‹ Paris incendiéChapitre 1 sur 124 · Paris incendié · texte numérisé non relu

Paris incendié

Le Gouvernement de la Défense nationale se ressentit toujours, et surtout à Paris, de son origine insurrectionnelle. Improvisé à la suite de l'effondrement général qui compléta la catastrophe de Sedan, de l'effarement qui s’empara du monde officiel, de la défaillance ou de la fuite précipitée de ceux qui avaient accepté, quelquefois vivement sollicité, d’être les plus fermes appuis de l’ordre social, ce gouvernement n’eut jamais une assiette bien solide. Il manquait de la consistance que donnent un principe franchement proclamé, une ligne de conduite nettement dessinée, des droits reconnus et respectés en haut comme en bas, des devoirs acceptés avec foi. Par un seul point il était fort, et l’opinion publique le soutenait, et, dans ce sens, le concours de tous lui était assuré : On ne voulait pas que la France rendit les armes après une bataille, quelque désastreuse qu’elle eût été; à la honte de la capitulation de Sedan, on ne voulait pas ajouter une honte nouvelle en acceptant, sans autres épreuves des armes, une trêve, une paix qui ne fussent point honorables. Quiconque pense, quiconque sent dans la nation, dans la race française, n’avait de ce chef qu’une pensée, qu’un sentiment. Sur ce terrain, le Gouvernement de la Défense nationale pouvait braver toutes les oppositions, affronter tous les mécontentements : il était fort. Qu’il nous eiit conduits bravement, intelligemment, surtout avec droiture, vers le but que chacun entrevoyait d’instinct, et nous n’aurions pas reculé. Paris était virilement préparé et résigné.

Notre intention n’est pas de nous occuper longuement d’hommes qui manquaient de cette confiance robuste en eux-mêmes qui engenire les prodiges; qui ne croyaient pas à la puissance et à l’efficacité des éléments dont ils disposaient; qui surtout doutaient souverainement de pouvoir conduire à bien l’entreprise gigantesque dont ils prenaient la direction; qui ne surent même pas reconnaître la force qu’ils pouvaient puiser dans le sombre et patriotique enthousiasme qui les entourait. Le temps n’est pas venu d’écrire celte histoire. Trop de passions obscurcissent encore le regard et le jugement. La perspicacité est troublée. l’impartialité entravée. Il nous a fallu subir des douleurs sans nom, assister à des spectacles de désolation, à des désastres, à des crimes, à des folies que les historiens d’autrefois ne mentionnent pas. Tout cela n’est point de nature à rasséréner les intelligences, à leur rendre cette liberté consciencieuse qui seule peut donner la force et l’autorité aux œuvres que produisent les contemporains pour l’édification des générations qui les suivent dans la vie. Qu’il nous suffise donc de dire en passant, à propos des faits qui nous ont si profondément attristés, qu’on en verra toujours se produire d’analogues aux époques où le scepticisme et l’esprit critique seront devenus tellement dominants, qu’ils seront le plus sur moyen de faire bonne et honorable figure dans le monde, deconquérir fortune, dignités, honneurs, gloire et réputation, et d’arriver aux plus hautes charges et fonctions de l’État.

Le gouvernement installé à l’Hôtel-de-Ville de Paris, le 4 septembre 1870 dans la soirée, était un gouvernement insurrectionnel. Gomme tel , il n’hésita pas à se faire dictatorial. Personne ne lui résista, personne ne lui fit opposition. S’il y eut quelques protestations, elles se perdirent sans écho. Les administrations publiques continuèrent leur fonctionnement régulier, comme s’il n’y avait eu qu’un simple changement de personnes. L’ébranlement extérieur avait une puissance et une intensité qui empêchaient de remarquer les négligences, les absences et les désertions. Une seule pensée dominait et absorbait l’attention, soit au siège central des administrations publiques, soit au foyer domestique, soit dans la rue : Tout préparer avec énergie pour une défense héroïque.

