocher où fut placé l'instrument du supplice de Jésus. « Voila le lieu, me disait- » il , où l'opprobre et la douleur vinrent prêter leur secours à la » mort pour consommer avec elle le triomphe du péché. C'est » là que fut commis ce crime qui consterna le ciel , épouvanta » les sépulcres, et fit trembler la terre jusque dans ses abîmes. »

Disons avec Bossuet : « C'est là que Jésus-Christ sur la croix » parcourt toutes les prophéties pour voir s'il reste encore » quelque chose : il se retourne vers son Père et lui demande » s'il est apaisé. Voyant enfin la mesure comblée , et qu'il ne » restait plus que sa mort pour désarmer entièrement la justice, » il recommande son esprit à Dieu ; puis , élevant sa voix avec » un grand cri qui épouvanta tous les assistants, il dit haute- » ment : Tout est consommé. »

Des chrétiens de Coptos , de l'Yémen , de l' Abyssinie , étaient là prosternés avec le pèlerin de Tobolsk , de Novogorod et de Téflis.

Toutes les sensations que ces grands souvenirs font naître dans mon âme seront donc vaines , inutiles , perdues pour les autres ! me disais-je en sortant de ce lieu sacré.

Que vient faire ici le voyageur obscur , marqué pour l'oubli, dont le passage ne laissera aucune trace sur la terre? comment parlera-t-il de Jérusalem, celui dont les plus nobles mouvements furent étouffés entre les préjugés et les convenances du vieux monde? Comprendra-t-il ces monuments mystérieux et prophétiques , celui qui n'appartient plus à la terre que par les regrets , triste héritage du commerce des hommes et des passions de la jeunesse?

Mais quelle langue inconnue et divine eût été révélée au Dante , à Milton , à Racine , à Klopstock , s'ils étaient venus écouter ici, dans le silence de la nuit, les chants de douleur des filles de Jérusalem ; si les harpes d'or de ces chantres iin-

mortels avaient accompagné ces voix touchantes au milieu des ruines du temple d'Israël !

C'est d'ici enfin , c'est du sommet de la montagne de Sion , que , comme l'oiseau dont le regard altier ose fixer le soleil , le génie de Michel- Ange aurait sans doute dérobé quelques traits de plus à la majesté de Jéhova.

Quant à l'effet général de l'intérieur de cet édifice, je pourrais renvoyer ceux qui voudraient s'en former une idée assez juste, à quelque beau tableau de Rembrandt, surtout a celui de la Femme adultère: lorsqu'il traite le sujet du Samaritain, ce peintre semble avoir habité toute sa vie la Palestine. Le Poussin peignait le peuple de Dieu , écoutant sa voix dans le désert ; et Rembrandt a fait revivre les Scribes et les Pharisiens.

Je cherchai vainement deux nobles tombes dans l'église du Saint-Sépulcre ; elles en furent enlevées par les Grecs , il y a peu d'années : leurs mains sacrilèges osèrent mutiler et détruire les tombeaux de Godefroi de Bouillon et de Baudouin son frère.

Ainsi tout se détruit. Partout Jérusalem offre le plus triste aspect. On croit que cette ville contient encore vingt-cinq mille habitants arabes , turcs , juifs , arméniens ; il ne s'y trouve plus que deux cents familles chrétiennes. L'enceinte de la ville contiendrait aisément six fois plus d'habitants : aussi une grande partie de ses rues montueuses , dépavées , sont-elles inhabitées ; de vastes maisons , des églises , des cloîtres , sont entièrement abandonnés.

Je parcourais souvent ces lieux déserts ; je me faisais jour a travers les halliers , les ronces et les raquettes du figuier des Indes. Le lierre garnit les parois extérieures des hautes murailles, et l'aloès croît en sûreté sur les terrasses , dans les crevasses des clochers. Le palmier, oublié dans les jardins , s'est élancé jusqu'aux corniches les plus élevées : ses fruits négligés devien-

nent la pâture de l'oiseau solitaire. J'ai souvent passé des heures entières assis au sommet des terrasses , des tours , des minarets : mon âme s'y pénétrait d'une tristesse profonde , a la vue de cette affreuse désolation.

