Chapitre sirtème
Paris aux xvxxe et xvme siècle. — Louis XIY. — La régence. —Louis XV. —
Mouvement littéraire et philosophique. — Présages Je la révolution française.
Quand il n’y a plus ni liberté, ni passion des arts; quand les âmes vulgaires sont éteintes par le malheur ou plongées dans le matérialisme d’un grossier bien-être , alors celles qui se détachent de cette tourbe rampante aspirent vers un autre monde.
V ILLEM A I2t .
Il est impossible de comprendre la révolution de j 789 , sans avoir étudié le siècle dont Louis XIY est le type.
A sa naissance, le moyen âge était effacé. La force gigantesque de cette époque ne se révélait plus que dans ses ruines, dans les entraves qu’elle opposait à une nouvelle conception de l’histoire, et dans des habitudes que des temps plus récens ne sont pas encore parvenus
à déraciner. Louis XI avait déjà soumis les nobles rebelles, et rêvé le projet d’une vaste monarchie. Par la suite, Henri IV s’était attaché de nouveau à ce plan, qu’il exécuta du moins dans ses principes, après les troubles des guerres de religion. La royauté française avait jeté ses fondemens. Le bras puissant de Richelieu venait de niveler le sol, et Louis XIV n’avait plus qu’à élever l’édifice monarchique sur la base déblayée. Si en Allemagne le moyen âge expire avec la guerre de trente ans, il n’a plus alors en France de retentissement que dans les agitations de la fronde , qui tombent dans les premières années de la vie de Louis XIV, et qui ne lui laissent d’autre impression que celle d’une époque finie , dont le contraste avec les besoins actuels lui indique d’avance son rôle de créateur d’une ère nouvelle. La France n’était pas arrivée, pendant le moyen âge à une constitution précise, régulière et arrêtée. Les prérogatives formelles qu’avaient autrefois exercées les nobles, se concentrèrent enfin dans la royauté dont elles agrandirent le pouvoir. A force d’envahissemens la puissance royale avait affaibli les états-généraux, et l’influence que ceux-ci avaient eue dans les premiers siècles de la monarchie, devint nulle par le fait. Sous Louis XIII on pouvait, en parlant de constitution, se représenter
sous ce nom tout ce qu’on voulait. Chacun la définissait au gré de ses préjugés, de sa caste ou de ses intérêts. Suivant qu’on prenait pour point de départ telle ou telle période de l’histoire de France , il était également facile aux auteurs de prouver que la monarchie était limitée par le peuple et ses droits, ou d’argumenter en faveur du pouvoir absolu. Les anciens monumens sont sous ce rapport d’une confusion qui n’admet aucune solution, et l’on peut dire en général que les droits furent toujours équivoques, tandis que les faits ne manquèrent jamais de trancher les difficultés. Une seule chose nous paraît ici hors de doute , c’est que la forme monarchique devait être non-seulement pour un temps mais pour tout l’avenir, du goût d’un peuple qui par caractère tend à la splendeur extérieure et vise à l’effet historique. Il y a en France un double élément qu’il faut bien se garder de confondre, l’opinion et les mœurs. La première y a dans toutes les époques secoué tout frein; ne tenant compte ni de l’habitude ni de la manière d’être, ni des conditions historiques, elle a marché en avant, ne prenant pour guide que le syllogisme avec ses formes sévères et ses conséquences. Dans le siècle de Louis XIV et de ses successeurs, l’opinion enfante et propage impunément l’incrédulité religieuse , elle mine la royauté
qui semble pousser encore de vigoureuses racines ; elle prépare toutes les castastrophes. Quant aux mœurs, elles conservent encore ajourd’hui l’empreinte de l’ancien caractère français. Les positions brillantes n’ont point cessé d’ètre le centre vers lequel gravitent les affections les plus opposées. L’austérité républicaine conviendrait mal à l’esprit de la nation, qui réclamera sous le gouvernement le plus libéral possible un appui monarchique , lors même qu’il lui serait donné de se constituer uniquement dans son propre intérêt. Or le fondement de l’édifice monarchique n’avait jamais été plus solide que sous Louis XIV ; car les bases formidables de l’ancienne indépendance des nobles s’étaient transformées en pierres de taille, qu’il devenait loisible au souverain d’adapter à son œuvre. L’éducation négligée qu’il avait reçue d’une mère espagnole et d’un cardinal italien, n’avait pas étouffé en lui les dispositions naturelles et le talent nécessaire à l’établissement d une monarchie absolue; mais pour réussir dans une pareille entreprise, il lui fallait des circonstances favorables.
