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militaire, la mission dont il était chargé, les formes d’après lesquelles il devait procéder, lui conféraient un certain caractère de magistrat. Les citoyens qui auraient vu dans des commissions exceptionnelles une violation de la liberté, s’accoutumèrent à la police permanente. On se félicitait d’ailleurs de la tranquillité qu’elle entretenait dans les villes. Elle protégeait le riche dans ses plaisirs et veillait à la salubrité publique. Il n’en fallait pas davantage pour persuader à tout le monde qu’elle était une branche indispensable de l’administration. Par l’activité de la police, l’État eut la conscience de sa force, un œil qui pénétrait partout, la faculté de mettre de l’ensemble dans les manifestations isolées les plus disparates. L’autorité royale descendait ainsi dans les classes inférieures, et le despotisme, personnifié dans le chef, réagissait dans toutes les directions, anéantissait jusqu’aux plus timides démonstrations de la volonté individuelle, et s’infiltrait dans toutes les veines de l’organisme politique. La police , dont la complication mystérieuse et systématique est une invention de d’Argenson , qui avait fait son apprentissage parmi les Vénitiens, se propagea bientôt dans le reste de l’Europe, sans que cependant elle y gagnât la même influence et la même vigueur qui la caractérisent en France.
En second lieu, une meilleure théorie des finances vint seconder les vues du roi absolu. Je comprends sous cette catégorie le commerce, les arts et métiers, findustrie , les encouragemens qui contribuent au perfectionnement dans la fabrication. Dans le moyen âge, il n’y avait pas plus d’ensemble dans le mouvement de la population qu’en toute autre chose. Le roi n’étant alors que le premier de ses pairs, les impôts étaient simplement des subsides, c’est-à-dire des secours momentanés que les vassaux venaient en différentes occasions offrir à leur chef. Les contributions, considérées comme une des fonctions vitales de la société, ne sont l’objet d’une étude scientifique et sérieuse que depuis la consécration de l’unité politique en France. 11 est vrai pourtant que les Français ne sauraient pas précisément revendiquer l’honneur d’avoir inventé l’administration financière, bien qu’ils l’aient développée au plus haut degré de perfection. La guerre du petit état hollandais contre la France avait déjà prouvé ce que pouvait le commerce, et le crédit qui en est une condition essentielle, lorsque Louis XIV fut réduit à vendre son argenterie pour subvenir aux frais de la seconde campagne. Les transactions mercantiles, les spéculations manufacturières furent dès-lors exploitées comme une source in-
tarissable de richesses, destinées à remplir, non les caisses du particulier, mais bien celles du fisc.
On ne s’occupa de l’industrie qu’autant qu’elle promettait d’augmenter les ressources du trésor; ce qui n’avait été qu’un simple moyen, devint le but capital. Le nom de Colbert acquit dans cette branche administrative une réputation que ses conceptions grandioses couronnées par le succès, ont justifiée, malgré les erreurs qu’il ne sut pas toujours éviter. On apprit à distinguer le simple artisan de l’artiste ; on décerna de glorieux hommages à la partie intellectuelle de l’industrie, au génie créateur. Des manufactures en tout genre, tant pour la confection d’étoffes communes que pour fournir au luxe de l’homme opulent, se multiplièrent dans une progression surprenante. Des Flamands et des Italiens lurent appelés dans le pays ; mais ils ne produisirent que les premiers essais; la vivacité de l’imagination française les remplaça bientôt par des formes plus élégantes, et par ces gracieux modèles qui, peu après la révocation de l’édit de Nantes, éveillèrent dans d’autres contrées du continent le goût de l’industrie, l’esprit de commerce et le talent des artistes. Par l’agrandissement de la sphère commerciale , on vit prospérer les revenus publics: la population s’accrut
malgré les guerres; la nation supporta long-temps les prodigalités de la cour. L’établissement d’un système financier eut donc ses inconvéniens ; la certitude d’avoir assuré le renouvellement périodique des fonds publics entraîna de grands abus; mais ces inconvéniens et ces abus paraissaient inférieurs aux avantages que l’on recueillit du développement indéfini de la puissance nationale. Le tiers-état surtout prit une consistance dont ceux qui ne s’en servaient que comme d’un instrument de leurs désirs , furent loin de pressentir les suites. Terminons ce tableau des progrès de l’industrie, en rappelant la fondation des colonies et l’organisation d’une flotte régulière. En cela le gouvernement français suivit l’exemple de plusieurs peuples qui avaient augmenté leur prospérité par l’exploration des continens de l’Asie et de l’Afrique. Quoique la marine française n’ait jamais été à meme de rivaliser avec les puissances maritimes, elle pouvait suffire à un peuple qui n’a pas à craindre de s’appuyer de préférence sur ses troupes de terre.
L’Etat ainsi régénéré, il restait une derniere tâche à remplir: celle de l’adapter aux corporations isolées qui n’avaient point disparu avec la réforme politique. Depuis le commencement du dix-septième siècle, il n’y avait plus
eu de convocation des états généraux. Le clergé, la noblesse, la magistrature, le tiers-état, fortifiés par l’esprit de caste que l’isolement rendait de plus en plus tenace, auraient difficilement consenti à se réunir. Toutefois leur division exposait les corporations à de continuelles attaques du souverain. Il est intéressant de connaître les efforts qu’il mit en jeu pour les assujettir, et pour en faire des membres subordonnés de l’organisme social.
Le sacerdoce, que des connaissances variées et une érudition solide avaient anciennement élevé au premier rang de la société, commençait à se voir dépassé par des sa vans étrangers aux fonctions de l’église. Il conservait cependant la jouissance d’énormes richesses, léguées par la piété du moyen âge. Des privilèges considérables étaient attachés aux charges que conférait l’ordre ecclésiastique. Or, par cela même que la feuille des bénéfices dépendait désormais de la faveur du roi, le clergé devenait naturellement servile et courtisan. Quelque riche qu’il fut, il ne pouvait se dispenser de solliciter à chaque vacance l’iisufruit d’un bien qu’il avait dans d’autres temps administré sans contrôle. L’arbitraire et le caprice décidèrent ordinairement de la collation des prébendes, Des pensions accordées aux nobles et aux laïques
furent assignées sur les revenus des abbayes et des évêchés. Il n’y eut pas une famille de renom qui ne se crût autorisée de réclamer, pour quelque parent tonsuré , la possession de ces saints trésors. On ne compta plus guère d’évêques plébéiens, et l’église, cette unique puissance intellectuelle et démocratique du moyen âge, se trouva dans le dix-septième siècle, envahie par l’aristocratie avide de s’approprier toutes ses dignités élevées et lucratives. Les prêtres, alliés ou pareils de hauts fonctionnaires, avaient à la cour des relations plus ou moins intimes; ils adoptèrent insensiblement ce ton poli, aimable, qui relevait doublement le commerce de ceux qui brillaient par quelque talent; il n’y avait pour eux rien de plus insipide que les sciences théologiques, rien de plus indifférent que la religion, rien de plus étranger que le saint- siège : les libertés de l’église gallicane, dont on a fait tant de bruit il y a quelques années, ne doivent leur origine-qu’au grand art de Louis XIV d’avoir détaché son clergé du centre de Rome, en cherchant adroitement à l’englober dans les petites intrigues de la cour et dans les intérêts de la France. Il n’en est pas moins curieux que ce roi , plus dévot que religieux , n’ait jamais confié l’administration directe des affaires aux gens d’église; car, depuis Mazarin, il n’a plus eu de
prêtres dans ses conseils. Le pouvoir spirituel sauva, dans cette époque, quelques lambeaux de ses libertés féodales, qu’il sut faire valoir sous le titre d’immunités. N’oublions pas cependant que, si les prélats et les grands bénéficiaires nageaient dans l’opulence, le bas clergé demeurait dans dos rapports continuels avec le peuple, dont il ne songeait nullement à se séparer.
Quant à la noblesse, il n’était pas tout-à-fait si facile de l’absorber dans un système de gouvernement absolu. Mais Louis XIV triompha de toutes les difficultés. Les nobles de son temps n’appartenaient plus aux souches antiques des seigneurs indépendans qui se disaient les égaux du roi de France, qui combattaient pour leur propre compte , et disposaient de leurs serfs comme ils jugeaient à propos. Il n’existait plus qu’un simulacre méconnaissable de féodalité décrépite. Au lieu de vassaux on rencontrait de petits cliens, des hobereaux, des aventuriers, se traînant à la remorque d’un très petit nombre de courtisans grands seigneurs. Les noms historiques ne reposaient pour la plupart que sur les mystifications des généalogistes ou sur la bâtardise. La civilisation, après avoir battu en brèche les manoirs des chevaliers, et autorisé la loi à punir le pillage et les injustices commises envers les classes inférieures, avait
assigné à la noblesse un rang secondaire; elle était privée de sa juridiction suprême, ses droits prenaient la qualification de privilèges, et son rôle dans Farinée se bornait à l’obéissance passive. Les quartiers de noblesse le cédaient pour l’avancement à Fancienneté de service, et le dissolvant le plus actif de l’esprit de cette caste consistait à la dépayser, en l’engageant à quitter ses châteaux et ses contrées natales , pour venir prendre part aux distractions journalières et à Fenivrement des plaisirs de la cour. Mais ce moyen, tout en détruisant l’aristocratie comme pouvoir , ne laissait pas que de la ruiner pécuniairement, et l’état, afin de la soutenir, se grevait en revanche de dettes accablantes. Un luxe effréné, des besoins nouveaux nécessitaient des dépenses toujours croissantes ; le trésor particulier ne suffisait plus pour les couvrir, et les pensions mises à la charge des deniers publics s’accumulèrent d’une manière effrayante. Usée par la luxure et l’oisiveté , la noblesse ne se livrait dans son impuissance qu’à la seule profession des armes, et concourait, à force de prétentions exorbitantes , à l’épuisement et à la chute finale de la monarchie.
En s’efforçant de séduire et de corrompre l’aristocratie nobiliaire , la cour devint peu-à-peu le théâtre
de la plus scandaleuse licence, et le xvme siècle nous déroule d’un bout à l’autre le spectacle d’une dissolution totale des mœurs, qui, procédant de l’entourage du trône pour se communiquer à la noblesse , finit par réagir sur la royauté, en préparant à l’une comme à l’autre la sanglante punition dont la révolution les a frappées.
Les parlemens, encouragés par les conjonctures du siècle, s’arrogeaient une autorité que, dans les temps précédens , ils n’auraient jamais pu exercer. Quand les états généraux furent tombés dans l’oubli, les parlemens essayèrent de se substituer aux assemblées des notables, et s’attribuèrent, à l’aide des formes de l’enregistrement exigées pour la sanction des lois, l’équivalent d’un droit de concession. On leur donnait parfois le sobriquet d’états généraux au petit pied ; aussi justifièrent-ils par des refus réitérés une dénomination que l’ironie avait mise en usage. Quoique la magistrature appartînt au fond à la classe bourgeoise, l’inamovibilité des emplois les avait rendus héréditaires de fait, et l’espèce «de propriété qui y était attachée, leur assurait une certaine noblesse, connue sous le nom de noblesse de robe. L’administration de la justice et la science qui distinguait les hommes de loi, leur conféraient une
importance égale à celle des nobles, surtout après la ruine de leurs châteaux. Mais la magistrature , trop pénétrée peut-être de la conscience de sa dignité, prêta souvent aussi l’oreille aux inspirations de l’égoïsme et d’une vanité puérile. Lors des évènemens de la fronde , les parlemens avaient fait pour la dernière fois acte de pouvoir politique; il en était de même du clergé, qui paraît avoir abdiqué son indépendance vers la fin des guerres de la ligue. Le roi ne put jamais effacer les souvenirs de son enfance orageuse, et tel qu’à l’âge de dix-sept ans il osa chasser, une cravache à la main, l’assemblée de ses tuteurs, nous le voyons commander en maître pendant soixante ans à cette même magistrature jadis si rebelle, qui ne donnait plus signe de vie. Relancée dans la sphère du Droit civil, privée de son importance législative, elle se consumait en vœux stériles de ressaisir son ancienne splendeur. Une humeur chagrine et morose couvait au sein de cette corporation, et tout dans son attitude faisait craindre qu’elle ne s’emparât de la première occasion favorable pour rentrer en possession de ce qu’il lui plaisait d’appeler ses prérogatives. Elle fit des théories sur les attributions que la force des circonstances lui avait enlevées, et le principe que la monarchie n’avait de stabilité qu’en
s’appuyant sur des corps intermédiaires, devint le thème de prédilection des parlemens et des professeurs du Droit public. Quoi qu’il en soit, l’autocrate continua son œuvre d’envahissement, sans se soucier des systèmes d’une caste qu’il avait paralysée dans son action.
On n’eut pas de grands efforts à faire pour gagner le tiers-état, son existence n’ayant encore à cette époque ni éclat ni fixité. Il n’y a donc rien à dire sur les moyens qui furent employés dans l’intention de l’attacher au char de l’absolutisme.
Ce n’est pas que des prêtres estimables, des jurisconsultes savans, des littérateurs distingués, ne surgissent en assez grand nombre dans le tiers-état; mais ces hommes de mérite prenaient immédiatement rang parmi la noblesse et le clergé. Le moyen âge avait fondé les immunités des villes ; des droits notables avaient été octroyés aux communes ; mais ce que la couronne avait accordé par jalousie de la noblesse, elle pouvait le retirer après la défaite de l’aristocratie, qui venait d’être absorbée dans le système de l’unité politique. Il est évident que le tiers-état ne pouvait guère s’arrêter à l’importance que lui donnaient ses libertés municipales , ses prérogatives de localité. Il lui restait à conquérir des droits indépendans dans le domaine de
l’industrie, des beaux-arts et des lettres. Il pouvait par son travail se rendre nécessaire , et s’approprier ainsi la position qu’on lui avait assignée jusqu’ici par grâce et par exception. Pour ce qui est des hahitans de la campagne, leur condition était encore mille fois plus insignifiante que celle des citadins bourgeois. Dépendans en tout de leurs seigneurs, ils ne jouissaient pas meme de cette considération humaine qui est le premier degré de notabilité dans l’ordre social.
