CHAPITRE V
LA PEINTURl- l^T LA SCULPTURH I-RAXCAISE
Il n'y a pa^ eu, il n'y a pas d'école de peinture et de sculpture parisienne; il y a une écolf française, dont le centre est devenu l'aris, grâce à la centralisation administrative. D'où la nécessité, afin de compléter le tableau artistique de la capitale, qui vient d'être esquissé pour l'architecture, de conduire le lecteur devant les chefs-d'œuvre du LocvRE et du LuxtMJiOL'Kd, ou, à leur défaut, d'autres collections, c^ui jalonnent la glorieuse histoire de l'art français, et permettent d'en présenter comme la philosophie.
LA PLINTURE
Longtemps ou a ignoré les primitifs de la peinture française. Une exposition récente[i904),à l'aris, amontré combien cette indifférence était peu justifiée. Sans parler des peintures murales décorant une foule d'églises, et témoignant de qualités d'arrangement et de couleurs, ni des merveilleuses miniatures, où s'est jouée l'imagination de véritables artistes, et qui rendent si précieux des manuscrits comme les Heurtas du
duc de BerrVy à côté de peintres provinciaux, comme Froment d'Avignon, Enguerrand Charonton de Villeneuve-lez-Avignon, et le maître de Moulins, auteurs du Buisson ardent d'Aix, du Couronnement de la Vierge de Villeneuve, et du triptyque de Moulins, qui sont de vrais chefs-d'œuvre, voici, au milieu du xv*^ siècle, un grand maître, Jean Fouquet, qui illustra les Heures d'Ktienue Chevalier, et peignit l'admirable portrait de Juvénal des Ursins; vers 1500, Bourdichon, auteur des célèbres Heures d'Anne de Bretagne ; Jean Perréal, Jean Bellegambe, Corneille de Lyon, et enfin, au xvi^ siècle, continuant leurs traditions, la dynastie des Clouet. Jeannet Clouet, peintre et valet de chambre du roi (1525), mort en 1541, exécuta sans doute le portrait de François I'', qu'on admire au Louvre, et où le prince est représenté vêtu d'un vêtement de satin blanc à bandes de velours noir (voir p. 82). Un de ses deux fils, Clouet de Navarre, portraitura Louis de Saint-Cielais, seigneur de Lansac ; l'autre, l'illustre François Clouet, fit preuve d'éminentes qualités d'exactitude, de précision, de technique scrupuleuse, dans les portraits de Charles IX et de sa femme Elisabeth d'Autriche, comme dans ses forts beaux crayons, dont il existe une si riche collection au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
Tous ces maîtres constituaient une admirable école nationale, dont l'essor fut malheureusement arrêté par l'École de Fontainebleau ou école italienne, qui paralysa son développement et l'anéantit. Déjà Andréa Solario, Léonard de \^inci, Andréa del Sarto avaient incliné les esprits vers l'art d outre-mont. J.-i>. Rosso, Primatice achevèrent le mouvement tournant, et aux qualités un peu rudes, mais sincères, de l'art national, substituèrent des joliesses, des gracilités, des morbidesses même, exclusives de force et de sincérité ; ainsi furent compris des tempéraments d'artistes, qui eussent pu sans doute être originaux à leur tour, comme ce Jean Cousin, mort avant 1595, et dont le Juge))ient dernier n'est qu'une assez plate imitation de xMichel-Ange. C'est désormais la rhétorique qui triomphe avec Dubois, Dubreuil et Fréminet. A peine le flamand Franz Horbus le fils, avec ses portraits de Henri IV et de Marie de Médicis réussit-il à rendre un peu de vigueur à l'art français.
