‹ Paris incendiéChapitre 47 sur 124 · XXVII. — Temps d'arrêt · texte numérisé non relu

XXVII. — Temps d'arrêt

Détournons-nous un instant. Laissons de côté la politique, les batailles, les intrigues, les ambitions, et faisons dans ce Paris tourmenté, tyrannisé, vilipendé, une de ces promenades qui plaisent et plairont toujours au Parisien flâneur. Aussi bien le pittoresque abonde. De quelque côté qu’on tourne ses pas, on est certain de le rencontrer. Si l’esprit est inquiet, les yeux peuvent être récréés.

Allons aux Tuileries. Le jardin n’est plus la splendide promenade d’autrefois. Pendant que les .armées allemandes, méthodiquement, froidement mathématiquement, nous enveloppaient d’une étroite ceinture de fer et de feu, on a établi de vastes baraquements sous les grands arbres. Tout un parc d’artillerie s’y est installé avec les nombreux accessoires qu’il comporte pour être toujours prêt à répondre au premier signal, au premier appel. Ici sont les forges, là les écuries. Plus loin sont les magasins pour les foui rages et les munitions. Ailleurs encore étaient dressées les grandes tentes qui sont une précieuse ressource pour les soldats en campagne. Il y en a même beaucoup qui préfèrent ce bivouac a tout autre. En été, on le comprend encore. Mais en hiver, il est dur de n’avoir qu’un mince abri de toile contre toutes les intempéries d’un climat peu clémc-nt. C’est ainsi néanmoins. Et, pour peu que la fortune daigne lui être propice et lui sourire, le soldat français ne perd sous la tente rien de sa gaieté traditionnelle.

Quand vint la Commune, la garnison disparut, mais les baraquements restèrent. On n’eut pas le

temps de nettoyer la place et d’enlever les planches. Les chefs avaient dans la tête bien d'autres préoccupations, et les hommes ne font rien sans ordre. Ainsi le veut la discipline. La Commune de Paris se chargea de la besogne. Il est vrai quelle pouvait y trouver son compte et se procurer une légère ressource pour ses finances, dont la prospérité laissait toujours fortement à désirer. Les bois qui composaient les baraquements des Tuileries furent mis en vente publique et les enchérisseurs ne manquèrent pas à l’adjudication.

Pour les amis du pittoresque, il y eut même là quelques scènes que n’aurait pas dédaignées un artiste désireux de saisir la nature sur le vif. Les gens d’argent sont toujours les mêmes, a t on dit quelquefois; ils bâcleraient des affaires même sur des cadavres. Il y a du vrai dans cette observation. Mais il faut toujours tenir compte de la différence des organisations, des temps et des lieux. C’est là ce qui caractérise et donne un cachet spécial. Dans cette vente des Tuileries, par exemple, il est certain qu’on vit plus d’un acheteur qui ne se livre pas d'ordinaire à ce genre d’opérations. Les hor • reursdu siège avaient été telles, pendant un hiver d une rigueur exceptionnelle, qu’on avait a peu près épuisé pour le chauffage tout le stock des bois travaillés qui se trouvaient dans les chantiers où s’approvisionnent les grandes corporations ouvrières et industrielles des charpentiers et des menuisiers Tout faisait défaut; tout était à renouveler. Pour beaucoup, cette vente de bois avait donc le caractère d une aubaine, et l’on ne voulait pas la laisser échapper. C’est là ce qui donna une physionomie particulière à l’opération. Les brocanteurs officiels et de profession se trouvèient aux prises avec des concurrents d’une nouvelle espèce. Les vieilles ruses du métier lurent complètement mises en déroute. Les enchères allèrent même grand train. L’argent n’était pas aussi rare qu’on aurait pu le croire. Il en résulta que la Com- .mune fit une bonne affaire là où elle n’avait vu d’abord qu’un expédient.

Nous pourrions, en passant, jeter un coup d’œil dans le palais désert. On remarque de toutes parts dans les grandes salles les traces d’un déménagement précipité. Les meubles et les objets d’art les plus précieux ont disparu. Ils ont été enlevés quand Paris a voulu mettre ses richesses artistiques à l’abri et hors de la portée des bombes et des obus germaniques. Heureusement. Mais n’anticipons pas. Nous aurons à revenir là-dessus quand nous, verrons les salons des Tuileries transformés en salles de concerts.

