‹ ParisChapitre 19 sur 58 · A. DE CASTILLON · texte numérisé non relu

A. DE CASTILLON

Officier démissionnaire, il avait, un peu sur le tard, tourné toiis ses efforts vers la composition musicale et, à cette époque, Victor Massé dirigeait ses travaux.

Leur union fut, je crois, d’assez courte durée. Car si Massé, par sa brillante éducation professionnelle, était apte, certes, à lui enseigner beaucoup de choses, l’âge de de Castillon ne lui permettait déjà plus la passive soumission d’un jeune néophyte. A coté de la technique brutale, se présentait, comme à tout esprit mur, l’association immédiate, directe, à des tendances radicalement différentes; la leçon apportée et le corrigé proposé comme modèle devaient se montrer fort surpris l’un de l’autre!

On se sépara donc, chacun restant sur ses positions; le maître et l’élève gardant cependant en leur cœur une estime réciproque.

Je revis deux ou trois fois de Castillon, et ne manquai jamais de lui rappeler combien je lui étais obligé de sa sympathique intervention de la première heure.

Il mourut jeune encore, sans avoir pu réaliser son rêve! Une grande partie de son œuvre se trouve manuscrite à la bibliothèque du Conser*

I l ne fallait rien moins que l’intervention bien imprévue de de Castillon pour ramener Victor Massé à soi-même; il sembla se radoucir et continua :

« Eli bien, venez chez moi dimanche matin à neuf heures; apportez quelque chose, n’importe quoi; des volumes ne sont pas nécessaires pour reconnaître un musicien : je vous dirai franchement si vous devez continuer. »

Saluts et sortie.

Dans la rue, mon père exultait! Il n’aimait guère le drame; aussi, revenant à la comédie, me dit-il assez railleur :

« Dimanche!... As-tu quelques notes à lui montrer?... Tu vois ce qu’il a dit....

« — Bonsoir, papa », interrompis-je brusquement; et, le laissant là, je grimpai chez moi, à

deux pas de la rue Drouot, où se trouvait alors l’entrée des artistes de l’Opéra.

J allumai un bon feu, puis une pipe, et me mis, comme un simple lièvre, à songer en mon gîte.

Je n avais rien; ce qui s’appelle rien : des ébauches informes, des thèmes vagues, des projets de projets, des chimères, enfin! Et la réalité brutale surgissait! 11 fallait, en trois jours, mettre quelque chose debout; et quelque chose d’ou allait dépendre tout le reste!

Une partie de la nuit je lus des vers de celuici et de celui-là, les trouvant plus idiots les uns que les autres et ne soupçonnant même pas — ô jeunesse ! — que leur sottise apparente venait bien plutôt de mon propre état d’âme!

« Est-ce que les poètes n’auraient pas toujours raison? » Ce fut sur ce doute sacrilège que je m’endormis.

Le lendemain jeudi, je recommençai mes recherches et finis par découvrir l’astre cherché! C’était une ballade à la lune, sans nom d’auteur et copiée par je ne sais qui. A la fin de la journée j’en avais écrit la musique et passai le jour suivant à ciseler (!) l’accompagnement.

VICTOR MASSÉ

Une belle copie suivit, et le dimanche matin, à neuf heures, je sonnais chez Massé.

Il était tout autre, et c’est le véritable Massé qui m’accueillit. Il me fît beaucoup de questions sur la manière dont j’avais travaillé; puis, encourageant, le sourire aux lèvres, paternel et bienveillant, il ouvrit son piano et m’invita à m’y asseoir.

Le cœur battant, ému, très décidé cependant, je frappai le premier accord et pus aller jusqu’au bout du morceau sans encombre.

« C’est charmant, me dit Massé avec de grands yeux surpris, faites-moi le plaisir de recommencer. »

Et je recommençai, Massé chantant avec moi.

« C’est tout à fait bien, me dit-il encore, et vous avez raison de vouloir écrire de la musique. Maintenant, vous allez fourrer votre lyre dans un tiroir et commencer le contrepoint; venez chaque dimanche matin à neuf heures. »

Puis il me fit une sorte d'ordonnance — tel un médecin à son malade — en vertu de laquelle j’avais à relever les basses dans les Romances sans paroles de Mendelssohn, tà les chiffrer et à

les réaliser à quatre parties. Excellente médica-

tiôn que, plus tard, je devais appliquer à mon tour aux jeunes conscrits qui venaient demander à mes sardines de sergent de leur apprendre l'exercice !

Bien entendu, l'emplâtre n’est pas particulier à Mendelssohn et peut être emprunté à tous les grands maîtres.

Le lendemain, Massé vit mon père et le ramena facilement à moi. Quand on vient dire à un homme que son fils n’est pas un crétin, on est toujours sûr de le persuader.

Le même jour, je chargeai quelques violettes d’aller au Père-Lachaise conter l’aventure à mon cher Raimbault.

De cette année 1864 jusqu’à celle de sa mort — 1884 — des relations toujours plus étroites avec Massé n’eurent pour entr’acte que mon séjour à Rome. On me permettra donc de m’arrêter sur cette figure musicale au double titre de sa valeur et de l’affection reconnaissante que j’eus toujours pour elle.

VICTOR MASSÉ

« Félix » Massé (il n’aimait pas l’euphonie de ces deux noms; c’est pourquoi, de très bonne heure, il adopta ceux de « Victor » Massé). Victor Massé, donc, enfant encore, vint de Lorient à Paris et entra d’abord à l’école de musique de Choron, puis au Conservatoire, oii il fit de brillantes études. En 1844, le grand prix de Home lui était décerné et terminait ainsi la belle étape scolaire de sa vie.

Jusque-là, ces prix et ces couronnes avaient été les seules joies de son existence; il fallait vivre, et, pour cela, demander le pain de chaque jour à la leçon, à ce labeur vampire si souvent funeste aux producteurs et dont il devait toute sa vie connaître les dégoûts!

Mais le grand prix tout doré qui l’envoyait à Home lui assurait du moins cinq ans 1 de liberté et d’indépendance, dans ce beau palais de la Villa Medici d’où sont sorties tant de gloires françaises, et dont ceux-là mêmes qui sont

1. A cette époque la pension était de cinq ans; elle fut, peu après, réduite à quatre.

restés parmi les obscurs ne parlent jamais sans émotion.

Un portrait de Massé date de ce temps. C’est un dessin à la mine de plomb du peintre Benouville, son condisciple à Rome. Massé jouant aux dames y est représenté avec de longs cheveux roulés à la mode de 184S.