J'assistais à toutes les scènes désastreuses de cette ville infortunée, théâtre constant des passions des hommes et des vengeances du ciel : que de fois l'air y a été frappé de cris de douleur ! combien de fois le sang de ses citoyens a-t-il vainement coulé, sans pouvoir éteindre l'incendie qui la dévorait et la colère des vainqueurs 1 Les tableaux les plus terribles s'offraient en foule a mes regards ; les flammes du temple s'élevaient jusqu'aux plus hautes régions de l'air , qu'elles embrasaient ; la milice céleste les voyait avec une sainte terreur consumer ces parvis , d'où n'étaient jamais sortis que la douce fumée des parfums , le nuage mystérieux de l'encens d'Israël. Oppressé par mille sentiments , je redescendais dans d'autres monuments ; je traversais les salles ruinées de l'hôpital de Sainte-Hélène , du couvent de Saint-Pierre , de la mosquée d' Aboubeker , de l'église des Sept-Douleurs. Je trouvais partout des cendres , des débris , partout l'accomplissement d'un terrible arrêt.

Comte de Forbin.

La plus vénérable ruine de la Jérusalem des temps modernes, est assurément l'église du Saint-Sépulcre. L'époque précise de sa fondation n'a point été déterminée , mais nous savons qu'elle date du règne de Constantin. Renversée en 615 par les troupes de Cosroës Parviz , en 1008 par le calife Hakem , rebâtie en-

suite sous l'empereur Constantin IX surnommée Monomaque , l'église du Saint-Sépulcre était, au temps des guerres saintes, ce qu'elle a été jusqu'en i 807 , époque de son embrasement. Toutefois il ne faut pas oublier qu'après la prise de Jérusalem les pèlerins francs agrandirent le temple de la Résurrection ; dans ce temps-la , le Calvaire et l'endroit où le corps du Sauveur fut embaumé se trouvaient en dehors de l'enceinte de l'église: ces deux principaux lieux saints n'étaient marqués que par d'humbles oratoires : le gouvernement latin s'empressa de les enfermer dans l'enceinte de la basilique, et ajouta pour cela des constructions nouvelles. Ce fait, qui me semble très-précieux, est consigné dans le huitième livre de la chronique de Guillaume de Tyr ; aucun voyageur ne s'en est souvenu.

Quand l'armée des Francs fut entrée dans Jérusalem , ce dut être un touchant spectacle que de voir les chrétiens de la ville sainte marcher pieusement a la rencontre des latins victorieux pour les accompagner eux-mêmes auprès de ce tombeau désormais libre. Le patriarche du Saint- Sépulcre était le chef du gouvernement spirituel de la ville sainte , et le quartier voisin de l'église lui appartenait. En H87, lorsque Saladin s'empara de la cité du Christ , l'église de la Résurrection , rachetée a un grand prix par les Syriens , maintenant si pauvres , fut le seul sanctuaire de Jérusalem qui resta au culte de la croix.

Les chroniques nous apprennent que les Syriens remplacèrent a cette époque les prêtres Francs pour la garde et le service des lieux saints. Durant un long espace de temps, depuis la conquête de Saladin jusqu'à l'établissement de l'ordre de Saint- François en Terre-Sainte , le service du tombeau de Jésus- Christ ne dut avoir ni éclat ni solennité , et sans doute que de longs jours s'écoulèrent sans qu'un grain d'encens brûlât sur le divin Sépulcre. Ce fut vers le milieu du quatorzième siècle

que Robert , roi de Naples , confia a cinq religieux franciscains la mission glorieuse de garder le saint tombeau; la pieuse milice, comme vous voyez , s'est maintenue a Jérusalem plus longtemps que les milices des guerriers francs , et leur pacifique domination a survécu a bien des révolutions et des ruines.

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