CHAPITRE PREMIER
LHS ORIGIXnS 1:T LH MOYIÎX AGH
Paris, rancicniu* Lnlc/iii Piirisiofiitii. remonte à une haute antiquité. César y réunit en 32 le (A'^iwili uni (jijll/j/'um : devenue ville romaine, elle fit j)artie de la j^rovince lyonnaise. J.es em])ereurs y résidèrent volontiers, entre autres julien rAj)Ostat, (jui l'appelait sa « chère Lutccc )'. \'alentinien I", qui y passa l'hiver de ^''5, etdratien, en 379.
Il subsiste eneore plusieurs vestii^es de la civilisation juirisienne en ces temps lointains l.e idmars 1711, des maçons, creusant sous le chœur de Xotre-])ame, découx'rirent neuf ]>ierres sculj)tées, rexétues d'inscriptions, et duj)lus haut intérêt. l)eux forment un cipj)e : trois autres composent l'entablement d'un autel. ( >n y voit sculj)tées. en bas-reliefs, des divinités romaines, comme \'ulcain, Jujùter, Castor cl Pollux. et g*auloises, comme J'!sus, (.\ 77/ ////;/ es, avet- deux cornes de cerf décorées d'anneaux, et le taureau tri^i^Liiurus (jui i)orte trois «^rues sur sa croupe. Une inscription permet de dater ces i)récieux monuments ; sur l'un d'eux, en effet, sont inscrits ces mots :
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Cet autel avait été consacré par une confrérie de Xatitcs ou nuirchands d'eau parisiens sous le règne de Tibère (14-37.
On peut le voir au musée de Cluny, où il est conservé. Ce musée est installé en partie dans l'ancien palais des Thkrmks l)K JLIJKX, qui est peut être du, d'ailleurs, à Constance-Chlore. 3lais on y proclama Julien empereur, en 360. Plusieurs passages du Misopogon, écrit par ce même
prince, et des poésies élégantes de Venantius Fortunatus, évèque de Poitiers, et ami de sainte Radegonde, attestent la magnificence de ce palais. qu'il est loisible d'admirer par soi-même en visitant ses ruines nombreuses et bien conservées. D'une charte, datée de 1218, il appert que Philippe-Auguste le donna, ainsi qu'un pressoir voisin, à son chambellan Henri. L'enclos fut acquis en 1360, terrain et ruines, par Pierre de Chaslus, abbé de Cluny en Bourgogne, qui le transmit à ses successeurs, et dans les dix dernit-res années du XV* siècle, l'un d'eux, Jacques d'Amboise 3' construisit le charmant Hôtel de Cîiiny, dont nous parlerons plus bas (p. 61).
Des Thermes de Julien, il subsiste encore des vestiges considérables.
C'est d'abord la salle des bains chauds ou tt-piiiariiiiit, bordée de niches en hémicycles, avec des escaliers et des réservoirs. C'est surtout la grande salle des bains froids, ou f'rigidariiiin, qui a 18 mètres de haut, et qui est large de 12 mètres et longue de 20, construite en petit appareil, si commun chez les Romains, avec des insertions de briques en longues bandes horizontales. Elle est entourée d'une piscine, de niches où aboutissaient les eaux, et d'arcades cintrées pour les communications avec les autres parties de l'édifice. Voici la description qu'en donne Guilhermy, dans son si précieux Itinéraire archéologique de Paris, qui nous a été d'un tout particulier secours ; n De semblables monuments se mesurent plutôt qu'ils ne se décrivent; ils tirent toute leur beauté du grandiose des proportions, de la régularité de l'appareil, et de l'importance de leurs dimensions. Quelque nue et dépouillée qu'elle puisse être, la salle des Thermes, sur laquelle ont déjà passé quinze siècles, commande l'admira-
L'empereur Julien (statue antique des Thermes).
LES ORIGINES ET LE MOYEN AGE n
tion et le respect. On contemple avec étonnement les hautes voûtes et les voussures hardiment projetées, dont les retombées ont pour consoles des poupes de navires. L"œil suit avec curiosité les archivoltes des arcades, et des niches, dont la brique et la pierre, découpées en claveaux d'une finesse charmante, composent alternativement le pourtour.
Xous avions peine à croire, au premier abord, que, hous un climathumideet froid, comme le notre i"est une grande partie de l'année, les Romains n'eussent pas senti la nécessité de réduire les dimensions qu'ils étaient dans l'usage de donner à leurs constructions thermales de l'Italie ou de l'Orient, et que cette îmmenîie salle du palais de Pari.s n'eût réellement jamais eu d'autre destination.
