BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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LETTRE EN GUISE DE PRÉ FACE à Monsieur I/ESRI MARÉCHAL
Mon cher Confrère et Ami,
ois me demandez d'écrire une préface
V pour un livre qui est lui-même la préface d’un volume déjà paru. Je veux vous citer vous-même. Voici les dernières lignes de la « Conclusion » de Paris, Souvenirs d'un musicien :
« Ici s’arrêteront ces souvenirs parisiens.
« Bien que publiés après ceux qui leur font suite sous le nom de Rome, ils en demeurent cependant la préface.
PRÉFACE
ST
« Devront-ils être continués?C’est le public qui le dira. »
Très certainement le public dira « Oui ».
C’est donc un troisième volume que nous attendons. Vous avez de charmants souvenirs et assez d’esprit pour les bien raconter. C’a dû être un charme pour tous ceux qui, comme moi, ont fait le voyage de Home, de refaire ce voyage avec vous.
Vous avez connu Listz; je l’ai connu aussi à l’époque de sa « transformation ». C’est le mot dont se servit Mme la Princesse de Sayn- Wittgenstein lorsqu’elle me dit : « Allez au Vatican ; demandez le pavillon du cardinal de Hohenlohe et Listz vous apparaîtra dans sa nouvelle transformation ». Je savais depuis quelques mois déjà ce que ça voulait dire, et je n’eus aucune surprise en me trouvant en face de Listz.
Il me reçut dans une salle oblongue au
PRÉFACE
milieu de laquelle était un guéridon chargé de différents flacons et d’une boite de cigares. A l’une des extrémités était un Christ; à l’autre la Vierge des Sept Douleurs. Et nous nous promenions en fumant notre cigare, allant d’un bout de la salle à l’autre, lançant [des bouffées de tabac devant nous.
Un scrupule me prit : « Ne craignezvous pas, mon cher abbé, que l’odeur du tabac n’incommode ces augustes personnages?
« — Mon Dieu non, me répondit-il, pour eux c’est comme une variété d’encens! »
Notre promenade terminée, Listz s’apprêta à sortir. C’est moi qui lui mis sur l’épaule son manteau d’abbé, le voyant un peu hésitant dans la manière de s’en servir. En bas, devant la porte, un coupé s’était arrêté. Une dame allait en descendre, un peu effrayée, quand Listz la rassura en lui disant que, sous ce
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nouveau vêtement, l'homme était toujours le même.
Je pris congé sans attendre la suite.
Le lendemain je fis une promenade à Amalfi. Un soleil ardent, une chaleur tropicale et de la poussière jusqu’à mi-jambes! Si bien que ce délicieux voyage me valut une espèce d’ophtalmie, et il fallut me résigner à rester confiné chez moi dans la plus complète obscurité. Listz, touché de mon infortune, venait me voir tous les jours. Il avait appris, je ne sais trop par qui ni comment, qu’à mon départ de Rome je devais aller diriger à Baden-Baden un grand concert international. 11 m’en parla et, tout naturellement, l’idée me vint de lui proposer de mettre son nom au programme. Il y avait peut-être songé! Il accepta. Je crois me rappeler que je fis exécuter un de ses Préludes.
Mon ophtalmie se guérit; le concert eut lieu.
PRÉFACE
A quelque temps de là, je reçus une lettre de Listz qui commençait ainsi : « Mon cher Monsieur... ». Je lui répondis : « Mon cher Abbé... ». Et notre correspondance n’eut pas de suite.
Rentré à Paris, chez mon ami le comte d’Ideville qui était secrétaire de l’ambassade de France à Rome, M. Listz et moi nous rencontrions quelquefois. Le jour de l’exécution de la messe de Gran à Saint-Eustache — messe qu’il dirigea en habit ecclésiastique — je fus un des premiers arrivés, et je pus assister à son entrée dans le temple. Il était suivi de quelques dames qui lui faisaient un gracieux cortège; parmi elles, je distinguai Mme Beulé et Mme de Munkaczy.