Cependant, ce n’est jamais impunément qu’on détraque, ne fût-ce qu’une heure, la machine la plus solide et la mieux organisée. La confusion remplace l’ordre dès que ne conduit plus une main habile et ferme, une intelligence sûre d’ellemême et qui sait se reconnaître au moment le plus aigu d’une crise. Les hommes du 4 septembre ne devaient pas échapper à cette fatalité d’une position qu’ils avaient prise d’assaut, disent les uns; qu’ils avaient ressaisie, disent les autres, lorsque déjà tout allait à la dérive et était abandonné au hasard des circonstances néfastes. Il en résulta que, si les apparences furent sauvées, l’écume sociale n’en monta pas moins à la surface. Gomme il arrive toujours en temps de révolution, on vit soudain apparaître et tenir le haut du pavé, dans certains quartiers excentriques, ces figures sinistres qui d’ordinaire ne frappent pas les regards des gens qui vivent d’une vie normale.

IL — La capitale du monde.

Paris, pas plus que Londres, n’est une ville à physionomie uniforme. Les autres capitales de l’Europe, Madrid, Lisbonne, Rome, Naples, Florence, Constantinople, Vienne, Berlin, Saint Pétersbourg, Stockholm, Amsterdam, ont le cachet propre des nationalités qu’elles représentent. 11 n’y a pas moyen de s’y méprendre quand on les parcourt, encore moins quand on y réside. Ce n’est plus du tout la même chose pour Paris. Tout amour-propre national mis de côté, on peut même ajouter que c’est là un des plus puissants attraits de cette ville unique dans le monde. Il ne parlait pas à la légère, l’un des plus illustres fondateurs de la grande Union Américaine, l’un des premiers présidents de cette République tran s-océanienne que nous voyons tous les jours croître, prospérer et grandir, quand il disait : Tout homme intelligent a deux patries; sa terre natale d’abord, et puis Paris, la capitale du monde. Paris en effet n’est pas une ville; c’est une collection de plusisurs villes juxtaposées où chacun peut trouver celle qui convient à ses goûts, à son tempérament, à ses affaires, à son industrie, à ses distractions, à ses plaisirs. Le tout, aussi bien dans l’ordre matériel que dans l’ordre intellectuel et moral. Et cela sans distinction de nationalité. Car Paris est bien le coin le plus hospitalier qui soit dans l’univers entier. Bien plus, comme un véritable aimant, il jouit d’une puissance d’attraction des plus singulières. Toute force, de quelque genre qu’elle soit, dans le bon comme dans le mauvais, toute supériorité croit avoir besoin de la consécration de Paris. Sans ce baptême, il lui manque toujours quelque chose. A ses propres yeux même, elle n’est pas complète. Pour la plupart, l’attraction va jusqu’à rendre l’existence impossible partout ailleurs. L’épanouissement ne se produit que dans le milieu parisien.

Ce n’est point là un accident; ce n’est point la un fait né brusquement d’un caprice et qui disparaît avec le caprice lui-même. Il y a longtemps qu’un poète comique a dit :

On ne vit qu’à Paris et l’on végète ailleurs.

Il y a quelques centaines d’annéesque cela dure. Or, s’il en était ainsi aux époques antérieures à la nôtre, qu’on juge de ce qui avait dû se produire sous le régime du second Empire avec le développement énorme donné aux embellissements, au luxe, à l’industrie, aux attraits de Paris! 11 en était résulté un amalgame indescriptible. Chaque jour, les grandes voies ferrées versaient par toutes leurs gares une masse tellement considérable de voyageurs, qu’elle aurait pu suffire à la population d’une ville de second ordre. Les moyens de communication étant devenus incomparablement plus faciles que par le passé, ou accourait de tous les points du globe. Le cosmopolitisme avait là scs coudées franches. U était le bien venu et le bien accueilli. Le commerce ne s’en plaignait pas. Car généralement, les étrangers à Paris sont de gros consommateurs. Ils arrivent les poches pleines et

chaque jour ils démontrent pratiquement que l’or et l’argent ont été arrondis pour rouler et pour circuler. Faisant partie du monstre, ils l’alimentaient grassement.