Dans la série des portraits de l’Académie, au contraire, les cheveux, déjà rares, sont coupés très courts; mais le visage est tel qu’il était encore cinq ou six ans avant la mort.

Au physique, Massé n’était point sans grâce.

Blond, le teint un peu coloré, il avait les traits d’une régularité parfaite, avec les yeux doux et rêveurs; une moustache longue et fine ainsi qu’une abondante barbiche encadraient une bouche assez belle dont le sourire habituel relevait un peu les coins, et donnait au visage comme une expression d’élégance dédaigneuse et de légère amertume. Le front, très développé, se perdait dans une calvitie devenue complète vers la trentième année, et qui laissait voir une tête d’un superbe modelé. De taille moyenne et les épaules larges, sa constitution était robuste et il fallut plus de dix ans

VICTOR MASSÉ

à la terrible maladie qui l’a pris pour en venir à bout.

11 était simple de manières et d une exquise affabilité; dès les premiers mots, on lui était acquis.

Son esprit, cultivé un peu sur le tard, était distingué néanmoins; ce n’était pas qu’un musicien possédant bien son art; il aimait l’art dans toutes ses manifestations, et surtout l’art sincère, honnête, clair et bien portant. Connaissant à fond les classiques français, il aimait à en citer les beautés, et, parmi les poètes, ses contemporains, il avait une prédilection grande pour hmile Augier, dont il admirait le bon sens et l’absence de recherche.

Quand il parlait de peinture, on reconnaissait vite 1 influence de la vie romaine passée à la \illa Medici de 1844 à 1849. Comme tous les autres, il aimait à rappeler cette époque de sa vie; et ces souvenirs de jeunesse, au milieu des ennuis du présent, illuminaient un moment son regard, amenant même un rire large et sonore qui découvrait de belles dents blanches. Le fait était très rare, et lorsqu’on lui en faisait la remarque, comme un oiseau qui cache sa tète

sous l’aile, il reprenait son attitude ordinaire et disait que » la mélancolie est la température moyenne de l’âme ».

Sa senbilité était extrême, un rien 1 irritait: un rien le consolait aussi.

C’était un travailleur opiniâtre, et malgré les impérieuses nécessités de la vie qui l’obligèrent à remplir les fonctions de chef des chœurs de l’Opéra pendant vingt années, malgré sa classe au Conservatoire, des leçons, l’Institut et l’énorme quantité de temps et de dérangements qu’entraînent toutes ces occupations, il a écrit vingt opéras, des recueils de mélodies, des cantates de circonstance, etc.

Tel était l’homme.

Voyons ce qu’était l’art musical en France vers 1844, époque à laquelle Massé, devenu papillon, volait en plein azur de sa jeunesse et de ses espérances.

Ah! C’était bien simple! Comme aujourd’hui, nous avions deux théâtres : l’Opéra et l’Opéra- Comique.

Le premier, pas plus que maintenant, n’admettait les inconnus. Quant aux autres, ils prenaient la place que Meyerbeer n’occupait pas.

VICTOR MASSÉ

L’Opéra-Comique, lui, différait beaucoup de ce qu’il est aujourd’hui. Pauvre de subvention, ayant un gros loyer, sans le droit de fermer l’été, il jouait à cette époque de douze à quinze actes nouveaux par an, d’après les statistiques. Sans grand empressement, il accueillait cependant les « jeunes » en leur confiant d’abord un acte pour leur faire la main, puis deux si le premier s’était bien comporté, trois enfin si l’on était très sage, ou mieux, si Auber ou Haïévy n’avaient rien de prêt dans le moment.

En somme, à ces procédés, tout le monde trouvait son compte : les maîtres consacrés gardaient leurs prérogatives, les nouveaux venus quelque espoir de se produire et le directeur beaucoup de chance de faire fortune.

Quant aux concerts de ce temps? Point. Seule, la Société des concerts du Conservatoire régnait de parles vieux maîtres (encore presque ignorés), et ce n’est pas elle qui eût risqué vingt-cinq mesures d’un simple prix de Home retour, tout chaud ensoleillé, du Pincio!

Donc, en dehors de l’Opéra-Comique, il n’y avait rien à espérer, et ceux qui, par principes ou par tempérament, ne se souciaient pas de

marier Isabelle à Mergy, étaient considérés comme de simples Topinambous.

C’était d’abord un certain M. Berlioz qui, clandestinement, faisait exécuter des choses!... des choses!... Ah! Seigneur mon Dieu! Et puis aussi le doux M. Félicien David qui mettait innocemment les chameaux en musique; mais tout cela ne tirait guère à conséquence. Le turf, la piste, le champ de bataille étaient rue Favart. Ils ne le savaient que trop les jeunes lauréats qui partaient pour la ville des papes! Aussi la plupart d’entre eux, après avoir voisiné cependant avec le Colisée et les loges de Raphaël, méditaient-ils de revenir ici, tout simplement avec quelque jolie bluette taillée dans le corsage ou l’habit de « Rose et Colas ».

C’est ce Paris-là que Massé quittait à la fin de 1844 pour se rendre à Rome.

Là, il respira.

Jusqu’à cette date il n’avait guère eu le temps de se recueillir et de se reconnaître; aussi cette paix et cette tranquillité imprimèrent-elles en sa vie un souvenir qui ne devait pas s’effacer.

Dans le sens matériel du mot il ne travailla guère à Rome. 11 était déjà bon pianiste, fort de

VICTOR MASSÉ

solides études, et, son tempérament l’entraînant vers le théâtre, la bibliothèque vaticane avec scs manuscrits de musique contrepointée ne pouvait guère l’intéresser. 11 fit mieux qu’en secouer la poussière; il se promena et vit Home.

Pour un artiste cela n’est pas l’affaire d’un jour, car Home est certainement la ville qui livre le moins aisément au passant son esprit et son parfum.

Néanmoins, vers ce temps-là, Massé écrivit une messe qui fut exécutée à Saint-Louis-dcs- Français, et plus tard, à Paris, à Saint-Philippedu-ltoule.

En en parlant, plusieurs années après, luimême disait, avec un sourire, qu’on s’était plu à y reconnaître de sérieuses qualités... dramatiques !

Bien qu’il n’aimât pas beaucoup les voyages, il parcourut l’Italie cependant; alla à Vienne, comme le voulait le règlement de l’Institut, et finalement revint â Paris chercher sa place au soleil du théâtre; un de ceux qui ne luisent pas pour tout le monde, comme on sait.

