III. — L’isolement
Le 17 septembre, l’investissement fut un fait accompli. Les Allemands avaient contourné la ville par le Nord et par le Sud sans rencontrer de résistance. Une à une, ils s’étaient emparés de toutes les grandes voies ferrées qui établissaient nos principales communications avec le dehors. Ils s’installèrent à Versailles, et de jour en jour on vit se rétrécir le cercle de fer et de feu qui nous enserrait.
Passons rapidement sur les premières actions dont les plateaux de Ghatillon et d’Ivry furent principalement le théâtre. Elles ne furent pas heureuses pour nos armes et ne changèrent rien à la position de Paris.
Une opinion généralement admise par les militaires est que toute place assiégée, si elle n’est pas secourue du dehors, doit succomber dans un temps donné, dont la durée peut et doit être calculée mathématiquement. A propos de Paris, cette opinion est fort controversée aujourd’hui. Pour une jilace de cet ordre, les règles ordinaires disparaissent. Surtout avec les ressources tout à fait exceptionnelles qu’elle présentait et dont les hommes tels que Masséna, le défenseur de Gênes, Kléber, le défenseur de Mayence, auraient su tirer un meilleur parti. Aux cas exceptionnels, la règlene suffit pas. II faut y joindre l’habileté, et, si l’on peut, le génie.
Contentons-nous de mettre en regard les deux opinions. Nous n’avons pas la prétention de décider. Notre compétence ne va pas jusque-là.
Comme gouverneur de Paris, comme présidentdu Gouvernement de la Défense nationale, le général Trochu avait pris la direction suprême d’un siège qui s’annonçait devoir être tel que les annales militaires n’en fournissent point un pareil. Un prétend qu’il avait annoncé l’intention de faire du Sébastopol mélangé, s’il l’avait fallu, à du Saragosse. Sans attacher à de semblables mots plus d’importance qu’il ne convient, on peut dire que les Parisiens auraient suivi le général Trochu partout où il aurait voulu les conduire. Voila l’exacte vérité. La confiance était complète, absolue. Rien ne l’égalait que la résignation à tous les sacrifices. Pendant les derniers jours de septembre, pendant les premiers jours d’octobre, rien ne fut capable d’ébranler cette confiance. Les échecs eux-mêmes, les retraites en bon ou mauvais ordre qui, d’ordinaire, laissent derrière elles le découragement, ne faisaient que surexciter la libre patriotique et affermir les enthousiasmes. On croyait à un plan sagement et lentement calculé et mûri, combiné avec toute la science d’un ofticier d’état-major consommé. On savait que le général Trochu avait toujours passé pour une des fortes têtes de l’armée française. On disait même qu’à cause de ses idées personnelles, de ses projets de réforme et de sa vue peut-être un peu longue, le général Trochu avait été souvent mis à l’écart et tenu en suspicion par le régime politique qui, avec son personnalisme et son favoritisme, avait précipité la patrie dans l’abîme d’où il fallait sortir à tout prix et honorablement. D’autre part, on voyait dans la marche, les progrès et les succès des Allemands les avantages de la méthode, de la science et du calcul, et jusqu’où ces qualités peuvent conduire des troupes individuellement et notoirement inférieures en valeur. Avec tout cela, comment douter? La défiance ne trouvait pas de place où elle put mordre. D’ailleurs le fameux plan était déposé chez Mu Duclou, un notaire. Après la délivrance, on verrait que rien n’avait été abandonné au hasard, et que tous les faits, tous les événements s'accomplissaient d’après un programme prévu et arrê:é.
Seuls, quelques esprits inquiets et habitués à regimber contre les opinions trop facilement ad¬
mises, ne partageaient point les idées communes. Soupçonneux à l’excès, ils regardaient de tous côlés et cherchaient à se rendre un compte intelligent de l’œuvre grandiose «qui s’opérait. A côté, rôdaient des passions malsaines, des ambitions déçues, des impatiences folles, et, s’il faut tout dire, des convoitises criminelles qu’aucune considération n’arrête lorsque l’occasion paraît propice pour arriver à la satisfaction de leurs désirs.
Ges ferments de désordre trouvaient une matière admirablement préparée quand ils étaient mis en contact avec certains bataillons de la garde nationale, principalement avec ceux qui avaient été recrutés dans les régions suburbaines dont nous avons signalé la formation. Quand on avait procédé à l'election des officiers, ces bataillons avaient généralement choisi pour les commander des hommes dont tout le mérite militaire consistait dans une notoriété politique d’un aloi moins qu’équivoque. Ils passaient pour des hommes d’action. Aux yeux d’une certaine population, cela suffit et remplace tout. Les anciens et les récents proscrits de l’Empire, les persécutés pour des misères sous les régimes tombés, les martyrs que fait trop volontiers et sans y regarder tout gouvernement établi pour une parole malsonnante ou pour un mauvais pamphlet, devinrent facilement chefs des bataillons de Beileville, de Montmartre, de la Villette, de Montrouge. Quelquesuns de ces bataillons allèrent même plus loin. Ils se groupèrent afin de pouvoir pousser plus haut la hiérarchie et la collation des grades. Le citoyen Gustave Flourens eut le droit, par ce fait, de galonner outre mesure son képi et de s’intituler tour à tour colonel et major de secteur. On allait jusqu’à inventer et créer des grades qui n’existent pas dans l’armée française. En pareil chemin on ne s’arrête pas pour si peu. D'ailleurs les ambitieux savent d’instinct que la foule aime tout ce qui parle aux yeux et qu’on la prend surtout avec des prots dont elle ne saisit pas promptement et clairement la signification.
On avait remarqué du reste que personne n’était plus exigeant que ces bataillons des quartiers excentriques, à l’endroit des arsenaux et des administrations. Ils réclamaient toujours et ne trouvaient jamais que leur armement fût assez complet et assez perfectionné; que leur équipement se composât de tout ce que peut demander un soldat en campagne, et surtout pour une campagne d’hiver. A eux les premiers chassepots qui furent disponibles, les premières tuniques, les premières vareuses, les premières couvertures. On n’était jamais satisfait. Plus on obtenait, plus on réclamait. Cela seul aurait dû donner l’éveil, et pousser à une mesure conservatoire énergique un homme de résolution et de bon sens. Mais point. A la tête de la garde nationale, le Gouvernement du 4 septembre avait appelé un proscrit du coup d’Etat de 1851. L’ancien capitaine d’artillerie Tamisier avait eu sa valeur autrefois, une valeur très-grande et qu’il y aurait injustice à méconnaître. Mais vieilli et uséavantl’âge, il n’était plus l’homme robuste, intelligent et ferme, que réclamaient les circonstances exceptionnellement difficiles dans lesquelles nous nous trouvions. Du reste, là est la clef de la plupart de nos malheurs. Généralement, on a vu partout manquer les hommes que nécessitait la situation.
Quoi qu’il en soit, le péril croissait à vue d’œil au milieu de l’inattention générale. Pendant que tous les esprits étaient ailleurs, une étincelle devait suffire pour amener l’explosion, et cette explosion allait être formidable.
Elle constitue ce qu’on a appelé le mouvement du 31 octobre.