Mais, me voilà hors de mon sujet! J’aurais bien voulu cependant, mon cher Maréchal, rester quelques instants encore à Rome avec vous! Dieu, que vous contez bien et qu’on a de plaisir à vous suivre !
PRÉFACE
Je quittai, comme vous, les cascatelles de Tivoli, sac au dos, et je m’en allai à Subiaco. C’était à la chute du jour; il me fallait un guide. Celui qui m’offrit ses services n’avait pas une mine bien engageante! Il avait le poil roux. Au bout d’une demi-heure de marche, il me dit tout à coup : « Lorsque j’étais au bagne... ». Je lui coupai la parole! C’était un condamné politique ! Je me rappelle avec quelle effusion je lui serrai les deux mains. Nous arrivions comme deux bons amis à Subiaco, et je ne lui demandai pas de détails sur son crime.
Je reviens décidément à Paris où il y a tant d’intéressantes pages et tant de jolies histoires à glaner.
Vous aviez donc dix-huit ans, mon cher Maréchal, quand un impérieux désir se manifesta en vous d’apprendre la musique; et j’entends d’ici le formidable éclat de rire de votre ami Raimbault, lorsque vous lui fîtes part de votre décision.
PRÉFACE
Raimbault était « un jeune séminariste qui avait jeté le froc aux orties pour essayer de faire sa trouée dans le monde littéraire cl surtout au théâtre ». 11 mourut jeune et ce fut votre premier deuil, mon cher Maréchal.
C’est au Conservatoire dans la classe de solfège de Batiste que vous fîtes la connaissance de Léo Delihes. Vous l’avez bien connu, et vous l’avez bien jugé; et vous avez parlé de lui et de ses œuvres avec une sympathie et une sûreté de jugement dont doivent vous savoir gré tous ceux qui ont cheminé côte à côte avec ce brave garçon, ce spirituel et délicat musicien.
Vous êtes allé chez le Père Enfantin, aussi chez Mme O’Connell où vous ave/, connu Henry Becque et Viclorin Joncières se livrant « à des discussions tonitruantes et batailleuses » qu’Alexandre Dumas lils écoutait « silencieux et un peu surpris »! L’auteur du
PREFACE
Demi-Monde n’avait pas encore publié ses préfaces audacieuses.
Vous vous présentez chez Victor Hugo, et vous lui demandez l’autorisation de mettre en musique la Captive. Après Berlioz! Victor Hugo ne s’en souvenait-il plus? Et vous, mon cher Maréchal, vous n’aviez donc jamais entendu ce chef-d’œuvre? D’autres ont fait comme vous; Que de captives envolées sans avoir laissé les moindres traces!
J’ai bien ri, en lisant les quelques pages consacrées au maître, de sa chute de cheval au hois de Boulogne et de sa recommandation à Édouard Plouvier, qui l’accompagnait, de n’en point parler! Et, vraiment, c’est bien drôle aussi de voir Victor Hugo à Bruxelles installé derrière le comptoir d’une marchande de tabac et disant à la brave femme qu’était sa propriétaire : « Allez donc vous coucher; et si mon fils rentre trop tard, c’est moi qui lui ouvrirai et qui recevrai votre clientèle! »
PRÉFACE
Vous voilà devenu l’élève de Victor Massé.
Ah! vous l’avez bien aimé, celui-là; et vous parlez de lui avec une reconnaissance attendrie, exaltant ses succès et vous attristant à ses chutes imméritées, depuis la Chanteuse voilée , Galathée et les Noces de Jeannette , jusqu’à Une nuit de Cléopâtre qui ne fut représentée qu’après la mort du pauvre musicien.
Ce n’est pas une analyse de votre charmant livre que vous m’avez demandée, mon cher ami ; c’est — préface ou lettre — une simple introduction. En signalant quelques-unes des pages où vous avez laissé percer la tendresse de votre cœur; d’autres où, d’un crayon léger, vous avez esquissé d’attrayants portraits, je veux laisser à vos nombreux lecteurs le plaisir de goûter la saveur de votre style sans que des citations, qui me hantent pourtant, viennent le déflorer.