Ce qu’un pareil système d’hospitalité devait produire, nous l’avons vu plus tard, cruellement et à nos dépens, lorsque les jours néfastes sont venus. Sans nous appesantir là-dessus plus qu’il ne convient, il e.-t bon de poser, dès le début, un semblable jalon. Nous le retrouverons plus tard quand les événements sinistres se dérouleront et nous feront toucher du doigt les conséquences.

En même temps, les bouleversements produits par la réédification de Paris, par la destruction de quartiers vieux et insalubres, à la place desquels s’élevaient de tous côtés des rues riches et élégantes, avaient amené dans la population un mouvement qu’il importe de ne pas négliger. Sans cela on risquerait fort de n’avoir jamais la signification vraie et complète de tout ce qui va suivre. En signalant les causes, nous nous mettons en garde contre les méprises quand nous arriverons à signaler les effets.

Par les nécessités de la vie, surtout par la nécessité d’abriter sous un toit des familles plus nombreuses que riches, les masses laborieuses et besogneuses dont toutes les ressources consistent le plus souvent dans le salaire quotidien que donne le travail manuel, presque toute la population des fabriques et des ateliers avait été obligée de s’éloigner du centre de la grande ville et de chercher des refuges dans ce qui formait autrefois la région suburbaine par delà le mur d’octroi de Lavoisier. C’était là autant de groupes nouveaux qui se constituaient. Il était facile d’y voir un monde à part, qui n’avait de contact avec le reste de la grande ville que pour le travail et pour l’écoulement de ses produits. Quand on constitua la garde nationale, quand on dut armer les bataillons de Belleville, de Montmartre, de Charonne, de Ménilmontant, de Montrouge, tout comme les autres, on put voir, sans perspicacité bien grande, les dangers que présentaient aux heures de crise des agglomérations semblables. Même dans la fermentation des passions, il est bon que les divers éléments de population qui entrent dans la composition de notre monde social ne restent jamais isolés les uns des autres. Plus la séparation sera complète, plus la ligne de démarcation sera tranchée et accentuée, et moins on verra s’établir cette fusion de pensées et de sentiments qui doit toujours être le domaine commun d’un peuple véritablement digne de ce nom. Les hostilités ne tarderont pas à surgir, alimentées par les haines, les jalousies envieuses, les défiances. Elles seront d’autant plus ardentes, âpres, acharnées, qu’il n’y aura plus rien pour amortir les chocs en adoucissant les mœurs. Les services mutuels qu’on peut se rendre dans un contact de tous les jours et presque de tous les ' instants ne se compteront plus que comme une dette ou une créance commerciale. On en arrivera enfin à ceci, qui est le plus grand de tous les malheurs nationaux : On parlera des deux parts la même langue; mais les mêmes mots serviront à exprimer de tout autres idées et de tout autres sentiments. La grande pensée de 89, l’égalité civile des droits et des devoirs, n’aura servi qu’à produire confusion et oppression.

Terminons ces préliminaires en mentionnant les éléments pernicieux dont il faut aussi tenir compte. Dans ses bas-fonds, Paris donne asile à une population fort nombreuse de gens déclassés, ou plus exactement de gens qui n’ont de classification que dans le Gode pénal ou le Gode de procédure criminelle. En temps normal, une surveillance très-active et qui ne s’endort jamais, main- tient à peu près la sécurité de la société à l’endroit des tentatives plus ou moins délictueuses d’une semblable population. Mais quand viennent les révolutions, quand tous les citoyens descendent dans la rue et prennent momentanément en main la gérance de leurs affaires qu’ils ne devraient jamais abandonner, la police est la première des forces publiques qui se retire. Elle s’efface comme si elle avait constamment à redouter

HISTOIRE DE LA COMMUNE

des vengeances privées. Alors de toutes parts on voit surgir et apparaître des figures qui, d’ordinaire, se tiennent dans l’ombre propice aux actions et aux desseins inavouables. Elles n’ont plus à redouter cet œil de la Sûreté pour lequel les bagnes et les prisons n’ont pas de mystère indéchiffrable. Elles en profitent; leurs jours de liesse sont venus. Tant pis pour les victimes qui leur tombent sous la main. Dans toutes les discordes civiles, dans tous les malheurs publics, on trouve toujours dos gens qui ont eu à démêler des comptes avec la justice correctionnelle et criminelle du pays. On manquerait à l’équité si l’on ne faisait pas une très-large part ci cette pègre haute et basse dans les iniquités, dans les désastres, dans les misères, dans les catastrophes, dans les infamies que nous pourrons avoir à raconter.