Nous venons de passer en revue l’État de Louis XIV. Vis-à-vis des autres constitutions de l’Europe, la France revêtit la forme d’un régime absolu intelligent. La personne du roi, qui en était la représentation vivante , devait avoir de hautes qualités guerrières. Jusque vers le déclin du dix-huitieme siècle, l’opinion que, dès l’instant où un roi de France met son épée dans le fourreau, il a cessé de régner, demeura la devise favorite de cette dynastie. Plusieurs guerres, entreprises par Louis XIV, n’ont eu d’autre but que d’opposer la nouvelle création, dont il est l’auteur, aux institutions vieillies du moyen âge; son royaume régénéré doit briller par le contraste avec les ruines d’un monde qui s’en va. Bien que dépourvu des capacités éminentes qui font les grands généraux comme les grands écrivains, il avait du moins
Je rare talent d’imprimer son impulsion aux tacticiens les plus renommés, et aux littérateurs les plus influens de sa nation. Il savait s’y prendre avec une incomparable habileté pour attirer toutes les célébrités dans le mouvement collectif qu’il représentait. Chaque élément utile était à ses yeux une partie de l’ensemble qui se résumait en lui, de manière que, sans être soldat, il obtint la gloire d’un conquérant; sans avoir enrichi les lettres par ses écrits, il répandit sur la littérature de son siècle un éclat impérissable, en lui prêtant son appui et son nom. Ce n’est plus, comme sous Henri IV, une armée pauvre et vaillante qui combat sous les ordres de Louis XIV, c’est au contraire un corps étroitement lié à la noblesse et à la cour, qui se livre à tous les excès de luxe et de volupté, dont on affiche le scandale jusque sur les marches du trône. Le règne suivant nous montrera comme une conséquence nécessaire de cette aberration, la démoralisation générale qui gangréna successivement, en partant des hautes classes de l’ordre civil, tous les rangs de l’armée française.
Voilà comment cette monarchie absolue, née de la pensée de Louis XIV, s’éleva par les institutions de l’armée d’une part, et de la police de l’autre, par la fusion des castes, par l’administration financière et par
la gloire du prince. Façonnée de la sorte, elle exerça tout son charme sur l’esprit des Français, parce qu’elle réveilla dans toute son énergie le sentiment national, et qu’elle eut une vaste influence sur les mœurs populaires. Le même principe qui fut la base de la monarchie renouvelée, la conduisit irrésistiblement à sa chute.
Examinons quelle fut la force morale des différentes corporations que Louis XIY voulait soumettre à l’action de l’absolutisme, et jusqu’à quel point il pouvait espérer d’assimiler à la longue l’esprit de caste à l’esprit de centralisation. Apprécier les diverses faces de l’État, et les coordonner au mouvement monarchique : voilà sans doute par où il fallait commencer ; mais pour que l’autocratie royale devînt une réalité , les intérêts individuels avaient besoin de se confondre tellement avec la personne du souverain , qu’ils ne formassent plus que les parties inséparables de l’organisme national. C’est là précisément ce qui distingue essentiellement le mécanisme politique au dix-septième et au dix-huitième siècle, de l’ordre actuel des choses.
Le clergé, par ses lâches condescendances pour les prétentions de la cour, avait perdu le sentiment de sa propre dignité : il avait cessé d’ètre une puissance qui servît d’appui au trône ; son rôle se bornait à prêter
il ii plus grand éclat à la royauté, qu’il avait l’obligation de flatter sans relâche, comme la source unique de ses prérogatives et meme de son existence. La cour nommait à la plupart des emplois du sacerdoce. Si à une époque antérieure on avait vu des prêtres, sortis des derniers rangs de la société, s’élever aux plus hautes fonctions de l’église catholique , l’avancement dans l’ordre ecclésiastique n’était plus, depuis Louis XIV, que le résultat de combinaisons politiques, de basses intrigues et de mille considérations qui n’avaient pas le moindre rapport avec le bien de la religion. Pitoyable instrument du pouvoir séculier, le clergé se présentait en quelque sorte comme le prisme destiné à jeter sur l’autorité du roi les rayons de l’autorité divine , qu’on se plaisait à dénier au sacerdoce. L’horreur qu’inspirait le crime de lèse-majesté grandissait ainsi en raison du peu d’importance que l’on attachait au blasphème et à l’impiété; mais à la fin ce clergé, vivant dans le monde et pour le monde , n’était plus d’aucune utilité dans l’administration. Tandis qu’il expédiait des mandemens à l’effet de délivrer le gouvernement des tentatives ruineuses des contrebandiers , nous lisons dans des écrits publiés sous le règne de Louis XIV, que les prélats eux-mêmes fraudaient les douanes, et faisaient, par
l’entremise des évêques établis en pays étrangers , des achats de marchandises prohibées, qu’ils se faisaient parvenir sous le cachet inoffensif de l’église. La cupidité, l’avarice et la dépravation du sacerdoce sont dépeintes par les auteurs contemporains sous des couleurs très sombres. Le respect , la vénération , qu’il est dans la nature des fonctions spirituelles d’inspirer au peuple, s’affaiblirent à vue d œil : une ligne de démarcation déplorable fut tracée entre le haut et le bas clergé ; une opposition violente , née au sein des prêtres subalternes contre les prélats , menaçait pour l’avenir les intérêts les plus chers de l’église. Ses chefs, dépouillant tout égard pour le caractère sacré dont ils étaient revêtus, avaient l’air de valets de cour en costume ecclésiastique, tandis que les simples curés des villes et des campagnes, réduits à la mendicité par l’exiguïté de leur revenu, compromettaient d’une autre façon la sainteté de leur ministère. Confondant leur cause avec celle du peuple et des sociétés éloignées du tourbillon de la cour, ils se familiarisaient avec les croyances, les opinions et les préjugés de la multitude , s’habituaient à les exprimer dans un langage plus ou moins philosophique, suivant le degré de science qu’ils avaient atteint, et s’érigeaient pendant le dix-huitième siècle en chauds défenseurs de
théories nouvelles et de tendances libérales. D’une part nous voyons le haut clergé se suicider , en respirant avidement l’atmosphère corrompue des courtisans ; d’autre part , le bas clergé, tourmenté par la misère et la pauvreté, travailler à sa ruine, en oubliant les devoirs de son état, et en s’efforçant de rentrer dans la condition générale des citoyens.
Quant à la noblesse , annihilée dans la possession féodale de ses terres et de ses châteaux, humblement soumise aux coteries courtisanesques de Versailles, elle était pour le gouvernement tout à-la-fois une entrave de moins et un embarras de plus. Comme corps , la noblesse avait encore une existence , mais elle n’avait plus de position. N’étant rien par son propre mouvement, la cour se voyait dans la nécessité de lui assigner un rang, et de la doter de tous les avantages dont elle pouvait disposer sans faire tort à l’éclat de la couronne. Mais comment la cour aurait-elle pu satisfaire à toutes les exigences de cette tourbe d’aventuriers dont le nombre se multipliait à l’infini? Comment serait-elle parvenue à augmenter les emplois militaires et civils , au point de nourrir cette classe immense de postulans , que l’on s’imaginait attirer dans la seule vue de peupler les administrations de créatures dévouées? Il devenait
urgent de trouver les moyens de contenter les prétentions les plus extraordinaires, justifiées d’ailleurs par l’insuffisance des ressources particulières de l’ancienne aristocratie territoriale. On délivrait en conséquence aux seigneurs titrés, aux ducs et pairs de France , des brevets d’affaires qui les autorisaient à s’associer à des négocians, et a participer à toute espèce d’entreprises commerciales et industrielles. Des gentilshommes, fondant sur l’impunité de quelques crimes ignorés par la justice une industrie honteuse, acceptaient le rôle d’espions, et venaient réclamer leur part des amendes prononcées contre les délinquans. Souvent la délation pouvait compromettre l’innocent, et lui donner une apparence de culpabilité. Dans ce cas le dénonciateur, faisant valoir son influence ou son rang, promettait le secret, et extorquait à sa victime des sommes considérables. Des hommes qui se montraient si peu scrupuleux sur le choix de leurs moyens de subsistance, ne devaient être ni économes dans leurs dépenses, ni délicats dans l’emploi de leurs bénéfices. La fureur du jeu , qui absorbait les momens du roi comme la vie du dernier gentilhomme; la gloriole qui s’attachait au nom de celui qui jouait gros jeu , surtout lorsqu’il était connu pour avoir gagné beaucoup d’argent; l’honneur
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que l'on mettait à faire clés dettes; la réputation avantageuse qui précédait le misérable qui avait dupé ses créanciers : ce sont là des symptômes de la plus profonde corruption , que le voile transparent des titres et la faible barrière qui arrêtait encore l’émancipation des classes inférieures pouvaient à peine pallier.
Une grande dette publique et les emprunts étant aux yeux des économistes la condition la plus favorable pour le gouvernement, les particuliers, pour sortir d’un embarras momentané, recouraient également à l’expédient des emprunts, et Ton professait assez généralement la maxime, que les grandes familles, les maisons d’ancienne souche se consolidaient davantage par des fictions. Or ces fictions n’étaient autre chose que de grossières fourberies, que l’on se permettait principalement à l’égard de personnes qui n’avaient aucun droit de s’en plaindre devant les tribunaux. La noblesse des sentimens , la probité, la pureté de conscience, disparaissaient de la haute société, et toutes les expressions qui désignent une âme honnête se coloraient d’une teinte de mépris et de ridicule, qui les fit proscrire pendant tout le dix-huitième siècle. La noblesse , privée de ses vertus antiques , brisée dans son indépendance, livrée aux jeux de hasard, entraînée dans les chances d’une vie aventureuse, flot-
tant au gré de tous les caprices de cour, pouvait-elle raisonnablement occuper une place moins abjecte que le clergé ? Encore l’ordre ecclésiastique se couvrait-il du masque de la religion , tandis que la noblesse ne représentait pas meme en apparence un intérêt national quelconque.
Quoique les parlemens, pliant sous le joug de Louis XIY, eussent perdu leur haute importance politique , il ne faut pas oublier que leur action n’était pas anéantie, comme cela serait arrivé après un mouvement révolutionnaire, dont le résultat eût été de bouleverser tous les rapports sociaux. Les parlemens, arrêtés de fait dans leur influence indéfinie, n’avaient nullement abandonné les souvenirs de leur puissance d’autrefois : ils avaient conservé toute la vanité qu’inspirait cette magistrature à leurs prédécesseurs, toutes les espérances qu’elle pouvait justifier. En matières spirituelles (et elles étaient alors l’objet de discussions politiques fort compliquées), les parlemens montraient encore, sous Louis XIV, une énergie et une fermeté qu’on ne saurait méconnaître. La plupart d’entre eux firent enregistrer les quatre propositions de l’Eglise gallicane de 1682 , quand le roi, démoralisé par les excès d’une vie orageuse, demanda pardon au pape Innocent XII, pour en avoir
souffert la transcription officielle et la promulgation. Il est vrai que le parlement de Paris et quelques autres cours souveraines enregistrèrent aussi la bulle Unige nitus y mais ce fut avec des restrictions, qui ne laissèrent pas que de montrer la répugnance qu’ils en ressentirent. Rappelons-nous enfin le bruyant réveil des parlemens après la mort de Louis XIV, et nous y verrons la preuve que leur action, loin d’être anéantie, n’avait été qu’assoupie. Non-seulement ils se permirent aussitôt de casser le testament du monarque, mais en même temps ils publièrent un édit qui annulait toutes les dispositions qu’il avait prises en faveur de ses enfans naturels. Certes, rien n’indique mieux que ce seul fait la prétention toujours vivace des parîemens, de représenter les états-généraux au petit pied. Si la noblesse et le clergé consentirent à s’effacer devant la cour, à s’identifier avec elle, il en fut autrement de la haute magistrature, qui conservait son esprit d’isolement et de raideur, saisissant avec empressement toute occasion favorable de recouvrer de vieilles prérogatives, jalouse des douceurs de l’opposition et des suffrages populaires, jusqu’au moment où elle se trouva surprise et stupéfaite d'avoir fomenté une effervescence qui aurait du s’arrêter au terme de sa vanité satisfaite.
Après tout, le gouvernement de Louis XIV avait frayé la carrière au tiers-état, dont il secondait le développement, sans lui assigner une position déterminée. La bourgeoisie n’étant point reconnue dans l’État , grandissant à l’ombre par la concentration inaperçue de toutes ses forces , formait peu-à-peu ce contraste formidable avec la cour, qui finit par culbuter ia monarchie du dix-septième siècle. Le mot prononcé par Sieyes, immédiatement avant la révolution de 1789, que le tiers-état était la nation même , contenait une vérité grandie depuis plus d’un siècle : il était la nation non-seulement parce qu’il en renfermait les élémens, et qu’il avait les moyens de se constituer comme telle, mais parce qu’il en exerçait réellement toute l’influence. Les nouvelles doctrines en finances avaient fourni la conviction que l’Etat , afin d’améliorer son existence et d’enrichir le trésor, devait faciliter les établissemens d’industrie. Or, puisque la noblesse aimait bien les bénéfices obtenus par association avec les manufacturiers et par les gains du jeu, tout en dédaignant les opérations laborieuses du commerce et de la fabrication , elle ne pouvait se dispenser d’intéresser à ses différentes entreprises des roturiers , des Italiens et des Juifs. Une certaine opulence, et le sentiment du
Lien-être, qui en est inséparable, enfantèrent dans la classe moyenne des idées de liberté hostiles au pouvoir absolu. Le commerce est forcément libéral jusqu’à un certain point, bien qu’il ne lui arrive pas facilement de dépasser les limites que sa prévoyance lui trace dans son opposition. Rien ne lui répugne autant que le despotisme qui veut soumettre à ses règles invariables ce qui est essentiellement sujet au changement. Il n’y a que le commerce des caravanes , avec ses lenteurs et ses traditions stationnaires, qui puisse prospérer dans un pays gouverné despotiquement. Mais au xvnc siècle, le commerce, destiné à servir d’organe à la société, menaçait inévitablement de devenir une puissance dont les prétentions ne cesseraient de harceler le gouvernement, en réclamant une plus grande somme de liberté que celui-ci ne croirait prudent de lui accorder. Dans l’intention de relever le tiers-état, la science et les arts, les connaissances du clergé inférieur et l’érudition des gens de robe faisaient cause commune avec l’esprit de commerce, affranchi de ses entraves surannées. Cette masse de forces , rassemblées dans l’obscurité, broyait en silence, pendant le xvme siècle, tout ce que le xvne avait encore laissé subsister de droits, d’illustration et d’autorité : on dirait une puissance occulte, sapant jus-
qu’aux fondemens un édifice rempli de fantômes gothiques, prêt à crouler au premier signal de la révolution, pour couvrir un espace immense de décombres, qu’il serait à jamais impossible de rétablir dans des rapports analogues. Le tiers-état proclamant qu’il était , lui , la nation , — le clergé, la noblesse , les parlemens disparaissaient comme des spectres que l’on peut encore évoquer un instant, mais que le souffle vivant a quittés pour toujours.