Si nous allons au Palais-Royal, nous y rencontrerons un marchand de volailles qui est bien un des personnages les plus grotesques qu’il soit possible d’imaginer. Il mériterait défigurer parmi les célébrités de la rue, chères a Charles Yriarte et à Jules Vallès. D’où venait-il? Nul ne le savait et il ne le disait à personne. D’où tirait-il les victuailles qu’il offrait aux passants avec un boniment particulier et des plus alléchants ? Mystère encore. Pendant les longues semaines du règne communal, il est venu chaque jour au Palais-Royal. Il a étalé et vendu sa marchandise. Il a même dû gagner de l’argent ; car il était loin de pousser à la baisse des prix, et jamais il ne livrait une de ses volailles contre une mince rétribution. Depuis l’entrée dans Paris de l’armée de Versailles, on ne fa plus revu. Il a disparu comme si son existence éphémère écai t attachée à l’existence même de la Commune. Ce bizarre personnage ne vit plus que dans le souvenir des flâneurs.

Mais tout cela était peu de cho=e à côté de ce que l’on rencontrait quand on avait le courage de s’aventurer dans la région de la place Vendôme. Il fallait même plus que du courage. Ne passait pas qui voulait. Le curieux avait besoin de tout son sang-froid pour répondre aux nombreuses sentinelles qui veillaient de loutes parts. Le prétexte ne devait jamais se faire attendre.

Nous avons parlé de la barricade monumentale qu’on élevait à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin. Ce n’était pas la seule fortification intérieure qu’on avait élevée pour défendre avec l’acharnement du désespoir ce que l’on

HISTOIRE DE LA COMME NE

considérait comme la place d’armes de la Commune de Paris. La rue Saint-llonoré avait été coupée, de droite et de gauche, à la hauteur de la rue de Castiglione. Là, deux barricade- construites en véiitable bastion montaient à la hauteur d’un premier étage. Les pavés de grès étaient symétriquement rangés et recouverts de sacs remplis de terre. Un passage tortueux élait réservé pour les piétons. Il n’y avait pas d’autre communication. Sur la rue de Castiglione, la défense élait plus formidable encore. Devant la muraille, qui occupait la rue dans toute sa largeur, on avait creusé un fossé large et profond de 3 à 4 mètres. Les grands tuyaux qui servent à la distribution du gaz étaient complètement à découvert. A l’intérieur, une vaste et solide plate-forme avait permis de mettre en batterie des canons qui hérissaient le front du rempart. Cette artillerie pouvait en un clin d’œil balayer la rue de Castiglione, le jardin des Tuileries, et même porter ses ravages fort loin dans les quartiers de la rive gauche. Nous ajouterons tout de suite, pour en finir, qu’on trouvait des dispositions analogues de l’autre côté de la place Vendôme et dans la rue de la Paix. Cependant, par le nord, la place était beaucoup plus abordable. On avait réservé des issues pour les chevaux, les voitures, les camionnages. On se réservait, à l’heure du péril suprême, de compléter la défense. Mais rien n’en indiquait encore Ja nécessité, et, jusque-là, on facilitait les services.

Au reste, l’inspection de ces arrangements militaires n’était pas ce qui aurait pu attirer un curieux. On remarquait, au contraire, que les gens appelés par leurs affaires dans ces parlions de la rue Saint-Honoré, passaient rapidement devant les barricades, et même devant les cafés du voisinage et autres établissements où Ton boit, qui étaient sans cpsœ remplis d’officiers et de gard s fédérés. On évitait de se trouver en présence- de gens qu’on avait peut-être rencontrés et connus autrefois. Le moindre contact avec eux aurait produit l’effet d’une souillure.

