‹ ParisChapitre 45 sur 46 · COR A · texte numérisé non relu

COR A

Oh ! c'est qu'elle était vraiment bien belle, et qu'il n'était pas besoin d'avoir vingt ans et d'arriver de l'Inde pour en être frappé. Un peintre célèbre, qui passa l'année dernière dans la ville , arrêta sa chaise de poste en l'apercevant a sa fenêtre, fit dételer les chevaux et resta huit jours à l'auberge du Liond' Argent , cherchant par tous les moyens possibles à pénétrer

jusqu'à elle pour la peindre. Mais jamais il ne put faire comprendre à sa famille qu'on pouvait, par amour de l'art, faire le portrait d'une femme sans avoir l'intention de la séduire. Il fut ('•conduit, et la beauté de Cora n'est restée empreinte que dans le cerveau peut-être de ce grand artiste, et dans le cœur du pauvre fonctionnaire destitué de l'administration des postes.

Elle était d'une taille moyenne admirablement proportionnée, souple comme un oiseau , mais lente et fière comme une dame romaine. Elle était extraordinairement brune pour le climat tempéré où elle était née, mais sa peau était fine et unie comme la cire la mieux moulée. Le principal caractère de sa tête régulièrement dessinée, c'était quelque c bose d'indéfinissable, de surhumain , qu'il faut avoir vu pour le comprendre , des lignes d'une netteté prestigieuse , des grands yeux d'un tact si pâle et si transparent qu'ils semblaient faits pour lire dans les mystères du monde intellectuel plus que dans les cboses de la vie positive ; une boucbe aux lèvres minces , fines et pâles , au sourire imperceptible , aux rares paroles; un profil sévère et mélancolique , un regard froid , triste et pensif, une expression vague de souffrance , d'ennui et de dédain ; et puis des mouvements doux et réservés ; une main effilée et blanche , beauté si rare chez les femmes d'une condition médiocre ; une toilette simple et grave , discernement si étrange chez une provinciale , surtout un air de dignité calme et inflexible qui aurait été sublime sous la couronne de diamant d'une reine espagnole , et qui, chez cette pauvre fille , semblait être le sceau du malheur , l'indice d'une organisation exceptionnelle.

Car c'était la fille... le dirai-je? il le faut bien: Cora était la fille d'un épicier.

O sainte poésie , pardonne-moi d'avoir tracé ce mot ! Mais Cora eût relevé l'enseigne d'un cabaret. Elle se fût détachée comme l'ange de Rembrandt au-dessus d'un groupe flamand ;

elle eût brillé comme une belle fleur au milieu des marécages. Du fond de la boutique de son père , elle eût attiré sur elle le regard du grand Scott. Ce fut sans doute une beauté ignorée comme elle qui inspira l'idée charmante de la jolie fille de Perlh!

Et elle s'appelait Cora, elle avait la voix douce, la démarche réservée, l'attitude rêveuse. Elle avait la plus belle chevelure brune que j'aie vue de ma vie, et seule entre toutes ses compagnes elle n'y mêlait jamais aucun ornement. Mais il y avait plus d'orgueil dans le luxe de ses beaux cheveux simplement disposés sur son front d'ivoire, que dans l'éclat d'un diadème. Elle n'avait pas non plus de collier ni de fleurs sur la poitrine. Son dos brun et velouté tranchait fièrement sur la dentelle blanche de son corsage. Sa robe bleue la faisait paraître encore plus brune de ton et plus sombre d'expression. Elle semblait tirer vanité du caractère original de sa beauté. Elle semblait avoir deviné qu'elle était belle autrement que toutes les autres ; car, je n'ai pas besoin de vous le dire, Cora était d'un type rare et d'un coloris oriental. Cora ressemblait à la juive Rebecca ou a la Juliette de Shakespeare , Cora majestueuse , souffrante et un peu farouche , Cora qui n'était ni rose , ni replète , ni agaçante, ni gentille, n'était inaperçue, ni soupçonnée dans la foule. Elle vivait fa comme une rose épanouie dans le désert , comme une perle échouée sur le sable , et la première personne venue , à qui vous eussiez exprimé votre admiration à la vue de Cora , vous eût répondu : Oui , elle ne serait pas mal si elle était plus blanche et moins maigre. Murillo et Scheffer , où étiez-vous? hélas ! J'étais si troublé auprès d'elle , si subitement épris , que vraiment j'oubliais toute la confiance qu'eussent dû m'iuspirer mon habit neuf et mon gilet a rosaces ; il est vrai qu'elle y accordait fort peu d'attention , qu'elle écoutait d'un air distrait des fadeurs qui me faisaient

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suer sang et eau a débiter , qu'elle laissait a chaque invitation de ma part tomber de ses lèvres un mot bien faible et dans ma main tremblante une main dont je sentais la froideur au travers de son gant. Hélas ! qu'elle était indifférente et hautaine la fille de l'épicier! Qu'elle était singulière et mystérieuse la brune Cora! Je ne pus jamais obtenir d'elle, dans toute la durée de la nuit, qu'une demi-douzaine de monosyllabes.

