‹ ParisChapitre 40 sur 46 · L'ALHAMBRA · texte numérisé non relu

L'ALHAMBRA

On retrouve a Grenade des restes superbes de la magnificence des rois maures , de leur luxe , du bon goût , de l'élégance recherchée et de l'habileté de leurs artistes : V Alliambra seul en réunit un grand nombre , qui sont aussi précieux les uns que les autres. Ce lieu était autrefois une vaste forteresse, dont les approches étaient défendues par une double enceinte de murs enfermant la colline où il se trouve placé, et qui est encore embrassée de tous côtés par les eaux du Darroet du Xenil. Les rois maures avaient construit un palais dans cette forteresse sur la partie la plus élevée de la colline. La vue y est magnifique ;

elle plonge sur la ville de Grenade , dont elle saisit a la fois l'ensemble et les détails ; en même temps elle se porte sur la plaine qui avoisine cette ville ; elle en parcourt toute l'étendue et en aperçoit toutes les beautés. L'œil y contemple avec ravissement des campagnes couvertes de riches productions de toutes les espèces et des peuplades multipliées. Une partie de cet édifice fut détruite pour faire place à un nouveau palais que Charles 1 voulut y faire construire.

On y arrive par une belle promenade qui monte en tournant ; elle forme une allée longue , plantée d'ormeaux ; elle est coupée par plusieurs ruisseaux et ornée d'une belle fontaine de marbre jaspé, d'où l'eau s'élève plus haut que le sommet des arbres. On trouve d'abord le palais bâti par Charles I ; il est situé sur une place immense : c'est un superbe corps de logis , isolé , carré et construit en pierres de taille. Chacune de ses façades a un portail diversement décoré ; le principal portail est en marbre jaspé et orné de colonnes , de trophées et de divers autres genres de décorations ; les bandeaux et les fenêtres sont en marbre noir , et les dessus couverts de tètes d'aigles et de gueules de lions qui tiennent de grosses boucles de bronze. On trouve dans l'intérieur une grande tour ronde , autour de laquelle régnent deux rangs de superbes portiques, l'un sur l'autre, soutenus par trente-deux colonnes de marbre jaspé , faites chacune d'un seul morceau. Les pièces de l'intérieur sont richement ornées. Ce palais est fort négligé ; on prétend même qu'il l'était déjà avant d'être fini : on le laisse tomber en ruines.

On aperçoit ensuite ce qui reste du palais des rois maures. On trouve avant d'y arriver une espèce de ravelin , où l'on voit les statues du roi Ferdinand V et de la reine Isabelle son épouse. Ce palais n'a extérieurement que l'apparence d'un vieux château ; il est bâti en grosses pierres de taille carrées , et il est environné de fortes murailles flanquées de grosses tours

et de bastions. On y entre par une porte pratiquée dans une grosse tour carrée , et qui s'appelait autrefois Porte du jugement. Cette tour se termine en pointe surmontée d'une clef sculptée sur le marbre , et, plus haut , d'une main : c'est un hiéroglyphe qui , dans le sens des Maures , signifiait que les ennemis prendraient le palais lorsque cette main prendrait la clef.

La première cour est un carré long , pavé en marbre blanc et entouré d'un portique , dont les arcs sont soutenus par des colonnes de marbre ; les murs et les voûtes de ce portique sont couverts d'ornements en mosaïque , de festons , d'arabesques , peints, dorés, ciselés en stuc, d'un travail très-délicat; les eartouchesy sont multipliés ; ils sont remplis par des inscriptions, qui , presque toutes sont des versets de PAlcoran. Au milieu de la cour est un long bassin rempli d'eau courante et assez profonde pour y nager ; il est bordé de chaque côté de plates-bandes, de fleurs et d'allées d'orangers ; il servait de bains a l'usage des personnes au service du palais des rois maures.

La cour des Lions forme aussi un carré long de cent pieds sur cinquante ; elle est entourée d'une galerie soutenue par des colonnes de marbre blanc , accouplées deux k deux et trois à trois, fort minces et très-déliées, d'un goût singulier, mais élancées avec une légèreté et une grâce merveilleuse. Les murs sont revêtus d'ornements arabesques en stuc , en peinture , en dorure , exécutés avec la plus grande délicatesse. Deux coupoles fort élégantes , de quinze à seize pieds dans tous les sens , s'avancent en saillie dans l'intérieur aux deux extrémités du carré ; des jets d'eau s'élèvent au-dessus. Un vaste bassin occupe le milieu de la cour , une superbe coupole d'albâtre , de six pieds de diamètre , s'élève au milieu du bassin : on prétend qu'elle fut faite sur le modèle de la mer de bronze du temple de Salomoii; elle est portée par douze lions de inarbre et surmontée d'une coupe plus petite ; une grande gerbe d'eau s'élançait du

centre de cette dernière ; elle retombait d'une cuve dans l'autre et ensuite dans le grand bassin , formant ainsi plusieurs canaux dont le dernier était grossi par des flots d'eau limpide que les gueules des lions jetaient sans cesse.

Les pièces de l'intérieur sont très-multipliées. On y voit les salles d'audience ou de justice ; les chambres de la famille royale , les bains du roi , ceux de la reine , ceux de leurs enfants, un salon de musique , le cabinet de toilette de la reine. Les chambres ont toutes des alcôves, rafraîchies par des fontaines près desquelles les lits étaient placés sur des estrades de faïence. Le salon de musique a quatre tribunes exhaussées et un bassin d'albâtre. On voit dans le cabinet où la reine faisait sa toilette , une dalle de marbre , percée d'une infinité de petites ouvertures destinées a laisser exhaler l'odeur des parfums qu'on y brûlait sans cesse.

La plupart de ces pièces sont voûtées , et leurs voûtes sont souvent découpées avec une hardiesse et une délicatesse infinies. Les voûtes , les plafonds , les poutres , les lambris sont peints ou dorés ; dans beaucoup de pièces ils sont incrustés eu marbre , en jaspe , en porphyre ; ils sont presque partout couverts d'inscriptions , d'hiéroglyphes et de divers ornements en mosaïque.

Alkx. de Labokde.

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