Il n’attendit pas longtemps.

La Chanteuse voilée fut donnée à 1 Opéra-

Comique avec beaucoup de succès, et, du coup, fit connaître son auteur au public spécial qui fait les réputations naissantes.

Puis vinrent Galathée et les Noces de Jean nette.

Dès lors, le public spécial c’était tout le monde, et, depuis plus de cinquante ans, ces deux ouvrages n’ont pas quitté l’affiche aussi bien à Paris qu’en province.

C’était un début splendide, sans beaucoup de précédents, et qui mit le jeune compositeur au rang des maîtres du genre.

Deux autres ouvrages suivirent et firent assez bonne figure à côté de leurs aînés.

Mais l'artiste préparait une œuvre qui fut capitale dans sa vie; une œuvre pleine de relief et de vigueur. Cette dernière qualité n’était guère de mise dans les sujets précédemment traités par Massé; aussi son opéra les Saisons fut-il comme une manifestation nouvelle et plus complète de son talent.

Il fut représenté à la fin de 1855 et obtint un grand succès de musique; mais la pièce parut triste et languissante, et ne fournit qu’un petit nombre de représentations.

VICTOR MASSÉ

Là est la première blessure sérieuse que le musicien ait reçue dans sa carrière.

Jusqu’alors trois ouvrages avaient réussi ; ceux qui étaient tombés n’avaient amené chez lui que des contrariétés passagères que le succès suivant faisait vite oublier. C était la lutte en somme, et dans la bataille humaine comme en guerre, si l’on porte des coups il faut s’attendre à en recevoir. Mais le succès d’estime (deux mots atroces) des Saisons ouvrit à Massé une plaie qui ne s’est jamais fermée.

H avait fondé de grandes espérances sur cet ouvrage et, comme il arrive souvent chez les artistes, le voyant malheureux, il en fit son préféré. C'est certainement celui qu’il a le plus aimé; et cela est si vrai, que plus de vingtcinq ans ayant passé sur cette douloureuse soirée, après avoir achevé Une nuit de Cléopâtre , son dernier opéra, et déjà mourant, il voulut reprendre sa partition des Saisons.

Il obtint de son vieil ami et collaborateur, Jules Barbier, un complet remaniement du poème ; il écrivit une ouverture nouvelle, modifia certains morceaux, en supprima quelques-uns, en rétablit d’autres ; puis il demanda à son édi-

9a PARIS, SOUVENIRS ü'UN MUSICIEN.

leur, Léon Grus (celui-là fut un des hommes les plus délicats qui se puissent rencontrer) de tirer une nouvelle édition, dont il corrigea les épreuves de sa main avec la pensée qu’une reprise, longtemps espérée, trouverait l’œuvre plus robuste.

N’est-il pas admirable et touchant à la fois de voir cet artiste brisé, tordu, écrasé par une effroyable maladie, conserver encore au milieu de ses souffrances un sentiment aussi élevé de la dignité de son art?

Ainsi donc, en cinq ans, Massé avait pu faire exécuter à 1 Opéra-Comique six ouvrages, représentant un total de douze actes!

On dirait une légende; car certainement ces choscs-là n’arriveraient pas de nos jours.

Elles ne seraient pas arrivées non plus en 18515 sans le 1 liéàtre-Lyrique qui, ouvert vers 1847, commençait à prendre rang.

Lorsqu’il y avait encombrement d'un côté on se retournait de l’autre; c’est ainsi que Massé porta ta Heine Topaze au Théâtre-Lyrique et y obtint un succès énorme.

Déjà les motifs principaux de ses précédents ouvrages étaient devenus populaires. Les pianos

VICTOR MASSÉ

jouaient, les musiques militaires tonitruaient, les orgues de Barbarie promenaient et les vaudevilles fredonnaient les airs charmants des Noces et de Galathée.

La marche en avant continuait et La Reine Topaze marque un sommet dans la carrière du musicien; mais l’envolée avait été bien subite et bien haute pour que, d’après la loi des destinées humaines, le plomb dans l’aile se fit beaucoup attendre !

A ce moment, un mouvement musical considérable se faisait dans les esprits et commençait à s’affirmer hautement.

D’importants ouvrages, rompant radicalement avec les formules consacrées, venaient de remporter d’éclatants succès au Théâtre-Lyrique.

Massé, dont la tête bretonne renfermait tant de solides qualités, manquait cependant d’un peu de souplesse, il faut le reconnaître. Tout d’abord il ne se rendit pas bien compte de ce mouvement. D’ailleurs le pouvait-il vraiment?

Comment, lui, qui avait remporté de si belles victoires avec la formule de l’opéra-comique proprement dit; lui, qui d’un bond avait pris rang à coté d’Hérold et d’Auber, comment pou-

vait-il admettre comme cela, ex abrupto , qu’on pût triompher autrement que par les moyens qui lui avaient si bien réussi à lui-même?

Il ne crut qu’à une mode passagère, en rit beaucoup et, bretonnant sur le tout, il ne s’en raffermit que plus solidement dans ses convictions premières.

A la Reine Topaze succédèrent plusieurs ouvrages de différents caractères en un, deux et cinq actes, joués un peu partout : à l’Opéra- Comique, au Théâtre-Lyrique et même à Bade!

En dépit de charmantes qualités (comme toujours), aucun ne réussit. . .

Massé, sans renoncer encore à sa foi musicale, fut très douloureusement affligé de ces divers échecs. Il crut d’abord que la rapidité avec laquelle il écrivait était l’écueil, et résolut de moins se hâter.

Il y avait cependant bien des efforts dans toutes ces tentatives : un sens très juste du théâtre, une grande abondance mélodique, une facture toujours soignée et, plus souvent encore, de curieuses trouvailles.

On s’accordait à lui reconnaître de la grâce,

VICTOR MASSÉ

du charme et des idées; mais il n’était pas de ceux qui, dans le monde, et pour un ut frappé machinalement au piano, recueillent des « oh! » et des « ah ! » avec le murmure sympathique de l’auditoire.

Cela même était poussé si loin, que beaucoup de gens distingués, qui se piquaient pourtant de dilettantisme, ne craignaient pas de l’aborder au lendemain de ses plus importantes premières , lui disant en manière de condoléances :

« Eh bien, mon cher Massé, quand donc nous donnerez-vous un pendant à cette perle des Noces ? »

Rien ne pouvait lui être plus pénible.