Mais la comparaison de nos thermes avec des établissements semblables, bien étudiés, à Rome et ail-
'3 du pabis lies Thermes.
leu:
lais;
pas
même le droit d'émettre un doute. » Les saisons, à ce moment-là, étaient peut-être plus douces, si nous en croyons un passage du Misopogon, et ce fait seul justifierait déjà la construction de thermes aussi considérables : " Ou appelle Lutèce [r^,v ^û.r.v l-.j-^iz'.iA la petite capitale de Parisïi ; elle occupe un îlot entouré de murs, dont le fleuve baigne le pied. On y entre de deux côtés par des ponts de bois... L'hiver n'y est pas rigoureux... On y a de bons vignobles et même des figuiers, moyennant le soin que l'on prend de les couvrir de paille en hiver et de les garantir de l'air. »
On a ajouté une toiture à la grande salle pour la préserver des intempéries ; l'autre est restée découverte. Une foule de monuments, découverts un peu partout dans le sol de la vieille ville, sont venus reposer au pied de ces ruines vénérables; et un lierre très tourni, qui rampe sur les murailles, frôle les colonnes, ourle les arcatures, ajoute un charme poétique à cet ensemble si intéressant.
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L'abside de Saint-Pierre de Mi
De l'époque gallo-romaine datent aussi les substructions d'un palais découvertes daus la cour de la Sainte-Chapelle , d'une basilique élevée par Childebert à l'emplacement de Notre-Dame; la magnifique tête de Cybèle, en bronze, crénelée, aujourd'hui au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale, qui fut trouvée près de Saint-Eustache ; les Arènes de la rue Monge, non loin du Jardin des Plantes, où l'on peut voir encore des sièges, des traces de vomitoires et de gradins. On sait enfin qu'il existait des cimetières antiques près de Saint-Germain l'Auxerrois, de Saint-Germain des Prés, le long de la voie romaine que représente la rut; Saint-Jacques prolongée, et près de l'église Saint-Pierre de .Montmartre. Ce dernier monument avait été édifié, peut-être dès le v* siècle, sur la butte, à l'endroit où auraient été martyrisés les premiers
apôtres de Paris : saint Denis, le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère. Détruit par les Normands, il en reste quelques colonnes antiques, employées dans le nouvel édifice, reconstruit à différentes reprises en ii37,auxvi° siècle, et après la Révolution, et qui a été récemment l'objet ifune complète restauration. On peut voir encore dans la nef, depuis peu restaurée très soii>neusemont, des chapiieaus mérovingiens en marbre noir et blanc d"-Vquiiaine.
ARClIlTKCTrRK KKl.l
Ai>rè-^ K-s lliermes de Jiilicti L-t Saint-l'ierre de M<intmartrr, U' monument le l)lus vénérable di" Paris est !'éjfli>,e Saixi-)iI kmaix dks Pi<rs. KUe -.■ap]>ehi d'abord Sainte Croix et Saint-Vincent, et fut édifiée par Childeliert I". roi de 511 à 558, au reiuur d'une expédition en l\v]>:i^ne eoiUro le roi des W'ihil^ollis. Anialaric ^542'.
durant laquelle il s'était eml'aré de reliques à Tolède.
|-;iles ]irirent place dans la nouvelle église, décorée de peintures, de lambris dorés, et de colonnes de marbre.
enlevées sans doute à quelque palais antique. Saint Germain, évèque de Paris, qui avait été linstigateur de cette œuvre, y fut inhumé en 57(1, et ses miracles contribuèrent à faire changer, en faveur de sa mémoire, le vocable du monument, lequel s'appela désormais Saint-Germain des Prés, parce qu'il fut construit en dehors des remparts, au milieu d'une prairie bordant la Seine. Peu de temps après, les religieux du monastère, voués d'abord à saint Antoine et saint Basile, embrassèrent la règle bénédictine.
L'abbaye jouissait d'une grande réputation ; les rois mérovingiens
Animal famastique Jus
tenaient à honneur de s'y faire enterrer, comme plus tard leurs successeurs dans la basilique de Saint-Denis. Même le fondateur de la dynastie capétienne, Hugues Capet, en fut abbé. Mais, à cause de sa position extérieure à la ville, et malgré qu'il fût fortifié comme un château, le couvent fut la proie facile des Normands, qui le pillèrent ou l'incendièrent plusieurs fois ; et Tabbé Morard, qui tint la crosse abbatiale de 990 à 1014, eut fort à faire pour réparer tous ces désastres. Il subsiste de cette reconstruction des témoignages importants : ce sont douze magnifiques chapiteaux du XI® siècle, conservés au musée de Cluny, et qui figurent le Christ dans sa gloire, des saints, des anges, Tagneau pascal, Daniel et Samson ; peut-être même, certains chapiteaux des collatéraux sont-ils aussi de ce temps ; on y voit des poissons, des sirènes, des serpents, des hippopotames, toute une ménagerie naïve et grossière, encadrée dans une flore approximative.
