Paris historique
Coup-d’œil sur les anciens écrits qui traitent de Paris. — Développement de son histoire en six périodes.
Autres temps autres mœurs...
N’oublions pas que la société marche- Ch. Nodieb.
.Lorsque M. Ch. Nodier commença, sous le titre heureux d ^Promenades dans les rues deP arts, un ouvrage si longtemps désiré, et auquel le talent du spirituel écrivain devait ajouter un nouveau prix, les suffrages unanimes qui accueillirent les premières livraisons de Paris iïistoriqtje1, enrichi de charmans dessins par MM. A. Regnier et Champin, exprimèrent aussi le vœu que cette belle pu-
1 Paris, chez F. G. Levrault, libraire éditeur.
blication fût accompagnée d’un volume destiné à lui servir d’introduction ou de complément, et qui pût réunir dans un cadre assez resserré , les souvenirs mémorables de notre vieille cité.
Tel est le but que ces études rapides s’efforceront d’atteindre, malgré toutes les difficultés d’un pareil travail.
Nous possédons, il est vrai, de précieux documens, de nombreux amas de faits; mais leur critique reste souvent, quoiqu’on en dise, presque impossible, et leur emploi raisonné fort difficile. En présence de tant de choses accomplies, dont les vestiges s’effacent dans l’ombre des siècles, la conscience de sa propre faiblesse décourage à chaque pas l’historien, qui marche longtemps courbé dans l’ornière des traditions.
Les premiers matériaux qu’il cherchera sont enfouis pour la plupart dans ces vastes archives que nous ont transmises quelques sociétés religieuses, doctes générations dont la vie passait en méditant, du silence des cloîtres à celui de la tombe, et qui se sont mêlées à la poussière des âges qu’elles s’efforcaient d’exhumer : semblables, par leur sacrifice, à ces ouvriers des mines, qui envoient à la terre des richesses dont ils ne jouiront pas.
Sans doute, ils ont bien mérité de la reconnaissance humaine, ces corps savans avec lesquels, plus tard, rivalisèrent de zèle la magistrature parlementaire, et les académies; véritables puits d’érudition de toutes les époques, qui nous ont gardé le passé dans de glorieuses entreprises , dont la prospérité littéraire brillait au xvmc siècle de tout son éclat, et que 1791 dispersa tout-àcoup par lambeaux, qui restèrent tant d’années oubliés.
Aujourd’hui que nous sommes animés d’un si puissant besoin de reconstruire, qui donc se dévouera pour exhumer la substance de ces longs travaux et pour les continuer? Nous vivons dans un temps fortement historique; nos meilleurs publicistes et plusieurs de nos hommes d’état ont présagé leur avenir, en jetant tourà-tour quelques traits vigoureux sur la toile immense où l’histoire traduit l’épopée française. Mais, pour qu’une telle œuvre se complète, il ne suffit pas de quelques efforts isolés, si puissans qu’on veuille les supposer, il faudrait association de capacités, et persévérance vers le but. Aussi, parmi les grandes créations dont s’enorgueillit notre époque, la nécessité se fait-elle sentir d'un institut national, où des hommes dévoués viennent puiser dans l’oubli des exigences de la vie matérielle, cette énergie, cette élévation généreuse de la pensée qui ne
peut naître que du calme de l’esprit, et qui seule est appelée à produire les œuvres durables.
Destinées aux gens du monde qui craignent avant tout la fatigue, ces études sur Paris n’auront pas une portée trop sérieuse. Elles tracent en quelque sorte un tableau de genre plutôt qu’une histoire. Nous nous sommes contenté de choisir ce qu’il y avait de plus exact chez les écrivains qui nous ont précédé, et d’y ajouter nos propres observations sur les faits et les monumens contemporains.
Quant à ce qui touche les auteurs anciens, et parmi eux nous comprenons tous ceux qui ont écrit sur la meme matière avant la révolution , nos recherches ont été très circonspectes; parce qu’il serait imprudent de les prendre tout-à-fait pour guides; car les annalistes d’autrefois, jusques et y compris ceux du xvue siècle, ne pouvaient pas apprécier comme nous les grandes épreuves politiques qui ont jalonné la route où la société marchait vers notre ere de liberté. Ces historiens ne manquaient ni d’impartialité, ni d’indépendance, ni de courage; mais ds n’avaient, ni ne pouvaient avoir ces notions générales des choses que le temps et les révolutions dernières ont développées.
L’histoire est appelée de nos jours, à des progrès dont
sont exclues plus ou moins les autres sciences de l’esprit. Elle change de caractère avec les âges, parce quelle se compose de faits acquis et de vérités trouvées; parce qu’elle réforme ses jugemens par ses expériences; parce qu’étant le reflet des mœurs et des opinions de l’homme, elle est susceptible du perfectionnement même de l’espèce humaine. Les historiens duxix6 siècle n’ont rien à créer, seulement ils sont en face d’un monde nouveau, qui leur sert d’échelle rectifiée pour mesurer l’ancien.
Si, des travaux antérieurs à la révolution, nous passons à ceux des temps plus rapprochés de nous, les idées prennent le sceau des transformations sociales qui les ont produites, préparées quelles étaient elles-mêmes par les lois progressives qui développent le inonde physique. Ainsi, les faits ne sont que le corps de l’histoire; ce qui lui donne la vie, c’est la perception synthétique des siècles qu’elle embrasse. Les faits sont du domaine commun , mais l’esprit de l’histoire n’est le don que de quelques âmes privilégiées, rares puissances intellectuelles, armées de ia seconde vue qui sait lire, sous le manteau de marbre des cités vivantes, et dans les cryptes creusées par le temps aux générations mortes, la loi immortelle des transformations humaines.
L’existence de tous les peuples accuse une frappante homogénéité de principes; c’est toujours et partout la volonté du bien-être, et de la liberté qui n’est autre que la garantie et le développement de la possession. Que chez eux les formes politiques aient plus ou moins varié , selon les époques ou les climats, peu importe : la famille est toujours restée, base du pacte social, et l’agrégation des familles a fondé les républiques, comme les empires, comme les monarchies.
L’histoire de la civilisation antique ne peut être pour nous que fort incomplète, car nous ne possédons pas, pour la reconstruire, une série de documens sans interruption. L’incendie des archives et des bibliothèques, les cataclysmes populaires, l’absence de la presse, et, quand elle fut inventée, sa longue insuffisance à satisfaire aux besoins nouveaux qu’elle fit éclore; enfin l’apathie et l’ignorance contribuèrent à diverses époques à la perte de bien des pages historiques.