Il fallait voir avec quel sourire particulier il accueillait ce compliment, qui voulait être aimable, et qui tomba sur lui toute sa vie comme un lourd pavé !

« Eb quoi! disait-il, parce que j’ai réussi une paysannerie d’une heure, suis-je donc condamné à n’en plus sortir? »

Oh!... être l’auteur d’un trop grand succès!... Ceux des artistes qui ont connu cela savent quel boulet ils ont au pied.

Maintenant, beaucoup de gens, honnêtement

intentionnés d’ailleurs, diront, avec toutes les apparences de la raison, qu’il vaut encore mieux être connu comme auteur de quelque chose que de ne pas l’être du tout, s’inspirant en ceci du fameux proverbe qui déclare : qu’il vaut mieux être assis que debout, couché qu’assis et... (la fin plus loin).

Les Noces devinrent un effroyable cauchemar pour Massé; non pas qu’il lui fût désagréable de voir sa charmante partition si bien vivante, ou qu’il la répudiât, loin de là; mais il songeait avec tristesse que d’autres ouvrages, qui lui semblaient se rattacher à un art plus élevé, étaient par trop délaissés, et il eut volontiers donné cinquante représentations des Noces pour dix de ses chères Saisons \

Enfin, après trois années de silence, de méditations, et non sans beaucoup d’appréhension, il livra encore une bataille avec ses belles armes naturelles, et Fi or d'Aliza fut représentée à rOpéra-Comique en 1 SGG. L’ouvrage était d’une facture plus serrée et cherchait évidemment à marier les qualités de la vieille école avec certaines idées du présent.

VICTOR MASSÉ

Si les Saisons furent une blessure profonde, Fior d'Aliza fut une amère déception dont le poème, cette fois encore, doit porter la plus grande part de responsabilité.

Ah! le pauvre artiste à ce moment se trouva dans une cruelle situation d'esprit; il était comme sans boussole dans l'art. Ses convictions les plus intimes ébranlées; la malchance acharnée après lui,... il eut comme un moment d’atTolement!

Une farce, rapidement écrite, parut l'année suivante à l'Opéra-Comique et ne réussit guère. Un demandait vainement au rire ce que les larmes de Fior d'Aliza n'avaient pu obtenir.

Sombres jours pour Massé! Et comme ceux qui le connurent alors surprirent en lui d’amers dégoûts !

L’intelligence était trop haute cependant, et il y avait encore trop de musique dans ce cœur pour que l'artiste s'avouât vaincu. 11 fit sur lui-même une évolution complète; celle dont (en tenant compte de la différence des tempéraments) Verdi devait aussi donner l’exemple, lorsqu’il écrivit Aida , étant parti du Trovatore .

Massé garda longtemps le silence et, rompant

tout à fait avec un genre qui l’avait trahi et auquel il ne croyait plus, il prit la résolution de ne plus écrire d'opéra-comique.

Neuf années passèrent qui virent de terribles choses ! Pendant un temps, en France, la musique n’était guère à l’ordre du jour! cependant la partition de Paul et Virginie était entièrement écrite.

Différentes causes en retardèrent la représentation.

Du côté de l’Opéra on attendit.

Restait l’Opéra-Comique; mais ce théâtre demeurait fidèle au genre dont Massé lui-même ne voulait plus entendre parler. Seul, Auber y trottinait encore sur un vieux Pégase dont les ailes souffraient terriblement des quatre-vingtsept ans du cavalier! Par respect pour son brillant passé on écoutait cependant encore; mais sans entendre.

La troupe, la bonne vieille troupe d’alors, était bien trop confite dans les antiques traditions de la maison, pour pouvoir interpréter une couvre affectant des tendances nouvelles, si discrètes qu’elles fussent !

On pouvait en dire autant de l’orchestre et des chœurs.

VICTOR MASSÉ

Massé qui, avec raison, attribuait une bonne part de ses insuccès à 1 exécution, était déterminé à ne jamais laisser jouer Paul et Virginie s il ne trouvait un ensemble lui inspirant la plus entière confiance.

On aurait pu rester longtemps dans ce statu fjuo sans le 1 héâtre-Lyrique qui, fermé depuis quelques années, rouvrit en 1876 et, dans une trop courte apparition, mit en lumière quelques œuvres distinguées et notamment Paul et Virginie .

Remarquablement chanté par des artistes de premier ordre, l’ouvrage obtint un énorme succès qui se soutint pendant plus decentreprésentations.

Ce nouvel opéra de Massé était attendu depuis trop longtemps pour qu’il n éveillât pas une grande curiosité dans le public et dans la presse. Ou avait hâte de savoir ce que la maturité avait fait de cet esprit autrefois si abondamment mélodique.

La transformation annoncée n’était heureusement pas aussi complète qu’on pouvait le craindre et, en somme, ce qu’il y a de meilleur dans Paul et I irgniie appartient au bon Massé des beaux jours!

Cet ouvrage montre toutes les qualités naturelles de l’artiste, et, en plus, une recherche musicale dont il ne s’était guère soucié jusque-là, donnant toute son attention au choix de la « table thématique », comme il le disait luimême.

Enfin, toutce qu’il avait souhaité s’était réalisé et le double succès de scène et d’édition de Paul et Virginie jeta quelque joie dans le cœur du pauvre musicien déjà bien éprouvé par la terrible maladie qui devait l’emporter.

Depuis longtemps Massé eût pu commencer Une nuit de Cléopâtre , sujet auquel il songeait depuis plusieurs années déjà; mais il ne voulait rien écrire avant d’avoir fait la preuve de ce qu’il appelait ses « idées nouvelles ». Ainsi il est à croire que si Paul et Virginie n’avait pas été joué, l’opéra de Cléopâtre n’eût jamais été écrit.

Entre ces deux derniers ouvrages, le musicien, pour s’entretenir la main, écrivait des mélodies. Une entre autres esta signaler à cause de ses allures toutes modernes; c’est la Fauvette du Calvaire , inspirée par la jolie poésie d’IIégésippe Moreau.

VICTOR MASSÉ

Paul et Virginie triomphant, Masse, bien malade déjà cependant, commença Cléopâtre et termina la partition à Saint-Germain dans l’été de 1880.

11 semblait qu’un ouvrage de lui, achevé et tout prêt à entrer en répétitions, dût trouver un asile immédiat soit à l’Opéra, soit à l’Opéra- Comique; il n’en fut rien.