Sans doute, par suite du développement pris par le monastère, le chœur, au siècle suivant, devint insuffisant ; le nombre des moines s'étant accru, il fallut en augmenter les proportions ; mais la nef de Tabbé Morard resta à peu près intacte. On la fit précéder d'une tour quadrangulaire, qui a été bien des fois remaniée ; du xii^ siècle, sont encore l'immense salle du premier étage, qui pouvait abriter les gens du monastère en cas d'alerte, et les huit baies cintrées du sommet dans leurs arcatures géminées. Le 21 avril 1163, le pape Alexandre III, sur la prière de l'abbé Hugues de Monceaux, avec l'assistance de douze cardinaux, dédia la nouvelle église , Hubald, évêque d'Ostie, et plusieurs autres évêques consacrèrent les neuf chapelles absidales.
Au xiir siècle surtout, de grands travaux signalèrent la prospérité de l'abbaye ; en 1227, l'abbé Eudes fait bâtir le cloître; l'abbé Simon confie à l'architecte de la Sainte-Chapelle, Pierre de Montereau (ou de Montreuil, de Monastcriolo), la construction d'un magnifique réfectoire, qui était comparable pour la hardiesse et l'élégance à celui de Saint-Martin des Champs (1239-1244) ; les abbés Hugues d'Issy, et Thomas de Mauléon (i 244-1 255) le chargèrent aussi d'édifier la chapelle de la Vierge, derrière le maître-autel. C'est en reconnaissance de ces services, que l'abbé Gérard de Moret accorda aux restes de cet habile artiste, en 1266. une sépulture d'élite, au chœur de cette même chapelle. En 1273 enfin, cet abbé, grand constructeur, paracheva son œuvre en élevant le dortoir et la salle capitulaire.
A la fin du xvi'' siècle, le cardinal de Bourbon ajouta le palais abbatial en style de la Renaissance, avec pilastres, refends et frontons. On
couvrit, plus tard, la voûte de la nef en pierres, on réédifia le transept, et on ouvrit çà et là de nombreuses et hautes fenêtres. Le porche de l'entrée principale est plus récent encore, ainsi qu'une porte latérale, les croisillons et la chapelle Saint-Symphorien, que bénit saint Prançois de Sales,
en 1619- La bibliothèque, " ce sanctuaire de la science, où venaient étudier les Mabillon, les Montfaucon, les Martène, les Ruinard, les Félibien », fut détruite au commencement de la Révolution. En notre siècle, on a supprimé, pour ne pas les restaurer, les deux clochers qui accostaient le transept, rebâti la chapelle terminale, refait toutes les fondations, restauré maintes parties de l'édifice ; et Hippolyte Flandrin a déroulé sur ces murs, en des fresques d'une haute inspiration et d'un sentiment religieux profond, les scènes de l'ancien et du nouveau Testament
Telle qu'elle existe aujourd'hui, la vieille église, où tous les âges se sont ingéniés à imprimer la marque de leur art, est plus vénérable par les souvenirs qu'elle rappelle, que par son antiquité réelle. Son plan est une longue croix latine avec des bras fort peu saillants ; la nef a 65 mètres de long, la voûte une hauteur de 19. Il y a des fenêtres d'un seul côté, l'autre étant bloqué par les constructions abbatiales. Plusieurs tombeaux sont
Saint-Juli
remarquables, entre autres celui du roi de Pologne, Jean-Casimir Sobiezki, qui mourut, en 1672, abbé de Saint-Germain des Prés; l'Académie française, en i8iy, y a consacré des épitaphes à Boileau, Descartes, .Mabîllon et Montfaucon, dont les restes furent déposés dans l'église, après la suppression du musée des Petits-Augustins, L'ensemble du monument ne laisse pas de sembler disparate ; mais il reprend sa splendeur d'autrefois, quand le soleil inonde la polychromie de sa décoration, ou quand le crépuscule, à peine percé par de rares lumières, l'enténèbre de mystère et de poésie. L'église de l'ancien prieuré de Saixï-Jilien le Pauvre n'est pas moins vénérable ; elle est citée par Grégoire de Tours, et, comme Saint- Germain, elle fut dévastée par les Normands. Les religieux de Longpont la reconstruisirent dans les premières années du Xll' siècle sur un plan
grandiose, puisque, pendant plus de trois cents ans, l'Université y tint ses assemblées plénières, et y élut son recteur. En 1635, des vandales détruisirent une partie de sa nef, supprimèrent le portail gothique, et lui substituèrent une façade pseudo-classique du plus piteux effet. Il subsiste de l'ancien un bas-relief au-dessus d'une porte, dans la rue Galande, et qui représente saint Julien Tllospitalier et sa femme transportant Jésus, sous la forme d'un lépreux, sur leur barque. Car saint Julien l'Hospitalier partagea la gloire du vocable de l'église avec saint Julien le Confesseur et saint Julien le Martyr. Devenu chapelle de l'ilôtel Dieu, le monument a été concédé, en 1889, au culte grec par l'autorité archiépiscopale.