Mais de tant de cités qui ont brillé sur la terre, de tant de nobles pensées qui ont ébranlé les peuples, il reste quelques vérités morales et profondes que les empires ont révélées dans la rapide succession de leurs existences. Sans rapports visibles avec les évènemens qui les recélaient, elles survivent; c’est la voix des âges, à
qui l’éloquence ne manque pas, parce que , sous les formules scientifiques de l’histoire, se cachent tous les intérêts qui ont ému l’univers. Ainsi, la société humaine , comme l’a dit Chateaubriand, «ne cesse point de marcher en avant, tout en ayant l’air de rétrograder quelquefois; la civilisation progressive ne décrit point un cercle parfait et ne se meut pas en ligne droite; elle est sur la terre comme un vaisseau sur la mer: ce vaisseau, battu par la tempête, louvoie, revient sur sa trace, tombe au-dessous du point d’où il était parti; mais enfin, à force de temps, il rencontre des vents favorables, gagnechaque jour quelque chose dans son véritable cheminot surgit au port vers lequel il avait déployé ses voiles.»
Puis , lorsque chaque peuple est arrivé au terme marqué pour les existences finies , il s’efface du monde pour faire place aux rejetons nés de lui-même. C’est le phénix qui renaît de sa cendre.
Sur des sociétés qui meurent sans cesse r une société vit sans cesse; les hommes tombent: — l’homme type reste debout, enrichi de tout ce que ses devanciers lui ont légué, couronné de toutes les lumières, investi de toutes les conquêtes des âges ; véritable géant des traditions primitives, qui se souvient de la place où il a
laissé son immortalité, et qui cherche, depuis tant de siècles déjà, le sentier du mystérieux Sinaï, au faîte duquel Dieu l’attend.
Le sentiment de la vérité religieuse lui a été donné, comme cette colonne de lumière qui guidait l’Hébreu du désert à la terre promise ; trombe de feu quattise sans cesse le souffle civilisateur, parfois nébuleuse en traversant les jours de barbarie, de corruption et de matérialisme; mais ravivant toujours sa spirale ardente, pour percer la nuit funèbre des révolutions.
L’influence que le christianisme a exercée sur les progrès de la civilisation prouve évidemment que la société est un dessein de Dieu ; la doctrine de Jésus forme un cercle extensible, qui s’élargit à mesure que se développent les sciences et la liberté , à mesure que l’arbre social, fortifié par chaque secousse qui élague ses rameaux flétris , déploie de nouveaux ombrages sur les créations qu’il abrite.
La rénovation religieuse apportée par le Christ sépare l’histoire humaine en deux époques ; elle a décomposé la vieille société , mélange d’esclavage et de tyrannie, pour animer dans son sein l’idée de la liberté qui fut le Messie attendu par le monde profane.
Le principe divin se montre partout; éclectisme le
plus pur des grandes philosophies de tous les âges et de tous les peuples, christianisme universel , antérieur à la révélation judaïque, il est resté le fait dominateur, marchant avec une lenteur imposante à la conquête du monde qui doit être le prix de sa pensée victorieuse.
Quand cette époque prochaine sera venue, la détresse publique ou privée cessera, parce que, aux serviles convoitises de quelques-uns, et à l’insouciance des masses, succédera la foi au règne providentiel par qui toute justice se prépare et s’accomplit à son heure.
C’est de ces hauteurs intellectuelles où la pensée s’épure, où l’on se sent plus près de Dieu, parce que les bruits humains n’y ont pas d’écho, qu’il faut voir se dérouler le panorama des siècles, paré de toute la pompe de ses allégories. « On y rencontre çà et là, dit l’éloquent interprète de Herder, ces peuples, ces révolutions, ces accidens des âges dont on a depuis si long-temps bercé notre souvenir. Mais tous, par la puissance des rapports ils ont grandi , ils se sont renouvelés pour la science. Arrêtés ou détruits dans leur marche par une force supérieure , quelques-uns d’eux n’ont point accompli le cours entier de leur destinée. Comme il y a dans la nature organique des mouches éphémères qui ne voient qu’un soleil, il y a aussi des peuples qui ne
vivent qu’un jour, assez pour laisser des urnes funéraires où l’on recueille des larmes. D’autres ont rempli le cercle entier de leur mission ; avec quelle gloire ? on le sait. — Avec quel profit pour les âges suivans ? voilà la question. Tout est bien quand tout est conforme à sa loi : ce qui peut être, est; ce qui doit périr, périt. Les royaumes se brisent , mais la justice et la raison s’enrichissent de leurs débris, et dominent leurs formes passagères. Quand l’histoire semblait être la propriété absolue de l’homme , le seul système des choses qui lui appartînt en propre, c’est une conception hardie de l’en avoir dépossédé , et de l’avoir fait descendre ainsi du premier rang qu’il s’était arrogé, pour mettre à sa place la pensée universelle dont il n’est plus que l’expression docile. Une fois que c’est entre les idées, et non plus entre les personnalités des peuples que la lutte est engagée, il se fait autour de vous un grand calme ; ni l’amour ni la haine n’ont plus aucuue prise ; à peine, à cette hauteur, entendez-vous le fracas des empires, à peine le bruit de la gloire individuelle arrive t'il jusqu’à vous. »
Cependant l’avenir marche , plus rapide et plus sûr que toute prévision humaine ; car, il a pour lumière la pensée des hommes supérieurs, qui surgissent de temps
en temps , immortelles vigies de l’intelligence divine. Et plus d’une fois, quand elle dominait de trop haut des destinées précoces, la pensée s’est arretée dans son cours, pour attendre le monde. Ainsi de siècle en siècle, la société humaine qui se féconde par elle, comme le sillon des champs sous le fer de la charrue, revêtira toutes les formes, sans en garder l’empreinte, jusqu’à ce qu’elle trouve celle dont les perfections lui sont encore cachées. Ainsi malgré tant de systèmes accumulés , malgré tant d’efforts successifs, tant d’agitations pour sortir des impasses de l’erreur, toute la question humanitaire n’est pas encore résolue par les épreuves subies.
L’énigme reste à deviner.
Mais il semble qu’elle soit venue se poser au milieu de la nationalité française , si avancée de nos jours, que le progrès de la civilisation européenne reçoit d’elle Je mouvement.
La France a trouvé du calme au-delà de deux révolutions. Paris, devenu le foyer de ses capacités, centralise tous les systèmes, discute toutes les opinions, analyse tous les produits, ouvre sa lice immense à toutes les ambitions qui peuvent le féconder ; ambitions de genres si divers, dont plusieurs ont voulu suppléer à
la pensée par les fastueux écarts de l’imagination ; qui ont révé, soutenu, proclamé toutes les utopies, parce qu’elles avaient trop de sève pour porter autre chose que des fruits hâtifs; ou parce que, dans leur poétique hallucination, elles s’étaient laissé prendre aux mirages décevans d’une gloire qui n’a pas de lendemain.
Quelque jour on écrira sans doute une histoire politique de Paris, et ce ne sera pas la moins intéressante; mais c’est encore un livre à mûrir, car je ne crois pas notre époque si tôt capable d’admettre la conscience qui devrait la juger. La France est encore en travail ; un peu plus tard , lorsque l’enfantement du bien-être auquel nous tendons sera un fait accompli , l’historien trouvera sa tâche préparée. Aujourd’hui , laissons agir le temps, sans chercher à le devancer par d’inutiles efforts, et tournons nos regards sur le passé ; son histoire a pour l’avenir de grands enseignemens dont le présent doit profiter.
