MONSIEUR REBER
I l est des artistes pour qui la postérité garde des courtoisies singulières! Les peintres disent généralement : Monsieur Ingres; les musiciens volontiers : Monsieur Reber. Est-ce l’irréprochable tenue de leur vie qui vaut à ces artistes ce pénible « Monsieur » d’outre-tombe? Ne serait-ce pas plutôt l’austère impeccabilité de leur art? Que dire de celui que pratiquait Henri Reber? Parmi les hautes personnalités musicales que nous croisions dans la cour du Conservatoire, il était de celles près de qui s’évanouissent toutes velléités de causerie familière. Non pas qu’il fût d’aspect rébarbatif, mais la gravité de son visage entièrement rasé sous d’abondants cheveux blancs, sa tenue correcte et sobre invitaient plutôt à garder les distances. On ne sentait pas un causeur ouvert, et le salut le [dus déférant résumait les seules relations permises.
Heber était, certes, un homme de savoir : son remarquable « Traité d'harmonie » est excellent à consulter, surtout par ceux qui la connaissent déjà quelque peu. Ses opéras sont nets et de formules précises ; on y trouve les solides qualités du temps où ils furent écrits — ils le sont même avec élégance — et nulle audace ne pourrait fournir aux Diafoirus de la musique le thème d’une argumentation aussi inutile d’ailleurs que plaisante, le plus souvent, aux yeux des professionnels.
C’était un des derniers classiques rigoureux. La fameuse berceuse en Sol esl un charmant morceau dont le succès fut tel que longtemps, pour beaucoup de gens, Reber sembla même n’ètre l’auteur que de cette unique page!
Il était, enfin, le type du confrère vénéré parce qu’il ne gênait personne.
Professeur de composition au Conservatoire, il y donnait de sages conseils à des élèves qui sont devenus des musiciens distingués : Benjamin Godard, lîinile Bernard et d autres.
Lorsqu’il tombait sur un tempérament un peu en dehors, il se trouvait alors dans une situation délicate, dont il se tirait d’ailleurs avec esprit.
MONSIEUR RERER.
Un jour, par exemple, Henry Ketten, mort si prématurément, vint à sa classe et lui joua, avec sa fougue et son brio habituels, une grande ouverture de concert.
Que pouvait attendre le romantisme chevelu du pianiste Ketten, d’un esprit aussi docte et à ce point pondéré?
Reber se promenait de long en large. Un assez long silence succéda au dernier accord.
« Eh bien, cher maître, qu’en dites-vous?
— Je dis, mon ami, que si le piano en revient... il aura de la chance! »
Vers 1875 Reber, depuis longtemps silencieux, eut l’idée de donner un concert composé de fragments importants de ses œuvres, surtout inédites. Il était membre de l’Institut; la salle du Conservatoire s’ouvrit donc à deux battants.
Le programme était varié et dans la proportion ordinaire : deux heures environ. Le monde musical s’était ému de l’affaire et la salle était pleine.
Lorsque tout fut consommé, nous sortîmes
i 56 PARIS, SOUVENIRS D’UN MUSICIEN.
avec Massé, marchant côte à côte; contre son habitude, il était souriant. Pendant les premiers pas il ne parlait que par monosyllabes.
« Ah! — Non! Non!... Étonnant!. Il en est « resté à Haydn! Un plein d’orchestre : deux cors! Un tutti : deux trompettes!... Et voilà!... Etonnant! Etonnant!... »
Notre gaieté, timide d’abord, prit de l’assurance, et Massé finit par cette manière d’apologue :
« Un a reçu au Conservatoire une caisse « fermée et scellée depuis 1791. Sur le dessus « était écrit : Musique. Le tout est resté dans un « château d’Angleterre. Le dernier héritier de la « famille, homme fruste et n’entendant rien aux « choses d’art, trouva la caisse et l’envoya à « Paris. On ouvre; on lit; cri général : Ce sont « des manuscrits anciens! »
« Le ciel se rassérène; l’accompagnateur « semble improviser avec deux accords, — la « tonique et la dominante, — des esquisses de « sonates à la manière de Clementi.
« Une voix : « Quel peut être cet auteur?
« La porte du fond s’ouvre et Monsieur Reber « parait! »