XXVI. — Décl ARATION AU PEUPLE FRANÇAIS
Arrêtons-nous quelques minutes sur ce document. Il en vaut la peine, après ce que nous avons dit, et surtout avec ce qui nous reste à dire.
Le manifeste débute par quelques phrases sentimentales sur « les hoireursdu siège et du bombardement, qui fait couler le sang français, qui fait périr nos frères, nos femmes, nos enfants, écrasés sous les obus et la mitraille ». Ce n’est pas là le point capital du morceau. Il serait trop facile de retourner toute cette sentimentalité et de montrer que la Commune n’é[ argue rien pour que ses obus et sa mitrail e soient tout aussi meurtriers et produisent des ravages aussi grands que les projectiles lancés par les batteries de Versailles et les soldats qui servent avec fidélité et dévouement le gouvernement national de la France.
Nous ferons la même réflexion pour ce qui a Irait à « la responsabilité des deuils, des souffrances et des malheurs dtmt nous sommes les victimes ». Nous nous contenterons de rappeler que M. Thiers, comme chef du Gouvernement élu par l’Assemblée nationale, n'a jamais eu l’oreille fermée aux projets de conciliation ; qu’il a constamment répondu a tout ce qu’on est venu lui proposer : que Paris cesse do résister, et nous nous entendrons facilement pour la clémence, l’oubli du passé et la préparation d’un avenir meilleur. Quoique la Commune soit toujours très-habile à intervertir les rôles, il ne faut pas se lasser de rétablir la vérité. A la ténacité qu’elle montre, il faut opposer une égale ténacité. N’oublions pas surtout que c’est la Commune qui a toujours été rebelle et récalcitrante à tous les accommodements ; que les liomnns les plus honorables y ont perdu Dur temps et leurs peines, et qu’on n’a jamais su clairement et d’une façon précise jusqu’où allaient les prétentions du 18 mars.
Le manifeste du 20 avril va nous l’apprendre peut-être. Car il est nécessaire, nous dit-il, que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée. Il faut que Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison et le bat de la révolution qui s’accomplit... C^tte fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité. » Belles phrases que tout cela, mais elles ne disent pas grand’chose. On les rencontre avec des variantes diverses dans tous les programmes. C'est toujours pour la gh ire, la prospérité, le bonheur de tous que travaillent les gouvernements, et surtout les gouvernements nouveaux. C’est convenu. La G immune n’en a pas l’étrenne. Le régime impérial le disait avant elle.
Tous ces préambules nous conduisent à quelques lignes plus précises. Que demande Paris? Le manifeste nous répond : « La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement rég lier et libre delà société;
— l’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacune d’elles l’intégralité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur;
— l’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, et dont l’association doit assurer l’unité française. » — Ici du moins on se trouve en présence de pensées nettement formulées. Sur ce terrain, mettant de côté, oubliant même au besoin, bien des incidents fâcheux, on pourrait paisiblement discuter, raisonner et s'entendre.
Avant toute chose, il est important de connaître quels sont les droits inhérentsàla Commune, telle que la comprennent les hommes qui ont hérité et bénéficié du 18 mars. Le manifeste nous répond : « Le vote du budget communal, recettes et dépenses; la fixation et la répartition de l’impôt; la direction des services locaux ; l’organisation de la magistrature, de la police intérieure, de l’enseignement; l’administration des biens appartenant à la Commune; — le choix par l’élection ou le eoncouis, avec la responsabilité, et le drqit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres ; — la garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience, et la liberté du travail; — l’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées; la libre défense de leurs intérêts; garanties données à ces manifestations par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité; — l’organisation de la défense urbaine et de la garde nationale, qui élit ses chefs et veille seule au maintien de l’ordre dans la cité.
Arrêtons-nous encore une fois. On a besoin de respirer après un semblable exposéde principes, si peu d'accord avec tout ce qu’on voyait se produire chaque jour. C’est au point qu’il faut se rappeler que tout cela était fait sans rire, à la barbe d’une immense population affolée, pour ne point laisser éclater en paroles violentes l’amertume qui déborde du cœur. Ceci n’t st qu’une pancarte affichép sur les murs à côté et en compagnie de tant d’autres, un document bon à insérer dans le Journal officiel et destiné à fournir un excellent thème aux commentaires des écrivains de l’avenir, qui réclameront des pièces écrites et ne voudront asseoir leur jugement que sur elles. Une faut pas se laisser tromper et égarer par cette manœuvre. 11 y avait trop d’écrivains et de journalistes experts dans les conseils de la Commune de Paris pour que la duperie n’ait pas été préméditée.
U est donc important, essentiellement important, d’établir et de maintenir la vérité sans subterfuge et sans fard.
Or, la vérité, nous l avons dite : les prêtres catholiques sont incarcérés; les églises sont spoliées et fermées, voilà pour la liberté de conscience.
Pas un homme, pas une maison, pas un atelier, qui prit se croire à l’abri des prouesses éhontées du premier Pilotell de rencontre auquel il prenait la fantaisie de perquisitionner et de réquisitionner, de saisir et de garder ; voilà pour la liberté individuelle, pour la sécurité des biens, pour l’indépendance du travail. Les journalistes traqués, les journaux supprimés ou suspendus; voilà poulies droits de la publicité ! Après cela, la Commune de Paris peut écrire tout ce qu’elle voudra. On sait ce qu’en vaut l’aune de ces manifestes. Si nous citons encore quelques passages, c’est uniquement pour prouver que nous n’avons aucun parti pris, et que nous sommes réellement tout à fait aux antipodes de ceux qui croient qu’on doit mettre la lumière sous le boisseau.
La déclaration au peuple français continue donc, mais sur un autre ton : « Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des Communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes -principes. Mais, à la faveur de son autonomie, et profilant de sa liberté d’action, Paris se réserve d’opérer comme il l’entendra, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population; de créer des institutions propres à développer et à propager l’instruction, la production, ’ • l’échange et le crédit; à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience. »
Nous faisons à nos lecteurs grâce du reste. 11 y en a encore une grande page sur le même ton^ avec de superbes diatribes contre Versailles. Ce que nous avons cité doit sufflie pour qu’on soit édifié sur cette « révolution communale, qui, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. »
Ce lourd factum était signé en bloc la Commune cle Paris. Aucun de ses membres cependant n’en était l’auteur, aucun même n’avait participé à sa rédaction. On a su depuis que l’élucubration de cette œuvre appartenait en entier au citoyen Pierre Denis, un des collaborateurs de Félix Pyat dans le journal /s. Vengeur et de Jules Vallès dans le journal le Cri clu peuple. La Commune se contenta d’approuver par un vote cette magnifique prose, et d’en ordonner l’affichage dans Paris et l’expédition dans tous les départements. C'était plus qu’elle ne méritait.