On fait généralement remonter au règne de François Ier les premiers ouvrages qui nous sont parvenus sur la description de Paris. C’est à ces sources qu’il faut chercher tout ce qu’on peut dire de plus positif sur son origine, sur ses temps anciens et ses agrandissemens successifs. Au commencement du xvie siècle, le libraire
Corrozet publiait: La fleur des antiquités > singularités et excellences de la ville de Paris . Cinquante ans après, un autre libraire , Bonfons , donna de ce travail une nouvelle édition, augmentée de ses propres recherches. Ce sont les deux plus anciens ouvrages qui nous soient parvenus sur cette matière. On ne leur attribue guère d’autre mérite.
En 1612 , Don Jacques de Breul, bénédictin de Saint- Germam-des-Prés , perfectionna l’œuvre de ses devanciers ; son Théâtre des antiquités de Paris , auquel il ajouta un supplément en 1 6 r 4 ? et qui fut réimprimé en 1639 avec de nouveaux appendices , contient, malgré beaucoup d’erreurs qu’il faut rejeter sur l’ignorance du temps, une foule de faits, qui prêtèrent un secours efficace aux écrivains curieux de débrouiller après lui, cet immense chaos d’érudition.
Des compilations et des abrégés plus ou moins défectueux parurent depuis, à divers intervalles.
Plus tard, Henry Sauvai, avocat au parlement, recueillait dans les dépôts de livres publics et dans les archives particulières, une suite de mémoires, de notes, qu’il arrangea sans méthode. Soit cpie le temps ou un talent réel lui aient manqué pour mettre de l’ordre et de la critique dans son travail , ses trois gros in-folio in-
titillés : Histoire et l'echerche des antiquités de Paris, sont loin de former un corps d’ouvrage. Il fallut attendre que des esprits plus judicieux ou du moins plus patiens, vinssent chercher une k une les pierres d’un édifice régulier , parmi les innombrables matériaux qu’avaient accumulés Félibien, Lobineau, Montfaucon, Sauvai. Si les divers ouvrages qu’ils nous ont laissés accusent trop souvent le défaut d’ordre et de jugement, et l’absence du goût, on y trouve des preuves a côté de la plupart des faits. C’est une précieuse compensation.
Saint-Foix dont les Essais sur Paris obtinrent beaucoup de succès dans leur temps, écrivait avec une certaine vivacité d’esprit ; mais il dénote presque à chaque page une grande inexpérience en matière morale ou politique. Son livre ne semble d’ailleurs avoir pour but que de publier, à propos de quelques quartiers, de quelques rues, de quelques monumens, classés ridiculement par ordre alphabétique, des opinions bizarres et presque toujours hasardées, des satires licencieuses et fort souvent inexactes. hesEssais sur Paris , dont le fond est emprunté à Sauvai , ne sont donc à rechercher, ni par le lecteur qui demande de l’intérêt, ni par l’érudit qui veut s’instruire en consultant.
Piganiol de la Force est généralement regardé comme le plus indigeste compilateur , parmi tous ceux qui ont entrepris l’inventaire de Paris.
D’autres écrivains ont mieux compris que la seule voie pour sortir du labyrinthe inextricable où l’obscucurité des faits laissait errer l’histoire, était de ne se charger que d’une part du travail. Le Traité de la Police y par le commissaire Delamarre , les Recherches de Jaillot, et Y Histoire du diocèse de Paris , par l’abbé Lebœuf, sont des ouvrages spéciaux qui prouvent un discernement dans le choix et l’arrangement des faits, qu’on ne saurait guère surpasser. Les origines de Paris, sa topographie antique et moderne, ses institutions civiles, politiques et religieuses, sont traitées avec tout le soin, toute la clarté désirables; mais c’est encore vainement qu’on chercherait chez ces trois auteurs une conception historique complète. Ils ont dégrossi la plupart des matériaux amassés autour d’eux; ils en ont taillé et poli quelques-uns; mais après eux, l’histoire de Paris est restée à faire.
Dulaure et Saint-Victor doivent, ce semble, être examinés à part. Le premier, qui écrivit avant, pendant et après notre grande révolution , nous a laissé entre autres écrits ses Descriptions des curiosités et envi -
rons de Paris, et un Tableau de cette capitale , rempli rie faits curieusement choisis. Toutefois, c’est de la satire historique au lieu d’histoire: on peut toujours montrer l’envers d’une société. Nous n’avions eu jusqu’à lui que de la compilation sans beaucoup de variantes ; chez Dulaure, la compilation s’enhardit; mais au lieu de saisir la physionomie des temps, elle se farde des couleurs de l’esprit de parti; l’écrivain veut se poser historien quand même , et draper l’histoire à sa guise. Cependant, Dulaure a encore une certaine vogue; on le réimprime, on le parcourt , mais peut-être seulement à cause de son esprit satirique, le seul que l’on admette aujourd’hui, faute de mieux.
Le Tableau historique et pittoresque de Paris , par Saint-Victor , est en voie plus large de progrès. L’auteur signale franchement les sources auxquelles il a dû puiser. Adoptant une division assez rationnelle, il partage ensuite Paris en vingt quartiers, décrivant avec un ordre méthodique la topographie primitive et les accroissemens de chacun d’eux, ses monumens , ses antiquités et les institutions qui s’y rattachent. Enfin pour donner de la vie à cette galerie de pierres, il a imaginé de partager en dix époques l’histoire de Paris jusqu’à la révolution de 89;chacune de ces époques servant pour
ainsi dire d’avenue à deux quartiers de la ville immense.
Mais si l’on se sent disposé à reconnaître un mérite réel dans le plan choisi par Saint-Victor, on doit toutefois reconnaître encore, que son exécution est trop loin de satisfaire aux exigences d’une œuvre durable. Les récits de cet écrivain pèchent par la confusion et la prolixité ; on dirait qu’il a cousu par lambeaux l’histoire de toute la France, pour en tapisser Paris. Ses énormes inquarto ne compteront quelque jour dans nos magasins littéraires, que comme ces échafaudages compliqués dont on se hâte de démasquer la façade d’un monument national, dès qu’il est achevé.
Voilà peut-être les seuls écrivains qui méritent d’être cités , parmi ceux qui ont spécialement travaillé sur l’histoire de Paris; car dans notre opinion , le Tableau de Paris de Mercier ne doit pas se placer au rang des œuvres purement historiques; les vues critiques, les jugemens d’un auteur ne sont pas de l’histoire. Il faudrait pour les apprécier avec justesse, avoir vécu de son temps, et partagé ses impressions. Mercier visait à faire de l’esprit, il y a d’ailleurs d’excellentes choses dans son livre qui eut un succès prodigieux en France et à l’étranger: on en fit en Allemagne deux traductions et un abrégé. S’il avait entrepris une histoire locale , il serait proba-
blement tombé clans les défauts des autres écrivains qui remplissent des volumes compactes, au lieu de faire un livre que tout le monde réclame encore, et que nous n’osons nous flatter d’avoir écrit comme il devrait et comme il pourrait l’être. Mais son plan tel que nous l’avons conçu, offre du moins une idée dont quelqu’un, plus exercé ou plus heureux, saura tirer le meilleur parti.