Somme toute, la monarchie de Louis XIV périt, parce qu’elle était un gouvernement de transition; elle périt par les mobiles qui l’avaient établie. La conception du moi royal demandait un souverain doué de capacités supérieures, et nous savons que les génies ne se reproduisent pas souvent dans la succession des temps. L’armée ne pouvait se maintenir qu’à l’aide de cette vigoureuse individualité du chef: du moment qu’elle en fut délaissée, la démoralisation dut se propager dans ses rangs. L’administration civile, paralysant l’individualisme des corps politiques, eut à combattre l’individualisme des personnes qui s’étaient mises à leur place. La police , forcée de se cacher, devint un objet de mépris. L’art des finances, dégénérant en dilapidation, détruisit le crédit, qui en était la seule base. Le clergé n’ayant plus
de racines dans le peuple, la noblesse dépouillant ses nobles sentimens, les parlemens végétant sur de vaines et immobiles traditions , le tiers-état se développant spontanément et en sens inverse des tendances royales : telles sont les conditions peu favorables qui empêchèrent l’idée monarchique de pénétrer dans la vie intime des populations, et de les assimiler organiquement à l’uni té gouvernementale.
L’on s’étonnera peut-être de ce que cette monarchie eut tout un siècle à traverser , depuis le jour de son déclin jusqu’à sa ruine totale. Ce phénomène s’explique cependant par la dissolution des mœurs et par la diversité des formes du droit privé, que l’on aurait eu trop de peine à changer ou à abroger. Rome, devenue le règne des intérêts privés; Rome, centre d’un vaste empire, subit pendant cinq siècles d’innombrables métamorphoses de son individualisme, dont la fin n’arriva qu’après une agonie prolongée qui dura plusieurs siècles. De même il a fallu qu’en France toutes les transformations du libertinage se succédassent, dans une progression plus rapide à la vérité, jusqu’à ce que le mal eût épuisé toutes ses forces morales et matérielles. Sous Louis XIV , l’étiquette espagnole introduite par Anne d’Autriche, servait encore de barrière
entre la dissolution des mœurs publiques et la cour , qui la secondait de son mieux. Cependant, sous ce règne, nous voyons aussi la violation de l union conjugale et tous les vices résultant du mépris des liens domestiques ; la manie de courir après la fortune ; la fureur d’amasser promptement, et par les voies les plus aventureuses, d’énormes richesses; l’esprit d’impiété, qui ébranlait la religion sans se borner au blâme des abus du sacerdoce. Mais alors, quoique le débordement général s’étendit de concert avec la pensée intime et les projets politiques du gouvernement, il n’était cependant pas encore l’idée motrice, le principe, la mesure décisive et absolue de ses manifestations.
L’art des finances converti en système de banqueroute, les excès les plus honteux, l’immoralité en un mot, but et mobile à-la-fois de l’administration : voilà le caractère distinctif de la régence du duc d’Orléans.
La Régence est l’époque du libertinage systématique, affranchi de la contrainte que lui imposait autrefois l’étiquette. Renonçant à toute espèce de portée d’avenir, le dévergondage de la société vint se montrer au grand jour du dix-huitième siècle.
Après la mort de Louis XIV, le royaume de France avait perdu son chef, personnification de sa gloire , de sa force et de ses besoins pendant le dix-septième siècle. L’enfant royal ne figurait que nominalement ,
n’avait de représentation que celle que lui donnaient les fêtes officielles, et la Régence n’avait de soutien que les édits arbitraires du parlement. Attaquée au dehors par les prétentions de Philippe V, harcelée au dedans par le parti des bâtards de Louis XIV, son existence devenait assez précaire. Avec le caractère décidé de Richelieu ou de Cromwell, l’absence d’une personnification royale aurait trouvé dans la volonté du régent une large compensation; mais le duc d’Orléans, faible et chancelant dans ses déterminations, avait, selon le témoignage du duc de Saint-Simon , tellement l’habitude de vivre dans le monde, qu’il lui était impossible de se recueillir et de rentrer en lui-même. Ce n’est pas qu’il manquât de certaines qualités brillantes ; il était ce que l’on appelait alors brave et chevaleresque, doué d’un sens juste pour apprécier le dévoûment noble et généreux: il avait le goût des sciences; il cultivait avec succès la chimie, et l’on sait qu’il demanda au roi, dît temps de sa régence , la direction future de l’académie des sciences ; la peinture, la musique charmaient une partie de ses loisirs; des vues d’ensemble, une amabilité entraînante et l’art de la parole lui assuraient une place distinguée dans la société. Mais toutes ces qualités ne se rattachaient nullement â un centre commun, principe
et mobile prépondérant de ses actions; elles n’étaient point le reflet ni le résultat d’un esprit indépendant; au contraire, ses bonnes dispositions, fortuitement acquises, s’abandonnaient sans frein au gré des circonstances» Souvent sa bravoure passait de l’audace à la pusillanimité ; son cœur, naturellement généreux, se livrait parfois à des accès d'une colère féroce ; l’amour de la science et des arts dégénérait par intervalle en une espèce de sybaritisme qu'on pourrait qualifier de stupide, et l’amabilité de ses manières en libertinage déhonté. Le duc d Orléans n’avait, par conséquent, ni l’énergie nécessaire pour imprimer à ses actes le cachet de son esprit, ni le talent de s’approprier, comme Louis XIV, les œuvres d’autrui , afin de les faire passer sous le sceau de l’unité gouvernementale.
Ce qui constitue le caractère de la Régence, ce n’est ni une grande influence au dehors, telle que le sentiment national pouvait la revendiquer, ni un changement administratif à l’intérieur , dont la conséquence inévitable eut été de renverser les bases du système de Louis XIV : c’est une transformation dans les mœurs, opérée par l’abandon successif des formes de l’étiquette; c’est la transition de l’esprit politique suranné au régime absolu de l’intérêt propre. De là cette manie de spé-
cuîation financière, cette soif du gai n , cette vile cupidité, qui saisirent comme par enchantement toutes les conditions de la société.
Au commencement du xvmü siècle, l’art des finances était encore très imparfait. On connaissait peu en France les banques dont la Suède, la Hollande, Gênes et Venise avaient retiré des profits considérables, et dont les avantages se trouvaient confirmés par l'extension que l'Angleterre donnait chaque jour à leur établissement. Les dettes énormes que Louis XIV avait laissées, et le déficit qui menaçait d’écraser l’administration de la Régence, nécessitaient de promptes ressources pour le trésor. Une route nouvelle s’ouvrit alors au devant des économistes.
Law, Ecossais d’origine, avait fait une étude approfondie de la théorie du crédit national; ses résultats, assez connus de nos jours, exercèrent sur son siècle un charme d’autant plus séduisant , que son système paraissait plus mystérieux et moins accessible au vulgaire. Law, doué d’un esprit de combinaison prompt et précis, joint à une rare pénétration , mais en même temps à beaucoup de légèreté et de présomption, se chargea d’établir entre les finances publiques et les richesses particulières des rapports tellement intimes, que l’accroissement du
trésor augmenterait nécessairement la productivité des fortunes privées , et que l’action de celles-ci réagirait dans le même sens sur les deniers nationaux. Sa banque devait créer un papier-monnaie qui servît au mouvement usuel du commerce. Cette mesure lui paraissait indispensable à cause des tracasseries que la législation suscitait continuellement à l’évaluation fixe des monnaies d’or et d’argent, dans l’intention de les appréciera l’avantage des effets de banque. Une perspective non moins brillante fut ouverte à la confiance des financiers par la compagnie des Indes , qui fraya des carrières jusqu’alors inconnues au génie mercantile, et au besoin des spéculateurs de placer favorablement leurs capitaux. Les plus vastes espérances, fondées sur la colonisation de la Louisiane, ainsi que des entreprises immédiates, ayant pour objet les manufactures , les pêches, le monopole des tabacs , les fermes et les recettes générales, entrèrent dans le compte de la compagnie. Elle ne se contenta pas d’encourager le commerce des particuliers, mais elle accapara l’exploitation presque exclusive de l’industrie, en ne permettant aux capitalistes qu’une participation secondaire à ses bénéfices en qualité d’actionnaires. Jamais concurrence aussi redoutable n’avait existé, jamais le désir de s’associer aux
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affaires d une compagnie ne fut aussi général que durant la période financière de Law. Mais en revanche la compagnie des Indes excita par ses opérations les mauvais penchans du jeu des fonds, l’agiotage, l’esprit d’égalité, qui fait abstraction de la différence des conditions sociales pour appliquer à tout le monde la seule mesure de la valeur numéraire. Des gentilshommes et des juifs, des évêques et des abbés, des dames d’honneur au service de la cour et des femmes publiques , des seigneurs et des valets, des Français confondus avec des étrangers, encombrèrent chaque jour l’espace étroit de la rue Quincampoix, soit pour faire des affaires, soit pour observer les rapides oscillations du crédit. L’État disposait alors d’une infinité de ressources pécuniaires, qui lui donnaient les moyens de satisfaire ses anciens créanciers, et d’engager ceux-ci, par la restitution de leurs capitaux, à courir les chances de bénéfices incalculables, résultat présumé d’entreprises qui ne se soutenaient qu’à l’aide d’un crédit universel et inébranlable. Comme il n’y a pas de peuple plus confiant, plus crédule, plus enthousiaste dans le bonheur que les Français, de même que dans les revers ils se livrent à tous les excès de la méfiance et du désespoir, il ne faut pas s’étonner de ce que les premiers succès
dépassèrent toutes leurs prévisions. L’Europe entière s’intéressa aux affaires de la banque et de la compagnie des Indes, comme plus tard elle s’intéressa aux suites de la révolution. Des souverains sollicitèrent des actions , qui ne leur furent pas toujours délivrées avec trop d’empressement; bref, toutes les conceptions politiques, toutes les discussions sur le gouvernement s’effacèrent un instant , pour céder la place au mouvement gigantesque et inouï des finances.
Malheureusement le système de Law ne fut point conçu dans ce qu’il avait de vrai , mais seulement dans ce qu’il promettait de succès merveilleux. Au lieu d’en faire ressortir le côté négatif, en tant que système de crédit, on s’efforça de voiler ce dernier caractère sous des promesses de gain formelles. Law fut lui-même effrayé des résultats extraordinaires de sa combinaison ; car il ne put se dissimuler que les opérations, ayant dépassé les limites qu’il s’était posées dans le projet primitif, ne manqueraient pas de porter un coup mortel à son entreprise. Plusieurs d’entre les actionnaires, stupéfaits de leurs bénéfices exorbitans , cherchèrent à réaliser en secret une partie de leurs profits. Law, dans l’intention d’empècher le mauvais effet que produirait la défection de ces capitalistes, s’avisa de réunir en une
seule institution la banque et la compagnie des Indes, qui jusqu’alors avaient été séparées, et qui faisaient entre elles un échange de papiers tout différens. Forcé de recourir lui-méme à l’agiotage dont il pouvait auparavant abandonner les bénéfices chanceux à d'autres, il lui fallut invoquer la plus rigoureuse exécution des statuts protecteurs de sa banque. La possession de pièces d’or et d'argent fut punie de la confiscation des biens; l’agiotage pour le compte privé des spéculateurs de la rue Quincampoix fut défendu, et quand on vit que toutes ces mesures n’aboutissaient à rien , on réduisit de moitié la valeur des billets de banque et des actions. Quoique l’on retirât par la suite l’édit de réduction, et que l’enquête ordonnée contre Law tournât à sa gloire et â son avantage, il n’en est pas moins vrai que le crédit public fut ébranlé pour long-temps. La confiance disparut; les parlemens irrités et vindicatifs, comme nous les connaissons, refusèrent l’enregistrement de plusieurs édits royaux, et les fictions dont on avait encore su fasciner les regards du peuple, s’évanouirent bientôt devant une triste réalité. Les billets de banque et les actions subirent le sort des assignats créés dans la révolution , et Law dut se trouver trop heureux de quitter la France en pauvre fugitif, après
avoir jeté sur elle, pendant quelques instans, la lumière trompeuse d’un météore passager.
Cette première crise financière en France nivela tellement les diverses conditions sociales, que des changemens notables dans les mœurs , dans les usages , dans les distinctions, devenaient désormais inévitables: ce fut à ne plus s’y reconnaître pour ceux qui avaient; encore présent le siècle de Louis XIV. Comme sous la minorité de Louis XY il n’y avait pas de représentation de cour , il était assez naturel que le laisser-aller de la vie privée s’introduisît jusque dans les sommités du gouvernement. Le nom de roués , que le régent donnait à ses compagnons de plaisir, indique de reste le genre d’étiquette dont on se glorifiait dans les réunions du Palais-Royal, La noblesse, autrefois pleine d’aversion pour les affaires du commerce, abjura ses répugnances, que tous les efforts de Colbert n’avaient su vaincre : on la vit s’associer à des spéculations que les actions de la compagnie des Indes, dont elle avait augmenté la fortune, rendaient d’autant plus attrayantes, que les opérations de la société ressemblaient davantage au mouvement animé d’un jeu de hasard. Les classes commerçantes acquirent par le système de Law une si haute importance , qu’il devenait impossible de les réduire à
leur ancienne obscurité après la chute de l'économiste écossais, et les financiers occupaient de plus en plus, à l’égard de l’État , le rang que le moyen âge avait attribué à l’église. La Bourse, fondée à cette époque dans la ville de Paris, releva considérablement les prérogatives de la capitale, en assignant aux classes moyennes une condition égale à celle que la cour réservait aux nobles, et l’église au clergé. Paris devint le centre de tout ce qu’il y avait d’industrieux dans les provinces , le pôle d’attraction pour tout homme qui cherchait à faire fortune. Peu-à-peu cette cité rassembla tous les élémens dont l'explosion dans un foyer commun rendit la révolution seule possible. L’extension donnée au commerce national multiplia les voies de communication, nécessita la construction de nouvelles chaussées, et contribua nécessairement à l'entretien régulier des routes, que le gouvernement de Louis XIV avait abandonnées au gré du hasard, et qui ne furent soumises à la surveillance de l’autorité que sous la Régence.
