‹ Paris historiqueChapitre 1 sur 6 · STRASBOURG , MÊME MAISON · texte numérisé non relu

STRASBOURG , MÊME MAISON

-Huis îii* rtëtritmr.

La première partie de Paris historique est terminée.

Les 5o livraisons publiées forment le premier volume de cet ouvrage; 5o autres livraisons qui restent à paraître, en formeront le deuxième volume.

Pour mettre MM. les Souscripteurs à même de faire relier le premier volume, l’Editeur leur adresse gratuitement x\\\ titre et faux-titre , avec une planche servant de frontispice à l’ouvrage.

Paris historique, pour satisfaire au vœu généralement exprimé, sera précédé d’un volume de 2 5 k 3o feuilles, formant 1 introduction de l’ouvrage,

et contenant un précis sur Paris, depuis son origine jusqu’à nos jours.

Ce travail, rédigé par M. P. Christian, sera distribué gratuitement aux souscripteurs, en même temps que la série des 5o dernières livraisons.

La légère interruption qui a lieu entre la 5oe et la 5i e livraison, est motivée par la préparation du travail de M. Christian.

ntrofructum.

Il y a vingt manières de voir Paris. Ses antiquités, ses monumens , son industrie, ses mœurs, ses musées, ses théâtres, exigeraient autant de livres spéciaux, et ceux de ces livres spéciaux qui n’ont pas été faits jusqu’ici, le seront un jour. Il en est un dont on ne parle point, que j’ai toujours désiré, que j’ai demandé à tout le monde, que tout le monde desire et demande comme moi, et qu’on a oublié de faire. C’est ce qui m’a décidé à m’en charger.

Nos savans sont allés voir la plaine où fut Troie; ils ont mesuré les colonnes de Thèbes-la-Grande, ils ont pesé la poudre qui fut Memphis. Vous trouverez des gens qui font le voyage de Rome tout exprès pour chercher l’emplacement des jardins d’Horace et de la Villa de Cicéron. Il n’y a personne qui ne s’émeuve en foulant les pavés antiques sur lesquels César tomba frappé de dix-sept poignards. La roche Tarpéienne n’est qu’une roche, mais elle rappelle Manlius. Ce sentiment de curiosité sympathique est propre aux esprits les moins éclairés. C’est un des instincts les plus universels du cœur humain. C’est le principe du fétichisme.

Les Parisiens, qui ont vu tant d’histoire vivante, ne sont pas indifférens à ces souvenirs de l’histoire morte. Il n’est bourgeois de bonne maison qui n’ait pris les petites voitures de Montmorency pour y visiter l’ermitage, et je me souviens de l’émotion que j’éprouvai moi-même en m’asseyant au café de la Régence, près de la table où Rousseau avait coutume de faire sa partie d’échecs. On s’arrêtait encore dans mon enfance avec un respect pieux, devant le dernier domicile du patriarche des philosophes, et je suppose qu’on montre toujours à Fontainebleau la plume qui signa l’abdication, ou toute autre plume qui la remplace; à cela près, vous chercheriez inutilement dans Paris quelque tradition du passé. Son histoire est cependant

plus large pour les esprits cultivés. Il n’y a peut-être pas une rue , pas une place publique dans cette vieille ville qui ne rappelât un fait singulier et frappant si ses murailles s’animaient, si elles pouvaient parler, ou si seulement, une police intelligente et communicative avait daigné munir d’un écriteau toutes les maisons mémorables! Pour ne citer qu’un exemple, quel passant, qui a traversé cent fois, insouciant et oisif, la cour de la Sainte-Chapelle, n’eût aimé à contempler un moment la fenêtre élevée derrière laquelle Jacques Gillot écrivit la Satire Ménippèe , et Nicolas Boileau le Lu trin ? Elle y est cependant, et des voyageurs qui vont se donner fort loin quelques impressions du même genre, non sans frais et sans périls, ne s’en sont jamais avisé. Chose merveilleuse! il a été fort à la mode de faire le pèlerinage de Ferney en mémoire du vieux Voltaire, et la maison natale de Voltaire, celle où se développa le prodigieux génie du jeune élève de Tournemine et de Forée, de l’ami de l’abbé de Châteauneuf, du légataire de Ninon de l’Enclos, de l’auteur d ' OEdipe et de la Henriade , personne ne la regarde. Les étrangers sont plus sensibles que nous à ces traditions monumentales des gloires de leur pays. On ne m’a pas laissé partir d’Edimbourg sans me montrer la demeure de Milton, et je me souviens d’avoir manqué le steam-boat du lac Long, en allant chercher à deux lieues, avec un ami, le

