ÉLISA FLEURY
toujours dans le même milieu, je fis encore la connaissance d’Élisa Fleury, poète bien oubliée aujourd’hui, mais dont la grande presse d’alors s’occupa souvent avec un très vif intérêt.
C’était une septuagénaire sans autres ressources que son aiguille. A l’exemple de Mme Desbordes-Val more, elle brodait des fleurs que son entourage lui achetait.
D’une philosophie souriante, en dépit de sa détresse et de ses infirmités, on la recherchait pour son esprit aimable et prime-sautier. On 1 invitait à dîner — un peu à la manière des musiciens — pour amuser les gens ensuite.
Alors elle disait ses vers avec un accent, une physionomie qui la transfiguraient.
Elle ne s’attardait pas à l’églogue ou à l’idylle, mais à des scènes vécues chez les pauvres gens. Poète réaliste, avant que le mot fut à la mode, elle avait regardé autour d’elle, enchâssant dans un vers, souvent avec bonheur, les larmes répandues ou le sanglot surpris.
Dans sa jeunesse, Élisa Fleury avait été liée avec Béranger dont elle racontait de charmants
traits; elle avait fait partie, encore, de la cour de Victor Hugo, alors qu’habitant place des Vosges il y recevait la foule de tous les ouvriers de la rime! Comme tous ceux de ce temps que j’ai connus, elle avait gardé du poète un double souvenir : celui du Maître pour lequel elle professait une admiration profonde, et celui de l'homme qui la faisait un peu sourire.
Elle contait qu’en ces fêtes littéraires données dans le salon de Victor Hugo, se voyaient deux espèces de trônes dominant les autres sièges : l’un, élevé de deux marches, était réservé à Lamartine; l’autre, de trois marches, était occupé par le maître de la maison!
Je laisse à la mémoire d’Élisa Fleury la responsabilité de l’anecdote; mais, après tout, elle n’est pas invraisemblable.
Douze ou quinze mois passèrent encore. Mon nouveau régime, ces précieuses amitiés, m’avaient appris à manier un peu la pioche sur le terrain du travail; à reconnaître, à analyser des mpressions restées confuses jusque-là; aussi,