Le développement matériel et social de Paris parcourt si périodes, qui peuvent marquer, en quelque sorte, les époques de la civilisation française.
La 'première a, comme presque toutes les origines, son point de départ posé dans le vague.
Elle embrasse l’état probable des Gaules aux approches de l’invasion romaine; — La découverte et la prise de Lutetia P arisiorum par un des lieutenans de César. L’établissement des Francs dans les Gaules; les guerres soutenues contre eux par les Romains, et le séjour que fit à Paris Julien, préfet des Gaules, qui succéda à l’empereur Constance. Vient ensuite le règne supposé de Pharamond, puis celui de Clovis, qui le premier des rois francs, fixa son siège à Paris. La société romaine subsiste presque tout entière dans les Gaules, dominée par quelques barbares, jusqu’à la fin de la seconde race.
üe période. — Avec la troisième race s’opéra une des grandes transformations de l’espèce humaine par l’établissement de la féodalité. Le règne de Philippe Ier vit naître le moyen âge, mélange du christianisme avec la barbarie et les institutions germaniques. Le servage prit alors la place de l’esclavage; le serf devenu vassal ne fut plus qu’un soldat armé : le cliquetis des armes est un lointain écho de la liberté. Ce fut le premier pas vers l’affranchissement. Du servage on passa au salaire, et les modifications se continuèrent. La chevalerie, dont l’origine remonte à Charlemagne, se développa, dans cette période, par les Croisades.
On doit à cette grande époque les merveilles de l’architecture gothique , apportée d’Orient en Espagne par les Maures; en Italie par les Grecs; en France, en Angleterre et en Allemagne, par les Croisés.
Les chroniqueurs, sous la monarchie féodale, n’ont guère écrit que l’histoire du duché de Paris, qui se transforma, vers le milieu du xive siècle en une espèce de démocratie ancienne, au sein de la féodalité.
3® période.- — Sous Charles VII, la monarchie féodale se décomposa ; il n’en resta plus que les habitudes. Au point où la société était parvenue, deux routes s’ouvraient devant elle : celle de la monarchie libre, ou celle de la
monarchie absolue: — la liberté s’arrêta pour laisser marcher le pouvoir. Le penchant des choses après les désordres de la féodalité inclinait vers l’unité du principe gouvernemental. Il fallait que la monarchie écrasât la tyrannie aristocratique , avant de faire place à la liberté. «Ainsi, dit Chateaubriand, se sont succédées en France l’aristocratie, la monarchie et la république; puis, la noblesse, la royauté et le peuple ayant abusé delà puissance, ont enfin trouvé le secret de vivre en paix, dans un gouvernement composé de leurs trois élémens. »
Le règne de Louis XI fut comme la transition de l’ère féodale à celle de l’absolutisme. Il eut une forme monstrueuse, indécise, et qui tenait plus ou moins des deux tyrannies auxquelles il servit de chaînon.
Après lui, la société se renouvela; la féodalité tomba sur la brèche de Constantinople. L’invention de l’imprimerie amena la renaissance des lettres. La découverte de l’Amérique multiplia les ressorts du commerce, en créant une nouvelle propriété, celle des capitaux.
Les règnes de François 1er à Henri III furent signalés par les violentes secousses de la réformation. Ce sont les temps de terreur aristocratique et religieuse d’où sortit la monarchie absolue des Bourbons, comme le
despotisme impérial sortit, plus tard, de la terreur populaire et politique.
4e période. — Henri IV, vainqueur de Paris, laissa respirer la France.
Sous Louis XIII, toutes les libertés furent comprimées par Richelieu; et quand ce génie du despotisme s’évanouit, Louis XIV, chargé de ses pleins pouvoirs, entra au Parlement, le fouet en main, et mit la France à l’attache.
Le peuple, enivré de gloire sous le règne du grand roi, s’endormit de lassitude, entre l’oreiller des débauches de Louis XV, et l’échafaud de l’infortuné Louis XVI. Les courtisanes de la cour le foulèrent aux pieds : la Bastille étouffa ses cris. L’abâtardissement des hautes classes préparait les voies de la révolution.
5e période. — La pensée avait marché; à la place de la vieille liberté, fille des mœurs et morte avec elles, l’intelligence appelait la liberté nouvelle , fille de la raison. Diderot, Montesquieu, Rousseau discutaient la vérité politique.
L’esprit de Voltaire travaillait à miner la puissance du clergé, en créant une philosophie nouvelle qui luttait par des sarcasmes hardis contre les idées religieuses.
Ainsi se faisait pressentir la crise violente dont Mira-
beau donna le signal dans la salle du Jeu de Paume. La monarchie usée, chancelait sur ses bases. Quand Louis XVI trop faible pour la soutenir , trop peu clairvoyant pour en sonder les ruines, voulut s’appuyer sur elle, tout s’écroula. Le lion populaire déchaîné se rua dans le sang, puis de crimes las, il se laissa museler. Napoléon l’apprivoisa, pour le jeter ensuite dans le cirque de l’Europe, où ses blessures achevèrent de le dompter. Napoléon seul avait pu recréer la puissance nationale sur les décombres de l’anarchie; mais dès qu’il crut l’asservir à son ambition privée , elle lui manqua.
6e période. — Après le désastre de Waterloo, Paris , sans remparts , reçut l’Europe coalisée. Mais la vieille cité n’avait point rempli ses destins. Les vainqueurs n’osèrent la garder captive: dix-huit siècles de vie leur imposaient le respect.
La restauration fut le baptême de ses libertés nouvelles. La charte qui les contenait s’est déjà modifiée, et se modifiera encore selon les besoins de l’avenir. Car la politique, vêtement du corps social, doit suivre tousses mouvemens, et n’en jamais gêner le développement. Quand elle s’égare, les passions se révoltent. Paris l’a montré en 1 83o.
JN’est*ce donc pas un étrange mystère, que l’enfan-
tement de cette nationalité française, dont les forêts gauloises avaient couvert le berceau, et qui sortit de ses langes à l’agonie du colosse d’occident?
Rome conquérante avait perdu le sceptre du monde antique avec l’austérité des vertus populaires. Énervée par la mollesse des vaincus qu’elle appela clans son sein, elle s’affaissa lentement sous le poids de sa gloire. Fille de la civilisation matérielle , elle devait expirer dans une orgie.
Lorsque Charlemagne entra dans son tombeau pour le défendredes Lombards, il y trouva quelques prêtres avec leur chef, agenouillés au pied d’une croix plantée sur des ruines. Charlemagne protégea la tiare des pontifes que les rois n’avaient pas encore appris à redouter. Mais il emporta pour la France l’héritage de ce qu’on avait appelé la maîtresse du monde. Paris l’a reçu et gardé, comme un palladium, au sein de toutes les épreuves qu’il a traversées sans faiblir.