Le spectacle que présentait la place Vendôme valait cependant la peine d’être vu. Partout des bivouacs grossiers, des armes en faisceaux, des cuisines improvisées. Par une bizarrerie digne de remarque, l’astronome en plein vent qui, depuis bien des années, a établi son observatoire et sou industrie au pied de la colonne de la grande armée, n’avait pas pu ou voulu opérer en temps utile son déménagement. Le télescope était toujours là. Seulement il ne servait plus aux observations astronomiques. Une cantinière du 14e bataillon de la garde nationale lui avait trouvé une autre destination, une antre utilité mieux appropriée à la circonstance. Le long tube de l’in Animent servait à installer les vicluailles que cette femme mettait en vente. Les saucissons et les cervelas à l’ail pendaient de façon à affViander des soldats qu’ennuyaient des factions trop multipliées. Il y eu avait pour tout le monde. Car la provision se renouvelait souvent, et il était bon qu’on sût, lorsque les marmites étaient sur le feu, qu’on pouvait facilement les enrichir. La vente de ces salaisons ne chômait pas plus que celle des boissons alcooliques. Si la vivandière du 11e bataillon est restée quelques semaines sur la place Vendôme, nous ne doutons pas qu’elle ait fait de bonnes affaires. On ne lui marchandait rien et l’on payait rubis sur l’ongle. Elle a dû grossir son magot et doit regretter le désordre qui l'enrichissait.

Si la place était curieuse à voir, l’hôtel de l’étatmajor de la garde nationale ne l’était pas moins. Surtout la salle du Conseil où tous les services étaient concentrés. Là se donnaient rendez-vous tous les ambitieux subalternes qui voulaient, coûte (pie coûte, avoir un bout de galon, unebribe de pouvoir. U y en avait pour tout le inonde, on ne rebutait personne; on ne regardait même pas de trop près aux capacités de chacun, et le service n’en était pas mieux fait. Un paraissait surtout irès-joyeux et très-occupé quand arrivaient de nombreuses dépêches télégraphiques des avantpostes, qu’il fallait sur-le-champ faire connaître à la guerre, à la Commune et a la population de Paris. Au milieu des officiers de tout grade se

voyaient sans cesse des journalistes, avides de nouvelles. ils aidaient à la besogne, et plus d’une dépêche, dépouillée et arrangée pour les besoins de la cause, a été mise dans la forme que l’on présentait au public par des littérateurs de passage que nous pourrions nommer. Les petits services entretiennent les bonnes relations. Plus que jamais, c’était le cas.

Cet état-major général de la garde nationale fédérée contenait un nombre tellement considérable d’officiers et de parasites, que bientôt les locaux ordinaires se trouvèrent trop étroits et insuffisants. On se vit obligé d’empiéter sur les hôtels du voisinage. C'est ainsi que fut occupé l’appartement de M. Gustave Fould, député de la dernière heure au Corps législatif. Mais, à cet égard, rien ne peut être comparé à ce qui se passa dans le cercle vulgairement appelé des Mirlitons. Mipartie composé de gens du monde et d’artistes, ce cercle a toujours eu une physionomie particulière au milieu des autres c rcles où se réunissent ou l’aristocratie ou la bourgeoisie parisienne. 11 est assez largement installé pour avoir des salles où l’on expose des œuvres d’art, et même un théâtre où peuvent se produire des œuvres dramatiques qui n’exigent pas une mise en scène trop compliquée. Ce fut probablement ce conf >rtable qui décida les brillants officiers de l’état major communal à s’emparer du cercle. Ils s’y établirent comme chez eux et ne se gênèrent nullement pour user et abuser de tout ce qui leur paraissait à leur convenance. Dans le salon consacré au théâtre, notamment, ils dressèrent des lits, et ce dortoir d’un nouveau genre ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu’on vo t d’ordinahe dans les chambrées de caserne?. Le curieux qui pénétiait jusquelà pouvait se vanter de jouir d'un spectacle qu’on ne rencontre pas tous les jours. Eu fait d’élégance, il y avait celle qu'avaient lai-sée les anciens et véritables propriétaires. Les nouveaux lu) es s’étaient contentés d’apporter, eta leur insu, le pittoresque le'plus b;zarre. Le curieux jamais n’en saurait mander davantage.

Page 1