Issu d’une insurrection triomphante sans la moindre effusion de sang, le Gouvernement du 4 septembre n’en avait pa,s moins à compter avec tout ce que nous venons d’exposer fort sommairement. De toutes parts, des embarras dont le moindre n’était pas la marche régulière et méthodique des armées allemandes qui, après leur victoire de Sedan, se dirigeaient sur Paris, où seulement pouvaient être mis à profit ces succès rapides, inespérés, foudroyants. Que la capitale n’opposàt point une résistance digne d’elle , et c’en était fait de la France. Car, malgré une foule d’assertions qui toutes nous paraissent plus ou moins aventurées, qui ne reposent sur rien de certain, nul ne pouvait dire, ni savoir où s’arrêteraient les prétentions et les exigences de ces orgueilleux et insatiables vainqueurs.

Heureusement, à Paris, dans tous les rangs de la population, en haut comme en bas, chacun avait conscience de cette situation. S’il y eut quelques hommes prompts à fuir le danger et les privations de toutes sortes dont un siège nous menaçait, on ne s’en aperçut point, et l’on peut dire, avec une vérité presque absolue, que la généralité des Parisiens ne connut que les enthousiasmes stoïques et les résolutions viriles. Les femmes, du reste, donnaient l’exemple. Jamais mieux que durant ces terribles épreuves on n’a pu voir combien est peu fondé le reproche de frivolité que des observateurs légers adressent sans cesse aux Parisiennes. Leurs discours respiraient la hame la plus profonde de l’étranger envahisseur et dévastateur du sol national; leurs actes furent sublimes d’abnégation, de dévouement et de charité. Qui les vit à l’œuvre ne saurait jamais l’oublier. Un jour l’avenir, plus équitable que le présent, élèvera un monument aux martyrs de cette guerre funeste, de cette guerre abominable, conduite avec tous les raffinements que les sciences de la civilisation peuvent prêter la barbarie. Les femmes de Paris y occuperont la première place.

Quant aux défenseurs de Paris, ils étaient fort mêlés. Le vieux général Vinoy avait très habilement ramené de Mézières, à marches for cées, le corps d’armée qu’il commandait. A la première nouvelle delà catastrophe de Sedan, il s’était mis en route sans hésitation et ne s’arrêta que sous le canon de nos forts. Gela nous valut quelques bons régiments auxquels se joignirent immédiatement toutes les créations nouvelles. Des gardes mobiles accourus des provinces, de Bourgogne et de Bretagne surtout, des gardes mobiles parisiens retirés du camp de Chàlons, des marins empruntés à nos équipages de la flotte et qui fournirent des artilleurs d’élite à nos batteries de rempart et de campagne; enfin toute la population virile, armée, enrégimentée, organisée en garde nationale mobilisée, faisant campagne et marchant comme le soldat, et en garde nationale sédentaire, ne servant qu’aux remparts ou dans l’intérieur de la ville ; telles étaient les forces que nous allions opposer aux grosses armées compactes et régulières que l’Allemagne vomissait sur la France et spécialement sur Paris. Il n’y eut pas jusqu’aux vieillards qui ne voulurent prendre part a cette défense. Avec les enfants, les femmes, les membres des diverses corporations religieuses, ils travaillèrent aux ambulances, ou bien, formés en corps de garde civique, ils eurent la direction des services

de police et de voirie qu’exige toujours une ville comme Paris. Personne ne fut oisif pendant ces longs mois où nous allions être séparés de la France et du monde, et vivre absolument sur nous-mêmes, au bruit du canon, d’une existence toute militaire. Pas de force humaine qui ne trouvât son utilisation; toute bonne volonté avait vite son emploi.

Page 1