L'âge suivant lui donna l'éclat et la gloire. Le XVIF siècle est une magnifique époque, où la France, un moment à l'apogée de la fortune, a
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tiéveloppé en chaque sens son activité, et réussi dans presque toules ses entreprises. Les arts les plus diffèrent obéissent à une même inspiration, et émanent de la même esthétique. J.es enseignements de Descartes, dans
son l)h\(iiirs </.- l,i iiu-lhoili-, s'appliquent aux lieau\-Arts, comme à la littérature, comme à la science.
Au sortir des troubles politique^ et des guerres religieuses qui. pendant le xvi' siècle, avaient ensanglanté le royaume, le pays rentre dans le calme sous rautorilarismc de Henri I\', de Richelieu et de l.ouisXIV. L'individu est subordonné à la société, et la soL-iélé au roi. Le roi est Il le roi très chrétien » ; il aime ceux ciui prolessenl la religion, tient à l'écart les indifférents, et ne cache pas son hostilité aux impics.
Il est, avec et malgré son autoritarisme, d'une politesse absolue. Les impolis n'ont pas accès à la cour, ni aux faveurs. Pour parader dans les salons de VersaiUes, il faut faire preuve de savoir-vivre, de sociabilité, sans défaillances. î.a première condition, pour êtrt' sociablf, est d'apporter
LcnlL-vemeiil Ut i'sydié, par l'iuJlK.n , Louvre . D'aprùs 1j gravure j'.\ubry-L«oniii' ((ij;i;(f J:s Il,jii\-Arlf).
la |ilus jrrande clarté dans >,<.■> conversations, afin d'être compris de tout le monde, et de ne pas mettre l'esprit des auditeurs à la torture, comme il serait de suiirème mauvais iî"ût. de la part d'un auteur ou d un artiste, de présenter à l'appréciation des cunipusiiions nua^a-uses, dont l'interprétation prêterait Ji controverse.
M"""-" Ricamier. par Gérard,
Cette clarté, seules les idées et les vérités générales en sont susceptibles : d'où, la nécessité de dédaigner le contingent, les vérités particu-
lières de lu nature. It-s [iL-iiies lui^ t|ui régi-sent les rapports di.'S êtres entre eux, puur ne vi>(.'r ijuaiix grandes loi-^, qui ont leur siège dans la Raison, ^<^uve^aint• ci dv^poti(|iie niaitresM-, laciueMe met en garde contre les écarta du l'InKit^irattcn, et entend être ^euIe cultivée et honorée C'est
elle qui avait été la conseillère des écrivains et artistes anciens ; pour la mieux connaître, pour être sûr de ne pas faire fausse route, il conviendra de s'inspirer de l'antiquité, et de rechercher à son école les traces et les manifestations de la Raison et de la Règle.
Et ainsi, l'art du xviT siècle, a été chrétien, poli, clair, dédaigneux du particulier, fanatique de la raison, et féru d'antiquité. Parcourez les salles qui lui ont été réservées au Louvre : tous ces maîtres ont entre eux un air de famille, des ressemblances caractéristiques, qu'ils aient résidé à rétranger ou en France, qu'ils soient de l'aurore du règne ou de son crépuscule.
Voici les premiers qui préparent le grand style : Vouet (1590-1649), l'auteur de la Présentation au Temple \ Nicolas Poussin (1594-1665), qui passa presque toute sa vie en Italie, et dont les paysages historiques, comme les Bergers cVArcaciie, malgré la défaveur actuelle, méritent l'admiration ; Eustache l^esueur 161 7-1665), d'un style pur et gracieux, d'une sobriété sans égale [Vie de saint Bruno) \ le peintre janséniste Philippe de Champaigne (1602-1674, et enfin l'exquis poète qui a nom Claude Lorrain (1600-1682 , auteur de ces merveilleux paysages antiques, d'une tonalité émue, le Bouvier, le Chevrier, le Soleil levant.