Or, de même que, dans la famille , la voix: et la puissance du chef dirigent et protègent ses membres; de même aussi que la prospérité visible de la famille bien gouvernée répand autour d’elle une attraction sympapathique; il nous semble qu’une nation, marchant si vite au terme de sa croissance physique et morale, exerce
sur les autres une influence directe, graduée, et se fait ainsi, peu-à-peu, sans effort, le centre de l’unité harmonique. C’est l’accomplissement du dessein de Dieu , qui marche à ses fins, comme une vague majestueuse et lente, dont l’écume couvre peu-à-peu chaque écueil, jusqu’à la grève où elle se reposera.-
Pourquoi, la plus ancienne capitale du monde moderne ne serait-elle pas le type prédestiné de l’avenir humanitaire ? Ne résume-t-elle pas toutes les phases de la vie sociale ? Passant tour-à-tour de la barbarie à l’esclavage romain ; sortant du servage féodal pour préluder par la tyrannie à la monarchie absolue, cette fille bâtarde du moyen âge, jetée par la révolution aux bras du despotisme militaire qui se dévora lui-même;- — Puis quand finit le grand duel du passé contre l’envahissement du présent, ne voit-on pas la force providentielle intervenir, pour montrer aux Français l’aurore de la liberté, comme jadis au peuple juif avait apparu la charité, dont Christ fut le symbole?
Dans combien de temps cette prééminence intellectuelle, et ce perfectionnement social toucheront-ils à leur apogée?
C’est encore le secret de l’avenir.
Jusque-là, sans nous plaindre du poids du jour, et sans
nous inquiéter de notre salaire , travaillons selon nos forces.
Le travail de la civilisation est lent comme la croissance du chêne.
Un jour elle deviendra séculaire comme lui.
€l)rtpitrc fccurièmr.
Aspect de la Gaule antique. — Lutetia Parisiorum, berceau de Paris.-— Conquête de César et domination romaine. — Développemens , mœurs et coutumes de Paris, sous les rois Francs des deux premières races.
Lutetia oppidum eut Paimorum , position iu insulà lluminis Sequanæ.
Cæsar. Connu.
Gâant qui. croît toujours, toujours, toujours. Chateaubriand.
L’histoire de Paris se lie essentiellement à celle des Gaules. Aussi ne nous semble-t-il point hors de propos de jeter un coup-d’œil sur l’état probable de cette immense contrée, dont les âges les plus reculés sont pour nous enveloppés de ténèbres, sur lesquelles les travaux des plus anciens auteurs n’ont réussi à jeter que des lumières indécises.
Par un impénétrable dessein de Dieu , l’origine des
peuples et l'enfantement desgrandes cités, sont comme la génération humaine, voilés d’un mystère que nulle science ne peut sonder.
La vieille Gaule était une région sauvage , couverte de forets, et habitée par divers peuplades barbares connues sous le nom générique de Galles ou Gallois , qui formaient trois races très distinctes.
Les Aquitains, qu’on croit venus de l’Espagne, occupaient le littoral de la Méditerranée, depuis les Alpes, jusqu’aux Pyrénées.
Les Kimris, originaires des bords de la mer Caspienne, vivaient au nord, et leurs tribus s’étendaient jusque dans les montagnes de l’Auvergne.
Les Belges, venus de la Scythie, s’étaient fixés du côté de l’Océan. Ces derniers, regardés par les autres comme des étrangers , s’adonnaient à l’agriculture.
Les Aquitains, façonnés aux rudes travaux des mines, étaient remarquables par leur adresse dans l’art des fortifications souterraines. Liés par une ancienne consanguinité avec les peuples qui habitaient les côtes de la Méditerranée, en Espagne jusqu’à Valence, et en Italie jusqu’au-delà de Gênes, il s’en est bien peu fallu qu’il ne devinssent les maîtres de toute la Gaule, à différentes époques de notre histoire.
Ils portaient un vêtement court, tissu de laine grossière et de longs poils, mais qui malgré sa simplicité n’était point dénué d’une certaine élégance, revêtu par les femmes des rives du Gard et de l’Adour.
LesKimris, ou Galles ou Gallois, comme on appelle encore aujourd’hui leurs descendans de Bretagne , étaient de tous les plus sauvages. Robustes et de haute taille, ils avaient la peau fort blanche, les yeux bleus, les cheveux blonds ou châtains, auxquels ils s’étudiaient à donner une couleur rouge ardente, soit en les lessivant avec de l’eau d’ocre , soit en les oignant fréquemment d’une pommade caustique composée de suif de chèvre et de cendre de hêtre. Ils les portaient d’ailleurs dans toute leur longueur , tantôt flottans sur leurs épaules, tantôt relevés et liés en touffes au sommet de la tête. Plusieurs tribus se teignaient le corps avec une substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel, que nous avons appris aujourd’hui à substituer à l’indigo , pour la teinture des draps à bon marché. Quelques-uns se tatouaient comme font les sauvages de la mer du Sud. Leur nourriture ordinaire se composait de viande et de lait. Chasseurs ou pasteurs, ils engraissaient d’in nombrables troupeaux de grand et de petit bétail , et surtout des porcs d’une grosseur énorme, qui erraient
par bandes et à l’abandon dans les bois, où , devenus tout-à-fait sauvages, ils n’étaient guère moins effrayans à rencontrer que les loups.
Quelques étymologistes , dit Saint-Foix , prétendent que les Gaulois furent ainsi appelés du mot grec r«Xot lait), à cause de leur teint. Les historiens Polybe et Ammien Marcellin nous les ont peints d’une stature élevée, le regard fier, vifs, emportés, hautains, mais d’ailleurs pleins de franchise et très hospitaliers. César, dans ses Commentaires, dit qu’ils étaient si curieux qu’ils arrêtaient les voyageurs dans les lieux publics, pour leur demander des nouvelles.
L’habillement commun à tous , consistait en un pan* lalon, une chemise à manches faite d’étoffe rayée, et descendant au milieu des cuisses, et une casaque rayée comme la chemise, bariolée de fleurs, de disques et de figures de toute espèce, qui couvrait le dos et les épaules, et s’attachait sous le menton avec une agrafe. Les plus pauvres remplaçaient la casaque par une peau de bète fauve, ou de mouton, comme en portent encore maintenant les chasseurs de chamois, et les pâtres des Pyrénées.
Les armes offensives étaient des haches et des couteaux en pierre, des flèches garnies d’une pointe faite de silex tranchans ou de coquillages, des massues, des
épieux durcis au feu , et des brandons qu’ils lançaient tout enflammés sur l’ennemi. L’armure défensive se bornait à un bouclier de planches grossièrement peintes, et de forme étroite et allongée.
Depetites barques d’osier , recouvertes d’un cuir de bœuf composaient leur marine, et c’est sur ces frêles esquifs qu’ils affrontaient intrépidement les parages les plus dangereux de l’Océan, pour aller à la pèche, ou piller les côtes voisines.