Le Théâtre-Lyrique n’était plus là pour se charger de la tentative ou pour ouvrir les yeux des deux autres théâtres de musique; quatre ans passèrent à des négociations qui n’aboutirent pas, et l’auteur mourut sans avoir entendu son œuvre.

Ces difficultés sans cesse renaissantes, ces alternatives d’espoirs entrevus et de réalités brutales, n’étaient pas pour adoucir un état physique déplorable et calmer un état nerveux susceptible au plus haut point. Le silence forcé auquel Massé se trouva condamné était peutêtre encore plus douloureux pour lui que le mal qui le minait.

11 eut des désespoirs navrants.

Tantôt il était sombre, taciturne; tantôt il s’efforçait de reprendre le dessus par le travail

ou par des lectures. Le remaniement des Saisons l’occupa quelque temps; puis, lorsqu’il ne vit plus devant soi que l’attente vide d’espoirs,... il pleura.

Il était déchirant de voir ce vaillant artiste, ce travailleur infatigable, cet homme courageux qui, dans les plus cruelles souffrances mêmes, dominait encore son mal, se reconnaître vaincu par l’indifférence des hommes et des choses; deux forces passives qui tuent quelquefois mieux qu’une halle, mais qui, lâchement, y mettent plus de temps.

Les amis qui venaient le voir étaient rares et plus rares encore ceux qu’il consentait à recevoir. A force de vivre sur soi-même, il se persuada que sa mort donnerait à sa partition une chance réelle d’être jouée (cette pensée était atroce, mais elle était effroyablement raisonnable). 11 voulut se tuer, et il discutait cela tranquillement, à voix basse, pesant les chances. Cela amenait des scènes shakespeariennes.

« J’ai bien cherché et j’ai trouvé la place (disait-il en appuyant le doigt sur un point de sa poitrine). En frappant là, je ne souffrirai pas; ce sera tout de suite fini. Dites-moi franchement,

VICTOR MASS K

sur votre honneur, au nom <le l’amitié que vous me témoignez et que je vous rends, pensez-vous que, moi mort, on jouerait Cléopâtre? »

Quelle situation stupéfiante pour celui qui devait répondre!

On combattait son argumentation, alléguant d’abord qu’une solution favorable pouvait surgir d’un moment à l’autre; que lui vivant, si malade qu’il fût, pouvait se faire transporter au théâtre, qu’il y avait des précédents; que puisque, grâce à Dieu, la tête était restée en pleine possession de ses facultés, d’un fauteuil il dirigerait les dernières répétitions ; qu’enfin lui là, il serait sûr que sa pièce serait représentée comme elle a été conçue.

11 paraissait ébranlé, se taisait; puis, quelques instants après, l’idée lixe revenait à son point de départ comme la branche un instant écartée.

On sortait de là le cœur battant, la sueur aux tempes, la rage aux lèvres et la fièvre en soi jusqu’à ce que la marche, le grand air et la réflexion montrant l’absence d’issue, une larme tombât silencieusement des yeux comme un aveu tacite d’impuissance à rendre la vie à ce moribond et la foi à ce désespéré !

Puis tout cela meme passa! Le mal physique allait grandissant et ne laissa bientôt plus à l’esprit la conscience du mieux ou du plus mal; et puis une nuit, sans secousse, entouré des soins admirables de sa fille (une sainte) et des siens, il expira tout doucement.

L ame en s’envolant avait ramené sur le visage un calme depuis longtemps disparu; et dans cette même chambre, témoin de tant d’inquiétudes, Victor Massé reposait maintenant dans la sérénité suprême de la mort, étendu sur un lit où l’on avait effeuillé des roses.

Il avait lui-même, et par écrit, réglé tout le détail de ses funérailles : demandant certaines

choses, en interdisant d’autres.

Ayant toujours profondément' aimé la patrie et tout ce qui la symbolise et l’honore, il tint à ce que les honneurs militaires, auxquels il avait droit comme officier de la Légion d’honneur, lui fussent rendus.

Le fond était religieux chez lui; il trouvait, non sans raison, que le plain-chant, dans sa majesté noble et simple, peut seul traduire la grande poésie de l'Eglise. Il recommanda donc qu’011 s’en tint aux chants ordinaires de l’Office;

VICTOR MASSÉ

ne se souciant pas, sans doute, qu’un organiste, Lien intentionné d’ailleurs, se livrât, au fil de l'improvisation, à quelque promenade dans ses partitions.

Enfin, au cimetière, où le conduisit une foule considérable par une belle matinée de juillet, il exigea qu’aucun discours ne fût prononcé.

Puis la lourde pierre retomba pour toujours sur celui qui fait l’objet de ce récit, et chacun s’en retourna dans la vie, quelques-uns les larmes aux yeux, tous avec une poignante émotion dans le cœur.

Ainsi que l’artiste l’avait prévu, plus la vie se retirait de lui, plus les chances augmentaient pour son opéra. Quelques jours avant sa mort l’exécution en était décidée en principe : le lendemain elle l’était irrévocablement, et en allant au cimetière il eut été facile de prédire la date de la première représentation.

Elle eut lieu en mai 1885 avec une interprétation de premier ordre.

Cette soirée si longtemps attendue par Massé fut un triomphe pour sa mémoire.

Qu’est-il cet ouvrage? Quelle place peut-on lui assigner dans l'œuvre du maître?

11 a été enfanté dans la douleur, on le sait, et cette pensée ne peut guère se séparer de l’étude qu’on en pourrait faire; non pas qu’elle invite à une indulgence, dont l’œuvre n’a nul besoin et qui eût blessé la dignité de l’artiste vivant; mais parce que sous son double aspect psychologique et physiologique, la question offre un touchant intérêt.

Le musicien cloué sur son fauteuil pendant les six dernières années de sa vie, ne recevant aucun reflet direct des choses du dehors, travaillant seul sans l’influence d’aucun contact, ne pouvait guère suivre l’allure du mouvement musical qui se faisait autour de lui, et auquel lui-même pourtant s’était rallié dans Paul et Virginie , tout en gardant son cachet si personnel.

Dès lors, la partition de Cléopâtre fut écrite dans des conditions si spéciales, qu’on est étonné d’y trouver encore la trame musicale d’une organisation restée d’élite, où les ressouvenirs de la

VICTOU MASSÉ.

jeunesse et les solides procédés de l’àge mûr se confondent dans le plus harmonieux des ensembles.