Puis, c'est le régent despotique de l'art, aussi absolu en son domaine que Louis XIV, Lebrun (1619-1690), dont les Batailles cT Alexandre sont la formule même du style classique; Pierre Mignard (1610-1695), qui peignit des portraits aimables; Largillière (1656-1746); Hyacinthe Rigaud (1659- 1743), à qui on doit les portraits de Robert de Cotte, Philippe V, Louis XIV; et les artistes de moindre importance: Petitot, Jouvenet, Santerre, Van der .Meulen, J^arrocel, Desportes et 3lonnover.
Cet art fut et reste beau et grand ; celui du XVIIF siècle est joli et d'inspiration moins haute ; il manifeste une réaction contre l'absolutisme de Louis XIV, que font haïr surtout les fautes de la dernière période du règne. La décadence de l'église accélère le mouvement, contre l'infériorité manifeste de Louis XV, de mœurs relâchées, et de Louis XVI, bon mais d'intelligence médiocre. La raison cesse d'être souveraine, comme la règle ; leur place est prise par V imagination et la fantaisie,
La science, longtemps négligée, reprend tous ses droits, et la littérature, de calme qu'elle était, devient batailleuse, instrument de propagande pour la diffusion des idées philosophiques. On ne consulte plus
Tantiquité. Mais Tâme prend peu à peu conscience de la nature, de cette ! nature qui ne fut pendant tout le règne précédent,qu'une figurante dans le
! décor des parcs de Versailles.
i L'individu n'est plus enrégimenté, comme autrefois, et subordonné à
; la société : il vit à l'écart, s'il lui prend fantaisie, ne rougit plus de ses
idées spéciales, s'efforce même souvent de les imposer aux autres, ou de 1 les y amener par la persuasion. Il s'habitue, en outre, à regarder ce qui
'1 se passe en dehors des frontières, à profiter même des qualités de l'étran-
i ger ; le cosmopolitisme ne l'efFraie plus.
1 L'âge précédent n'avait pas été d'une moralité impeccable ; mais il
i savait cacher ses écarts ; il avait la pudeur du scandale. Maintenant, on
le recherche, on l'affiche. Il y a un relâchement profond dans les mœurs ; l'argent, le plaisir, l'un procurant l'autre, sont les grands mobiles de i l'activité contemporaine.
L'art s'en ressent et enregistre ces nouvelles tendances. Il n'aime plus les grands sujets ; la fantaisie des scènes aimables le séduit seule ; les sujets religieux le laissent froid; il dédaigne la raison, pour n'obéir qu'à 1 l'imagination, et s'égare volontiers dans la campagne, pour y observer
i de ^us près la vraie nature. Le nu, le magnifique nu antique, et le
'^. décor sôiennel des nobles paysages, où, sous le ciel bleu, de beaux corps
.*• aux Hgnes harmonieuses vivaient d'une vie large et tranquille, ne l'in-
spirent plus, comme le masque régulier des figures graves, que les Grecs "? • avaient représenté dans les images de leurs divinités ou de leurs femmes,
sous l'architrave de TErechtlieion, et le long des frises panathénaïques du Parthénon.
Maintenant, les traits féminins sont jolis, piquants, maniérés ; le nez est (( fripon », comme on disait; les joues se creusent de fossettes aimables, et les yeux ne regardent plus l'infini. Les corps menus, gracieux, grêles, sont habillés d'étoffes légères, de soies moirées, qui se cambrent à la taille, rebondissent aux hanches, traînent sur les parterres avec des cassures savantes, ou se froissent sur les sophas des coquets boudoirs, dans un décor de rêve. C'est le style du retroussé.
On laisse aux peintres officiels les scènes de l'Écriture sainte, les événements historiques, les grandes batailles. Toute la vie maintenant est enfermée entre les boiseries dorées des salons élégants, où papotent, où babillent, où mignardisent, petites dames, petits marquis, petits abbés, petits riens... Riens adorables, souverainement spirituels, humains, tout près de nous ; souvenirs exquis, en attendant le ricanement sinistre de la Révolution.
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