Tant de modifications survenues dans les relations sociales réagirent singulièrement sur les mœurs. La profession des armes, à laquelle on prodiguait des attentions d’autant plus minutieuses, qu’on avait moins
l’occasion de la faire valoir sur le champ de bataille , affichait un air d’importance et de fatuité qui sied tout au plus à une armée de paix , dont l’inaction prolongée finit par détruire jusqu’au souvenir de son ancienne valeur. Partout on travaillait ouvertement au renversement de la religion, qui avait eu pendant des siècles la conduite et la direction du inonde : les pompes sacrées n’étaient plus respectées que pour la forme. La bigoterie et le libertinage s’alliaient souvent dans le meme individu de la manière la plus bizarre, comme pour prouver qu’en toutes choses les extrêmes se touchent. À la place de la foi religieuse , une grossière superstition dirigeait les esprits vers les pratiques puériles du sortilège et de la magie divinatoire. L’amour du mysticisme, le penchant pour les sociétés secrètes, favorisaient alors l’établissement des loges maçonniques, dont le but, voilé sous l’enveloppe mystérieuse du symbole, cadrait mal avec la frivolité de la nation. Le peuple, qu’on tenait éloigné des fonctions publiques, des dignités militaires et de toutes les positions élevées, se mêlait aux conditions supérieures dans les maisons de jeu; car on ne jouait plus alors, comme du temps de Louis XIV, dans les salons des particuliers, mais dans des lieux publics , auxquels on donnait le nom pompeux d 'académies des
jeux. Les banques de roulette, qui ont si long-temps subsisté en France, et qui, par les impôts prélevés sur leur exercice, sont devenues une source de bénéfices pour le trésor, datent de la même époque. Des plaisirs d’une autre nature, des jouissances ignobles et ruineuses, un luxe effréné, conséquence naturelle des opérations faites sous le système de Law, venaient faire diversion à la monotonie des jeux. Les bals masqués, avec leurs mille intrigues amoureuses, n’étaient point faits pour resserrer les liens de la vie domestique, déjà trop relâchés. La débauche avait ses repaires , où les gens comme il faut se dédommageaient impunément de la contrainte qu’ils pensaient devoir garder chez eux; la dissipation délirante des riches consistait surtout à s’entourer d’une valetaille nombreuse, comme jadis les seigneurs féodaux avaient mis leur orgueil à se montrer au milieu d’un brillant cortège de vassaux. L’ivrognerie était le vice habituel auquel se livraient sans réserve l’un et l’autre sexe dans leurs splendides repas. Les cafés , établis depuis peu, foisonnaient dans les quartiers fréquentés de Paris, et achevaient de bannir le goût pour les occupations paisibles et pour les jouissances calmes et innocentes de la vie domestique. Toutes ces modifications, plus ou moins graves dans l’esprit du
siècle, travaillaient de concert à déterminer une sourde fermentation de tous les élémens de l’État. Il se formait à l’insu des gouvernans et des gouvernés cette communauté de sentimens, cette connexité d’intérêts parmi les sectes les plus opposées, qui provoquèrent enfin ce phénomène moral, si puissant dans l’histoire moderne? < j ne nous appelons conscience nationale , opinion publique.
Lorsque finit la lutte de l’aristocratie avec la couronne, celle de la démocratie commença. La royauté qui avait favorisé le peuple, afin de s’en faire un soutien contre les nobles, reconnut trop tard qu’elle s’était créé un adversaire formidable. L’église, la magistrature, le haut commerce étaient devenus le partage des plébéiens. La première dignité civile, celle de chancelier était roturière. Les ambassadeurs du grand roi n’étaient pas tous choisis parmi les grands seigneurs : — Fabert, Gassion, Yauban et Catinat furent maréchaux de France; — Colbert et Louvois Bossuet et Massillon sortirent du peuple.
Le siècle de Louis XV, précédé des grandeurs et des désastres du règne de Louis XIV, suivi des destructions et de la gloire du siècle de la révolution, disparaît étouffé dans les orgies du Parc-aux-cerfs. Madame de
Pompadour gouverna sous le nom du duc de Choiseul, homme habile, courtisan adroit, dont elle avait fait sa créature, et qui fut chassé, en 1770, par madame Du Barry. La nouvelle favorite monta plus tard sur l’échafaud, comme une victime de triste expiation.
L’exil des parlemens acheva le règne de Louis XV. Ce fantôme de roi s’éclipsa le 10 mai 1774? âgé de soixante-quinze années de minorité et de débauches.
Tandis qu’il s’en allait mourant, la société entière se décomposait. Les mœurs en dissolution réclamaient une révolution prochaine. Tandis que le peuple perdait son ignorance, la cour se plongeait de plus en plus dans le despotisme qui allait lui échapper. Sourde aux bruits précurseurs de sa chute , sa politique se resserrait dans un cercle de préjugés battus en ruine par l’esprit populaire, qui s’éclairait aux lueurs de l’avenir.
L’influence littéraire accélérait l’essor de la pensée. Montesquieu, Voltaire, Buffon , les deux Rousseau, Raynal même et Diderot, fixaient parleurs écrits l’attention de la foule sur les droits de la liberté politique qui n’était pas encore engendrée, mais qui devait naître à son heure, pour vivifier de sa vie la race humaine régénérée. Le génie de Voltaire sapait à coups redoublés les fondemens de l’idée religieuse; mais de ses excès
même devait surgir une transformation qui ramènerait aux principes du véritable christianisme.
La pensée marchait à l’insu même de ceux qui lui servaient d’organes. Les vices qui avaient souillé les dernières années de Louis XIV, les débauches fantastiques de la Régence et du siècle de Louis XY ne pouvaient rien contre l’esprit de liberté qui s’élevait à l’horizon de l’avenir , parce que la liberté n’a point sa source dans la pureté des mœurs, mais dans les lumières de l’intelligence agrandie.
La révolution de 1789 fut l’écueil où vint se briser la vieille civilisation française. Après cet immense naufrage de la royauté moderne, les flots de cette mer rouge de sang s’ouvrirent pour laisser passer Napoléon, qui portait l’arcbe de l’avenir, et qui vint dompter par le despotisme du sabre les orgies de l’échafaud.
Le lion populaire gorgé de sang se laissa museler par surprise; Napoléon l’apprivoisa pour le jeter ensuite dans le cirque de l’Europe , où ses blessures achevèrent de l’abattre.
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Esprit de la révolution française de 1789. — La République, l’Empire et la Restauration.
Il fallait établir l’empire des lois sur les débris des anciennes mœurs, des anciens privilèges; il fallait à la France une loi de liberté qui pût satisfaire les idées et les espérances du siècle ; la Charte, transaction solenuelle qui garantit les intérêts nouveaux,, est désormais inséparable de la monarchie. Tins elle sera puissante, et plus la monarchie elle-même s’affermira: — L’inviolabilité de la loi assure celle du trône.
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A l’avènement de Louis XVI, le rôle de prince réformateur était à la mode. Léopold réformait en Toscane, Joseph II en Allemagne, Catherine en Russie. Un pareil exemple devait séduire un jeune roi plein d’intelligence et de bon vouloir; mais soit faiblesse de sa part, soit défaut des circonstances, il eut le triste sort de toujours
entrevoir le bien, sans jamais trouver assez d’énergie pour l’exécuter.
Louis XVI succédait à Louis XIV, au Régent, à Louis XV, qui avaient ébranlé le trône jusque dans ses fondemens , en épuisant la nation au profit du petit nombre. Il eut à supporter tout le poids des fautes amassées par ses prédécesseurs. L’esprit de révolution fermentait , non parce que le peuple vivait sous une monarchie absolue, mais parce qu’il était malheureux; parce que des impôts excessifs engraissaient de sa substance le clergé et les nobles. La révolution de 1789 allait devenir, comme toutes les révolutions de tous les temps et de tous les peuples, le fruit empoisonné de la faveur enrichissant le plus petit nombre aux dépens des masses.
Le remède au mal près d’éclater était simple. Il ne fallait que rétablir l’équilibre ; rendre au clergé la vénérable pauvreté des apôtres, et décharger le peuple des prodigalités ruineuses de la noblesse. C’était là le secret de la conservation du trône. L’alternative 11’était pas douteuse : mécontenter les nobles, c’était braver une révolte; mais laisser gémir le peuple, c’était courir en aveugle au-devant d’une révolution inévitable, avec son cortège de misères sanglantes. Louis XVI ne manquait
pas de courage, mais il n’avait point la conscience de la situation périlleuse que lui faisaient des évènemens dont les causes échappaient à son intelligence. Marchant avec hésitation sur un sol inconnu, il chancela jusqu’à sa chute. Lorsque les États-Unis d’Amérique, secouant le joug des Anglais, s’érigèrent en république indépendante, il favorisa ces idées de liberté : ce fut la première étincelle jetée sur le bûcher qui devait dévorer l’absolutisme. L’état de souffrance allait croissant. Des murmures grondèrent sourdement jusqu’aux portes du palais. Louis XVI effrayé crut se mettre à l’abri de l’avenir en convoquant les États-généraux: c’était mettre les adversaires en présence. Le peuple réuni dans ses représentais comprit sa force : il avança. La noblesse se compta , mais le nombre devait prévaloir ; aussi les Étatsgénéraux profitant de la faiblesse de leurs ennemis , se déclarèrent Assemblée Constituante ; la royauté absolue s’effaça , pour faire place à un état modifié que l’on nomma monarchie constitutionnelle ; le pouvoir exécutif resta sur le trône, et le pouvoir législatif se concentra au sein de la représentation nationale , espèce d’aristocratie sortie du peuple , symbole de ses libertés reconquises. Ce mélange de tous les ordres de l’état, appelés à reconstituer le gouvernement , devait assurer
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sa durée, puisque personne n’avait plus intérêt à le détruire. Mais la condition nécessaire à son existence, la capacité des gouvernans, avait été oubliée. L’édifice était bâti sur un sable mouvant par des ouvriers in habiles, qui n’avaient pu prévoir ni les dangers du présent ni les orages de l’avenir; les États-généraux avaient dû réussir, parce que leur mission n’était que de détruire , et qu’on détruit rapidement avec de la passion et de l’éloquence f mais l’Assemblée Constituante manquait de la science politique qui maintient l’équilibre entre les pouvoirs constitutionnels.
Louis XVI ne comprenant pas que la révolution pouvait s’arrêter là, et que le trône monarchique avait gagné en solidité ce qu’il perdait en étendue, se prit à regretter la portion de pouvoir que l’Assemblée Constituante avait placée sous la sauve* garde du peuple, comme garantie contre une nouvelle oppression. Louis XVI, excité par des conseils imprudens , voulut s’environner de soldats; mais le peuple n’avait qu’à se lever pour courber d’un souffle des forêts de baïonnettes. C’était la force matérielle qui allait frayer la route aux intelligences futures.
Une faute gratuite vint aggraver la situation. L’Assemblée Constituante se sépara tout-à-coup, en décidant
qu’aucun de ses membres ne ferait partie de l’assemblée suivante.
La seconde session , qui prit le nom d’ Assemblée Législative, possédait dans son sein de grands talens oratoires; mais ce n’est pas l’éloquence qui sauve un pays; l’éloquence, aux époques de crises sociales, n’est souvent qu’un pilote aventureux , qui brise le vaisseau de l’état contre des écueils qu’une calme expérience pouvait seule faire éviter.
L’Assemblée Législative ôta au roi les titres de Sire et de Majesté ; elle nivela le trône à la mesure du siège de son président. C’était faire la guerre aux mots, c’était briser le piédestal d’une puissance déchue par la force des choses. La dignité des législateurs populaires fut compromise par ces actes qui révélaient l’enfance de l’anarchie. Les nobles s’étaient retirés à l’étranger, une partie du clergé et des courtisans les avaient suivis. Effrayée d’une émigration qui allait publier au dehors les symptômes du malaise intérieur, l’Assemblée Législative décréta la confiscation et la peine de mort contre les émigrés qui ne rentreraient pas sur le sol français dans un délai fixé. Cette mesure brutale qui rendait impossible tout rapprochement entre le peuple et l’aristocratie, fut suivie d’un trait d’impéritie plus funeste
par ses résultats. Des clubs s’organisèrent sans obstacles; et l’Assemblée Législative les protégea, et ses membres les plus éloquens, les Girondins, en briguèrent les présidences, et proclamèrent ainsi la légitimité de l’insurrection. Bientôt la force populaire déchaînée vint briser les portes de l’Assemblée Législative , et reflua comme un ouragan jusqu’au palais du monarque. Le règne de la force fut celui des excès de tous genres ; la propriété, ce principe fondamental de toute société, fut violée de toute part; il y eut dissolution dans tous les membres du corps social ; puis , l’insurrection vint le ronger comme la gangrène , et la dictature Conventionnelle , appuyée sur l’échafaud, fut obligée de creuser dans le vif, au-delà des sources d’un mal contagieux.
Le tribunal révolutionnaire au-dedans , et des armées formidables jetées au-dehors à la face de l’Europe , comme les sentinelles avancées d’une puissance irrésistible; telle fut l’oeuvre rigoureuse que vint accomplir la Convention nationale.
Les massacres du 2 septembre 1792 avaient signalé les derniers jours de l’Assemblée Législative. Marat fut le chef des égorgeurs, dont Billaud -Varennes fit salarier le travail à raison de 24 livres par tète. Quelques jours après , la Convention vint s’asseoir, les pieds dans le
sang , sur les sièges de l’Assemblée Législative. Son premier acte fut l’abolition de la royauté. « Les cours , s’écriait l’évêque Grégoire, sont î’atelief du crime : l’histoire des rois est le martyrologe des nations!» Le 21 septembre, Billaud-Varennes fit décider qu’on ne daterait plus de l’an iv de la liberté, comme c’était l’usage depuis 1789, mais de l’an ier de la République.
Au côté droit de la Convention siégeaient les Girondins, décidés à obtenir justice des excès de la révolution. Le côté gauche s’appelait la Montagne: c’étaient les Jacobins, irrités des obstacles qu’opposaient les Girondins à leur fureur dévastatrice. Au centre , sous le nom de la Plaine, se réunissaient les députés qui if avaient voulu prendre parti sous aucune bannière.
Les Girondins commencèrent l’attaque. Ils demandaient la punition des massacres de septembre, la répression des abus de pouvoir qui avaient fait piller par la Commune le trésor de la liste civile , l’argenterie des églises, et les propriétés mobilières des émigrés.
Ces plaintes n’eurent pour résultat que d’augmenter l’irritation des esprits, et de mettre en évidence ce petit avocat d’Arras, dont le nom s’associe au règne de la Terreur, et qui s’écria, lorsque la Convention délibérait sur la mise en jugement du roi : — « Louis XVI
ne peut être jugé, il est déjà jugé; il est condamné, ou la république n’est pas absoute : je demande que, pour tout procès, la Convention déclare Louis XVI traître envers les Français, criminel envers l’humanité, et l’envoie sur l’heure à l’échafaud.»