Vous avez dit, cependant, sur le maître-
PRÉFACE
organiste Chauvet, mort à trente-quatre ans, quelques mots que je veux citer : « Lorsqu’on a la bonne fortune de rencontrer un tel charmeur c’est une joie de marcher dans son ombre : et je n’y manquai pas! »
Vous nous avez parlé de Bizet, mort sans avoir pu jouir du succès de Carmen, en ternies qui devront émouvoir au même degré que vous ceux qui ont connu ce génial musicien ; et, si je n’étais depuis longtemps votre ami, je le deviendrais rien qu’en lisant cette conclusion de votre article sur l’auteur de la Damnation de Faust : « ce poète ardent, ce noble artiste, cette pure gloire française que fut Hector Berlioz ».
Je souhaite à Paris le même succès que Rome vient d’obtenir. On y trouvera les mêmes élégances, la même souplesse de style ; et je veux vous dire avec Jules Claretie, le bon juge, le tin chroniqueur : « Je ne connais pas de meilleur guide que M. Maré-
l’UÉFACE.
chai vers l’Art et la Jeunesse. Le bon Montaigne, le fin et profond Gascon, eût accepté avec joie de faire route avec ce gai, spirituel, alerte et mâle enfant de Paris, artiste jusqu’au sang et écrivain jusqu’aux ongles ».
E. Ueyeh.
0 décembre 1900.
SOUVENIRS D’UN MUSICIEN
PRÉLUDE
usqu’a l’àge de plus de quinze ans, ma vie
il s’est passée dans un milieu absolument étranger à l’art et h la littérature; les amis de mon père étaient de braves gens, les uns aisés, les autres occupés soit dans le commerce, soit dans des administrations publiques ou privées.
En ce milieu, de mœurs très simples et très droites, il n’était jamais question que des menus faits de la vie courante, sans que jamais, non plus, la fleurette d’une impression personnelle vînt donner quelque saveur à l’entretien. La « lecture » était limitée à celle du journal du
soir, et si l’on prononçait quelquefois le nom de Voltaire, c’était pour parler de sa canne!
Personne ne possédait de piano; donc, pas de musique. Si parfois le mot surgissait à la suite de quelque pièce représentée avec succès à 1 Opera- Comique, sa signification tout entière s’enfermait en une exclusive admiration d Auber ou d’Adolphe Adam. Mcyerbeer passait pour obscur ; de tous les autres musiciens, jamais un mot.
Pour être juste, il faut rappeler qu'à cette époque les concerts du dimanche n existaient pas, et que l’Opéra-Comique restait, pour la bourgeoisie parisienne, l’Alpha et l’Oméga de l'art musical. Parmi les gens qui fréquentaient la maison, les plus mélomanes allaient à 1 Opéra une fois l’an, — et encore, — de préférence le jour où l’on représentait Robert le Diable.
Le souvenir de ces années m’est resté fort pénible; quand j’y songe, aujourd’hui, c’est comme au cauchemar de quelque prison cellulaire. Si je ne connaissais rien en dehors de cette vie, je soupçonnais du moins qu’il dût y en
PRÉLUDE
avoir une autre derrière le mur qui m’en séparait; mais lorsqu’on prononçait chez nous le nom de quelque artiste, c’était pour le faire suivre de tels dédains, de telles railleries, que je m’étais inconsciemment habitué à considérer toute la confrérie comme suppôt du diable!
Une seule figure apportait la note aimable dans ce concert monotone : c’était celle de mon père. Dans sa jeunesse, il avait fréquenté beaucoup d’artistes, de gens de théâtre, d’auteurs dramamatiques et leur avait gardé le plus attaché souvenir pendant les quelques années qu’il dut vivre loin deux; aussi fut-ce avec une vraie joie qu’il se retrouva un peu mêlé à leur existence lorsqu’il accepta les fonctions de caissier de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques qu’il occupa pendant trente-sept ans.