Les bourgades gauloises n’étaient pas non plus d’une architecture bien compliquée : chaque tribu choisissait pour sa résidence un bois épais , fortifié d’un rempart de terre et d’un fossé , qui lui servait à-la-fois de retraite contre les courses de ses ennemis, et contre les attaques des bêtes sauvages.
Leurs lois, aussi grossières que leurs usages , étaient rédigées en espèces de versets mesurés, par leurs bardes ou poètes.
Voici la traduction d’un de ces codes barbares:
« Il y a pour la nation des Galles trois réunions qui s’annoncent au son du cornet à bouquin : l’assemblée des anciens et des chefs de tribus; l’assemblée des juges et arbitres; l’assemblée générale pour la guerre, destinée à repousser l’invasion des frontières.
« Il V a pour la nation des Galles trois réunions armées, qui s’annoncent au son du cornet à bouquin : la première, pour s’opposer aux attaques d’un étranger ou d’un pays voisin; — la seconde, pour combattre contre ceux qui violent les lois ; — la troisième, pour repousser les animaux féroces.
« Il y a pour la nation des Galles trois réunions fraternelles, qui s’annoncent au son du cornet à bouquin: Sa convention du pays, les anciens en tète^ pour discuter et régler les lois communes; la convention des bardes, chargés d’enseigner la science; la convention de la nation, qui se rend à son culte aux jours de fête solennelle.
« Il y a trois appels généraux contre un banni , qui s’annoncent au son du cornet à bouquin : le premier, pour meurtre ou embûches; l’autre pour trahison contre la communauté; le troisième, pour vol de butin. Chacun, en entendant sonner le cornet à bouquin dans la direction du banni, doit , de quelque âge et condition qu’il soit , aider à l’exécution de la peine, et faire aboyer ses chiens jusqu’à ce que le banni ait atteint la mer, et soit resté soixante heures hors de vue.»
Les tribus gauloises vivaient dans un tel état de méhance, qu’il naissait fort souvent des querelles, soir pour
lâchasse, soit pour des troupeaux enlevés; alors le cornet à bouquin servait à convoquer aussitôt un conseil armé de la tribu plaignante. On nommait un chef de guerre, appelé Bren ou Brennin , mot dont les peuples étrangers ont fait plus tard un nom propre, entre autres les Romains. Aussitôt que la guerre était décidée , les chariots se mettaient en marche , chaque guerrier portant sur le dos une botte de paille pour se coucher. L’armée était toujours accompagnée de nombreuses meutes de chiens dressés à la chasse de l’homme, et qui déchaînés à travers les bois, dépistaient, assaillaient et poursuivaient les fuyards. Le vainqueur coupait ordinairement la tête du vaincu, et la clouait comme un trophée de bravoure à la porte de sa cabane. Les crânes des ennemis les plus redoutables par leurs exploits, étaient conservés dans de grands coffres , d’où on les tirait pour servir de coupes dans les festins de réjouissance de la tribu victorieuse.
Malgré ces mœurs féroces , les Gaulois se laissaient séduire par des goûts fort innocens, et qui contrastaient excessivement avec leur barbarie. Ils aimaient la parure et portaient des bracelets, des colliers ^ des bagues et des ceintures d’or. J’ai parlé plus haut du soin bizarre qu’ils prenaient de leur chevelure ; les Vergobrets ,
souverains magistrats , la poudraient ainsi que leur barbe, avec de la limaille d’or, aux jours de cérémonie.
Les femmes étaient admises dans toutes les assemblées, et elles avaient voix délibérative dans les questions de guerre. On massacrait dans ces assemblées le malheureux qui arrivait le dernier, et s’il en faut croire Strabon, les espèces d’huissiers chargés d’y maintenir le silence, devaient couper un morceau du vêtement de quiconque s’avisait d’y troubler l’ordre.
Quelque ridicule quepuisse paraître ce dernier usage; s’il avait été conservé jusqu’à nous, Français civilisés , qui avons gardé si sérieusement tant d’autres ridicules , combien de nos graves législateurs venus en frac parlementaire aux lieux de leurs séances, pourraient s’en retourner en veste!
Les mœurs privées des familles gauloises se ressentaient de l’âpreté du caractère national.
Strabon nous apprend que les enfans nouveau-nés étaient plongés dans l’eau froide, sans doute afin de les rendre plus robustes, et pour leur communiquer en quelque sorte la trempe du fer.
Un homme d’un embonpoint trop marqué subissait une amende, qui augmentait ou diminuait chaque année, en raison du volume actuel de l’individu.
Lorsqu’une fille était nubile, son père donnait un festin aux jeunes gens du canton; et celle-ci pour désigner son choix qu’aucun obstacle ne devait gêner , commençait à présenter à laver par celui des convives dont la bonne mine l’avait séduite , et qu’elle agréait pour fiancé.
Les Gaulois prêtaient de l’argent , à condition qu’il leur serait rendu dans l’autre monde; et pendant les funérailles de leurs parens et de leurs amis , ils leur écrivaient ce qui s’était dit et passé depuis leur mort; ces lettres singulières étaient jetées dans le bûcher.
Lorsque des procès les divisaient, deux corbeaux étaient assez souvent pris pour arbitres ; les parties déposaient deux gâteaux de farine préparés avec de l’huile et du vin dans quelque lieu fréquenté par ces oiseaux; ordinairement un des gâteaux était dévoré , tandis que l’autre n’était qu’émietté.
La partie dont le gâteau n’avait point assouvi la voracité des corbeaux , gagnait sa cause.
Aujourd’hui , grâce aux gens du Palais , corbeaux d’une autre race, les deux parties sont souvent ruinées avant d’être d’accord. Cette manière de rendre la justice est peut-être un emblème sous lequel les druides prophétisaient à leur insu , la façon dont dame Thémis
proclamerait un jour ses oracles dans la Gaule civilisée.
Les druides , dont le séjour le plus vénéré était fixé aune extrémité de la Bretagne sur une presqu’île inculte, couverte de bruyères, de marécages et de sables , battue par les flots d’une mer toujours orageuse, les druides exerçaient sur les peuplades une influence dont le fanatisme de cette époque de barbarie protégeait les orgies sanglantes. Les sacrifices humains célébraient chaque victoire. De vieilles sorcières, moins poétiques que laVelléda de Chateaubriand, présidaient à ces affreuses cérémonies, et faisaient couler dans des chaudières le sang des victimes pour en tirer leurs oracles.
Les Gaulois adoraient le soleil sous les noms de Taramis, de Belenos et de Mithras. Les initiés au culte de Mithras étaient partagés en diverses confréries dont chacune avait pour symbole une constellation céleste. Leurs fêtes étaient célébrées par des processions et des festins où ils se déguisaient en lions, en béliers, en ours, en chiens, pour figurer les signes du zodiaque. Ainsi, dit Saint-Foix, nos bals et nos mascarades, dont voilà sans doute la plus vieille origine, étaient jadis des cérémonies religieuses.