modeste tombeau deSmollett. Il n’y a pas jusqu au pauvre pécheur des bords de la Save qui n ait marque d une pierre énorme le lieu fort douteux du débarquement de Jason.

C’est à cette partie importante de notre statistique urbaine que j’ai entrepris de pourvoir. 11 me Fallait pour cela des collaborateurs qui comprissent bien mon projet, ou qui, pour mieux dire, l’eussent conçu en meme temps que moi. Je les ai trouvés dans deux amis qui auront tout l’honneur de cette œuvre sans prétention, si elle est aussi agréable au public qu’elle peut lui être utile. L’un est M. Regnier, notre habile peintre de paysages, et son nom me dispense d’insister sur un éloge qui serait d’ailleurs un peu déplacé en tête de cette publication où nous sommes fraternellement solidaires; l’autre est M. Champin, qui s’est déjà montré si heureux dans des productions brillantes et variées. Les

promenades que nous allons décrire, nous les avons faites, étudiant, dessinant et racontant tour -à- tour. Ce livre impromptu dont la composition n’était d’abord pour nous qu’un plaisir intime, s’est achevé comme de lui-même, et nous avons jugé, témérairement peutêtre, que d’autres y prendraient plaisir comme nous. Voilà la question.

Parisiens désœuvrés, qui mettez à profit les beaux jours pour promener vos loisirs dans le labyrinthe des

rues ; provinciaux avides de sensations, qui regardez comme perdues toutes les heures qui s’écoulent entre la clôture d’un musée et l'ouverture d’un théâtre; voyageurs instruits que tourmente encore le besoin d’apprendre, car le principal caractère du savoir, c’est un désir assidu de savoir davantage, seriez-vous tentés de prendre part avec nous à un spectacle sans appareil et sans frais ? On ne prend pas de billets à la porte, on ne se presse pas sous les vestibules, la toile est toujours levée. La scène, c’est la ville immense avec sa cohue et ses bruits; la décoration, ce sont les églises, les palais, les maisons auxquelles la gloire , le malheur ou le crime attachent des souvenirs ineffaçables; les acteurs, ce sont les personnages les plus illustres de la nation, dans le gouvernement, dans les armes, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts; le drame , c’est l’histoire de France tout entière, puisque l’histoire tout entière d’un peuple très civilisé se fait dans une ville, et quelquefois dans un carrefour. Pour voir se dérouler sous vos yeux cette pièce à cent actes divers, il suffit de nous accompagner.

ïl entrait d’abord dans mon dessein de vous tracer un itinéraire méthodique accommodé aux différens quartiers de Paris, et divisé en promenades régulières ; mais ce plan avait quelques inconvéniens qui m’ont arreté. Premièrement, vous n’habitez pas tous le meme quartier,