Quand, après des détours et des chemins pénibles, on a pu pénétrer jusqu'à Saint-Julien, i>ii est frappé par l'aspect noble et austère de son architecture.
L'église est trapue, jiesanU'.
massive ; il y a trois nefs et trois absides, dirigées, comme l'a remarqué -Sauvai, vers le levant d'hiver; des anciennes travées, quatre seulement ont subsisté Les piliers sont énormes, supporl;int des arcades puissantes, sans aucune ornementation. Beaucoup de chapiteaux offrent à l'obeservateur des remarques intéressantes : « le plus curieux, dit Guilhermy, est placé sur le côté méridional du chœur. Des feuillages perlés l'enveloppent ; à ses angles se dressent sur les volutes quatre figures à têtes de femmes, corps emplumés, ailes étendues, pattes armées de griffes. Un chapiteau presque semblable existe dans l'église de \otre-Dame, et, comme à Saint-Julien, il surmonte une colonne dans la partie méridionale du rond-point, 'i Ce chapiteau est un des chefsd'œuvre de la sculpture du moyen âge ; la sculpture des acanthes est très tine, l'expression des figures est calme et grave; et les ailes s'éploient à
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i8 PARIS
la place des volutes pour supporter le tailloir. Le maître imagier a trouvé ainsi la forme rationnelle d'un chapiteau original.
Vers la fin du xii" siècle, la foi d'un évèque et d'un peuple tout entier fit jaillir sur le sol de la Cité, à l'endroit où se dressait une basilique élevée par Childebert, Notrk-Dami; de Paris. L'honneur de cette idée
Saint Julieci le Pauvre.
grandiose revient à Maurice de Sully, qui administra le diocèse de i i6o à 1196, Des deux églises Saint-Ktienne et Sainte-Marie, qui si longtemps avaient suffi au culte, la seconde avait été incendiée par les Normands en 857, puis rebâtie ; on l'appelait tiova ccclrsia, et elle était préférée à sa voisine ; quand il s'agit de les réunir en une seule cathédrale, c'est elle qui donna son vocable au monument nouveau.
La première pierre en fut posée en 1163 par le pape Alexandre III,
LES ORIGINES ET LE MOYLN AGK
FaîiJt de Notre-Dame Je Paris.
comme Tatteste le récit du moine d'Auxerre ; Henri, légat, consacra en 1182 le maître-autel, peu de jours, après la Pentecôte. On sait, en outre, que le patriarche de Jérusalem, Héraclius, officia pontificalement dans le chœur en 1185. Quand Maurice de Sully mourut, en 1196, l'abside était achevée et la nef très avancée.
