‹ ParisChapitre 46 sur 46 · MADAME ELISABETH · texte numérisé non relu

MADAME ELISABETH

Philippine-Marie-Hélène de France , Madame Elisabeth , sœur de Louis XVI, née a Versailles le 5 mai i76A, fut le dernier enfant du Dauphin, fils de Louis XV. Privée de son père et de sa mère avant de les avoir connus , elle fut confiée aux soins de la comtesse de Marsan , gouvernante des enfants de France , pour qui elle conserva toujours la plus tendre vénération et la plus touchante reconnaissance. Le respectable abbé de Montégut, mort a Chartres en 1794-, fut son instituteur , et mérita par ses soins l'honorable confiance que son élève eut toujours en lui.

Madame Elisabeth n'avait pas reçu de la nature, comme Madame Clotilde , sa sœur , cette douceur et cette flexibilité de caractère qui rendent les vertus faciles. Elle annonçait plus d'un trait de ressemblance morale avec le duc de Bourgogne , l'élève de Fénelon ; l'éducation et la piété agirent sur elle comme silice prince ; les leçons et les exemples dont on l'entoura l'ornèrent de toutes les qualités , de toutes les vertus , et ne lui laissèrent , de ses premiers penchants , qu'une aimable sensibilité , de vives impressions et une fermeté qui semblait faite pour les malheurs terribles auxquels le ciel la réservait. Dès les premières années de sa jeunesse, au milieu des séductions de la flatterie et des dangers de la grandeur , elle fit remarquer la justesse de sa raison et la droiture de son cœur, par le choix des personnes auxquelles elle accorda sa confiance et sa protection. Des femmes distinguées par leurs sentiments et par leur conduite devinrent ses amies intimes ; des hommes d'un caractère recommandable , des serviteurs dévoués , partagèrent cette bienveillance. Au milieu de ce respectable cortège , brillante de jeunesse et de beauté, Madame Elisabeth s'avançait dans sa royale carrière comme un ange de paix, de bienfaisance et de vertu. La France entière applaudissait à tant de qualités; M. de Bausset, évêque d'Alais , les célébra dans un discours plein de charme et de sensibilité qu'il adressa , en \ 786 , a cette jeune princesse , au nom des Etats du Languedoc.

Chaque jour on aurait pu citer un trait de la piété ou de la charité de madame Elisabeth; la reconnaissance enrévélait quelques-uns ; sa modestie en a dérobé le plus grand nombre. On n'a point oubliéque, pour doter une jeune personne qu'elle honorait de son amitié, elle obtint du roi son frère d'employer a cet usage , pendant plusieurs années , le présent de diamants qu'il lui faisait aux étrennes, et qu'elle ne voulut pas laisser remplacer. Lorsque le dérangement des finances obligea de songer a des projets de

réforme , Madame Elisabeth fit venir le premier écuyer et demanda que les premiers chevaux supprimés dans les écuries du roi fussent les siens ; elle exigea en même temps le secret silice sacrifice qui la privait de son exercice favori. Lorsqu'elle se dérobait a la représentation et aux hommages d'une cour qui l'adorait , c'était, ou pour se rendre a Saint- Cyr , dont elle encourageait les pensionnaires les plus recommandables , ou pour se livrer , dans sa maison de Montreuil , à l'intimité de ses amis et à de douces études. C'était la que le savant et respectable Lemonnier , premier médecin , lui donnait des leçons de botanique , science qu'elle aimait avec ardeur et qu'elle cultivait avec succès. Pleine de respect pour le roi son frère, elle ne se mêlait jamais des affaires du gouvernement ni des intrigues de la cour ,' et ne prêtait son appui qu'à des personnes sans reproche.

De si hautes qualités devaient faire rechercher la main de Madame Elisabeth par tous les princes de l'Europe. On croit, en effet , qu'il fut successivement question de son mariage avec un prince de Portugal, avec le duc d'Àoste, et avec l'empereur Joseph II. Des raisons politiques mirent des obstacles a ces diverses unions , qu'elle ne parut pas regretter.

En 1789 , un hiver long et rigoureux lui donna l'occasion d'exercer son active bienfaisance : elle épuisa tous ses moyens pour arracher a la misère ou a la mort les malheureux qui ne pouvaient résister a l'àpreté du froid. Mais un fléau plus terrible allait la livrer elle-même aux plus affreuses calamités , et faire ressortir dans tout leur éclat la force , la résignation , la générosité de son âme.

L'orage qui grondait depuis quelques années sur la France s'amoncela bientôt autour du trône et de la famille royale, et le 14- juillet 1789 ouvrit cette série de scènes sanglantes. Madame Elisabeth , forcée de porter ses regards et son attention

sur les événements politiques, jugea dès lors avec sagacité toutes les circonstances qui se pressaient devant elle et les conséquences qui pouvaient résulter de chaque événement. Liée au sort du roi et de la reine, dévouée a leurs enfants, elle se prépara a traverser la révolution , en s'attachanta leurs malheurs , en partageant toutes leurs disgrâces. Toutefois ses conseils prirent un caractère de force et de fermeté qui prouvait l'étendue de ses vertus et la rectitude de son jugement. Elle conjura souvent le roi d'user de son autorité, et d'opposer, tandis qu'il en était encore temps, une digue au torrent révolutionnaire.

