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fermée sur elle-même comme un tombeau d'airain , elle ne laisse à découvert que de rares épitaphes , écrites en caractères énigmatiques. Elle repose comme un mystère autour duquel les générations bourdonnent tour a tour, et dont elles s'éloignent bientôt, n'emportant avec elles que cette impression de respect et d'étonnement , effet ordinaire de ce qui, dans le monde , est placé au-dessus de notre intelligence.
Dans mes courses a travers l'Orient, j'ai souvent négligé les souvenirs d'autrefois , pour me réduire au simple rôle de spectateur , dans cette première représentation d'une civilisation nouvelle et déjà décrépite, dans cette comédie où les acteurs vêtus de costumes modernes parlent encore, malgré tout, le vieux langage des Cophtes.
Je remontai le Nil, au souffle d'une brise matinale. C'était peut-être ici que Pompée avait reçu la mort , lorsqu'il s'avançait vers Péluse , non loin des lieux où s'élève Damiette. Je contemplai avec un battement de cœur , les côtes noires et sablonneuses du Delta , les eaux jaunâtres du Nil , et ces bouquets de palmiers qui se détachaient avec une admirable netteté sur un ciel blanc , limpide, et si brillant que j'en étais ébloui. Pas un nuage dans cette coupole immense , où le regard n'aboutit a rien , a moins qu'il ne rencontre, a des distances incalculables , une famille d'oiseaux voyageurs , dessinée dans le vide , comme un triangle ailé dont la pointe fend l'air et fraie le chemin.
Ce n'est plus l'aspect désolant de la Palestine, mais c'est encore de la tristesse ; quelques brins de gazon , une touffe de dattiers, des regrets sur ce qui n'est plus, des pensées de même couleur.
Quelquefois un village de terre se montrait comme une simple muraille grise; un chameau accroupi ruminait à côté d'un arabe qui fumait au rivage. De distance en distance , nous rencontrions des îles de joncs d'où s'envolait une cigogne ou
quelque oiseau noir a l'œil de feu , dont le cri prolongé ressemblait a un gémissement du désert.
Damiette s'annonce de loin par ses minarets blancs ; cette ville, située sur la rive droite du fleuve, présente une suite de maisons étroites, alignées, dans une étendue considérable, et pourrait donner, le soir, l'idée d'un des quais de Paris, dans ces rares moments où la capitale du monde civilisé se repose. Du reste , c'est une solitude babitée : silence profond , misère , abattement partout.
Nous appareillâmes pour remonter le Nil au coucher du soleil ; la nuit fut fraîche et tranquille : la lune brillait dans toute sa gloire , sans nuages , sans brouillards , telle qu'on ne la voit jamais en France, telle qu'on peut la deviner a Naples, admirable reine des nuits. De nombreux villages glissaient sans bruit devant nous; on n'entendait que le sifflement de la proue qui fendait l'eau , et les secousses de la voile qui s'abattait par moment.— L'aspect des villages ne change point; toujours des villages d'argile, des cimetières et de tristes bazars.
Et pourtant cette vallée étroite, qu'un fleuve rafraîchit dans toute son étendue, ce petit coin de terre conservé au milieu des sables de l'Afrique, n'était pas fait pour la douleur et l'esclavage.
Dans le calme de ce climat , qui porte a l'àme des émotions si uniformes et si mélancoliques , l'existence ne fut d'abord que le laisser-aller du coeur et de l'esprit. Les premiers habitants de l'Egypte se gardaient bien d'apporter dans leurs travaux cette ardeur qui dévore, cette opiniâtreté qui épuise. Nonchalamment couchés sur le rivage, ils regardaient les astres qui brillaient, ils voyaient passer , sans idée, tous ces groupes étoiles dont la forme et la disposition s'imprimaient d'elles-mêmes dans la mémoire des pasteurs astronomes. C'était durant les fraîches nuits de l'Egypte , quand aucun nuage ne voilait l'immensité
des cieux , quand le palmier balançait avec mollesse ses touffes recourbées, quand le Nil passait en murmurant comme un souffle du soir , quand tout dans la nature était joie , repos et délices.
On accuse de monotonie les rives dégarnies du Delta , et pourtant cet aspect sauvage offre un singulier caractère de gran deur et de solitude. Sur ces terres abandonnées , sur ces touffes de ronces , sur ces buissons sauvages , un jour si pur repose et brille ! des oiseaux si folâtres voltigent et chantent! sur ce Nil désolé , un rayon du soleil jette un éclat si doux et si velouté ! et de l'autre côté , la plaine immense qui s'étend à perte de vue dessine un horizon nuancé de tant de couleurs sur les limites du désert ! Ah ! c'est toujours l'Egypte du vieux monde, c'est toujours cette terre qui n'eut point de poètes , parce qu'il n'y avait point d'hommes ici-bas qui fussent capables de la peindre.