Quel était alors le principe fondamental de la monarchie? Le clergé ne se faisait pas faute d’en appeler à je ne sais quelle royauté théocratique, d’exiger que le chef de l’État se soumît aux décisions supérieures de
l’Église, et de stipuler, pour prix de sa fidélité, le pouvoir d’intervenir dans les affaires politiques comme bon lui semblait. En revanche, les parlemens n’admettaient comme principale règle de la puissance souveraine que les thèses du droit romain ; ils soutenaient à côté de la royauté l’omnipotence du droit et leurs prérogatives particulières. La noblesse remontait en dernière instance aux violences du moyen âgé, et rappelait les dynasties primitives, afin de ressusciter des avantages et des libertés, qu’elle ne possédait plus que sous le titre de privilèges octroyés. De pareilles prétentions ne s’accordaient pas avec les vues de Louis XIV, qui repoussait une restauration de la monarchie féodale, entourée des vassaux du moyen âge. L’origine de sa nouvelle création n’était ni dans les institutions historiques, ni dans les argumens puisés dans les citations de l’école, mais dans une pensée qui seule devait démontrer son droit. Elle dérive d’une conquête morale du siècle, de l’idée de l’État dépouillé des travestissemens qui jusqu’alors en avaient comprimé l’essor. Cette idée inconnue à l’antiquité, dans son unité parfaite, Louis XIV la convertit en axiome gouvernemental , le jour où il osa dire : L* Etat c est moi .
Ce mot hardi révéla les changemens que la forme du
gouvernement devait éprouver sous son règne. C’est encore aujourd'hui l’expression qui peint le mieux la transformation politique de son siècle. Les privilèges déchus ou effacés s’étaient pen-à-peu fondus dans l’idée collective de l’Etat, qui à son tour se trouvait représenté par une individualité puissante, réunissant comme en un faisceau les divers élémens de l’ensemble.
L’absolutisme qui allait s’implanter dans la nation, et qui, à dire vrai, s’annoncait comme le résultat nécessaire de l’histoire précédente , devait être précis et tranché. Le roi n’était pas séparé de la royauté: l’un et l’autre se rattachaient au ciel et au droit divin ; l’obéissance passive rejaillissait partout de cette connexité. Yoilà la pensée motrice de Louis XIY, dont le cachet se retrouve plus encore dans ses écrits que dans ses actes. Il prétend que les rois n’ont de compte à rendre qu’à Dieu; que les sujets sont tenus de les respecter comme les dépositaires de la puissance divine, et que tout ce qui ressemble à un blâme de la conduite des princes, est criminel. Il se proclame la source de toutes les grâces, de tous les pouvoirs, de toutes les juridictions; il n’y a pas de gloire qui ne se rapporte à lui ; celle qu’il n’a pas reconnue est censée une usurpation.
En resserrant ainsi la nation dans la personne du
roi, Louis XIV ressentait péniblement le contraste que formait, en comparaison de la France, l’Angleterre 'enlacée dans ses institutions féodales. Il ne peut assez énergiquement flétrir dans ses écrits la soumission du roi d’Angleterre à la loi du peuple; il la regarde comme le plus sanglant outrage qui puisse frapper un homme de son rang. Le vice radical de la constitution de ce pays, il le découvre dans un pacte qui défend au monarque de lever des impôts d’hommes et d’argent sans le consentement du parlement. Aussi se donne-t-il beaucoup de mouvement pour rétablir, sous les Stuarts, la monarchie absolue avec la religion catholique, dont elle est le principal soutien; et plus tard il reçoit en France la dynastie expulsée, dans l’intention de lui assurer un point de résistance contre la patrie qui l a chassée.