L’infortuné roi ne sortit de la prison du Temple que pour aller à la mort. La découverte faite dans les Tuileries d’un grand nombre de papiers renfermés dans une armoire de fer, avait rendu sa défense impossible devant un tribunal qui ne pouvait fonder sa légalité que par le succès d’un coup d’état. Il était prouvé que Louis XVI avait réclamé le secours de l’étranger : cette conviction le perdit; et les Girondins, malgré leurs dispositions modérées, n’osèrent, en face d’une imposante majorité, lutter contre l’odieux d’un régicide.
La sentence de mort prononcée contre Louis XVI frappa de consternation et d’effroi les royalistes secrets comme les républicains. Paris s’enveloppa d’une stupeur profonde. L’audace du nouveau gouvernement avait produit l’effet ordinaire que la force irrésistible exerce sur les masses, elle avait paralysé, réduit au silence le plus grand nombre, et excité seulement l’indignation de quelques âmes fortes. Quelques anciens serviteurs de Louis XVI, plusieurs jeunes seigneurs,
et des gardes-du-corps se proposaient, dit-on , de voler au secours du monarque et de l’arracher des mains de ses bourreaux. Mais se voir, s’entendre, se concerter au milieu de la terreur profonde des uns, et de la surveillance active et soupçonneuse des autres, était impraticable; tout ce qui restait possible, c’était la tentative inutile , isolée , de quelques actes de désespoir. Cet assassinat juridique d’un roi , au sein d’un pays qui , trois années auparavant, était, par les mœurs, les usages et les lois, une monarchie absolue, ne pouvait devenir croyable qu’après l’évènement.
Louis XYI reçut avec une héroïque résignation l’arrêt qui l’immolait. La Convention elle-même s’étonna devant la grandeur de cette royauté qui descendait dans la tombe, entre la prière et le pardon : — holocauste expiatoire pour les siècles qui l’avaient précédé, et s’offrant à Dieu sur un nouveau Calvaire, afin que son sang fût une rosée bénie sur cette terre de France, qui allait être si profondément labourée par le soc de l’échafaud!
L’exécution eut lieu le 21 janvier 1793, en face des Tuileries , sur cette place qui sépare le jardin royal et les Champs-Elysées. C’était alors la place de la Révolution : c’est aujourd’hui la place de la Concorde. La Restauration n’eut pas le temps d’élever sur l’emplacement des sup-
plices un monument de deuil religieux. Aujourd’hui la place de la Concorde est ornée de chaussées de bitume , de statues, de candélabres et de fontaines jaillissantes, àu centre, l’obélisque de Louqsor se dresse sur un socle de granit qu’entourent des grilles dorées. Mais de loin cette aiguille de pierre a quelque chose de triste au milieu du luxe qui l’entoure : c’est une ruine antique érigée sur une ruine d’hier; c’est un sarcophage muet que le temps un jour pourra pousser du pied, sans déranger le souvenir immobile qui dort sous cette terre dans un linceul de sang.
Après le meurtre de Louis XYI, les deux partis de la Convention se ruèrent l’un sur l’autre; Robespierre, Marat, Danton, les principaux chefs Jacobins, organisèrent une insurrection pour obtenir par la force l’expulsion des Girondins. Le 3i août, le canon d’alarme est tiré sur le Pont-Neuf, le peuple est en armes, le tocsin sonne sur tous les points, la Convention est bloquée dans les Tuileries; alors Marat, vrai dictateur, fait dresser la liste de proscription.
Vainement la Convention se plaint de n’ètre pas libre et refuse de voter. Henriot, commandant de la force armée, menace les Tuileries avec cent soixante-trois bouches à feu. Les députés de la Plaine intimidés ne
luttent contre Marat que par le silence. La Montagne décrète seule, le o. juin 1 793, l’arrestation des Girondins, et vingt- quatre tètes sont proscrites. Il ne leur restait de ressource que de soulever les départemens contre Paris. Caen fut la première ville qui s’insurgea. Marseille, Toulon, Bordeaux et Lyon devinrent d’autres foyers de guerre civile. La Vendée était en armes, plus de soixante départemens préparaient des forces contre Paris. Dans cette extrémité, la Convention créa rapidement une constitution qu’elle vint offrir aux insurgés avec un décret qui ne leur laissait que trois jours pour faire leur soumission. Un grand nombre effrayés^de leur propre audace obéirent, ou cédèrent aux premiers coups de canon. Le département du Calvados fut le seul qui put s’enorgueillir d’un héroïque dévoûment. Une jeune fille de Caen vient à Paris , et poignarde Marat. L’échafaud réclama sa tète, mais l’histoire a gardé le nom de Charlotte Corday; le cadavre de Marat eut les honneurs du Panthéon; il en sortit plus tard, pour être jeté dans un égout. La postérité lègue son souvenir aux gémonies.
Les départemens s’apaisèrent l’un après l’autre ; l’intérêt commun les réunissait contre l’étranger. Lyon et Marseille résistaient seules encore, et la Vendée agi-
tait son drapeau royaliste. Mais seize camps retranchés l'entourèrent bientôt, et douze corps d’armée, sous le nom de colonnes infernales, mirent cette malheureuse province à feu et à sang; tandis que les royalistes livraient Toulon aux Anglais assistés de huit mille Espa* gnols et d’une flotte redoutable. Lyon , après un siège vaillamment soutenu, fut pris par les républicains que commandait Kellermann. Marseille était contenue par le général Carteaux. Toulon capitula quelques mois après. Ce fut le premier fait d’armes d’un jeune officier d’artillerie qui ne présageait rien encore de ses futures destinées.
La Convention victorieuse assurait son règne par la terreur. Par la loi des suspects, elle disposait de toutes les libertés; par ie tribunal révolutionnaire en permanence , elle menaçait toutes les tètes; parles réquisitions, elle s’emparait des fortunes. La dictature, assise au sein du comité de salut public, dirigé par Robespierre , Saint-Just , Couthon , Billaud-Varennes , Collot d’Herbois , Carnot , Cambon et Barrère , usait au gré de ses passions exaltées , de tous les ressorts du pouvoir le plus absolu. Cette politique de vengeance et de terreur, trouvant la guillotine trop lente, imagina les exécutions en masse , à coups de mitraille. Toulon ,
Caen, Marseille et Bordeaux furent décimés; Lyon fut changé en boucherie humaine.
Paris cependant restait le centre des fureurs révolutionnaires. Les terroristes, lassés de meurtres, tournèrent leur rage contre eux-mêmes. L’ascendant que prenait Robespierre excita la crainte de ses collègues ; et la crainte fut l’arrêt de sa perte.
Le 9 thermidor, Collot d’Herbois présidait le comité de salut public. La conjuration était prête. Saint-Just , l’ami et le conseil de Robespierre avait la parole. Tallien l’interrompt. Billaud-Varennes, de sa place, accuse Robespierre et dénonce ces projets de dictature. Robespierre s’élance à la tribune. —Des cris: «A bas le tyran ! » ébranlent la salle. Robespierre , pâle de colère, cherche vainement à se faire entendre. Déjà Tallien est à ses côtés : « Citoyens , s’écrie ce fougueux jeune homme , qui sauva tant de tètes en jouant la sienne, — « citoyens, les conspirateurs sont démasqués ! J’assistais hier à l’assemblée des Jacobins; j’ai vu se former l’armée du nouveau Cromwell ; j’ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d’un poignard pour tuer le traître, si la Convention n’avait pas le courage de le juger !....»
Et Tallien brandissait son poignard, et l’assemblée le couvrit d’applaudissemens. La Convention se déclare en
permanence, et ordonne l’arrestation d’Henriot , ce commandant de la force armée qui l’avait assiégée le 2 juin, dans les Tuileries.
Robespierre fait un nouvel effort pour prendre la parole. Les cris redoublent et lui ferment la bouche. L’arrestation est décrétée à l’unanimité, au milieu d’un tumulte effroyable. On joint à lui Saint-Just, qui, pendant toute cette scène , était demeuré calme et méprisant, Robespierre jeune, Couthon et Lebas, qui sollicitent cet honneur, et on les livre à la gendarmerie, qui les emmène. Robespierre sortit en disant : « La république est perdue; les brigands triomphent. » Il était cinq heures et demie. La séance fut suspendue jusqu’à sept heures.
Cette suspension faillit être fatale à la Convention; car, rendre le décret, n’était que la moitié de la besogne ; il fallait ensuite le faire exécuter. Lorsqu’elle rentra en séance , il se trouva que les cinq députés accusés, envoyés par précaution dans cinq prisons différentes, avaient été refusés par tous les concierges, en vertu d’ordres de la Commune. Ils étaient en ce moment libres à l’Hôtel-de-ville , et à la tête d’une insurrection. Henriot, un instant détenu aux Tuileries, dans la salle du comité de sûreté générale, où il avait eu l’audace de venir,
malgré le décret qui pesait sur lui-même , afin de délivrer les cinq accusés, qu’il y croyait déposés encore, avait été délivré par une troupe de quelques cents hommes, commandés par Coffinhal, vice - président des jacobins. Henriot, à cheval, entouré de canonniers et d’une foule assez nombreuse, donnait de nouveau des ordres sur la place du Carrousel , et préparait le siège de la Convention.
L’assemblée répond rapidement par un décret qui met Henriot hors la loi, et des députés s’élancent sur la place pour publier le décret au peuple. Des canons étaient braqués contre la salle. Henriot ordonne le feu; mais les canonniers hésitent. — «Canonniers, s’écrient les députés, ce brigand est hors la loi » Henriot tourne bride et s’enfuit au galop vers la Commune.
Ce premier danger éloigné, la Convention envoie des commissaires auprès de toutes les sections, pour réclamer le secours de leurs bataillons, met îa force armée sous le commandement du général Barras, et déclare tous les insurgés hors la loi. Les sections étaient pressées également par les commissaires des insurgés. Mais dès que les envoyés de la Convention arrivant au milieu d’elles leur eurent faitpart des décrets, dèsqu’ils eurent indiqué un chef et un point de ralliement, elles n’hési-
tèrent plus; ce lut aux Tuileries et non à l’Hotel-de ville qu’elles envoyèrent leurs bataillons. On disposa de l’artillerie autour de l’assemblée , pour la mettre à l’abri d’un coup de main. Le reste des troupes marcha contre la Commune. Il était minuit.
Les conspirateurs n’attendaient pour agir que l’appui des sections. Les chefs rédigeaient des proclamations et dressaient des listes dans l’intérieur de l’Hôteh deville. Leurs hommes dévoués bivouaquaient paisiblement sur la place de Grève, qui était couverte de baïonnettes , de piques et de canons. Peu-à-peu le bruit se répand que les sections se sont déclarées pour la Convention , que la Commune est mise hors la loi , et que les troupes conventionnelles approchent. Un agent du comité de salut public arrive , et donne lecture du décret. Ce fut le signal d’une dispersion complète. Les colonnes des sectionnaires entourent en silence la place demeurée déserte, cernent l’Hotel-de-ville : puis, toutà-coup , poussent le cri de vive la Convention .
Les conspirateurs se sentent perdus. Robespierre se tire dans la bouche un coup de pistolet, qui ne fait que lui fracasser la mâchoire. Lebas l’imite, mais plus heureux, se tue. Robespierre jeune se précipite d’un troisième étage, il survit à sa chute; Couthon se donne plu-
sieurs coups de couteau d’une main mal assurée ; Saint- Just attend son sort; Coffinhal accuse Henriot de lâcheté, le précipite d’une fenêtre dans un égout, et cherche en vain à fuir. A trois heures du matin les sectionnâmes rentraient en triomphe à la Convention. Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut public, dans cette salle d’où il avait commandé en maître àlaFrance; on l’étend sur une table, et on lui met quelques cartons sous sa tête. Il avait un habit bleu, le même qu’il portait à la fête de l’Etre suprême, des culottes de nankin et des bas blancs. Le sang coulait de sa blessure ; il l’essuyait avec le fourreau du pistolet qui lui avait si mal servi. On lui présentait de temps en temps des morceaux de papier, avec lesquels il s’essuyait le visage; il demeura ainsi plusieurs heures, exposé à la curiosité et aux outrages d’une foule de gens. Il conservait sa présence d’esprit et paraissait impassible. On le transporta ensuite avec ses complices à la Conciergerie.
Le lendemain, au nombre de vingt-et-un, ils comparurent devant le tribunal révolutionnaire. La mise hors la loi dispensait d’un jugement; il suffisait de constater l’identité. Le supplice eut lieu à quatre heures sur la place de la Révolution. Un peuple immense y
assista, et fit retentir de longs applaudissemens. Robespierre, dont l’œil était presque éteint par la souffrance, le visage livide et enveloppé de linges sanglans, semblait prendre la foule en pitié; Saint-Just promenait sur elle un œil tranquille. Avec eux finit le règne de la terreur.
Comme celle du 2 juin, la journée du 9 thermidor (27 juillet 1794)» eut des conséquences tout autres que celles prévues par ses auteurs. Le 9 thermidor fut la première journée de la révolution où ceux qui attaquaient succombèrent. A ce signe seul on reconnaît que le mouvement ascendant révolutionnaire était arrivé à son terme. Le mouvement contraire devait commencer ce jour-là. Billaud-Varennes, Col lot d’Herbois et Barrère, s’ils n’égalaient pas Robespierre et Saint-Just en talent, 11e leur cédaient pas en cruauté. Barrère y joignait la lâcheté la plus méprisable. *Tallien portait sur lui une des plus larges parts de la souillure de septembre, et même des vols ignobles commis à la commune. La partie modérée de l’assemblée ne pouvait marcher long-temps de concert avec de tels hommes. Après son introduction en force dans le pouvoir , la réaction se prononça rapidement contre eux.
Le premier soin, dès le 11 thermidor, fut d’arrêter
l’action du tribunal révolutionnaire, et de mettre en accusation Fouquier-Tinville, Lebon et les autres agens de la dictature renversée, qui s’étaient acquis la célébrité la plus odieuse par d’extravagantes atrocités. Fouquier-Tinville, pour vider plus promptement les prisons de Paris, faisait, ce qu’il appelait des commandes à des mouchards . Ces misérables, vivant dans l’intérieur des prisons , dénonçaient de prétendus complots d’évasion ; ce qui permettait de comprendre dans une meme procédure jusqu’à soixante accusés à-la-fois. C’était Collot d Herbois lui-même qui, par une pudeur digne de Marat, s’était cru obligé de défendre de dépasser ce nombre- «Tu veux donc, avait-il dit à Fouquier-Tinville, qui trouvait cela minime, démoraliser le supplice? »— « Ça va bien, répondait Fouquier-Tinville, les têtes tombent comme des ardoises! » Lebon était un de ces proconsuls pris parmi les représentans, et envoyés dans les départemens pour établir l’obéissance par la terreur. A Arras, il s’était livré à des excès inouïs. Il mêla la débauche à l’extermination; il avait fait dresser l’instrument de mort en face de son balcon; il faisait sa compagnie du bourreau , et l’admettait à sa table.