et il vous est plus naturel de prendre celui que vous occupez pour centre de vos excursions, que d’aller chercher au loin un point de départ artificiel. Secondement, votre curiosité ne sera pas excitée au même degré par tous les objets; et quel que soit l’objet spécial qui l’attire , vous seriez trop souvent obligés pour la satisfaire d’abandonner votre route. La Seine coule entre la croisée par laquelle on prétend que Charles IX tirait sur les Huguenots, et celle d’où fut précipitéle corps sanglant de Ramus. Dans ce système enfin, qui n’offrirait d’exactitude et d’unité que sous le rapport topographique, tous les temps seraient confondus et tous les évènemens scindés par le simple fait de la progression matérielle. 11 est tel pas du promeneur qui enjamberait sur quelques siècles ; et rien n’est plus contraire que cette alternative de sensations aux jouissances du souvenir. Dans l’embarras du choix entre toutesles méthodes qui se présentaient à notre esprit, nous avons résolu de n’en suivre aucune, et de laisser aller notre plume et nos pinceaux au libre cours des circonstances inconnues qui ont présidé à nos recherches. En cela même, nous resterons fidèles à l’esprit de notre titre, car la promenade veut être indépendante et fortuite pour être quelque chose de plus qu 'un plaisir insipide , comme l’appelait Voltaire.

Regrettez-vous cependant quelquefois cette apparence d’ordre qui servirait du moins à diriger votre

cicerone ou votre cocher? Vous le retrouverez dans une table soigneusement faite , où les lieux et les édifices historiques seront rangés suivant leurs rues et leurs quartiers, et qui vous permettra de rétablir, pour votre usage, le plan que nous avons abandonné.

Il ne me reste plus qu’à vous entretenir assez rapidement des qualités d’exécution qui peuvent recommander ce livre aux amateurs de la saine érudition et des arts consciencieux. C’est un soin que les auteurs remettent volontiers aux journaux, où les entreprises nouvelles ne manquent pas d’éloges plus ou moins proportionnés à leurs mérites; mais notre modestie n’est pas si farouche que nous n’osions anticiper nousmêmes sur le jugement que l’on portera de notre travail. L’ouvrage que nous soumettons au public était presque nécessaire à une ville telle que Paris , et cette considération toute seule serait un titre à l’indulgence. On aurait pu mieux faire, on fera mieux sans doute un jour, et nous serons les premiers à le reconnaître; mais ce n’est pas notre faute si nous n’avons pas fait tout ce qu’il était possible de faire pour faire bien, car nous avons fait tout ce que nous avons pu. Nous avons cherché la ressemblance dans nos portraits , la vérité dans nos petites narrations ; nous n’y avons pas cherché l’esprit , parce que nous ne concevons pas l’esprit en face d’un monument qui impose à l’esprit

et qui remue le cœur; il n y a rien de plus petit au monde quune grande phrase devant les pyramides d’Égypte. Si nos récits sont clairs , si nos croquis sont fidèles, si le curieux que nous escortons dans ces explorations de la ville, éprouve les émotions que nous avons éprouvées quand nous les faisions pour lui , notre humble ambition est satisfaite ; il nous suivra peut-être un jour avec plaisir dans d’autres voyages, et il le fera sans fatigue , j’espère, car nous nous proposons tout au plus de lui faire voir la banlieue. Pour un autre mérite, pour celui qu’on exige des chefs-d’œuvre de l’art et des chefs-d’œuvre delà pensée, nous n’osons pas le lui promettre. Notre succès est fondé sur le succès de nos décorations , comme celui de plus d’un drame moderne. Tout ce que nous avons promis de vous montrer, ce sont des pierres muettes pour le vulgaire, mais qui s’animent et qui parlent sous la baguette de la tradition. Dieu nous garde de mettre des phrases à la place de leur éloquence. Elle dit cent fois mieux et cent fois plus haut ce quelle veut dire, qu’un gros volume de rhétorique.

Ch. Nodier.

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Pilier» des Halles» n. 3.

Les premières halles furent une cité de marchands distribuée par quartiers, suivant les différens états de ses habitans, et la nomenclature de leurs rues populeuses et bruyantes conserve la tradition de cette origine. Il paraît que la conquête de cette ville intérieure ne fut pas facile à nos rois, car ce n’est que sous François Ier et Henri II quelle devint leur tributaire. La construction des sombres galeries qui reposent sur ces piliers lourds et disgracieux remonte à cette époque du seizième siècle.