Tout cela chante, chante et chante encore!

Or, au théâtre, c’est encore avec celte qualité-là qu’on réussit le plus sûrement.

11 semble qu'en écrivant celte musique, Massé ail voulu démentir le poète qui disait : « que rien n’est plus douloureux dans les jours de souffrance, que le souvenir des bonheurs passés! » C’est le contraire qui se produisit pour lui, sans qu'il y eût réminiscence toutefois.

On dirait que Galathée |(à son tour) a soufllé sur cette Cléopâtre pour l’animer de sa vie propre, et que l’amour de Pygmalion a passé dans l’àme de ce Manassès; que la petite bohémienne de Fi or d'Aliza enseigne à la pauvre Charmion sa philosophie amère et résignée, et que le joyeux Bocchoris lui-même, avec ses couplets philosophiques et ironiques (textuel dans la partition) est un fils, plus ou moins légitime, d’un certain Francatrippa qui faisait des tours en plein vent au temps de la Heine Topaze.

Chers fantômes, que le musicien devait revoir, semble-t-il, dans les rares accalmies de ses nuits,

et qui pour un instant venaient sourire à sa tristesse!

Avec Massé s’est éteint le dernier rejeton d une race illustre de compositeurs qui a donné beaucoup d’éclat à la scène française; Grétry en est 1 ancêtre, et après lui sont venus des hommes tels que Méhul, Boïeldieu, llérold, Auber, Halévy, Adolphe Adam, etc., pour ne citer que les plus féconds comme aussi les plus vraiment inspirés du génie national.

Ces maîtres ont fait l’école; avec eux, l’opéracomique est devenu un genre, une formule d’art; peut-être même celle-là qui répond le plus intimement à 1 instinct du public français. Chez eux la pensée musicale nette, franche, mélodique, tantôt aimable, élégante, alerte ou spirituelle, est doublée d’une science réelle, de la vraie, de celle qu’on ne sent pas, à laquelle on ne fait communément pas attention et qu’attestent cependant des combinaisons d’une ingéniosité remarquable, de réelles trouvailles et des procédés d’une variété infinie.

Cependant l’art est entré dans une phase nou-

VICTOR MASSÉ

vclle et, puisqu’il n’est ici question que de morts, à tous ceux qui viennent d’être cités il faut ajouter le nom de Georges Bizet.

Après Richard Cœur-de-Lion , Joseph , Fra- Diavolo , Zampa , Le Pré-aux-Clercs , Galathée et tant d’autres chefs-d’œuvre, on doit écrire Carmen sur le livre d’or de l’école française; aussi bien cet ouvrage marque-t-il assez exactement le point où le genre de l’opéra-comique est devenu l’opéra-comique de genre, plus en harmonie avec les tendances générales.

Quel que soit l’avenir, tâchons de rester dans 1 esprit de notre génie français. Il a fourni d’assez belles œuvres pour qu’on lui demeure lidèle; et si les formules changent, suivant en cela la marche incessamment progressive de l’esprit humain, que le fonds du moins ne s’altère pas; que la clarté qui est le propre de l’art français reste la grosse préoccupation. Ce n’est pas si facile ou si banal, de bien dire et de dire clairement!

Comme pour Massé, comme pour les autres qui dorment dans la tombe, le plus bel éloge qu’on puisse faire d’un compositeur dramatique par-dessus le talent, l’imagination, l’esprit ou

l’habileté technique, c’est de pouvoir dire : Celui-là savait chanter!

Quelques traits de caractère compléteront ce portrait.

Membre de l'Institut, Massé n’a jamais consenti à porter l’uniforme classique qu’on connaît; il pensait, avec plusieurs autres, que l’épée non seulement n’est pas un symbole de l’art, mais qu’elle en est plutôt la négation même.

Aussi, le jour des obsèques, et pour se conformer à un usage qui veut que l’habit d’un académicien soit étendu sur son cercueil, fallut-il se procurer celui d'un confrère.

Emile Perrin prêta le sien.

On ne put s’empêcher de rappeler que, trentequatre ans auparavant, Perrin, alors directeur de l’Opéra-Comique, avait accueilli le premier ouvrage de Massé et, qu’ainsi, la Chanteuse voilée avait été comme l’aurore d’une amitié à laquelle cet habit glorieux apportait le dernier témoignage !

On connaît l’entr’acte de Galathée , où le cor mélancolique fait sa cour à la llute bavarde;

VICTOR MASSÉ

Massé tenait beaucoup à ce charmant morceau.

Un soir, à l'Opéra-Comique, le tlûtiste s’étant fait arracher deux dents et n’étant plus sûr de son embouchure, demanda et obtint la suppression de l’entr acte. C’était justement un soir où Massé rêveur, soucieux, amer, était venu pour entendre son morceau qu’il avait un peu oublié, et dont il avait besoin de refaire la connaissance.

On frappa les trois coups du deuxième acte, et le rideau se leva sans autre préambule....

Je n oublierai jamais Massé racontant cela, entre les dents. On avait le frisson!

Un jour, après la classe du matin, nous remontions ensemble la rue des Martyrs quand Massé aperçut, descendant affairé, le brave Cerclier, professeur de trompette au Conservatoire et soliste à l’Opéra-Comique.

Cerclier, qui était un excellent homme, a laissé une réputation de candeur naïve restée légendaire dans le monde des musiciens.

En l’apercevant, Massé sourit légèrement et, Cerclier s’arrêtant, la conversation s’engagea.

« Mon cher Cerclier, lui dit tout à coupMassé,

savez-vous que je me suis souvent dit que vos collègues, et vous, devez être très fatigués à la fin d’un opéra chargé de « cuivre » comme Haydée, par exemple?

— Ah! mon cher maître, ne m’en parlez pas, repartit Cerclier, nous sommes éreintés; et encore, si vous saviez ce que nous en ôtons! »

Et, après cet aveu, il continua son chemin en hâte sans voir le regard féroce de Massé grommelant tout bas :

« Ah ! le gredin !... »

Puisque nous avons rencontré Cerclier dans la rue des Martyrs, ne le laissons pas passer sans rappeler cette perle :

Plusieurs années après cette rencontre, Cerclier faisait partie d’un important orchestre qui, un jour, me répétait un numéro. La partie de trompette était assez chargée; au moment d’attaquer, instinctivement, je regardai mon homme; il jouait d’une trompette à coulisse (!) et se tira très honorablement d’affaire.