Ses successeurs, Eudes de Sully (i 197-1208), Pierre de Nemours (1208- 12 19), continuèrent Toeuvre si bien commencée. En 1218, les derjiiers vestiges de l'église Saint-Etienne disparurent; en 1223. le portail était achevé jusqu'à la galerie unissant les deux tours ; la célèbre inscription du portail méridional témoigne qu'il fut commencé en 1257 P^^ Jehan de Chelles. Il est probable que le reste de l'église et l'étage supérieur des tours sont de la même époque, et peut-être du même architecte. La fin du xiir siècle vit se construire les chapelles de l'abside, et les chapelles latérales, celles-ci avant celles-là, comme le révèlent des donations à cet effet, dues à la générosité de Jean de Paris, archidiacre de Soissons, et de révêque vSimon Matiffas de Buci. Du xiV siècle datent les verrières et la clôture du chœur, entreprises par Jean Ravy, et terminées par Jean le Bouteiller en 1351. En 1400, Jean de Montaigu donna un des deux gros bourdons, et le nomma Jacqueline, du prénom de sa femme. Nous avons un témoignage contemporain de l'admiration que la cathédrale inspirait alors ; c'est la relation de la visite à Notre-Dame, qu'a écrite un évêque arménien, du nom de 3lartyr, vers la fin du xv'^ siècle, relation publiée dans les Annales arclu'ologiqitcs de Didron : « Ea grande église est spacieuse, belle et si admirable, qu'il est impossible à la langue d'un homme de la décrire. »
Elle resta telle jusqu'au xvii*' siècle ; à ce moment, des mutilations en altérèrent gravement la beauté. En 1638, Louis XIII, qui venait de placer la Erance sous la protection de la Vierge, fit un vœu solennel : « Afin que la postérité ne puisse manquer à suivre nos volontés à ce sujet, pour monument et marque incontestable de la consécration présente que nous faisons, nous ferons construire de nouveau le grand autel de Téglise cathédrale de Paris, avec une image de la Vierge qui tienne entre ses bras celle de son précieux fils descendu de la croix, et où nous serons représenté aux pieds du fils et de la mère, comme leur offrant notre couronne et notre sceptre. >» Louis XIV réalisa le vœu de son père, de 1699 à 17 14; de grands artistes collaborèrent à la descente de croix : Robert de Cotte, les Coustou, Coysevox, Vassé, Lepautre, Lemoine, etc. Est-il besoin de dire combien cette œuvre, de grand mérite pourtant, cadre mal avec le vieux style gothique? Pendant tout le xviil*' siècle, on s'ingénia
méthodiquement à de pareilles dévastations : le maître-autel, le jubé, la clôture du chœur furent remaniés ou supprimés, Kn 177 li Soufflot détruisit le trumeau et une partie du tympan de la grande porte du portail.
Noire-Dame. — Lu porLe du Jugement dernier.
avec l'assentiment du Chapitre, afin de donner libre passage aux processions ; et jusqu'à la Révolution, on doit enregistrer des dégradations semblables. En 1793, sans l'heureuse intervention de Chaumette et de l'historien-astronome Dupuîs, qui, pour sauver les sculptures des portes, prétextèrent que^l'intérét de la science météorologique exigeait leur maintien, on aurait eu d'autres terribles dégâts à déplorer.
Depuis, tous les gouvernements ont tenu à honneur de restaurer comme il convenait, et de conserver à Tart ce merveilleux exemple du gothique. Les études d'archéologie nationale, consacrées par une création de chaire à TKcole des Chartes, la contribution inattendue apportée par le romantisme sous l'impulsion de Victor Hugo, l'enthousiasme des jeunes architectes pour ces œuvres si probes et si puissantes des ancêtres que sont les cathédrales du moyen âge, créèrent autour d'elles une atmosphère d'affection. Enfin, en 1845, une loi confia à deux architectes de grand talent, Lassus et Viollet-le-Duc, le soin de réparer le mal fait par le passé, et d'assurer l'avenir. Leur restauration est un modèle pour la science et le respect qu'ils ont déployés ; grâce à eux, la vieille église réapparaît avec sa beauté d'autrefois.
Elle est tout un monde : en quelques lignes, Ciuilhermy a finement indiqué ce que nos ancêtres aimaient à y trouver : « La cathédrale était le grand monument populaire du moyen âge, le monument de tous, auquel chacun avait apporté sa pierre, et qui en réalité appartenait à tout le monde. Quand nous parcourons les nefs de nos cathédrales, n'y voyonsnous pas, en effet, au bas des verrières, et sur les soubassements des statues, les armoiries du peuple et les emblèmes des corps de métiers, bien plus encore que les attributs de la puissance et les blasons de l'aristocratie ? Ce sont des boulangers, des bouchers, des marchands de draps, des fourreurs, des vendeurs d'épices, qui ont enrichi de leurs dons les Notre- Dame de Reims, d'Amiens et de Chartres, Saint-Ktienne de Bourges et Saint- Pierre de Troyes. La cathédrale était, pour les populations d'alors, non seulement le lieu de la prière et la demeure de Dieu, mais le centre du mouvement intellectuel, le dépôt de toutes les traditions d'art et de toutes les connaissances humaines. Ce que nous placerions dans les armoires d'un musée, nos pères le confiaient au trésor des églises. Ce que nous cherchons dans les livres, ils allaient le lire en caractères vivants sur les ébrasures des portes ou sur les vitraux des fenêtres. Et voilà pourquoi, à côté des scènes religieuses et des allégories morales, nous rencontrons en si grand nombre aux parois de nos cathédrales, ces calendriers, ces enseignements de botanique et de zoologie, ces détails sur les procédés des arts et des métiers, ces avertissements sur l'hygiène, sur le bon emploi du temps, sur l'agriculture, qui compKJsent une encyclopédie à l'usage et à la portée de tous. «
Etudions d'abord V extérieur de cette encyclopédie de pierre. Le rezde-chaussée de la façade principale est occupé par trois grandes portes : celle du milieu, la porte du Jugement, plus haute et plus large : celle de
gauche, la porte de la Vierge, et la troisième porte de droite, ou porte de
Sainte-Anne ; la seconde est moins élevée que la troisième, mais la différence de hauteur est rachetée par un fronton aigu.