Le peuple de la halle est encore un peuple à part qui peut mériter l’attention de l’observateur. Il a ses

mœurs, sou caractère, sa langue à lui. Vous savez qu’il a meme son poète, et Vadé, si dédaigné aujourd’hui,occupera peut-être un jour les philologues, comme autorité de dialecte.

Mais ce n’est pas de Vadé que nous cherchons ici le souvenir. Arrêtez-vous, en quittant la rue Saint- Honoré, à la deuxième maison à gauche de la rue de la Vieille-Fripperie. Là naquit, le i5 janvier 1622, d’un tapissier nommé Jean Poquelin et de la demoiselle Boutet sa femme, un enfant dont la renommée a rempli le monde. C’est le berceau de Molière!

Un patient compulseur de vieux actes civils, appelé M. Beffara, s’est inutilement efforcé de la déposséder de ce titre. Une apparente consonnance de noms l’a trompé, et ne pouvait tromper que lui.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que la même maison, la même chambre peut-être, produisit trente-trois ans après l’ingénieux et plaisant Regnard, celui des imitateurs de Molière qui s’est le plus rapproché de son modèle. Là se sont bornées les faveurs que Thalie nous a faites, et le théâtre attend depuis long-temps qu’un nouveau Molière nous soit né.

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Les six robustes piles de ce monument bâti excellemment sous Louis XII, supportaient encore au siècle passé soixante-huit maisons de briques qui lui servaient d’ornement dans le plan du célèbre jacobin , frère Joconde, son architecte. Vasari parle avec enthousiasme de ces élégans édifices, et prétend naïvement qu’un si beau travail n’a pu être conçu que par un Italien.

L’autorité municipale, qui ne partageait pas l’opinion de Vasari, a fait jeter dans la rivière toutes ces merveilleuses fabriques, sous le prétexte spécieux qu’elles auraient fini par y entraîner le pont avec elles; mais bien plutôt pour donner de la besogne à l’activité démolissante de l’architecture parisienne. Je dirai comme Vasari, mais dans un autre sens, qu’un pareil travail ne pouvait être conçu que par des artistes français.

Le pont Notre-Dame, commencé en i5oo et terminé en 1 5 1 1 , avait remplacé un pont en bois qui s’écroula le a5 novembre 1499, accident qui résulta de l’incurie des échevins, mais que la foi poétique du peuple attribua à la Providence. Quelques jours auparavant, le fils d’un armurier, logé dans une de ces soixante masures, y avait poignardé sa mère.

Le nouveau pont de frère Joconde fut long-temps le bazar des marchands d’objets curieux et le rendez-vous de la bonne compagnie. Il était du bel air d’y étaler ses plumes ou son pourpoint neuf, avant la construction du pont d’Henri 1Y qui lui enleva la vogue, et qui la céda bientôt à son tour aux galeries du Palais.

La procession de la Ligue , émeute chrétienne de i 690, y rencontra un jour le carrosse ou la litière du légat, et crut devoir le saluer d’une décharge de mousqueterie qui tua son secrétaire à côté de lui. Cette fois, le pont 11e s’écroula pas. Si la Providence avait résolu la destruction de tous les bâtimens de Paris où le sang a été répandu par la folie ou la méchanceté des hommes , il ny resterait pas pierre sur pierre.

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Eue du Cbaume, 12.

Ces deux tourelles, placées au pignon d’un corps-delogis d’une architecture remarquable, ces noires et tristes murailles qui s’étendent au loin sur la rue, vous annoncent un édifice monumental du vieux Paris.

En i383, ce lugubre palais fut élevé, pour le connétable de Clisson , sur l’emplacement du grand chantier du Temple qui régnait du côté de la rue des Quatre- Fils. Des M d’or couronnées étaient autrefois tracées sur ses combles et sur ses murs, en mémoire de la faute et du châtiment des Parisiens; elles vous auraient expliqué pourquoi, du temps de Charles YI, on l’appelait aussi l’Hôtel de la Miséricorde.