Après la répétition, j’allai à lui :

« Qu’est-ce donc que cet instrument-là, cher monsieur?

VICTOR MASSÉ

— Ah! ah! C’est une trompette à coulisse de mon invention!

— Au résumé, un petit trombone?

— Parfaitement!

— Mais, en raison de la petitesse même du tu lie, est-ce que la justesse nest pas plus hasardée qu’avec les pistons habituels?

— Ah! dame , oui! »

Alors? Qui n’eùt été désarmé?

INTERLUDE

phès l’heureuse issue de ma première escar-

JT\- mouche musicale, je rentrai dans la vie plus résolu que jamais, comme un homme qui revoit la lumière du jour à la sortie d’un long tunnel.

Mon père, lui aussi, était transfiguré; si je lui avais demandé l’heure, il m’aurait donné sa montre!

De mon côté, le sentant rassuré, j’étais profondément heureux de l’avoir enfin débarrassé d’un souci de plusieurs années. Mais, tout en commençant avec vigueur mon travail chez Massé, j’avais à cœur d acquérir une certaine indépendance matérielle et de ne pas peser trop lourdement sur les miens. Je me mis à donner des leçons, à mon tour; après tout, un œil unique de myope peut encore diriger des aveugles!

Le contrepoint n'est pas ce qu’on peut appeler un joyeux compagnon. C’est, au contraire, un tyran difficile à satisfaire jusqu’à ce que l’étude et la persévérance en aient fait un serviteur fidèle autant qu’indispensable.

Cette appréciation de l’arrivée ne saurait être celle du départ; or, chaque dimanche, en apportant des pages de contrepoint à mon maître, je le régalais de grimaces qui avaient du moins l’avantage de le mettre en belle humeur! Et puis je discutais, combattais, protestais comme un homme libre à qui l’on s’évertue à vanter le charme d’une prison!

En Massé, je trouvais à la fois un maître et un ami; bien que me conformant tout de même aux avis de l’un, j’épanchais aussi mes répugnances dans le cœur de l’autre; il en riait, me piquait d’amour-propre et secouait ma mauvaise humeur de la belle manière! Puis il m’emmenait à l’Opéra, oii l’appelaient ses fonctions de chef des chœurs, et là, continuant la leçon devant un Meyerbeer (on dit bien : un Rembrandt), il en

INTERLUDE

commentait les beautés avec cette clarté d’intelligence, ce tact et ce goût qui rendent pour mo’ sa mémoire impérissable.

Donc, un soir, nous devisions tous les deux derrière le « manteau d’Arlequin », lorsque Auber vint à passer. Massé et lui se serrèrent la main et causèrent.

Jusque-là, je n’avais fait qu’apercevoir Auber ; jamais il ne m avait été donné de le regarder à mon aise, comme ce soir-là.

etit, l’œil fin et recouvert d’un épais sourcil,

XT le regard un peu froid, le nez gros, les cheveux abondants et courts, de petits favoris sur les joues, les lèvres minces, le menton toujours soigneusement rasé et la mise irréprochable d’un parfait gentleman, tel était Auber au physique.

Tl était sobre de paroles; ce qui, lorsqu’il parlait, doublait sa réputation méritée d’homme d’esprit.

11 avait, à cette époque, quatre-vingt-deux ans et n’en paraissait guère plus de soixante, du moins à cette lumière particulière aux scènes de théâtre, qui eut toujours pour lui la préférence sur le soleil.

Il faut se représenter ce que pouvait être Auber, en 1804, dans l’esprit d’un apprenti

musicien.

A cette époque, les concerts symphoniques du dimanche, avec leurs trois seules années d’existence, n’avaient pas encore déplacé Taxe. La musique, dite de théâtre, était donc la seule qui comptât en France. Chez Pasdeloup les vivants ne se risquaient qu’en tremblant! Le public se fâchait souvent tout de bon à leur égard et j’entends encore l’ouverture du Carnaval romain huée et siftlée devant Berlioz lui-même qui baissait la tète, le pauvre grand artiste, comme pour laisser passer la tempête!

Or, les concerts n’ayant encore ni leur portée ni leur signification exacte, toute la lutte se passait au théâtre; Auber en était tant de fois sorti vainqueur, que, pour moi, le voir â cette époque, c’était contempler la face même de l’Éternel!

Massé parla de mes dégoûts et de mes rodomontades. Auber sourit légèrement et me dit : a Monsieur, ce que vous entreprenez jeune homme, je l’ai commencé, moi, à l’âge de trentecinq ans, sous la direction de Cherubini, qui m’a tenu six ans au régime; sans lui, je n’aurais jamais été qu’un musicien de salon ». Cela était dit tout simplement, car il est bon de rappeler

AUBER

en passant que la simplicité était une des caractéristiques d’Auber.

Je fut très frappé de cet entretien.

Soit que je m’en aille par les rues tète baissée, pressé et regardant l’heure; soit que je flâne le nez au vent, souriant au soleil ou bayant à la lune, je ne passe jamais devant cette maison du n° 24 de la rue Saint-Georges sans lui jeter un regard ami.

C’est là qu’habitait Auber.

Ouais!., comme on dit au Théâtre-Français, allez-vous nous parler de ce musicien dont on sait la biographie par cœur? Pourquoi non, si ce que j’ai à vous dire ne se trouve en aucune biographie?

Les détails les plus minutieux de la vie d’un homme illustre ont toujours, à mon avis, une saveur très particulière; et je vous assure que le jour où l’on m’apprit que Napoléon I cP , négligeant l’usage des tabatières, versait tout simplement du tabac à priser dans la poche de son gilet, ma curiosité fut bien plus vivement piquée que cet autre jour où, à l’école, on essaya de me faire comprendre les conséquences politiques de la bataille d’Austerlitz!

Aujourd’hui, je négligerai volontiers le grand capitaine, pour ressaisir, au vol du souvenir, mes quelques entretiens avec le grand compositeur.

En 18G7 je manquais le prix de Home, de quelques points, paraît-il. C’est du moins Auber qui me le certifia plus tard, de la manière suivante.

J’étais allé chez lui, trois mois après ma défaite, pour une cause insignifiante à rappeler.

Ce jour-là, donc, en octobre 18G7, je sonnai chez Auber. Je fus reçu par une vieille femme sèche et jaune, aussi désagréable qu’on peut rêver de l’être, et à qui chaque visiteur devait, comme moi-même,lesourireauxlèvres, souhaiter d’invisibles coups de trique. Cette espèce de La Forest n’a jamais dû rire, certainement, aux opéras-comiques de son maître; quelque chose comme une domestique et comme une habitude.