Du reste, avant d’être soumis à la domination romaine, les Gaulois ne représentaient point leurs divinités sous
des traits humains; l’art du statuaire leur était encore inconnu; mais des pierres brutes, façonnées en obélisques grossiers plantés en terre, et qui pour cela peutêtre ont été nommées 'pierre fixe ou pierre fite. Le village de Pierrefite, dit Dulaure , situé au-delà de Saint- Denis, doit probablement son nom au voisinage de quelque monument de ce genre.
Une autre sorte de construction religieuse consistait en un groupe de plusieurs pierres d’une dimension considérable, dont la plus large était posée horizontalement sur les deux autres qui lui servaient de soutien, et dont l’ensemble formait un autel rustique.
Une rue de Paris , qui existait autrefois dans le quartier du Temple , sous le nom de Pierre— Levée, doit peut-être ce nom à l’existence d’un autel druidique, sur le terrain qu’elle occupait.
Plus tard, les divinités romaines vinrent se mêler aux symboles gaulois; et la sculpture apportée par les vainqueurs produisit les images d’Esus et de Cernunnos ; le premier, généralement adoré par les Gaulois, est armé pour attribut d’un instrument tranchant; il est placé devant un arbre , dans l’attitude d’un homme qui en abat les branches. Cernunnos, divinité peu connue dans la théogonie celtique paraît avoir été le dieu spécial des
Parisiens. Son large front est hérissé de cornes, élargies et fendues à leurs extrémités comme celles d’un cerf. De chaque corne pend un anneau, dans lequel est passé un autre anneau plus petit.
Les chênes , et surtout ceux qu’avait consacrés la cérémonie du guy , étaient les objets d’une vénération populaire; cette cérémonie du guy annonçait la nouvelle année; les druides , accompagnés des principaux magistrats, et suivis de la foule, se rendaient processionnellement dans une forêt, dressaient avec du gazon , autour du plus beau chêne un autel triangulaire , et gravaient sur l’écorce du tronc et des deux plus grosses branches les noms des dieux les plus puissans: Theutatès, Esus, Taramis , Belenos , Irminsul. Puis un druide, vêtu d’une tunique blanche, montait sur l’arbre, y coupait le guy avec une serpe d’or, et deux prêtres le recevaient pieusement. L’eau dans laquelle on l’avait mis tremper était ensuite distribuée au peuple , comme un spécifique infaillible contre les sortilèges et toute espèce de maladies.
Les mœurs barbares de la vieille Gaule s’adoucirent peu-à-peu par les progrès de l’agriculture. Une colonie de Phocéens qui vinrent fonder Marseille, environ 600 ans avant Jésus-Christ, y apporta le germe du goût des arts et du commerce.
Les Gaulois, curieux et vains , ne tardèrent pas à désirer l’échange des brillantes superfluités que fabriquaient leurs voisins. Ce fut l’époque où l’usage des métaux leur devint familier. Bientôt leurs rapports s’augmentèrent, et ils se mirent à étudier les ressources de l’industrie. Les uns devinrent habiles à tremper l’acier; d’autres firent des progrès notables dans l’art, de tisser les étoffes, de les broder et de les teindre. Us imaginèrent pour l’agriculture la charrue à roues, le crible de crin ou tamis , et l’emploi de la marne comme engrais.
L’Auvergne fabriqua des fromages, la bière se perfectionna; le vin et l’olivier, introduits par les Grecs de Marseille, furent appréciés.
Mais les liaisons du commerce ne pouvaient toujours exister sans qu’il s’élevât de fréquentes occasions de querelles. Les Grecs , moins nombreux, se voyaient près de succomber, lorsqu’ils réclamèrent l’assistance de leurs puissans voisins d’Italie. Or, les Romains n’avaient pas oublié que, l’an de Rome 367, et 387 avant J.-C., les Gaulois, conduits par Brennus, étaient venus brûler Rome, pauvre alors autant qu’elle fut riche et redoutable quelques siècles après. Us avaient couvé leur ressentiment de cette invasion désastreuse, et le sentiment de
terreur quelle avait produit se trouve empreint dans les lois de cette époque, qui ordonnaient d’établir au Capitole un trésor inviolable, exclusivement destiné aux frais de guerre nécessaires pour repousser les Gaulois.
Aussi , lorsque la colonie Phocéenne de Marseille obligée de lutter contre la rivalité gauloise, se sentit trop faible pour se protéger elle-même , les Romains saisirent avec empressement ce prétexte de tirer vengeance de leurs anciens ennemis. Ils s’occupèrent fort peu de rechercher si les Grecs avaient tort ou raison ; leurs légions franchirent les Alpes, et commencèrent par balayer tout le littoral de la Méditerranée , —-refoulant les Gaulois dans les montagnes, et détruisant leurs villes, leurs bourgades, dont le territoire était abandonné à leurs alliés de Marseille; des colonies romaines fondées dans le midi, et jusque dansles montagnes de l’Auvergne, préparèrent à Jules César la conquête du nord.
C’est vers l’an 700 de Rome, et 54 avant notre ère vulgaire , que la nation des Parisiens ou Parisii est nommée pour la première fois dans l’histoire des Gaules. Son existence qui n’est indiquée par aucun écrivain antérieur à César , a long-temps tourmenté l’imagination des étymologistes et des chroniqueurs , jaloux de lui
créer à tout prix une haute origine. Si Rome a été fom dée par un fils du dieu Mars, nourri par une louve mystérieuse, Paris le fut, disent certains fabricateurs d’histoire, par un prince échappé des ruines de Troie, Francus, fils d’Hector, et gendre de Rémus, dernier rejeton de la race d’Hercule. Ce Francus, devenu roi de la Gaule, après avoir bâti la ville de Troyes en Champagne , serait venu fonder celle des Parisiens , et lui aurait donné le nom de son oncle Paris.
Cette ingénieuse création de quelques écrivains des xne et xme siècles, a fourni matière au moine Annius de Yiterbe , qui l’a brodée à sa manière, et longuement amplifiée par le récit du règne des princes troyens dans la Gaule , des institutions qu’ils ont laissées , et de leur filiation, en remontant de Francus jusqu’à Samothès fils de Japhet et petit-fils de Noé.
Des fables aussi puériles méritent à peine d’être rapportées.
L’opinion la plus simple et la plus accréditée est que les Parisiens étaient peut-être originaires de la Belgique , et qu’ils obtinrent desSenones, nation puissante alors, la permission de s’établir sur les bords de la Seine. Le peu d’étendue de leur territoire, et le rôle secondaire qu’ils jouèrent à l’époque de l’invasion romaine, les pla-
cent au rang des plus faibles nations de la Gaule. César 1 nous apprend qu’à l’époque de sa conquête , ils faisaient en quelque sorte partie de la nation des Senones, qui les protégeait au prix de quelques servitudes , selon l’usage des temps barbares, où l’alliance du plus fort avec le plus faible, faisait peser sur celui-ci un joug pesant qu’il ne subissait qu’im patiemment.