Tout donne lieu de croire que le grand connétable habitait encore cet hôtel, et qu’il était en chemin pour s’y rendre, lorsqu’il fut attaqué par Craon dans la rue Culture-Sainte -Catherine.

En 1 55 6, l’hôtel de Clisson devint l’hôtel de Guise, et votre imagination y placera aisément l’avant-scène d’une longue et sanglante tragédie. C’est dans son enceinte ténébreuse que fut forgée l’épée de la Ligue.

La porte d’entrée de l’hôtel de Guise se présentait en pan coupé sur l’angle de la rue du Chaume. Elle était accompagnée de ces tourelles en saillie qui existent encore, et entre lesquelles était située une chapelle décorée de peintures à fresque par le Florentin Nicolo.

En 1697, l’hotel de Guise prit le nom d’Hôtel Soubise, et il Fa conservé jusqu’à nous.

C’est aujourd’hui le dépôt des Archives du Royaume, formé en vertu d’un décret de la Convention, et transféré ici par un décret de l’empereur.

Il y a maintenant toute une histoire de papiers sous cette histoire de pierre.

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Il ne s’agit pas ici d’un de ces faits mémorables de l'histoire qui remuent profondément l’âme, et qui donnent long-temps à réfléchir, mais d’un simple fait de statistique, assez curieux à remarquer dans le cœur même de Paris moderne.

Yous venez de chercher dans la rue Pavée Saint-Sauveur la maison qui porte le n° 3. Vous y êtes entré avec moi, et nous nous sommes arrêtés au pied d’une vieille tour du treizième siècle, haute de quatre-vingtcinq pieds sur trente pieds de largeur, et dont rien n’indique l’ancien usage.

Cette tour marquait sous Philippe-Auguste une des limites du vieux Paris.

La clôture de Philippe-Auguste suivait toute la longueur de la rue Pavée et de la rue du Petit-Lion jusqu’à la Porte au P cintre, rue Saint* Denis.

Quelques-uns venlent que cette clôture n’ait point passé par la rue Pavée, niais par la rue de Bourgogne, aujourd’hui la rue Française ; ce qu51 y a de certain c’est que cette dernière rue ne fut ouverte qu’en 1 543? par ordre de François Ier dont elle prit le nom. Quant à la rue de Bourgogne , elle tirait son nom de l’Hôtel de Bourgogne qui embrassait tout le quartier sur lequel ces rues sont tracées , et dans cette hypothèse , notre tour ne serait qu’un débris de l’Hôtel gothique.

Si vous avez demandé à ce monument vénérable autre chose qu’un souvenir, vous déciderez entre Sauvai et Dulaure.

illaiôon V2lbrilrtrî> et îfüjflotec,

R/ue des Chantres, n. t 1 au coin de la rue Basse des Ursins, en la Cité • quai BTapoléonu

Voici une maison que la mémoire du peuple a voulu dédommager de l’oubli municipal :

Héloïse , Abeilard , habitèrent ces lieux ,

Des sincères amans , modèles précieux.

Ce distique mal construit a des longueurs, car le nom d’Héloïse et d’Abeilard suffisait pour attirer votre attention. Ces lettres jaunes tracées sur un soliveau vert, n’ont d’ailleurs rien de monumental ; mais si nos édiles avaient été chargés de composer cette inscription, ils l’auraient probablement faite encore plus mauvaise. Cela est fort consolant.

Descendons ces degrés de la rue Basse des Ursins;

entrons dans la maison d’Abeilard, ou plutôt dans celle de Fulbert, car les philosophes de ce temps étaient rarement propriétaires. On ne s’était pas encore avisé de faire des lettres un état lucratif, et d’échanger la vérité, ou ce que l’on prenait pour elle, contre les jouissances les plus matérielles de la vie.

