A. BAZILLE
hez Masse, au commencement, pour un peu
KJ de contrepoint j avais fait beaucoup d’harmonie, et son esprit lucide, joint à son expérience, eurent vite fait d eclairer de manière définitive ce cju avant lui j avais mécaniquement emmagasiné sur ce point; mais lorsque nous en fumes au contrepoint seul, mes protestations plus fréquentes se fortifièrent encore de l’indulgence du maître; car, au fond, il était de mon avis souvent, et maintenait la discipline étroite du Conservatoire d’alors moins par conviction que par habitude.
Il me disait : « Ce sont les semelles de plomb avec lesquelles s’exerçaient à courir les soldats romains; lorsqu ils les retiraient ils ne se sentaient que plus agiles ! »
Et je répondais : « Alors, c’est le Zuze un peu , mon bon , du Midi! Je veux bien courir; mais épargnez-moi les semelles de plomb! »
Il ne me les épargna que trop, le cher artiste, puisque trois ans plus tard, je devais être le premier à les réclamer! Cependant je ne saurais Ven rendre responsable; et dans la reculée des années je n’accuse que mon inconséquence.
Chacune des concessions de Massé m’apparaissait comme une victoire; et lorsque après avoir corrigé la leçon apportée, il me disait : « Ce n’est pas très correct, mais c’est musical », je lui répondais que le contraire serait bien plus redoutable! Et nous avions raison tous les deux, car ce qui fait les maîtres, c’est la musicalité jointe à la pureté de la forme. — Alors, ne sentant pas la férule d’un pion, mais bien plutôt la sympathie grandissante d’un artiste, je ne tardai pas à m’en aller a travers choux!
J’écrivis de la musique sur les vers de Plouvier. — Lui aussi, bon, indulgent, se montra satisfait. — C’étaient des mélodies auxquelles l’autorité de son nom trouva vite un domicile : deux s’en allèrent chez le vieux Wild; deux autres chez un éditeur éphémère; une autre
CONTREPOINT ET FUGUE
encore trouva l’hospitalité chez Choudens, le père.
Pour faire entendre tout cela, je recourus à un ancien camarade de la classe de solfège, nommé Barbey, devenu chanteur : il bary'tonnait gentiment et tirait grand parti de ces essais encore bien gauches !
Le pauvre garçon mourut fou quelques mois après et je veux croire que Plouvier et moi n’y sommes pour rien!
Un dimanche matin, en allant prendre ma leçon, j’entrai chez Wild pour lui remettre des épreuves. —U nie donna cent francs; les premiers! Je ne voulais pas en croire, mes yeux! Et ce jour-là, j’arrivai chez mon maître en jonglant avec des louis! Heureusement qu’après l’avoir quitté je ne rencontrai pas Rossini sur le boulevard des Italiens, comme cela m’arrivait souvent : je ne l’eusse peut-être pas salué!
Douze à quinze mois me trouvèrent de la sorte plongé dans un travail serré et ininterrompu qui me conduisit au seuil de la fugue!
Temple austère où la déesse n’inspire aucune velléité de badinage!
C’est Minerve elle-même! son casque fournit le Sujet ; l’égide et la lance, les Contre-sujets renversables ; dans les plis de sa tunique se cachent les Divertissements , et les Stretti les plus étroits peuvent seuls prétendre à fixer la sandale à ses pieds sacrés.
Mes quinze mois de contrepoint vinrent donc heurter aux portes d’airain du temple de la fugue; quelqu’un tira le cordon, l’un des battants s’entr’ouvrit et je pus pénétrer à l’intérieur où je fus reçu par saint Cherubini, alors gardien du lieu.
Temple imposant et majestueux où coule au baptistère l’eau lustrale puisée à la source de vérité! Sur les murs, de grandes fresques aux titres glorieux : Sol mineur; Fa dièse m ineur, etc., signées: Bach Fecit ou Ilændel Pinxit. — Sculpté au chapiteau d’une colonne, un chat portant dans sa queue le nom de Scarlatti. — Non loin de ce chat, la guettant comme une souris, l’ouverture de la Flûte enchantée dont le thème fugué si pimpant se trouve dans une sonate de Clementi; ce qui faisait répondre à Mozart lorsqu’on lui
CONTREPOINT ET FUGUE
signalait cette... réminiscence : « Eh bien, il y est toujours! » — Ouverts, enfin, sur chacun des ambons, le premier et le second volume du Clavecin bien tempéré.
J’allais commencer mes oraisons, lorsque saint Cherubini me poussa rudement vers une petite chapelle basse. — Au-dessus de la porte se lisaient ces deux mots : Fugue d'école, et mon guide me fit entrer sans autres préambules.
Lieu froid et humide, celui-là; de clarté laide et crue, où 1 on entend éternellement une vieille voix cassée nasiller : Do, Sol, tandis qu’une autre lui répond : Sol, Do.
Et le pieux gardien m’annonça que j’avais à passer là deux ou trois heures par jour pendant au moins deux ans. Je répondis : Amen, et la fête commença.
Les derniers mois surtout m’avaient suffisamment préparé; Massé, très sagement, serrait le frein en plusieurs circonstances et me ramenait à l’exacte vision du but à atteindre en de paternelles mais fermes remontrances. — Il était temps : car vraiment mes cartons s’emplissaient d’ébauches dont, seule, une solide éducation pouvait tirer quelques résultats. — Ce n’étaient
que plans d’ouvertures, de symphonies, de chœurs à huit, dix ou douze voix, etc.
C’est lorsqu’on a les bras encore trop courts qu’on rêve surtout d’étreindre des chênes séculaires! Au premier cheveu blanc, on relit tout cela une dernière fois avant de le jeter au feu; mais dans le petit tas de cendres qui reste — et qui tient alors dans le creux de la main — se trouve la raison même de l’effort accompli au temps de la jeunesse; effort sans lequel on serait peut-être resté comme perdu sans boussole sur un océan!
Un milieu nouveau complétait par les conversations ce que l’étude fixait dans le travail régulier.
Parmi mes nouvelles relations je m’étais attaché à un musicien de grand talent et d’esprit très souple : Bazille, chef de chant à l’Opéra- Comique. — 11 occupait ces fonctions avec une réelle supériorité depuis plusieurs années déjà. Comme la plupart de ses camarades il aurait bien voulu, et pouvait certainement, écrire quelque ouvrage pour son théâtre; la porte lui en