De Lebon, que la Convention attaqua le premier, parce qu’il était plus particulièrement l’agent de Robes*
pierre, dont Arras était la patrie, on se prépara à passer à Carrier, dont Robespierre, lui-même, avait désapprouvé la conduite. Envoyé à Nantes, sur la lisière d’un pays insurgé, et où la guerre se faisait avec des représailles horribles des deux parts , il condamnait à mort toute la population ennemie : prêtres, femmes, enfans, vieillards. Les échafauds ne suffisant pas, il avait imaginé des bateaux à soupapes , au moyen desquels on noyait ses victimes dans la Loire.
Quatre-vingt-six Nantais se trouvaient dans les prisons de Paris , envoyés par Carrier sous l’accusation de fédéralisme. On instruisit leur procès avec solennité. La procédure se déroulait en mettant au jour tous les crimes de Carrier, et l’indignation publique se prononçait avec une énergie nouvelle. Carrier ne manquait pas une séance des Jacobins et implorait leur assistance. Biüaud-Varennes et Coliot d’Herbois y gardaient un silence circonspect. Enfin, sur le reproche qu’on leur en fit un jour: « Le lion dort, répondit Billaud-Varennes; mais son réveil sera terrible. »
Dans Paris, le procès des Nantais donnait lieu à une agitation extrême et à des rassemblemens tumultueux de la part dès démocrates révolutionnaires. Dans un nouveau journal, l’ Orateur du 'peuple, le’ représen-
tant Fréron fit un appel à la jeunesse des classes distinguées. Celle-ci avait imaginé de se former en troupe, qu’on appela la troupe dorée , et de se distinguer par un costume qu’on appela costume à la victime : c’était un habit court, taillé carrément et très décolleté; des souliers très découverts, et pour coiffure, les cheveux pendans sur les côtés, et par derrière retroussés en tresse, nommée cadenette; ils étaient armés de bâtons courts et plombés, en forme d’assommoir; ils se mirent de leur chef à faire la police des lieux publics, et à dissiper tout rassemblement Jacobin. Le mot réveil du lion eut du retentissement. La troupe dorée voulait le jour meme donner l’assaut au club des Jacobins.
La mise en accusation de Carrier, résultat prévu de l’affaire Nantaise, lui en fournit l’occasion. Les Jacobins essayèrent de soulever la multitude , et la troupe dorée vint assaillir l’ennemi dans ses foyers. La Convention profita de la circonstance, et, sous prétexte de prévenir de nouveaux désordres , ordonna la suspension provisoire des Jacobins. Ceux-ci, en opposition au décret, se rendirent le lendemain en armes dans leur salle; mais après un nouveau combat il leur fallut quitter la place. La Convention fit mettre les papiers de la société sous le scellé, se fit apporter les clefs de la salle %
et dès ce moment la société des Jacobins n’exista plus.
Lors du jugement des Girondins, soixante-et-treize députés de la droite avaient eu le courage de protester, et depuis ce moment ils étaient en arrestation. Le parti réactionnaire de l’assemblée parvint à obtenir un décret qui les rappela sur leurs bancs. Quelque peu après, ceux des Girondins qui avaient pu trouver une retraite sûre, et dérober leur tête au décret qui la frappait, rentrèrent pareillement. La réaction en fut d’autant plus accélérée.
Des mesures encore plus hardies devaient atteindre le parti vaincu. Les membres qui avaient opéré la chute de Robespierre, furent à leur tour attaqués. Billaud-Yarennes, Collot d’Herbois, Barrère et Vadier, furent décrétés d’arrestation.
Après une émeute de peu de violence, le iei germinal ( 20 mars i 7q5), et dont Sieyès avait profité pour faire rétablir l’ancienne loi martiale de la Constituante, sous le nom de loi de grande police, les faubourgs furent mis de nouveau en mouvement le 12, pour suspendre le jugement qui s’instruisait au sein de la Convention. Les agitateurs portaient sur le chapeau ces mots écrits avec de la craie : Du pain , la constitution de 1793,^ la liberté des 'patriotes, La fatalité voulait
en effet , que , cette fois encore la famine se joignît au fléau des discordes civiles. La salle de l’assemblée fut envahie, mais, faute de direction et de but précis, les insurgés perdirent le temps dans un tumulte épouvantable, sans qu’il fût possible aux députés de leur opinion d’organiser une apparence de vote, et d’enlever par surprise un décret. Les sections, accourant en force dégagèrent la Convention. Elle condamna à la déportation les prévenus qui servaient de prétexte au soulèvement , et décréta d’arrestation dix-sept de ses membres, qui s’étaient prononcés pour les insurgés, et qu’elle décida de regarder comme leurs complices.
Le Ier prairial (20 mai), les conjurés revinrent à la charge, et avec un plan mieux arreté.
Après un combat contre les vétérans, chargésde la garder, et plusieurs coups de fusil tirés dans la salle même, au milieu d’une confusion horrible où la vie du président, Boissy-d’Anglas, était menacée, le député Féraud, qui, pour le défendre, s’élancait à la tribune, est renversé d’un coup de pistolet. On l’avait pris pourFréron, le chef de la troupe dorée. La plupart des députés avaient pris la fuite. Il ne restait à-peu-près que ceux qui auraient vu sans déplaisir réussir l’insurrection. On présente au président, assiégé sur son fauteuil,
les décrets apportés par l’insurrection , et en entourant sa poitrine d’un cercle de piques et de baïonnettes , on lui enjoint de les mettre aux voix. Il ne répond que parle silence. Comme dernière menace, on élève jusqu’à lui, au bout d’une pique, la tête de Féraud, et il s’incline avec respect devant elle. Enfin le député Romme et quelques autres s’emparent des bureaux et décrètent, au milieu desapplaudissemens de la multitude, tous les articles contenus dans le manifeste de l’insurrection. Ils achevaient dénommer une commission exécutive, lorsque les sections, par leur arrivée en force sur le champ debataille, donnent encore une fois la victoire à la Convention.
Il n’en pouvait être autrement; car cette fois encore 1 insurrection avait manqué d’habileté et de point d’appui. Tout ce qu’avait su faire le comité insurrecteur , avait été de lancer le peuple sur la Convention ; mais des chefs obscurs, tels qu’il en reste aux derniers jours d’un parti , n’avaient pu diriger l’insurrection avec la mesure et la vigueur qui pouvaient la faire réussir; ils avaient lancé des furieux qui n’avaient rien fait de ce qu’il fallait faire. Aucun détachement ne fut envoyé pour suspendre et paralyser les comités de la Convention , pour ouvrir les prisons , et délivrer les hommes dont le secours eût été précieux.
La Convention profita de sa victoire pour se débarrasser de ces débris du parti montagnard. Vingt-huit députés furent arretés comme coupables d’avoir organisé l’insurrection, ou de l’avoir approuvée par leur discours. Une commission militaire fut nommée pour juger les prisonniers pris dans l’action , et six députés montagnards, Romme, Goujon , Bourbotte, Duroy, Duquesnoy, Soubrany, y parurent avec une contenance ferme , en hommes fanatiques de leur cause et purs d’excès. Ils moururent comme des hommes de Plutarque. Ptomme avait caché un couteau dans ses vëtemens. Lorsque la sentence fut prononcée il se frappa le premier. De ses mains l’arme passa dans celles des cinq autres. Romme , Goujon et Duquesnoy , furent seuls assez heureux pour se frapper à mort.
Un évènement d’une moindre importance occasiona la ruine définitive de la puissance si redoutable des faubourgs. Le 4 prairial (2 3 mai), on allait exécuter l’assassin du député Féraud. Un attroupement parvint à le délivrer. Mais la Convention avait sous sa rnain trois ou quatre mille hommes de troupes de ligne, et pouvait compter sur la bonne volonté de vingt mille hommes des sections; elle se décida à ordonner le désarmement des faubourgs. Après une démonstration de résistance,
ceux-ci , privés de leurs chefs accoutumés, se laissèrent persuader par les manufacturiers , qui redoutaient un bombardement; ils cédèrent leurs armes et leur artib lerie. Les canonniers, cette force qui avait joué un si grand rôle , furent licenciés , et le règne de la multitude finit là.
Le jeune fils de Louis XYI était mort en prison, et avait, sans le savoir, reçu de l’émigration le vain titre de Louis XVII. Monsieur lui succéda sous le nom de Louis XVIII. Ce prince habitait Vérone. Le prince de Condé plus brave qu’habile , commandait au bord de Rhin les débris de la noblesse émigrée.
A l’intérieur, le royalisme était battu en ruines. La Convention , délivrée des hommes de sang , rentra dans les voies calmes de la légalité, et vota une nouvelle constitution qui créa un conseil des Cinq Cents pour la proposition des lois, et un conseil des Anciens pour leur sanction. Un Directoire, composé de cinq membres qui devaient se renouveler chaque année par cinquième, reçut le pouvoir exécutif. Les administrations départementales et municipales furent nommées par l’élection . Toute société populaire était interdite. Les émigrés se virent expulsés à perpétuité du sol national. Leurs biens furent vendus ; et la liberté de tous les cultes, quoique
non reconnus officiellement, ni salariés par l'état , couronna l’œuvre de la Convention.
Ce nouveau gouvernement était un mélange d’aristocratie et de démocratie, et le seul vice de construction qu’on puisse y observer, c’est la pluralité des membres auxquels le pouvoir exécutif était confié. Mettre cinq directeurs à la tète de l’état, c’était livrer un navire à la merci de cinq pilotes. Le gouvernement soumis à plusieurs autorités égales, devait céder alternativement à chaque volonté, pencher tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, jusqu’à ce qu’au moment d’un péril imminent, les directeurs, délibérant au lieu d’agir, le laissassent échouer sur l’écueil.
La Convention en préparant l’avenir n’avait pu forcer le présent. Elle avait fait jaillir la source des lumières, mais cette source qui devait féconder les générations futures n’avait pu pénétrer la race actuelle, élevée dans un siècle d’ignorance, et surtout d’ignorance législative et parlementaire. Toutefois elle eut le bon esprit , en quittant sa dictature, de conserver à ses membres le droit de réélection. C’était assurer pour le moment des trésors d’expérience au gouvernement nouveau.
A l’intérieur, quelques clubs s’élevèrent: le Directoire les fit fermer. A l’extérieur, les armées battirent l’en-
nemi , le Directoire érigea des trophées. Mais les meneurs des sections de Paris ne pouvaient se résoudre aisément à laisser la Convention perpétuer son pouvoir, en entrant d4ans les conseils du nouveau gouvernement. Le i3 vendémiaire an nr (4 août 1794), ils voulurent donner l’assaut à la Convention : c’est alors que Napoléon Bonaparte, chef de brigade, sous les ordres de Barras, fit entrer dans Paris l’artillerie du camp des Sablons, et mitrailla au cœur de la ville, les sections armées; le futur dictateur avait un moment hésité devant une victoire républicaine; mais son étoile le conduisait; son indécision se perdit dans l’éclair de la première décharge qui foudroya la rue Saint-Honoré; l’écho du canon de Saint-Roch lui prédit sa fortune dont la campagne d’Italie fixa bientôt les chances.
A son retour, il vécut retiré dans sa maison de la rue Chantereine, à l’écart, entouré de quelques amis intimes; mais malgré cette obscurité, le Directoire et lui s’étaient devinés ; une guerre à mort s’engageait tacitement entre ces deux puissances. Le Directoire, heureux d’avoir arraché Bonaparte au dévoûment de son armée d’Italie , avait hâte maintenant d’éloigner de Paris cette redoutable popularité. La mésintelligence allait croissant. Cette fausse position ne pouvait durer. Talleyrand,
avec son infaillible prescience des pouvoirs qui s’en vont et des pouvoirs qui arrivent, l’avait senti; sous le sceau du secret , il conseille au jeune général de ne plus différer l’expédition d’Egypte; auprès du Directoire il fait valoir la raison d’Etat; n’est-il pas urgent d affranchir et le gouvernement et les républicains rigides, des dangers dont les menace cette ambition qui vient de naître dans le berceau de la victoire ?
Bonaparte partit, mais avec la résolution de reparaître dès que les circonstances rendraient sa personne nécessaire. Pour que son ambition secrète se réalisât, pour qu’il devînt maître de la France, il fallait qu’en son absence, le Directoire éprouvât des revers, et que son retour rappelât la victoire sous les drapeaux.
C’était une colossale pensée que de faire de la Méditerranée un lac français, et de l’Egypte une province républicaine.
La conquête de la vieille terre des Pharaons avait occupé un moment les rêves du grand siècle. Leibnitz l’avait fait entrevoir à Louis XIY , comme la clef de la domination que la France pourrait exercer un jour dans le Levant; mais la France n’était pas encore mûre pour cet immense résultat.
Un fait qui paraîtra étrange, mais qui trouve ici sa
place , est raconté dans un manuscrit attribué au siècle de Louis XIV, et conservé à la bibliothèque royale. Dans ce manuscrit , intitulé le Théâtre des plus belles Villes du Monde , on lit à l’article Paris , que, dans les fondemens du Palais de Justice un crocodile avait été pris tout vif, et qu’on gardait sa dépouille dans la grande salle de cet édifice.
L’auteur anonyme de ce manuscrit ajoute au récit d’un fait si extraordinaire cette réflexion: — «Cela méfait « croire l’oracle que les Dieux ont souvent rendu à nos « Roys, qu’ils iroient, quelque jour, dans le grand Kaire, « prendre le Nil prisonnier, et asservir cette orgueilleuse « monarchie qui tient depuis tant d’années les rênes « d’un si vaste empire (tom. j, p. 12). »
Nous devons cette communication aux savantes recherches historiques de M. Ferdinand Denis, qui a recueilli ce passage dans la nouvelle édition qu’il prépare d’un travail (1) fort curieux sur la cosmographie fantastique du moyen âge.
La découverte d’un crocodile dans les fondemens du Palais trouvera sans doute peu de croyance ; quoi qu’il en
(1) Le Monde enchanté, ou Cosmographie fantastique du Moyen Age. — Paris, i833.
soit, la conception seule d’un pareil fait, imaginé par un écrivain du xvne siècle, ne pourrait-elle pas sembler une espèce de bizarre augure, surtout depuis qu’une armée française est allée écrire le nom de son chef sur le front des sphinx et au pied des Pyramides : — colonie à-la-fois guerrière et civilisatrice, dont la venue étonna le vieil Orient qui s’éveilla en sursaut , au bord de ses déserts , pour la regarder passer.