Mon père avait reçu une instruction assez poussée; il avait fait son droit, beaucoup lu, discuté, beaucoup bataillé même dans quelques petits journaux pendant la période romantique de 1830 à 1840; il lui était resté de tout cela une tiès grande facilité de parole et de plume; il était profondément bon, sensible et généreux, facile aux enthousiasmes, imaginatif, ardent à
la discussion, fidèle en ses amitiés. A toutes ces qualités se mêlait, cependant, une extraordinaire insouciance; et, dès qu il était refoulé dans ses derniers retranchements, il échappait par quelque spirituelle boutade, et l'incident était clos.
Plusieurs fois je lui avais fait part du malaise indéfinissable que me causait la vie d’alors. Si j’avais pu en indiquer le remède précis, sa honte naturelle et son profond attachement n’eussent pas hésité à me le procurer. Mais savais-je moi-même ce que je voulais? Or, devant cet inconnu, mon père me sermonnait doucement, me conseillait le travail et... pensait à autre chose!
Le hasard me mit enfin en présence du premier homme qui ne me parlât pas exclusi\ement de chiffres ou de combinaisons commerciales! C’était un jeune séminariste fort instruit, ayant jeté aux orties le froc, imposé par sa famille, pour essayer de faire sa trouée dans le monde littéraire et surtout au théâtre. Un dimanche, un camarade me l’avait présenté.
l’RÉLUDE.
Ce nouveau venu dans ma vie avait sept ans de plus que moi; tout frais évadé de sa prison monacale il débordait de jeunesse et d’enthousiasme! Une immédiate sympathie nous attacha 1 un à 1 autre, une profonde amitié suivit, et ce fut la mort seule qui nous sépara.
Mon nouvel ami signait sous le nom de Paul Raimbault des chroniques légères et bien tournées dans de petits journaux du boulevard où les collectionneurs retrouveraient aisément cette signature.
Très pauvre et resté sans famille, il avait dû entrer dans les bureaux d’une Compagnie de chemins de fer en attendant que théâtres et journaux consentissent à le faire vivre. N’ayant que ses soirées et ses dimanches pour travailler à son œuvre personnelle, il les employait à un labeur acharné; et, fréquemment, le matin le trouvait encore à la table où il s’était assis la veille.
J’allais le voir assez souvent; car, auprès de lui, c’était comme une vie nouvelle qui s’infusait en moi. 11 me lisait les vers des grands poètes, m’en faisait remarquer les beautés; il dirigeait mes lectures et, peu à peu, me dégrossissait, en quelque sorte, élargissant un horizon
dont l’étroitesse habituelle en était arrivée à m’étouffer.
Ce fut comme un précepteur, ou encore comme le médecin d’une âme malade et s’éteignant de consomption.
Deux fois par semaine, le soir, Kaimbault abandonnait sa mansarde pour aller respirer l’air nécessaire à ses articles de journaux comme à ses relations boulevardières. Il venait passer deux heures au café des Variétés et, parfois, je l’y accompagnais. C’était pour tous deux une excursion dans un monde spécial où les idées les plus hautes et les plus généreuses se croisent avec les pires absurdités; où les esprits les plus robustes et les plus richement doués voisinent avec les plus redoutables imbéciles; où la mâle énergie des plus vaillants travailleurs, enfin, risque de s’émousser à l’ironie des plus endurcis paresseux.
Mêlée curieuse que dore la jeunesse, d où s’échappent vite ceux qui ont quelque chose a dire, où végètent et meurent la plupart des autres.
j’ai connu la bien des écrivains, des artistes de talent, qui sont devenus justement célèbres;
PRÉLUDE
j’y ai vu, aussi, vieillir et mourir beaucoup de pauvres diables pour avoir sans cesse remis au lendemain l’effort de quitter leur pipe ou leurs cartes et de se mettre au travail.
L un d eux fut trouvé mort de faim dans son taudis du faubourg Montmartre. On sut, peu après, qu’il ne vivait que des apéritifs et des grogs que tous les allants et venants lui offraient de midi à plus de minuit!
Et cependant même parmi ceux-là — peut-être pourrait-on dire surtout parmi ceux-là — que de talent, d’esprit, d’érudition dépensés à tirer le misérable pétard d’un bon mot, alors que le feu d’artifice d’une œuvre était attendu de tous ceux qui les écoutaient! .