Et ici, n’analysez pas votre sensation. Supposez que ces degrés sont ceux qu’Abeilard a foulés. Supposez que cette lucarne, qui est vieille et qui n’est pas ancienne, est celle où brillait la lampe des deux écoliers, ^interrogez pas l’architecture sur la date de cette porte qui est la pièce la plus surannée du bâtiment, et qui ne remonte probablement pas au-delà du seizième siècle. Vous êtes dans la maison de Fulbert, sur le sol qu’elle occupait, et le manteau du jeune docteur a souvent effleuré, dans une visite furtive, les pierres qui la composent, car la nouvelle construction a dû se former aux dépens des matériaux de la première.

Et puis ce n’est pas payer une émotion trop cher que de l’acheter au prix d’un anachronisme.

Paris historigu

Tlbbim îic jSatntdlkiin*.

H. u s Saint-Victor, au coin do la rue des ï’ossés-Saint-Bernard.

Que l’homme est à-la-fois grand et misérable ! que son génie est fécond, et que ses ouvrages sont fragiles! que les générations qui s’élèvent sont empressées à détruire l’œuvre des générations qui ont fondé !

Où est la célèbre abbaye de Saint-Victor, établie en 1 1 1 3 par Louis VI et par Guillaume de Champeaux? qu’est devenue cette charmante église dont les contrenefs étaient si élégantes , dont les vitraux étaient si brilians, dont les roses étaient si capricieuses, dont le chœur surpassait tous les ouvrages du même genre en science et en délicatesse? Qu’est devenu ce beau portail formé de trois pendentifs de pierre suspendus dans

les airs, que nos vieux auteurs appellent le chef-d’œuvre de l’architecture la plus gothique et la plus hardie? Qu’a-t-on fait de ces pierres monumentales du Sanctuaire, qui couvraient la dépouille mortelle de Maurice de Sully, d’Étienne de Senlis, de Guillaume d’Auvergne et de tant d’autres évéques de Paris? Et cette salle basse soutenue par des piliers antiques, dont les voûtes avaient résonné aux accens d’Abeilard; et ces jardins immenses, couronnés de magnifiques ombrages, sous lesquels Santeul évoquait le génie fantasque et sublime qui lui inspira ses vers , qu’en a-t-on fait?

Demandez à la police municipale, demandez à i’industrie, demandez au perfectionnement, dieu abstrait et baroque des sociétés modernes. On en a fait l’Entrepôt des vins qu’il fallait faire sans doute, mais qu’on aurait pu faire ailleurs.

Je vous demande pardon de vous avoir arrêté devant l’Entrepôt des vins. L’abbaye de Saint- Victor n’y est plus.

Ce CljcUfrtu ï>f UiuuuTt.

Saint Louis fut un jour si édifié au récit qu’on lui faisait de la vie austère et silencieuse des disciples de saint Bruno, qu’il ordonna qu’on en fît venir six dans une jolie maison entourée de jardins et de vignes, au village de Gentilly.

Du haut des modestes croisées de leur paisible et l iante solitude, les cénobites laissèrent tomber, dit-on, quelques regards d’envie sur le vieux château de Vauvert, bâti dans le chemin d’Issi par le roi Robert-le-Dévôt, fils de Hugues Capet, et abandonné par ses successeurs. Cette ruine royale leur parut digne de devenir une chartreuse.

Par une rencontre qui n’était peut-être pas entièrement fortuite, le diable s’avisait au même instant de

jeter son dévolu sur le palais capétien , et de s’en déclarer le suzerain. C’est pour cela qu’il a conservé le nom de diable Vauvert parmi ses qualifications seigneuriales.

Aussitôt, toute la cour infernale prit possession du noble manoir. On y entendit d’affreux hurlemens, on y vit des spectres épouvantables qui traînaient des chaînes de fer, et qui paraissaient subir la loi d’un monstre vert à barbe blanche, dont le corps hideux se terminait en queue de serpent.