Et quand , au sortir de cette majestueuse uniformité , on arrive a l'angle du Delta , a ce point où le Nil se sépare en deux branches , et que les Arabes appellent le Ventre de la Vache ; quand , en présence de ce vaste bassin du fleuve qui va se partager , on étend son regard sur la terre des Pyramides , entre la chaîne du Mokattam et les sables de Zackarrah , alors dans ce premier moment de surprise et d'admiration , reste-t-il encore assez de loisir pour critiquer, de sang-froid pour se rendre compte?
J'avais a gauche le palais de Choubra avec ses bois de mûriers , de platanes et de sycomores. Le village de Boulay se dessinait plus loin a travers les mâts et les voiles des canges amarrées au rivage. Jamais spectacle plus ravissant ne s'était offert à mes yeux émerveillés.
Voici les Pyramides, ces édifices géants, qui semblent avoir été destinés a servir de tombeaux à tous les peuples de l'ancienne Egypte. Payons le tribut à notre gloire militaire , car nos soldats
ont aussi gravé une date sur ces archives du passé. Les Pyramides sont pour ainsi dire des monuments français naturalisés par la victoire. Ces trophées immortels signaleront encore longtemps le passage des guerriers qui ont étonné l'Orient. De Constantinople à Memphis on retrouve les noms de nos aïeux ; et les vétérans de Marengo entonnèrent aussi , dans les plaines d'Héliopolis , ces chants de la patrie qui avaient salué nos étendards blanchis sur les sommets du Saint-Bernard.
Je passai le Nil au vieux Caire , et j'entrai dans l'île de Rodda; c'est la qu'on voit le nilomètre , au milieu des ruines de la maison de Mourad Bey , le héros des Mamelouks. Je parcourus les jardins d'Ibrahim , sorte de potagers plantés d'arbrisseaux et de bananiers , et traversés par des canaux que le fleuve alimente.
C'est sur le plateau des Pyramides qu'on est bien à l'aise pour faire des réflexions morales et philosophiques ! les tombeaux qui n'ont gardé ni les cendres , ni les noms de leurs morts , ces bornes colossales plantées a l'extrémité des terres , sur les confins de ces sables immenses , incommensurables , comme sur les limites du temps et de l'éternité ; monuments d'autrefois , qui virent les premiers rayons de l'astre au char sanglant , dont le passage allait épouvanter l'univers, et qui s'endormit à Sainte- Hélène.
Quant au prodige de -ces constructions cyclopéennes, je ne pouvais m' empêcher de me dire que si l'on eût voulu , il eût été plus prodigieux encore. Il n'y a la que du temps , de la patience et des peines ; de génie point : si l'on eût doublé la dose de patience , on eût trouvé assez de pierres et assez de temps pour doubler la Pyramide.
Auprès des Pyramides se trouve gisant l'énorme Sphinx qui semble garder encore ces tombeaux ouverts.
Si j'explorais ici tous les monuments du Nil, je m'engagerais nécessairement dans des discussions scientifiques , inutiles pour
les savants qui ont fait de l'antiquité l'étude de leur vie , fastidieuses pour ceux qui cherchent avant tout l'intérêt du récit, et qui s'inquiètent peu de la hauteur d'une colonne ou des proportions d'un péristyle. Quant aux sauvages noircis sous le soleil , ce sont de bonnes gens , vivant au jour le jour , tels aujourd'hui qu'ils étaient hier, tels aussi qu'ils seront demain. Stationnaires dans leurs coutumes, ils n'ont plus de secret à révéler.
Rosette est une ville , triste et dépeuplée. A la pointe du jour, nous parcourions le champ de bataille d'Aboukir ; c'est un terrain uni et solide ; on dirait une place d'armes , improvisée au milieu du désert.
Alexandrie s'annonce par des décombres et des nuages de poussière. Le quartier franc d'Alexandrie présente toutes les ressources d'une ville européenne. Les négociants , qui vont sacrifier sur cette terre étrangère quelques années de leur vie , pour entretenir avec leur patrie des relations de prospérité publique , ont disposé , avec tout l'art possible , ce lieu de leur exil volontaire.
La colonne de Pompée n'a plus trace d'inscription. On sait que les aiguilles de Cléopâtre sont reléguées hors du mur d'enceinte, une seule est encore debout. Je remarquai dans les hiéroglyphes que le signe du Scarabée , figurant l'immortalité chez les anciens, était gravé du côté de l'ouest, comme pour présager la grandeur actuelle de l'Occident.
Ce fut a l'arsenal que je vis le pacha pour la première fois : Méhémet-Ali est un homme de petite taille , il portait un large turban blanc qui couvrait les rides de son front, et d'où s'échappait une barbe plus blanche encore ; ses yeux perçants et vifs prêtaient a son visage un air de jeunesse et de force.
Né a Cavale , dans un misérable bourg de la Macédoine , Méhémet-Ali s'éleva par l'énergie de son courage et la finesse
de sa politique. Sa place est marquée clans l'histoire ; c'est un homme de cœur et de génie : s'il était né maître d'une province indépendante , et qu'il eût écarté ses idées de gloire militaire , peut-être aurait-il fait de grandes choses pour son peuple. Animé d'un esprit de civilisation et de philanthropie, un tel homme serait capable de régénérer l'Egypte assez vieille pour renaître.
H. Coknille.