PAUL HENRION
Mais revenons à la maison amie où je devais trouver mon chemin de Damas.
Paul Henrion y venait assez souvent aussi, et tel je le vis alors, tel il est resté jusqu’à sa mort, bien qu’il eut dépassé quatre-vingts ans!
C’était un homme plutôt petit avec de longs cheveux châtains roulés selon le rite de Rodolphe et de Schaunard; l’œil était bleu et d’expression doucement rêveuse, le nez un peu long et légèrement coloré à son extrémité.
Ne possédant qu’une voix incertaine et vague de ténor, il chantait avec un très grand art; cet art pratiqué de si haute maîtrise aussi par Darcier, Nadaud et quelques autres; cet art du chant où l’admirable articulation du mot donne de la valeur à la note la plus insignifiante et fait surgir l’émotion intense là où un chanteur médiocre ne dégagerait qu’une impression de sentimentalité niaise.
Paul Henrion avait fait « ses dieux » — il le disait volontiers — de Boïeldieu, d’Hérold, d’Auber, de Rossini et de Meyerbeer. C’étaient à peu près les seules divinités connues de son
temps à Paris dans la plus grande masse du public. Il faut toujours se souvenir de cette particularité lorsqu’on parle d’un musicien français de cette époque.
Henrion connut les plus vifs succès de salon; et puis sur des milliers de pages écrites, sur des centaines unanimement applaudies, la nuit descendit peu à peu presque complète.
Mais voici que le nom de l’auteur tend à reparaître sur les affiches de nos jours : de grands chanteurs rendent la vie et le succès à quelques notes de ce répertoire d’antan, par leur talent d’abord, aussi par la nouveauté même de la tentative aux oreilles des jeunes générations.
Et ceci ressemble bien à cette définitive consécration en laquelle grands et petits ne cessent d’espérer. La marche de l’évolution reste la même pour eux. Après le succès lumineux, le tunnel de l’oubli où le plus grand nombre demeure à jamais; d’où ressortent victorieux, épurés, débarrassés des branches inutiles, mis exactement au point, enfin, ceux-là qui avaient réellement quelque chose à dire soit à voix haute comme les maîtres, soit à voix basse comme Henrion.