Une création jusqu’alors inconnue, les armées permanentes , se montre en première ligne avec un prodigieux développement, comme le secours le plus efficace des projets absolutistes. Entre le moyen âge, où les seigneurs féodaux faisaient la guerre avec des vassaux et des lansquenets stipendiés qu’ils renvoyaient dans leurs foyers après le combat, et les temps modernes où l’armée, plus rapprochée du peuple, en est pour ainsi
dire une émanation , nous trouvons les bataillons permanens du xvnft et du xvme siècle, non-seulement comme une garantie du gouvernement absolu, mais comme la raison suffisante et irrésistible de tous ses décrets. Des légions, chaque jour renouvelées, entourent le trône, le soutiennent et lui promettent une durée continuelle. La domination du bon plaisir demeurera inattaquable , jusqu’à ce que les barrières élevées entre le peuple et la milice soient près de crouler. Comme c’est le mérite essentiel de l’état de Louis XIV d’avoir substitué l’unité et l’universalité politique au fractionnement du moyen âge, l’armée permanente est de meme le principe agissant de la centralisation des intérêts particuliers. Cette conception se développe sous tous ses rapports; elle a désormais ses traditions, ses doctrines, ses sectes. L’uniforme en est le signe sensible et précis, qui marque encore de nos jours dans les pays militaires la distinction rigoureuse entre la troupe et le citoyen; l’armement, la tenue du soldat, la tactique, se généralisent par des règles scientifiques. La faculté qu’avaient usurpée en France les lieutenans de province de recruter des soldats, cessa peu-à-peu pour passer entre les mains du monarque. Lui seul fut dèslors le dispensateur des grades, des dignités, de l’hon-
rieur militaire. Des ordres nouvellement créés jetèrent de l’éclat sur la carrière des armes; des retraites convenables pour l’infirmité et la vieillesse donnèrent à l’état militaire une sécurité qui finit par le détacher de plus en plus du peuple où il avait pris son origine. Les victoires remportées sous ce long règne , les défaites meme, formèrent la discipline et l’esprit de corps que l’on pouvait, par son type invariable, comparer a l’uniforme qu’on revêtait. La tâche de l’armée ne se borna plus à s’user dans les combats : on s’en servit encore pour forcer ou pour faciliter la rentrée des impôts, pour comprimer l’esprit de mécontentement et de révolte, pour imposer silence aux controverses religieuses des sectes. Partout où il fallait une intervention de l’état ou une manifestation catégorique de la couronne , on s’adressa à l’armée, et les populations s’accoutumèrent si bien à la voir constamment en présence, que bientôt le pouvoir royal n’eut plus besoin de ce moyen pour faire valoir ses volontés. Il suffisait qu’au besoin il la tînt en réserve pour fixer les plus incertains sur la justice de ses prétentions. La noblesse autrefois indépendante n’eut plus qu'une valeur d’emprunt; ce qui lui avait appartenu comme essence de sa condition, le courage guerrier, l’amour des combats, l’occasion de rem-
porter des succès, fut circonscrit dans des limites de grades et de dignités , qu’il fallait ou acquérir par des services ou se faire octroyer par la faveur. La hiérarchie militaire introduisit dans l’avancement une certaine lenteur, une régularité, qui stimulaient le zèle en affermissant la fidélité. Le titre de maréchal de France finit par devenir plus honorable que ceux de duc ou de marquis ne l’avaient jamais été.
L’unité compacte que nous remarquons dans l’armée naît à son tour dans l’administration civile. Les vieilles libertés des provinces connues sous le nom de pays d’Etats, s’effacent et font place à un système de centralisation que la révolution n’a fait que perfectionner. Une obéissance prompte et uniforme annonce que le même joug pèse sur tous les points du royaume; le despotisme des ministres n’est que l’organe de l’autocratie qui se déploie dans le cabinet. Les parlemens , muets, s’inclinent devant ce fait converti en maxime, et les mesures de concussion se multiplient en raison de la soumission des peuples sous l’omnipotence du bon plaisir. Louis XIV comprit cependant qu’en absorbant ou en laissant tomber en désuétude les libertés féodales, il devait au peuple une compensation dont l’administration seule pouvait lui fournir les moyens.
Sully, Richelieu, Mazarin , avaient déjà gouverné dans ce sens; mais le temps leur avait manqué pour fondre les élémens partiels dans l’unité gouvernementale, et de plus, ils ne possédaient pas la méthode qui réduit en système la routine administrative. Louis XIV était doué d’un tact admirable pour attirer à lui et pour manier à son gré tous les ressorts de la grande machine politique; iî savait employer une énergie infatigable pour l’animer d’une vie nouvelle, à l’aide du dogme qui consacrait son pouvoir comme un dépôt de la Divinité; personne plus que lui n’entendait le secret d’exciter plutôt que d’humilier par l’absolutisme le sentiment national des Français. Son gouvernement, enfin, fut le premier qui fit mouvoir deux puissans leviers à-peu-près ignorés avant son avènement : la police et les finances.
Après avoir soustrait la décision des affaires aux corps privilégiés, il ne lui convenait plus d’abandonner une fouie de conflits journaliers à la solution lente et réfléchie des cours de justice, comme d’un autre côté l’intervention de l’armée dans toutes les relations de la vie sociale présentait à la longue de graves inconvéniens; tandis que le juge-soldat , comme on pourrait appeler l’agent de la police, appartenait aux deux ordres. L’uniforme , l’armement, la discipline, lui donnaient un ait