Au milieu de la porte du Jugement, au trumeau, se dresse le Christ bénissant d'une main, et de l'autre, tenant le livre de la vie. Soufflot lavait supprimé, aint>i que le premier registre du ivmpan et la moitié du second :
ils ont été refaits et restaures par Toussaint et (.ieoffroy Dechaume. Sur le premier registre, est figurée la résurrection des morts, qui entrouvrent leurs cercueils. Au second, est le pèsement des âmes : l'archange (iabriel, en longue robe, tient la balance, dont les deux plateaux contiennent une àme dans l'attente, et une autre vouée à l'enfer; à gauche, des damnés sont entraînés par des diables : une femme, un évèque, des coquettes, un diacre revêtu de la dalmatique, un roi, tous honteux et consternés; à droite, les élus couronnés, radieux, joignent les mains d'allégresse et regardent le Christ avec une expression d'ineffable reconnaissance. Au registre du dessus, trône le Juge souverain, dont le pied repose sur le
globe du monde ; il lève sa main droite marquée du stigmate de la croix ; à ses côtés, deux anges exaltent les instruments de la passion, la croix et les clous ; derrière eux, la Vierge à droite, couronnée et voilée, à gauche, saint Jean sous la forme d'un jeune homme, intercèdent pour les humains. De chaque côté du trumeau, les douze apôtres font au Christ un cortège glorieux.
Au-dessous d'eux, dans les ébrasements, douze petits reliefs de chaque côté, rangés sur deux lignes superposées, représentent, en bas les vices, au-dessus, les vertus sous la figure de femmes. Aux pieds-droits de la porte, les vierges sages, et les vierges folles avec leurs lampes renversées. La voussure est occupée par douze cordons latéraux, qui, en général, complètent les scènes du tympan. En face du pèsement des âmes, du côté des élus, un ange les accueille, et Abraham, assis entre deux arbres, les reçoit dans son sein, ainsi qu'il est dit dans les Écritures ; à droite du spectateur, en face des réprouvés, une chaudière avec des crapauds et des diables qui tisonnent le feu, et plongent des crocs dans le corps de leurs victimes ; la mort, sur le cheval de l'Apocalypse ; la guerre; le Démon grimaçant.
Mais au-dessus, pour contempler le Christ dans sa majesté, il n'est plus que des anges et des saints. Au premier et au deuxième cordon, les anges, radieux de beauté; au troisième, les prophètes; au quatrième, les seize docteurs avec Tétole, l'aube et la chasuble, dans un rang d'honneur, comme l'a remarqué Didron, qui l'attribue au prestige scientifique que Paris a toujours eu au moyen âge ; au cinquième, les martyrs, partant la palme de leur victoire, quelques-uns avec le manipule et la dalmatique ; au dernier rang, les vierges, dignes, gracieuses et modestes, tenant un cierge en signe de leur foi.
De chaque côté de cette porte admirable, dans des niches pratiquées à même les contreforts, deux statues refaites; à gauche, l'Église triomphante, coiffée du diadème, exaltant la croix et le calice; à droite, la Synagogue vaincue, les yeux voilés d'un bandeau, laissant échapper de ses mains sa couronne, les tables de la loi, et son étendard brisé.