Le territoire des Parisiens, borné à une circonférence de dix à douze lieues, était enclavé au nord par les Silvanectes , à l’est par les Meldi , au sud-est par les Senones, et au sud-ouest par les Carnutes. La Seine, en le traversant, formait au point où s’étend maintenant Paris , cinq îles dont la plus grande servit de place de guerre. La surface de cette île nommée Lutécia, s’étendait en longueur depuis le chevet de Notre-Dame jusqu’à la rue de Harlay. On voit par là qu’elle était autrefois moins grande d’un cinquième environ qu’elle n’est aujourd’hui. — La Seine était son unique fortification.
Quant à l’origine du mot Parisii, je pense avec l’historien Dulaure, qu’il n’est point celui de la nation alliée
1 Confines erant Parisii Senonibus,civitalemque patrum meinoria, conjunxe- (Cæsar, Debello Gallico , Iib.vi, cap. 3.)
rant.
aux Senones , mais qu’il désigne plutôt la situation du
territoire qu’elle vint occuper sur la limite qui séparait la Celtique de la Belgique. Une remarque géographique vient à l’appui de cette conjecture, car les conjectures sont admissibles partout où l’histoire est muette. C’est; que les mots Par et Bar sont des radicaux parfaitement identiques dans les langues tudesques. Or, il existait dans les Gaules et dans la Grande-Bretagne plusieurs points limitrophes appelés Parisii ou Barisii. Les habitans du Barrois étaient désignés sous le nom de Barisienses. Or le Barrois séparait la Lorraine de la Champagne, comme lesParisiens marquaient la frontière entre les Senones, les Carnutes et les Silvanectes. Toutes les positions géographiques dont les noms se composent du radical Par ou Bar étant des points limitrophes , il serait permis peut-être de conclure que Parisii et Barisii signifient habitans de frontière, et que les Parisiens n’ont dû leur nom qu’à leur ancienne position territoriale.
Dans tous les cas, notre supposition serait plus plausible et moins déraisonnable que les contes prétentieux que nous avons cités plus haut.
Après tout, il vaut mieux ignorer que mal savoir.
Quoiqu’il en soit, nous lisons dans César ( De hello
Gallico lib. vi , cap. 3) que, pressé de poursuivre sa conquête, et de renforcer sa cavalerie , il convoqua dans un lieu, qu’il oublie de nommer, une assemblée générale des soixante et quelques peuples de la Gaule. Les Treviri, les Carnutes, les Senones, n’envoyèrent pas leurs députés. César comprit qu’il trouverait un obstacle à ses desseins, marcha sur-le-champ contre les Senones qui se soumirent à son approche; entra dans Lutécia, où il parvint à réunir les principaux chefs gaulois dont il obtint un tribut de cavalerie. Mais l’année suivante, la tyrannie du général romain fut secouée presque unanimement. Battu en Auvergne, victorieux avec perte en Berry ,il fut obligé de se replier précipitamment sur les légions que Labienus, son lieutenant commandait à Agedincum ( aujourd’hui Provins) sur la frontière des Senones.
Labienus s’avança contre Lutécia pour châtier les rebelles. Ceux-ci rassemblèrent des troupes nombreuses, commandées par un vieux chef des Aulerci, nommé Camulogènes, qui marcha résolument au-devant des Romains.
Le lieutenant de César arrêté par des marais au confluent delà Seine et de la Marne, et par l’armée des insurgés qui avait pris une position formidable, se retire,
vient prendre Melun , forteresse des Senones , bâtie comme Lutèce dans une île de la Seine , passe le fleuve et reprend la route de Lutèce en suivant le bord méridional.
L’armée gauloise à son approche, rétrograde, brûle Lutèce, et coupe les ponts, pour fermer tout accès aux Romains, qui campèrent sur le mont Leucotitius, aujourd’hui le plateau de Sainte-Geneviève.
Labienus, apprenant alors les revers de César et sa retraite dans la Gaule Narbonnaise, sentit le besoin de décider sa propre situation par un coup de main. Il fit ses préparatifsdans une seule nuit, avec une habileté et une promptitude vraiment dignes des temps modernes. Ses légions, divisées en trois corps, exécutèrent leurs mouvemens avec une précision si bien calculée, que les Gaulois, au point du jour, se virent menacés sur divers points , par les cohortes rangées en bataille devant le camp romain ; par un corps considérable de plus de cinq légions, qui remontait la Seine, et par Labienus luimême, qui ayant descendu le fleuve sur des barques, pendant la nuit, à la faveur d’un orage, était parvenu à le traverser sans obstacle.
Le combat, devenu inévitable, dura tout le jour. Les Gaulois divisés par le stratagème de Labienus , furent
défaits apres une résistance désespérée; leur chef Cainulogènes fut tué dans la inélée. Paris tomba sous la domination romaine et y resta plus de cinq cents ans , jusqu’à ce qu’un roi Franc, Childéric, père de Clovis, s’en rendit maître, l’an 47b de J.-C.
D’après toutes les notions historiques qu’il est possible de recueillir, cette petite place resta long-temps peu importante; placée dans une île de la Seine, elle se réduisait comme toutes les forteresses gauloises à un ramassis de cabanes , habitées seulement en temps de guerre. Il faut donc accorder peu de confiance aux écrivains amis du merveilleux , qui ont établi sans autorité une opinion différente ; erreur qui se trouve reproduite parles savans bénédictins Félibien et Lobineau, qui ont prétendu d’après un passage du sénateur romain Boetius , que César maître de la Gaule, fit reconstruire Lutèce, l’entoura de murailles et y mit une forte garnison romaine, et qu’elle devait à ce grand capitaine tant d’embellissemens qu’011 lui donna le surnom de cité de César : « Lutetia m Cœsar usque adeo edificiis adauxit , tamque fortiter mœnibus cinxit , ut Julii Cœsaris civitas vocetur.
Le passage en question n’existe nulle part dans les écrits de Boetius, et M. Bonami, dans ses mémoires des
l’académie des inscriptions et belles-lettres , a clairement prouvé qu’il est tiré d’un écrivain du xme siècle , époque à laquelle on n’hésitait guère à suppléer par des fictions au défaut de notions exactes.
Ce qui démontre encore la faiblesse des Parisiens, c’est que César lui-même qui, depuis sa première conquête ne parle que cette seule fois de la nation des Parisiens, dit quelle ne put fournir à la ligue du fameux Vercingétorix que huit mille auxiliaires, tandis que d’autres peuples plus puissans, quoiquedéjà épuisés pardes luttes pénibles, tels que les Edui , les Arverni , réunissaient chacun trente à trente-cinq mille guerriers. — Ce fut le dernier effort des Gaulois pour la liberté, et leur défaite sous les murs d’Alexia les assujétit à Rome sans retour.
La Gaule, devenue province romaine, fut dépouillée de ses coutumes et de ses lois; chacune de ses villes fut traitée suivant le degré de haine ou de soumission qu’elle avaittémoigné pour le vainqueur. Quelques-unes furent regardées comme alliées , d’autres honorées du nom de colonies ; les peuples les plus récalcitrans reçurent des préfectures, et toutes les villes qui avaient opposé la plus vive résistance à l’invasion furent réduites à la condition de vectigales. Paris fut de ce nombre.