Saint Louis trouva tout d’abord le seul moyen possible de chasser le démon de ce domicile insolemment usurpé en face de la ville chrétienne. Il donna le château de Vauvert aux Chartreux. Dès-lors la troupe maudite n’y apparut plus qu’à de rares intervalles, et on n’a jamais revu le diable vert qu’à l’Opéra.

De là vient peut-être le nom de la rue d’Enfer, qui le doit plutôt, selon Saint-Foix, à l’innombrable quantité de filous et de gens sans aveu dont elle était le repaire, ce qui prouve au reste qu’elle le méritait à plus d’un titre.

Sur les débris du château de Vauvert fut bâti l’Observatoire, où des savans en habit vert passent une partie des nuits, la lunette braquée sur le ciel, à calculer des phénomènes qui auraient déconcerté la vaine science du diable. C’est maintenant le palais de l’Astronomie.

historique

£c0 Cljartrcur.

Hue d'Enfer, n. 49*

Les Chartreux, établis à Gentilly en 1257, avaient obtenu de Louis IX, en 1 658 la concession du château de Vauvert, où ils ne trouvèrent qu’une chapelle fort délabrée et fort nue qui ne put servir long-temps à leurs pieux exercices.

Quelques années après, il fallut fonder un nouveau temple dont saint Louis posa encore la première pierre. Eudes de Montreuil en fut l’architecte, et son heureux génie l’embellit de toutes les grâces de l’art sarrasin qu’il avait appris en Palestine. Cette élégante construction 11e fut terminée qu’en 1 3 1 4 •

L’emplacement des Chartreux s’étendit de jour en

jour jusqu’en i6i3, époque où ils cédèrent à Marie de Médicis une partie de leur jardin pour en former celui du Luxembourg.

De leur église on passait dans un petit cloître de la renaissance, orné de pilastres d’ordre dorique. C’est dans les arcs de ce cloître qu’étaient placés depuis 1648, les vingt-deux admirables tableaux de Lesueur qui représentent la vie de saint Bruno, et que la révolution de 1 78c) a heureusement épargnés.

Elle a détruit tout le reste.

Cette maisonnette de j6:*3, qui sert de passage entre la grande allée du Luxembourg et la rued’Enfer, où elle occupe le n° 4 b, est le seul débris subsistant de ces vastes et superbes bâtimens, renversés par une sotte colère et par une ignorante cupidité. Le diable Vauvert Iui-mème ne se serait pas vengé autrement des moines qui lui avaient ravi son palais.

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Le bâtiment qu’on appelait autrefois le Collège Mazarin, et qui est devenu le palais de l’Institut, méritera dans un autre âge, d’occuper les souvenirs de la postérité.

Il y a quelques siècles qu’à la meme place , une tour noire appuyée d’une tourelle où était pratiqué un escalier à vis, se mirait dans les eaux du fleuve. Une énorme chaîne garrottait ce donjon, s’étendait sur les eaux et l’unissait à un autre monument du meme genre, situé sur l’autre bord. On appelait celui-ci la Tour Ronde.

La tour de la rive gauche porta d’abord le nom de Philippe-Hamelin, puis elle prit le nom de Tour de Nesle de celui d’un hôtel dont elle était voisine, et qui

fut habité par la reine Jeanne , femme de Philippe-le- Long.

Vous avez entendu parler, comme moi, des scènes tragiques dont elle fut le théâtre, et que Villon a consacrées dans ces vers :

Pareillement où est laltoyne Qui commanda que Buridan Fust jeté en un sac en Seyne,

Mais où sont les neiges d’ Autan ?

L’autorité plus sérieuse de Robert Gaguin et de Brantôme les a médiocrement recommandées à l’histoire, et on n’y croit plus que sur la foi du roman qui sera peutêtre de l’histoire un jour. Il ne faut désespérer de rien.

La Tour de Nesle fut démolie en i 66 1 ; et ce donjon redouté qui avait quelquefois servi de prison , fit place dès-lors au temple pacifique des Muses. Puisse-t-il en être de même de toutes les prisons d’état !

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