Mais pendant ces victoires, dont les fruits devaient nous échapper, les puissances européennes coalisées, cernaient la France et menaçaient le Directoire, incapable de leur tenir tète. Bonaparte l’apprend, laisse l’armée d’Egypte à Kléber, et traverse avec deux frégates la Méditerranée couverte de flottes anglaises. Il arrive à Fréjus le 9 octobre 1799. Trois consuls sont substitués au Directoire , avec une puissance dictatoriale. C’étaient Bonaparte , Sieyes, Roger Ducos. Le 10 novembre , le conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens se réunissent à Saint-Cloud. Bonaparte risque le coup detat du 18 brumaire; maître de la force armée, il brise le Directoire , chasse devant les baïonnettes le corps législatif, et dans la nuit du 19 au 20, ü asseoit son gouvernement. La majorité des opinions, qui se prononce toujours pour le succès, applaudit au coup
d’état du 18 brumaire. Chacun , à son point de vue, y trouvait une espérance de liberté , d’ordre et de restauration : bien des gens souriaient à un avenir de fortune.
Six semaines après la mort violente de la constitution de l’an in , apparut celle de l’an vm ( 24 décembre 1799). Ainsi la révolution, après avoir pris tous les caractères, monarchique, républicain, démocratique, allait prendre le caractère militaire, parce qu’au milieu de cette lutte immense qui s’engageait avec l’Europe, il fallait qu’elle se posât d’une manière inébranlable au-dedans, et formidable au-dehors. Cette révolution, dont le rôle était de préparer les voies à la liberté, se levait comme un géant , pour abattre avec le sabre ses derniers adversaires. Exalté par ses premiers triomphes , dont l’éclat l’entourait d’un prestige de popularité qu’il sut exploiter au profit de sa fortune, le héros de l’Italie, des Pyramides, du Mont-Thabor et d’Aboukir venait continuer une tâche mystérieuse, qu’il tenait, sans s’en douter, de la destinée, et qu’il accomplissait sans le vouloir. Ce n’était pas la liberté qu’il venait continuer; car elle n’avait pu exister et 11e pouvait pas exister encore; il venait, sous les formes monarchiques, continuer la révolution dans le monde;
il venait la continuer en se plaçant, lui plébéien, sur un trône; en conduisant le pontife à Paris, pour verser l’huile sacrée sur un front plébéien; en créant une aristocratie avec des plébéiens; en obligeant les vieilles aristocraties à s’associer à son aristocratie plébéienne; en faisant des rois avec des plébéiens ; enfin , en recevant dans son lit la fille des Césars, pour unir un sang plébéien à l’un des sangs les plus vieux de l’Europe ; en mêlant, enfin , tous les peuples; en répandant les lois françaises en Allemagne, en Italie, en Espagne; en donnant des démentis à tant de prestiges ; en ébranlant , en confondant tant de choses. Voilà quelle tâche profonde il allait remplir; et pendant ce temps, la nouvelle société allait se consolider à l’abri de son épée , derrière laquelle la liberté devait venir un jour.
Au 18 brumaire, la révolution est terminée. Les classes privilégiées et la monarchie ancienne sont renversées pour toujours. La masse pacifique de la nation était depuis 1789, tellement accoutumée aux coups d’état, qu’elle ne les jugeait plus sur leur légitimité, mais d’après leurs suites. Le parti politique espérait le rétablissement de l’ordre par une main toute puissante ; les classes proscrites et les ambitieux en attendaient leur amnistie et leur élévation.
Des débris de la constitution fabriquée par Sieyes, dont il prenait plaisir à ridiculiser les formes métaphysiques, Bonaparte sut tirer habilement une constitution de servitude. Le gouvernement réunit en sa personne, sous le titre de Premier Consul, l’omnipotence de la législature et de la force exécutive. Il plaça dans l’ombre du second plan deux autres consuls, à voix consultative seulement. Un sénat conservateur reçut la mission d’annuler le peuple, en choisissant lui-méme un tribunat sans puissance et un corps législatif muet. Cambacérès et Lebrun furent adjoints au Premier Consul. L’ex-grand seigneur Talleyrand fut nommé aux affaires étrangères, l’ex-montagnard Fouché reçut les attributions de la police. Sieyes alla s’endormir oublié sur les bancs du sénat.
Des traités de paix assurèrent à la France une tranquillité provisoire dont les jours furent mis à profit. Les routes, les ports, les arsenaux furent réparés. L’École Polytechnique se réorganisa. Un traité de commerce avec les Etats-Unis donna à notre marine une importance nouvelle. L’industrie se releva, et le Concordat en rendant au culte catholique son influence et ses honneurs, contribua surtout à pacifier l’intérieur. Le Code civil , où furent écrites et consacrées les plus
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importantes conquêtes de la révolution, l’égalité de tous devant la loi, le partage égal des successions entre tous les enfans, l’aptitude reconnue de tous les citoyens aux fonctions et aux charges de l’Etat, devint pour l’Europe un modèle de législation nouvelle.
Mais en même temps Bonaparte se faisait déclarer, le 2 août j 802 , consul à vie. Il limitait la liberté de la presse et chargeait le sénat de modifier la constitution, d’enlever au peuple toute participation au pouvoir, en nommant des électeurs à vie; il donnait à cette assemblée le droit de suspendre les fonctions du jury, de casser les sentences judiciaires, de dissoudre le corps législatif et le tribunat, où des membres courageux protestaient contre les actes du nouveau gouvernement, au nom de la liberté violée, et des principes de la révolution méconnus. Les royalistes protestèrent aussi, par des conspirations et des tentatives d’assassinat; mais la machine infernale de la rue Saint-Nicaise avait échoué le 24 décembre 1800; et plus tard la conspiration de Pichegru fut découverte. Pour effrayer les royalistes par un terrible exemple, Bonaparte fit enlever d’un château voisin de la frontière , et fusiller à Yincennes le jeune duc d’Enghien , qu’il croyait l’instigateur de ces complots : meurtre politique dont il crut plus tard, et même
clans son testament de mort, ne pas devoir répudier la responsabilité.
Le titre de consul à vie ne suffisait pas à Bonaparte , car il aspirait à fonder une dynastie nouvelle. Le sénat , interprète des ses secrets sentimens, lui décerna le titre d’empereur héréditaire, et le pape vint lui-mème à Paris, comme autrefois Etienne, pour sacrer le nouveau Charlemagne ( 2 décembre 1804). Dès ce moment, tous les anciens titres reparurent. Napoléon, qui aimait l’éclat et la magnificence , voulut entourer son trône de toutes les splendeurs de l’ancienne monarchie. Ses frères furent déclarés princes français, et il nomma lui-mème dix-huit maréchaux. Ce furent Berthier, Murat, Moncey , Jourdan , Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Kelierman, Lefebvre, Pérignon , Serrurier. Il eut des pages et des chambellans ; une maison militaire, sous le nom de garde impériale; enfin une noblesse héréditaire qu’il créa, en conférant des titres de ducs , comtes et barons à ses généraux, à ses ministres, et aux fonctionnaires élevés de l’administration. Ainsi le maréchal Soult devint duc de Dalmatie; Junot, duc d’Àbrantès; Victor, duc de Bellune; Marmont, duc de Raguse; Caulaincourt, duc de Vicence; Talieyrand,
prince de Bénévent; Fouché , ministre de lu police, duc d’Otrante. Berthier fut investi de la principauté de Neufchâtel; Bernadette, de celle de Ponte-Corvo, etc. Quelque temps après il forma, pour ses frères, de nouveaux royaumes : Louis devint roi de Hollande; Jérôme, roi de Wesphalie, et Joseph, roi de Naples; Murat, son beau-frère, fut fait grand-duc de Clèves et de Berg; Beauharnais, son beau-fils, vice-roi d’Italie, dont il porta lui-mème la couronne.
De nouvelles victoires firent oublier que, par toutes ces innovations, celui que le peuple avait chargé d’allier l’ordre à la liberté faisait dévier la révolution de sa route, en faussait tous les principes et toutes les conséquences. <.< Fils de la liberté, il détrôna sa mère; » mais il porta si haut la gloire de la France, il dégrada tant de vieilles royautés, et rendit une couronne chose si vulgaire, que ce peuple, amoureux du renom militaire autant que de ses droits, lui pardonna son despotisme, pour toutes les ruines féodales dont il couvrit l’Europe.
Nous ne suivrons pas Napoléon à travers les trophées de l’empire , jalons d’une route nouvelle où la puissance du sabre, victorieuse de l’anarchie, allait au-devant des libertés intelligentes assises au seuil de l’avenir. L’histoire de Napoléon est encore k faire ; elle sera l’œuvre
cl’une restauration littéraire dont la nécessité grandit chaque jour, appuyée sur quelques livres immortels, parmi tant d’œuvres de néant qui encombrent la publicité.
Notre tâche s’était bornée à recueillir l’esprit des faits historiques auxquels il faudrait un autre Tacite, pour revivre par l’éloquence des souvenirs. Si quelque succès pouvait couronner nos efforts, ce serait un encouragement pour des travaux à venir, dont ces Etudes ne sont encore que le germe. Leur cadre resserré n’admettait point le développement chronologique des actes de l’empire. Une appréciation générale résumera ces dates de gloire.
Maître de la France, Napoléon songea à se consolider en Europe. Le Directoire s’était entouré d’une ceinture de républiques, — l’Empereur voulut pour vassaux des rois soumis ou créés par lui.
L’armée devint le corps privilégié de l’Etat, parce que, l’ambition du chef poursuivant à outrance la guerre d’invasion , plus l’armée gagnait de victoires , plus elle absorbait de faveurs, de richesses et de dignités. Plus tard, quand les généraux parvenus se virent enrichis, ils commencèrent à ne plus approuver ces combats sans fin , où iis avaient tout à perdre et rien à acquérir.
Les mécontens se multiplièrent à mesure que l’avancement militaire les élevait. Plus les expéditions devenaient lointaines, plus elles étaient immenses, plus vite elles usaient la force et la substance de la France. L’empire rétrécissait sa base à mesure qu’il s’élevait aux dépens de l’Europe, et sa chute devenait imminente. Toutes les nations étrangères, craignant d’ètre envahies, devaient se coaliser pour arrêter le torrent.
Le projet de descente en Angleterre qui devait être exécutée par une flotte française au commencement de i8o5, fut paralysé par une diversion terrible dont les subsides anglais firent les frais. Napoléon quitta le camp de Boulogne pour aller tenir tête à l’Autriche et à la Russie. La guerre d’Allemagne se fit au pas de course. Deux mois suffirent pour écraser cette coalition. Napoléon, de retour à Paris, fit ériger la colonne de la place Vendôme, revêtue du bronze des canons conquis. Le ier janvier 1 806, les dernières traditions révolutionnaires disparurent par la substitution du calendrier grégorien à celui de la république. Le Panthéon fut rendu au culte.
L’œuvre de la domination au dehors se poursuivait activement. La Prusse et l’Espagne étaient envahies. Le traité de Tilsitt réduisit la Prusse de moitié. L’Espagne, après une lutte sanglante, força d’abord les armes fran-
çaises à évacuer son territoire. Napoléon y rentra victorieux, après l’entrevue d’Erfurt avec l’empereur Alexandre. Les deux souverains s’étaient garanti la paix et une indulgence mutuelle pour leur ambition. Cependant l’Autriche s’était relevée menaçante. La bataille de Wagram l’écrasa de nouveau. Napoléon était partout: son génie portait la foudre. Enivré de succès, il renia son rôle de monarque parvenu et révolutionnaire, pour rechercher l’alliance de la noblesse antique. Brisant par un divorce son mariage avec Joséphine qui ne lui donnait pas d’héritier, il épousa une archiduchesse d’Autriche. Austerlitz avait consacré l’Empire roturier, Wagram vit s’établir l’Empire noble. La naissance d’un fils, le 20 mars ! 8 1 1 , semblait devoir perpétuer la dynastie du conquérant.
Mais son étoile avait pâli. La campagne de Russie fut l’agonie de l’aigle impérial. La trahison vint en aide aux désastres d’un climat meurtrier. Napoléon quitta les débris de son armée vaincue par les élémens plus forts que toute puissance humaine , et revint en toute hâte à Paris pour étouffer la conspiration de Mallet. C’était le complot le plus singulier des temps modernes. On n’a jamais su quel pouvoir se cachait derrière Mallet. 11 est mort avec son secret.
La coalition grossissait ; la France, en novembre 1 8 1 3, se voyait menacée dans ses propres limites, comme en 1793. Le ier janvier 18 i/J, l’ennemi passa le Rhin. Le 3o mars, les buttes Saint-Chaumont et Montmartre étaient jonchées de cadavres, dernier rempart de Paris désarmé. La trahison rampait au sein de la vieille capitale. Sous l’influence de l’ennemi, le sénat dirigé par Talleyrand , déclare Napoléon déchu du trône, le droit d’hérédité aboli dans sa famille, le peuple français et l’armée déliés envers lui du serment de fidélité.
L’Empereur arriva t à Fontainebleau le meme jour, avec cinquante mille hommes, lorsqu’il apprit ces fatales nouvelles. Le i 1 avril, il signa son abdication en échange de l’île d’Elbe. Le 24 éclaira la première restauration des Bourbons, dont le premier acte coûta deux cent soixante millions à la France, par l’abandon qu’elle fit aux puissances alliées du matériel de nos places fortes et de nos dépôts militaires.
La déclaration de Saint-Ouen annonça la Charte. La chambre des Pairs se composa d’abord de cent cinquantedeuxpairs, nommés seulement à vie. Quatre-vingt* six étaient des sénateurs , ou maréchaux , ou généraux de l’Empire; puis venaient les ducs et pairs, reconnus sous Louis XVI , et quelques membres de la vieille no-
blesse à qui Louis XVIII accorda cette faveur, à titre non de joyeux avènement, mais de retour, car il data de la dix-neuvième année de son règne : fiction d’une vanité puérile, qui semblait rayer tout ce que la France avait fait durant la république et l’empire. La chambre des députés fut simplement le dernier corps législatif que Napoléon avait dissous quelques mois plus tôt, pour briser une résistance intempestive. Le corps législatif sous l’empire, se formait par le choix que faisait le sénat sur une liste de notabilités présentée par chaque département. Le gouvernement impérial s’était réservé tous les moyens de fixer la composition de ces listes. Les chambres créées par la Charte étaient des instrumens assez faibles pour faire faire à la France l’essai de ses libertés recouvrées. Les Bourbons y tenaient peu , mais c’étaient des entraves dont ils ne pouvaient encore se délivrer. Pour établir un trône absolu et continuer le despotisme, moins le nom, il eût fallu le bras de fer de Napoléon, et le prestige de sa renommée; — force fut aux Bourbons de temporiser.