A gauche du spectateur, la porte de la Vierge, patronne de l'église, offre de non moindres magnificences. Sous un édicule, qui représente l'arche d'ixWiance, fœclcris circa, selon l'expression des litanies, la Vierge (moderne) est adossée au trumeau, portant son fils. Sur les côtés et le long des pieds-droits de la porte, a été représenté comme un tableau de l'année, « un almanach de pierre, où nous trouvons la mer et la terre, les
douze signes du zodiaque, les occupations qui se succèdent pendant les différents mois de l'année, et les délassements permis à ceux sur lesquels ne pèse pas dans toute sa rigueur la dure loi du travail ». Ce sont des
Noire-Dame. — Porte de la Vierge.
bas-reliefs charmants, qui représentent des scènes de la vie contemporaine sous toutes ses formes : ici l'émondage de la vigne, un chasseur, la fenaison, un frileux qui se chauffe à un brasier, un bûcheron courbé sous le poids de la ramée, un promeneur dans la campage, un vendangeur enfoncé dans la cuve où il presse les raisins, la glandée, un paysan
2b PARIS
assommant un porc, « la terre sous la forme d'une femme forte, assise et, comme immobile sur son siège. Sa droite tient une haute plante herbacée, qui sort d'un vase ; sa gauche, un chêne, chargé de glands. Une jeune fille, personnification de la race humaine, s'agenouille dans le giron de sa mère, et lui saisit la mamelle droite où elle puise la vie », Autant de jolis et pittoresques tableautins, d'une inspiration naïve et charmante.
Notre-Dame. — ■ Tympan Je la porie de la Vierge.
Dans les ébrasements, se dressent huit statues (modernes), accompagnées de petits bas-reliefs.
Au premier registre du tympan, trois prophètes et trois rois couronnés déroulent une banderole, où étaient sans doute écrites les louanges de la Vierge. Au deuxième, la Vierge vient de mourir, assistée du Christ, qui la bénit, de deux anges qui recueillent son corps dans un suaire, et des douze apôtres, parmi lesquels on remarque saint Pierre et saint Jean pour la beauté de leur attitude, tous plongés dans une profonde douleur. Au quatrième, est indiqué le triomphe de Marie, qui trône auprès de son fils, entre des anges portant des cierges. Le long des voussures, contemplant ce triomphe, les anges, les patriarches, les rois dont elle descend, et qui tous chantent sa gloire.
La porte de droite est appelée porte de Sainte-Anne, bien que ce nom
ne lui convienne pas tout à fait; c'est peut-être la plus ancienne de toutes, et qui devait être dans la pensée de Maurice de Sully l'entrée principale du monument; le style, plus archaïque, est contemporain de celui de Saint-Denis, et accuse encore l'influence romane. Peut-être même est-ce la porte de l'ancienne église.
On remarque, au trumeau, la figure de saint Marcel, neuvième évêque de Paris, qui mourut en 436; appuyé sur une crosse et bénissant, il est revêtu du costume complet du prêtre : aube, tunicelle, étole, chasuble, amict. Il écrase un serpent qui, suivant la Légende Dorée de Jacques de Voragine, séjournait dans le cercueil d'une dame de qualité, et que le saint personnage contraignit à se replonger dans la mer.
La statue a été restaurée depuis la Révolution.
Dans les ébrasements, Tabljc Lebeuf croyait reconnaître ^ainl Pierre et saint Paul, la reine de Saba, Bethsabéc.
David et Salomon, ancêtres de .Marie, et d'autres personnages. Jloutfaucon les avait pris pour des rois mérovinj^iens.
Le sujet des zones du tympan est moins simple qu'aux autres portes; ce sont de nombreuses compositions représentant les scènes différents de la vie de la Vierge et de sainte Anne, et juxtaposées côte à côte, sans lien. Voici, premier, Joseph dont la baguette vient
de fleurir, signe auquel on reconnaît qu'il doit devenir l'époux de Marie; la célébration du mariage ; l'annonciation à sainte Anne et saint Joachim ; l'annonciation à Marie ; l'offrande de Joachim. Au second, la prière de la Vierge au Temple ; la nativité dans l'étable de Bethléem ; l'annonce aux bergers ; la délibération d'Hérode ; l'audience aux rois-mages. Au-dessus enlîn, la Vierge tenant Jésus sur son sein, entre deux anges qui l'encensent ; à droite, un roi à genoux, Louis VII sans doute, déroule une charte de donation ; à gauche, un spectateur, un évêque debout, peut-être Mau-
Notre-Uiimc. — La Vierge a' au poriai! de droiit
c l'enfant.
rice de Sully, avec la mitre basse, appuyé sur sa crosse: à côté, un scribe écrivant l'acte de donation. Aux voussures, au premier rang, les descendants de David, parmi lesquels devait être choisi 1 (.'■poux de -Marie : puis des anges qui encensent leur reine : les rois de lajjfénéalogie de la Vierjre: les prophètes ; " les seize personnages du dernier cordon représentent, nous le pensons, ces vieillards de la vision de saint Jean qui chantent les louanges de Dieu sur la harpe, et (|ui portent des vases d'or contenant
- Ptii;urc de ft-r du poruil principal.