Il m' arriva le lendemain de lire , pour le malheur de ma vie, les contes fantastiques. Pour mon malheur encore , aucune créature sous le ciel ne semblait être un type plus complet de la beauté fantastique et de la poésie allemande , que Cora aux yeux verts et au corsage diaphane. Les adorables poésies d'Hoffmann commencèrent a circuler dans la ville ; les matrones et les pères de famille trouvèrent le genre détestable et le type de mauvais goût. Les notaires et les femmes d'avoué faisaient surtout une guerre à mort a l'invraisemblance des caractères et au romanesque des incidents. Le juge de paix du canton avait l'habitude de se promener autour des tables dans le cabinet de lecture , et de dire aux jeunes gens égarés par cette poésie étrangère et subversive : Rien n'est beau que le vrai, etc. Je me souviens qu'un vaurien de lycéen en vacances , lui dit a cette occasion , en le regardant fixement : Monsieur , cette grosse veine que vous avez au milieu du nez est sans doute postiche.

Malgré les remontrances paternelles , malgré les anathèmes du principal et des professeurs de sixième , le mal gagna rapidement, et une grande partie de la jeunesse fut infectée du venin mortel. On vit de jeunes débitants de tabac se modeler sur le type de Krenler, et des surnuméraires de l'enregistrement s'évanouir aux sons lointains d'une cornemuse ou d'une chanson de jeune fille.

Pour moi , je confesse et je déclare ici que je perdis complètement la tète. Cora réalisait tous les rêves enivrants que le

poète in inspirait , et je me plaisais a la gratifier d'une nature immatérielle et féerique qui réellement semblait avoir été imaginée pour elle. J'étais heureux ainsi ; je ne lui parlais plus, je n'avais aucun titre pour m'approcher d'elle. Je ne recueillais aucun encouragement à ma passion, je n'en cherchais même pas. Seulement je quittai la maison du notaire où j'étais descendu , et je louai une misérable chambre directement en face de la maison de l'épicier. Je garnis ma fenêtre d'un épais rideau dans lequel je pratiquai des fentes habilement ménagées. Je passais la en extase toutes les heures que je pouvais dérober a mou travail. La rue était droite et silencieuse ; Cora était assise a sa fenêtre aurez-de-chaussée ; elle lisait. Que lisait-elle? Il est certain qu'elle lisait du matin au soir , et puis elle posait son livre sur un vase de giroflée jaune qui brillait à la fenêtre ; et, la tête penchée sur sa main, l'œil fixe et brillant, elle semblait percer le pavé et contempler, à travers la croûte épaisse de ce sol grossier, les mystères de la tombe et de la reproduction des essences fécondantes , assister à la naissance de la fée des roses , et encourager le germe d'un bon génie aux ailes d'or dans le pistil d'une tulipe.

Puis , quand le jour finissait , quand la pâle Cora fermait sa fenêtre et tirait son rideau , j'ouvrais mes livres favoris et je la retrouvais sur les Alpes avec Mansfield , chez le professeur Spallanzani avec Nathanaél, dans les deux avec Oberon.

Mais, hélas ! ce bonheur ne fut pas de bien longue durée. Jusque la, personne n'avait découvert la beauté de Cora , j'en jouissais tout seul ; elle n'était comprise et adorée que par moi. La contagion fantastique , en se répandant parmi les jeunes gens de la ville , jeta un trait de lumière sur la romantique bourgeoise.

Ils l'entourèrent, ils l'accablèrent de soins et de madrigaux, ils la firent danser jusqu'à l'extinction des quinquets , ils me

la rendirent le lendemain , fatiguée de leur esprit , ennuyée de leur babil , flétrie de leur admiration ; et ce qui acheva de me briser le cœur , ce fut de voir apparaître a la fenêtre le profil arrondi et jovial d'un gros étudiant en pharmacie, a côté du profil grêle et délié de ma sylphide.

Pendant bien des matins et bien des soirs , je vins derrière le rideau mystérieux essayer de combattre le charme que mon odieux rival avait jeté sur la famille de l'épicier. Mais en vain , j'invoquai l'amour , le diable et tous les saints, je ne pus écarter sa maligne influence. Il revint , sans se lasser , tous les jours s'asseoir à côté de Cora dans l'embrasure de la fenêtre , et il lui parlait. De quoi osait-il lui parler , le malheureux ? La figure impénétrable de Cora n'en trahissait rien. Elle semblait écouter ses discours sans les entendre, et, a l'imperceptible mouvement de ses lèvres, je devinais quelquefois qu'elle lui répondait froidement et brièvement comme elle avait l'habitude de le faire , et puis la conversation semblait languir. Le couple contraint et ennuyé étouffait départ et d'autre des bâillements silencieux. Cora regardait tristement son livre fermé sur la fenêtre , et que la présence de son adorateur l'empêchait de continuer; puis elle appuyait son coude sur le pot de giroflées, et , le menton sur la paume de sa main et le regardant d'un œil fixe et glacial , elle semblait étudier les fibres grossières de son organisation morale au travers de la loupe de maître Floh.

Après tout , elle supportait ses assiduités comme un mal né cessaire , car au bout de six semaines l'apprenti pharmacien conduisit la belle Cora au pied des autels , où ils reçurent la bénédiction nuptiale. Cora était admirablement chaste et sévère sous son costume de mariée. Elle avait l'air calme , indifférent , ennuyé comme toujours , elle traversa la foule avide , d'un pas aussi mesuré qu'a l'ordinaire , et promena sur les curieux ébahis son œil sec et scrutateur. Quand il rencontra ma figure morne et

flétrie , il s'y arrêta un instant et sembla dire : Voici un homme qui est incommodé d'un catarrhe on d'un mal de dents.

Pour moi , j'étais si désespéré 'que je sollicitai mon changement...

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