Le 5 octobre , lorsqu'une populace , ivre de vin et de fureur, se porta sur Versailles, Madame Elisabeth insista pour que le roi s'éloignât; elle sauva plusieurs gardes-du-corps de la rage populaire , et ne cessa de leur témoigner sa reconnaissance pour leur dévouement, son inquiétude pour leurs dangers. Elle fut conduite a Paris avec la famille royale, et les applaudissements qu'elle entendit prodiguer au roi ranimèrent un instant ses espérances ; sa noble fermeté imposa souvent silence aux prétentions séditieuses de la garde nationale , aux propos menaçans des factieux ; mais elle connut bientôt toute la violence du parti qui menaçait le trône , et l'inutilité des faibles barrières que l'indulgence du roi cherchait a lui opposer. Ce prince venait d'exiger de ses tantes de s'éloigner de cette scène tumultueuse ; il aurait voulu que Madame Elisabeth les accompagnât : elle refusa d'obéir , et se dévoua , près de son frère et de son roi, a tous les dangers dont elle le voyait entouré. Dès lors, elle assista aux conseils secrets que la famille royale était forcée de tenir pour examiner les partis qu'il y avait a prendre dans des moments aussi périlleux.

Madame Elisabeth fut initiée dans le projet du départ pour Montmédy , et partagea les fatigues , les dangers et les humiliations de ce voyage. Elle a, depuis, assuré qu'un secret. près-

sentiment lui avait fait craindre la fatale arrestation dès le moment de son départ , et qu'elle croyait avoir reconnu un des chefs de la garde nationale, qui se glissait, a la faveur des ténèbres, dans le corridor que le roi et sa famille traversèrent en sortant des Tuileries. De retour au milieu de ses geôliers , Madame Elisabeth, moins surveillée que le roi, trouva le moyen d'entretenir, par quelques serviteurs dévoués, une correspondance suivie avec les princes ses frères , sortis de la France a diverses époques.

Cependant chaque jour les dangers augmentaient , et son courage , sa piété , sa résignation semblaient s'accroître en même temps. La journée du 20 juin /I79â les fit paraître dans tout leur éclat. Une populace effrénée ayant pénétré de tous côtés dans les appartements des Tuileries pour se porter aux dernières violences contre la famille royale , Madame Elisabeth parut devant les factieux à côté du roi ; on la prit pour la reine , et déjà le fer de ces monstres la menaçait sans qu'elle songeât a les détromper. Un de ses écuyers , le chevalier de Saint- Pardoux , se jeta au devant des cannibales , en s' écriant : « Non, » ce n'est pas la reine. — Pourquoi les détromper, dit » Madame Elisabeth , vous leur auriez épargné un plus grand » crime. » Pendant trois heures elle partagea les dangers du roi, et la fermeté de son aine ne l'abandonna point.

Le 10 août suivit de bien près cette affreuse journée. Au milieu du carnage et de l'incendie , Madame Elisabeth quitta les Tuileries avec le roi et la famille royale pour se rendre a l'assemblée nationale , auprès des factieux qui tramaient sa perte. Renfermée pendant le reste du jour dans la loge des journalistes , elle entendit prononcer la déchéance de Louis XVI , passa trois autres journées, non moins cruelles , dans l'enceinte des bâtiments de l'assemblée , et fut conduite au Temple , où nulle personne de sa maison ne put obtenir de la suivre.

Madame Elisabeth , oubliant ses privations et ses propres maux , ne songea qu'a diminuer ceux du roi et de la reine ; elle devint comme une seconde mère pour leurs enfants, et descendit pour eux aux soins les plus délicats. L'aspect de tant de vertus n'amollit pas le cœur des hommes farouches qui la gardaient. T.' outrage, les vexations, les reproches portaient sur elle comme sur les siens ; on lui refusait les secours que réclamait sa santé ; ses discours , ses regards mêmes étaient épiés .

Séparée totalement du roi, pendant son procès, elle ne le revit que pour recevoir ses adieux ; scène déchirante qui devait encore se renouveler le 2 août 1 795, lorsque la reine fut enlevée du Temple pour être conduite a la Conciergerie , et de la , sur l'échafaud. Madame Elisabeth ne put éviter l' infâme interrogatoire auquel donna lieu une circonstance de cet exécrable procès , et la pudeur d'une fille de Saint-Louis fut forcée de répondre aux obscènes questions du crime et de la rage en délire.

Restée seule avec Madame , fille du roi (on leur avait enlevé le dauphin dès le mois de juillet de cette fatale année), Madame Elisabeth ne s'occupa plus que d'entretenir dans le cœur de sa nièce l'amour de toutes les vertus.

Cette affreuse captivité durait depuis vingt et un mois , et devenait de jour en jour plus étroite et plus rigoureuse , lorsque, le 9 mai 1794, on vint arracher Madame Elisabeth des bras de sa nièce. Accablée d'injures , traînée dans un fiacre, elle est conduite à la Conciergerie , et , le lendemain , jugée, condamnée, exécutée. En marchant a la mort, elle ne cessa d'exhorter à la résignation , au repentir, les autres victimes qui devaient périr aussi. Les femmes qui se trouvèrent avec elle , et dont on la força de voir le supplice , la saluèrent avec respect en passant devant elle ; elle les embrassa avec une touchante affection, et ne cessa d'adresser ses prières au ciel qu'au moment où sa mort termina cette horrible scène. Madame Eli-

sabeth avait trente ans. Ses restes furent portés près de Monceau, et confondus avec ceux qu'on entassait chaque jour après ces sanglantes exécutions.

M. La Salle.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Library University of Ottawa Date Due

Page 1