Le gouvernement de Louis XVIII procéda tout d’abord par une suite d'actes qui étaient autant de démentis donnés aux promesses de la Charte. Il avait dit : plus de d roi fs réunis , et il demanda plus d’impôts que^
l’empire. Il lui fallut une liste civile et des domaines immenses, et il fit reconnaître dettes nationales les dettes contractées par tous les membres de la famille royale en pays étrangers. Il avait promis la liberté de la presse, et il soumit à une censure préalable toute la presse quotidienne, et tous les écrits au-dessous de vingt feuilles. Il avait promis la liberté individuelle, et il vexa par mille mesures arbitraires toutes les personnes dont l’opinion lui semblait hostile; il astreignit les officiers de l’ancienne armée, à une surveillance de police et à un exil dans leurs communes respectives. Il avait promis la liberté des cultes, et une ordonnance contraignit les marchands, de quelque religion qu’ils fussent, à cesser tout commerce le dimanche , et tous les citoyens à mettre des tentures sur le passage des processions catholiques. Le pape venait de reconstruire l’ordre des Jésuites; Louis XVIII leur rouvrit la France, qui les repoussait comme tendant à former un Etat dans l’Etat. Il avait déclaré la vente des biens nationaux irrévocable , et au sujet d’un projet de loi d’indemnité en faveur des émigrés, projet qui n’eut pour le moment aucune suite, les conseillers de la couronne à la tribune se livrèrent à des invectives contre les détenteurs des anciens biens d’émigrés, et dans les provinces, la noblesse
et le clergé ameutaient journellement les prêtres contre cette classe de propriétaires. Il avait promis l’inamovibilité dans le pouvoir judiciaire, et par un misérable subterfuge, une ordonnance déclara que cette inamovibilité ne devait commencer, qu’aprèsque les tribunaux actuels auraient été soumis à une épuration qui les mettrait en harmonie avec le nouveau pouvoir. Il avait promis l’admission de tout Français aux emplois, et d’innombrables destitutions dans l’armée et dans l’administration créèrent des places , qui ne furent réservées qu’à l’émigration et à ses créatures, selon le bon plaisir de commissaires envoyés dans les départemens.
A tant de fautes , Louis XVIII en ajouta une non moins grave, en se créant une maison militaire composée de nobles et de douze mille étrangers , tandis que les braves officiers de notre armée étaient renvoyés du service, et mis à la demi-solde.
Le mécontentement fermentait dans toutes les parties de l’Etat ; et l’armée préparait une réaction , lorsque le Ier mars i8i5, tandis que la France et la restauration étaient en présence, et que le congrès de Vienne au milieu de fêtes splendides préparait les nouvelles destinées de l’Europe, un brick et six felouques jettent
Napoléon sur la plage du golfe Juan, avec quatre cents grenadiers de sa vieille garde.
La multitude étonnée salue l’homme du destin; l’armée sur toute sa route grossit son cortège. Grenoble lui apporte à défaut de clefs les débris de ses portes ; il date de Lyon ses premiers décrets qui cassent les deux chambres, convoquent de nouvelles élections, et rejettent lemigration hors de France.
Louis XYI1I s’enfuit dans la nuit du 19 au 20 mars. Douze heures après, Napoléon rentré dans les Tuileries, mesurait d’un coup-d’œil sa position. Forcé de reconnaître des limites au pouvoir impérial, et de laisser la presse apprécier ses actes, en vertu des droits que la Charte donnait à la nation, il donna à la transaction nouvelle, qui devenait nécessaire entre la France et lui, le nom d’acte additionnel aux constitutions de l’empire. Puis, il lui fallut faire face à la septième coalition qui sortit tout armée du congrès de Vienne. La ligne des frontières fut mise en état de défense. Paris reçut une ceinture de fortifications ; les fabriques d’armes travaillèrent jour et nuit ; une armée de trois cent mille hommes se leva comine par enchantement, tandis que derrière elle, quatre cent mille gardes nationaux devaient garder la patrie. L’espoir d’un premier succès rendait
l’avenir à Napoléon. Le 12 juin, il part de Paris, écrase les Prussiens à Fleurus et à Ligny; le 18, il attaque l’armée anglaise à Waterloo, mais une fausse manœuvre de Grouchy laisse échapper les débris de Blücher qui reviennent nous arracher la victoire.
Napoléon chercha la mort sur son dernier champ de bataille; mais son heure n’était pas venue : il avait sa gloire à expier. La trahison brisa l’épée dans ses mains, et livra Paris à Wellington et à Blücher.
Son rôle était fini. Cédant à une inspiration funeste , il vint demander un asile au foyer britannique , comme un autre Thémistocle. La lâcheté de quatre puissances le déporta, par décision du 2 août, sur le rocher de Sainte-Hélène, où l’Angleterre lui servit de geôlier. La mort y termina son exil le 5 mai 1821.
Son souvenir est devenu populaire; nos arts ont reproduit ses traits sous mille formes. Mais depuis que la France s’est faite libre, pourquoi n’a-t-elle pas un lieu de repos pour celui qui l’a faite, lui, la plus grande parmi les nations modernes? Est-ce qu’aujourd’hui toute religion s’en va, même celle de nos gloires qui nous ont coûté si cher ?
Toutes sortes d’histoires ont fait le procès à Napoléon; des plumes habiles ont écrit le drame gigantesque de
sa vie , mais beaucoup de jugemens ont subi l’influence des passions personnelles. Nous partageons celui d’un savant député, dont quelques pages empreintes d’une haute intelligence politique, achèveront ce tableau.
« Devant Toulon , en i 793 , dit M. Camille Paganel (1), si la balle d’un soldat anglais eût frappé à mort un jeune officier d’artillerie, Corse ignoré, au teint pâle, au front méditatif, au regard d’aigle, que serait-il advenu des destinées humaines? Comment eût marché le génie de la révolution française? l’Europe lui eût-elle dit: «Recule?» Eût-il dit à l’Europe: «A genoux?» Nulle limite aux conjectures
« A certaines époques de l’histoire, toute une nation, tout un siècle se résument en quelques grandes individualités : ainsi Moïse, Alexandre, César, Mahomet, Charlemagne, représentent chacun l’humanité contemporaine : c’est le mouvement social personnifié.
« La Providence avait confié à Napoléon la plus belle de toutes les missions. Placé entre deux mondes , l’un en ruine, l’autre tout radieux de jeunesse et de vie, armé d’une sorte d’omnipotence intellectuelle, il était
(1) Essai sur l’établissement monarchique de Napoléon, i vol. in-8. — Paris, Armand Aubrée , 1 8 36.
appelé à tracer, aux principes de la révolution française, un cours large, régulier, majestueux; à convertir leurs conquêtes en faits sociaux, définitifs; à graver, au cœur de la nation, l’amour des lois et le respect de la justice ; à réaliser Indissoluble alliance de l’ordre et de la liberté.
« Un moment on put le croire pénétré de ce rôle sublime, alors que, du haut des Alpes, il conviait l’Italie aux grandes fêtes de la liberté : mais un tout autre souci que l’affranchissement définitif des peuples ne tarda pas à préoccuper Bonaparte. Monarchie universelle , telle devint son idée fixe.
«Entre ses mains, quand tous les ressorts du pouvoir eurent été tendus outre mesure, que devint l’Empire avec ses trophées? Une fastueuse anomalie.
« Au dedans, la grande faute de Napoléon, c’est, répudiant les principes de 89, d’avoir proscrit, de sa monarchie, l’élément représentatif; c’est d’avoir , lui fils et soldat de la révolution , refait l’absolutisme; subordonné, dans ses actes, le droit à la force, et réduit tout à ces deux mots : maître et sujets.
« Au dehors, ce monarque finit par intéresser à sa chute, rois et peuples : l’exagération de son système politique l’avait constitué l’ennemi personnel de l’Europe
entière. Il n’eût pu subsister qu’à deux conditions, l’asservissement de la France et la conquête du monde. Mais le même homme, quelque colossal qu’il fût , pouvait-il avoir un pied sur Cadix , l’autre sur Moscou?
« Vainement, à Sainte-Hélène, posant pour la postérité, Napoléon se proclame-t-il l’apôtre, sinon le martyr, des idées libérales : V étoile des peuples , voilà le titre qu’il s’adjuge. Certes il est curieux d’entendre cette amende honorable du conquérant, et de le voir, s’efforçant de donner le change à ses contemporains, comme aux générations à venir, n’accepter l’immortalité que sous bénéfice d’inventaire. Mais, au tribunal de l’histoire , cette prétention ne prévaudra pas.
« Qu’ aujourd’hui l’on vienne dire : « Les circonstances « faisaient , à Napoléon , une nécessité du despotisme « au dedans, et de la guerre au dehors; il tenait en « réserve la liberté pour des temps meilleurs. » En vérité, de telles assertions prouvent jusqu’où peuvent aller le fanatisme de l’admiration, ou les hardiesses du paradoxe : mais c’est leur seule utilité.
« Du jour où Napoléon déserta l’alliance des idées sagement progressives, pour se mettre à la tête des idées rétrogrades, d§te sa décadence; car, de ce jour,
l’appui des valeurs intellectuelles et morales lui manqua; le don de vie s’était retiré de lui.
« Embarrassé des récens souvenirs de la république, des exigences de la liberté, de ses propres engagemens , il les jeta, pêle-mêle avec la nation, dans cette fournaise ardente qu’on nomme la guerre: la liberté y resta, mais la gloire en sortit; c’est de gloire surtout que l’Empire a vécu.
« En relevant un trône absolu, Bonaparte, ouvrier imprudent , travaillait pour une restauration : les Tuileries n’eurent qu’à changer de maître. Peu de jours avant la fondation de l’Empire, l’auteur d’Agamemnon avait dit au Premier Consul : — Si vous refaites le lit des Bourbons général , vous n*y coucherez pas dans dix ans.
« Bonaparte, dit-on, eût dû s’emparer du beau rôle de Washington. De pareilles idées sont des non-sens : les grands hommes se rencontrent et ne se copient pas : à chacun son temps, sa forme , ses instincts , son génie.
« Mais , à défaut de contre-poids dans les institutions , Napoléon eût dû s’en créer un dans la modération de ses conseillers. Malheureusement, les caractères de cette trempe ne souffrent pas plus de résistance dans les hommes que dans les choses.
« Toutes les institutions de la liberté étaient ren versées; l’Empire en altéra les mœurs naissantes : à l’instar du souverain, chacun développa son moi avec une désolante activité: titres, honneurs, emplois, tout contribuait à entretenir cette fièvre d’ambitieux égoïsme.
« L’or étranger alimentait le trésor de la France, et la victoire battait , pour elle , monnaie dans les capitales de l’Europe : de là ces monumens splendides qui étonneront la postérité; de là ce luxe intérieur si profitable aux fabriques; mais, rentré dans les voies austères de l’économie constitutionnelle, on a peine às’y faire; sans apprécier les causes, la multitude accuse les effets. Les abus d’un gouvernement deviennent un grief contre les mérites d’un autre.
« Il faut reconnaître que le régime prohibitif de Napoléon , malgré ses nécessités capricieuses et vexatoires, imprima aux manufactures nationales, une puissante activité ; l’industrie française lui a d immenses obligations. Mais le commerce, dans sa plus large acception, c’est-à-dire cette nature d’échanges , qui repose sur les paisibles et libres relations des nations entre elles, était ruiné par l’interruption des communications, par l’interdiction des correspondances, les séquestres,
les confiscations, les blocus, conséquences inévitables d’une guerre permanente.
« C’est dans ces institutions que se révèle l’esprit d’un gouvernement. L’Empire, dictature guerrière, s’efforça constamment de rétablir la société civile; là est l’impérissable bienfait de Napoléon. Législation générale, coordination des Codes, organisation du pouvoir judiciaire, système financier, hiérarchies administratives^ tout tendit à ce but; et telle fut la vitalité de cette immense machine gouvernementale, que la France actuelle, à un point de vue politique si différent, conserve, comme gage de salut, la plupart des grands procédés pratiques de cette époque.
« Il y a deux leviers pour remuer les hommes, disait Napoléon , la crainte et l’intérêt : voyant en eux plutôt des valeurs numériques que des êtres moraux, il ne prit jamais une assez haute idée de l’humanité : ce fut là l’infirmité de son génie.
« Une forte aristocratie était l’indispensable auxiliaire du gouvernement qu’il se proposait. Une constitution appuyée sur une aristocratie vigoureuse, disait-il souvent, ressemble à un vaisseau; une constitution, sans aristocratie, n’est qu’un ballon perdu dans les airs. On dirige un vaisseau, parce qu’il y a deux forces qui se
balancent; le gouvernail trouve un point d’appui : mais un ballon est le jouet d’une seule force; le point d’appui lui manque, le vent l’emporte, et la direction est impossible.
« Durant son premier règne , il avait donc travaillé sans relâche , à la création d’une aristocratie. Nombre de ses institutions l’attestent.
« Malgré la forte unité de vues de son système général, Napoléon fut souvent en contradiction avec lui-même : ainsi il protégeait la religion catholique, et enferma le Pape; il rétablissait la noblesse, et supprimait partout les droits féodaux; souvent la passion , en lui, était plus forte que le calcul.
« Dans les cent jours, Napoléon , croyant se sauver par le régime constitutionnel, se réfugia dans la liberté; mais cet asile lui manqua comme, plus tard, le foyer britannique. C’est que, trop long-temps habituées à jouer à l’aise et sans entraves, ses vastes facultés avaient besoin, pour s’exercer, du pouvoir absolu; c’est que Napoléon s’était rendu impossible avec la liberté; c’est que la liberté ne pouvait plus avoir foi en lui.
« Aussi l’établissement politique qu’il fonda, n’étaitil, ne pouvait-il être que transitoire: c’était une monarchie viagère.
« Et cet accablant exemple du néant de l’homme ne devait pas être, pour nous, le dernier des avertissemens que la Providence envoie sur la terre, aux jours des grandes agitations.
« Bien peu d’années se sont écoulées depuis qu’un vaisseau anglais emportait Napoléon aux confins du monde, depuis que ce météore, sorti des flots de la Méditerranée , allait s’éteindre dans l’Atlantique.
« Et déjà pourtant, des deux héritiers d’une race royale long-temps proscrite, auxquels la patrie et le trône furent rendus quelques instans, — l’un repose, seul de tant de rois, dans les caveaux déserts de Saint- Denis; — et l’autre, à la face de cette même Europe, où lepée de ses aïeux pesa d’un si grand poids, a recommencé l’exil, en cheveux blancs! »
P. Christian.
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