On sentait que cette vieille avait dû entrer là jeune encore, et y collectionner rides et cheveux blancs dans un service laborieux, fidèle, mais rechigné. ^

AUBER

Ce n’est que plus tard que j’ai compris combien ces espèces de Cerbère sont précieuses aux gens occupés; de quelle nuée de fâcheux ils les délivrent! Cependant, ce jour-là, ce personnage renfrogné daigna m’annoncer et me fit entrer dans le premier salon.

C’était une pièce très haute. Un petit piano carré en face de la cheminée ; près de la fenêtre, une espèce de table-bureau et quelques fauteuils composaient l’ameublement.

Auber me reçut avec sa courtoisie habituelle; je lui dis ce qui m’amenait, et, l’incident clos, il me reparla du concours de Home : « Vous avez frôlé votre prix, me dit-il ; mais nous avons pensé qu’une année de travail encore vous serait utile. Vous serez un homme de théâtre, vous; travaillez, vous verrez que ça marchera. » Je lui répondis qu’un an était beaucoup; que je ne savais pas ce que la vie ferait de moi pendant cette année; que j’étais assez ému de certains articles de journaux qui nous avaient fort malmenés mes compagnons d’infortune et moi.... « Bah! me fit Auber, qu’est-cc que cela prouve, Rome?... Il est toujours sot de parler de soi, mais enfin, je n’v suis pas allé à Rome, moi,

IfiSMK

et cela ne m’a pas empêché de faire mon chemin! Travaillez, vous dis-je, et ne vous occupez pas des journaux. Est-ce qu’ils ne sont pas durs à bien des gens? Je n’ai pas été épargné plus que les autres; et l’empereur lui-même n’est-il pas à chaque instant discuté, attaqué, combattu? Peuh! lui et moi nous ne nous en portons pas plus mal !» — Et il continua quelque temps sur ce ton, avec une animation qui ne lui était pas ordinaire.

Je l’écoutais curieusement. On sentait passer dans son langage cette sérénité particulière aux vieillards qui sont restés en possession de leurs facultés. Ils ont vu tant de choses, subi tant de chocs, assisté à tant de luttes, que leur présence seule, sinon leur tranquillité d’âme, est comme le témoignage de la victoire, dans cette bataille de la vie où tant d’autres ont succombé!

Je quittai Auber, emportant toute une provision de belle humeur.

Trois années passèrent.

Je rencontrais souvent Auber dans les théâtres. Quelquefois il ne me reconnaissait pas; d’autres fois il me prenait pour l’heureux lauréat du dernier concours de trompette et, l’erreur reconnue

AUBER

en riant, nous causions de théâtre et de musique.

L’année 1870 arriva. J’allais quitter le Conservatoire lorsque Massé insista vivement pour me faire tenter une seconde fois les chances du concours de Rome. J’étais décidé à ne plus recommencer l’épreuve; mais je devais tant à Massé, il m’avait si généreusement aidé de ses conseils pendant six années, que je ne pouvais lui refuser. Je concourus et j’obtins le prix de Rome, le o juillet 1870. Auber, en me l’annonçant comme président du Jury, me serra vivement les mains et me dit en m’entraînant dans son cabinet de directeur du Conservatoire : « Ça y est! Allons, vous y voilà, et j’en suis content pour vous; faites du théâtre, faites du théâtre, c’est votre affaire » ; et il ajouta beaucoup de choses aimables dans le détail desquelles il est inutile d’entrer.

La guerre éclata.

Le 14 février 1871 au matin, je revenais du bastion 37, vers sept heures et demie; sachant qu'Auber était matinal, et ne voulant pas partir

en Italie sans lui dire adieu, je montai chez lui vers huit heures. La porte de son appartement était entre-bàillée, l'antichambre était vide et, dans le petit salon, j entendais préluder au piano. Je frappai discrètement, le piano se tut, et, après un court silence, Auber vint lui-même m'ouvrir la porte.

Dans mon co.stume de soldat, il ne me reconnut pas d’abord; je me nommai; il me prit les mains et me lit entrer.

Il était peu changé; un peu amaigri, cependant. Il portait un pantalon et un veston de chambre gris; un foulard blanc était noué autour de son cou.

Le jour était sombre et brumeux; dans la cheminée, clignotait un petit feu; sur le piano, quelques feuilles crayonnées de papier à musique étaient éparses... Il travaillait!

Auber me lit asseoir en face de lui auprès de la cheminée, et se mit silencieusement à tisonner. Puis, rompant le silence, il me regarda et me dit : « Vous savez ce qu'ils m'ont fait?... » et sans attendre ma réponse : « Ils ont réquisitionné mon vieux cheval pour le manger! Je l’avais depuis plus de vingt ans; je le faisais

AUBEK

garder à 1 écurie. Us n ont pas voulu me le laisser! »

II se reprit à tisonner.

Puis, rompant le silence de nouveau, à brûlepourpoint il me dit :

« Etes-vous républicain? »

Je lui répondis que je ne m’occupais guère de politique, que tout mon effort s’appliquait à écrire de la musique, et à l’écrire de mon mieux!...

« Il ne faut pas être républicain, continua Auber; qu’est-ce que la République pour nous? Pas de subvention à l’Opéra, ni à l’Opéra- Comique, ni au Théâtre-Lyrique! Alors?... Et puis, nous ne devons pas avoir de cocarde, nous! » Et deux fois il répéta : « Pas de cocarde! Pas de cocarde! »

Je me levai pour prendre congé; le maître se leva aussi et me dit encore : « Vous faites bien d aller a Rome; Rossini me répétait souvent qu’il faut se promener sous ce ciel-là! Je n’en ai jamais eu le temps! »

Puis me regardant bien en face, il ajouta :

« Serrons-nous la main et disons-nous adieu; car, lorsque vous reviendrez, je n’y serai plus! »

C’est en vain que je protestai de sa belle santé, de sa verdeur....

« Non, non, continua-t-il, c’est fini! »

Et nous nous séparâmes sur un serrement de mains bien particulier; sur un de ceux dont la muette éloquence veut bien dire : « Adieu! »

Le 11 mai suivant, Auber s’éteignait rue Saint- Georges, dans cette maison qu’il avait habitée plus de la moitié de sa longue et glorieuse existence !

CONTREPOINT ET FUGUE

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