les prières des juhtcs 11 y en a sept qui jouent de divers instruments curieux par leurs lormes : violons, harpes, guitares: trois qui tiennent des vases ; six qui n'ont que des banderoles. ■■
Il convient de signaler enfin les pentures des purlcs, en fer forgé, tout â fait remarquables pour la beauté des feuillages, la grâce des entrelacs et des contours. L'ne légende prétendait que l'ouvrier, désespérant du succès, s'était assuré le concours du diable, ou biscoriiftlf, lequel cependant n'aurait pu le lui prêter pour la porte centrale, parce que là passait le Saint-Sacremeut, au moment des processions
Au-dessus desiKtrtes, s'étend la galerie des roi-, entre des colonnettes.
et sous vingt-huit arcs trilobés. On a discuté sur l'identité de ces personnages. Certains voulaient que ce fussent les rois de France, de Childebert
Les tours de N'otre-Danie.
à Philippe-Auguste, se fondant sur une composition burlesque contempcraine, les XXI/l manières de Vilain, où un pauvre badaud se fait voler sa bourse, tandis qu'il montre la galerie en disant : Voici Pépin, voilà Charlemajrnc. u Nous avons la conviction, dit Guilhermy, et jusqu'ici toutes les découvertes des noms véritables nous donnent raison, que les
rois sculptés en longues séries dans nos cathédrales sont des patriarches, des chefs du peuple de Dieu ou des rois de Juda, composant le cortège généalogique du Sauveur. »
Cette galerie est couronnée par celle de la Vierge, où se dressent, au milieu, Marie entre deux anges ; à gauche, Adam, à droite, Eve, la rédemption entre les personnages de la chute. Ces statues ont été refaites lors de la restauration.
Le troisième étage est occupé, entre deux baies de quatre fenêtres surmontées de deux petites roses, par la magnifique rose du portail, composée d'un compartiment circulaire à redents, autour duquel tournent douze petits arcs trilobés, encadrés eux-mêmes de vingt-quatre autres, couvrant la nef de tapis lumineux, quand le soleil luit à travers.
Une arcature à jour, d'une finesse extrême, couronne cet étage, reliant et accompagnant les tours, qui, désormais libres, s'élancent" dans Tespace, percées de hautes baies géminées, barrées par les abat-sons. C'est un spectacle étrange que de les contempler sous un certain angle, quand le soleil rougeoie de l'autre côté, et déchiqueté en noir la masse de l'armature interne. Deux petites tourelles, sur les glacis, regardent le vide. Il y a trois cent quatre-vingts marches pour arriver au sommet ; des salles immenses ont été construites dans ces tours, et servent aux services de l'architecte ; on y trouve aussi la sonnerie, et surtout le fameux bourdon, qui n'est mis en branle que dans les fêtes solennelles, et dont les sons graves éveillent dans l'àme du Parisien, même sceptique, bien des échos d'un charme mélancolique. Quand on est averti, on remarque que la tour du midi est moins grosse que l'autre. Etait-ce pour ne pas gêner l'entrée de la maison épiscopale ? ou pour signifier par là que Notre-Dame de Paris n'était pas alors une église métropolitaine ? Enfin, les tours étaientelles couronnées d'une flèche, dans le projet primitif de Maurice de Sully ? Autant de questions auxquelles il est bien difficile de donner une réponse ferme, les arguments pour ou contre présentant une égale importance.
Sur la balustrade du quatrième étage, à l'endroit où les tours se dégagent de la masse, tout un monde étrange de monstres, restaurés, ricane sur Paris : oiseaux fabuleux, aux ailes démesurées, aux griffes prenantes, diablotins horribles, figures simiesques, dragons, suppôts de l'enfer, gnomes, péris, djinns, esprits, ouvrant des yeux énormes, contorsionnant leurs bouches dans des éclats de rire sarcastiques, hideux. A l'extrémité de l'aire de plomb, contemplant cette orgie de grimaces, un ange placé avec une habileté consommée pour donner le moins de prise au vent,
sonne de la trompette, k soit pour annoncer le jugement à venir, soit pour convoquer le peuple chrétien «.
Du haut de la terrasse d'une tour, près de l'échauguette, limmense édifice offre un spectacle extraordinaire ; il se développe sur une longueur de près de cent cinquante mètres ; les croisillons du transept s'a)