ARRIVÉE A VERSAILLES DES CANONS CRIS AU FORT D’ISSY
16 MAI — DÉMOLITION DE LA COLONNE VENDOME : LE CREMIER TOUR DE CABESTAN
banqueroutier frauduleux. Reconnu, mis en de- | meure de s’expliquer devant une commission spéciale de la Commune, le pauvre diable avoua tout, | se laissa dépouiller de ses honneurs, et dut s’estimer fort heureux de n’ètre envoyé qu’à Mazas, où on l’oublia. Il s’y trouvait encore au moment de l’entrée de Versailles dans Paris. Il s’échappa en voyant ouvertes les portes de la prison. Il ligure parmi les membres de la Commune qui ont trouvé un asile à Genève.
La Commune, du reste, pratiquait volontiers l’incarcération sur ses propies membres. Quelques jours plus tard, ce fut le tour de Jules Allix, du Su arrondissement, qui aurait dû de préférence être envoyé à Charenton.
La démolition de la colonne Vendôme est déjà décrétée depuis longtemps. Mais on espère toujours que le décret ne sera pas mis à exécution. C’est pourquoi on tremble chaque fois qu'on voit venir quelque mesure qui peut donner un coup de fouet aux passions des iconoclastes. A ce point de vue, on ne lit pas sans appréhensions le décret du 6 mai, qui ordonne la destruction du monument de Louis XVI, dans la rue de l’Arcade, sur l’emplacement de l’ancien cimetière de la Madeleine où le corps du roi, après son exécution, fut jeté dans une couche épaisse de chaux vive. Le monument est vulgairement appelé la Chapelle expiatoire. <• Rendons sa tombe à Louis XVI, sa colonne à Napoléon-, » a dit autrefois le poète Victor Hugo. De par la Commune, tombe et colonne seront détruites.
Du même coup, la ilémolition de l’hôtel de M. Thiers sur la place Saint-Georges est résolue. Ce n’est pas assez d’avoir saisi, séquestré, dévasté, pillé, il faut que la pioche des démolisseurs y passe. Pour le coup, Charles Beslay n’y tient plus. Il envoie de nouveau sa démission, et rend publiques les causes qui le déterminent. « Il est temps, dit-il, d’introduire dans le monde politique le principe de la responsabilité, qui est la base de la morale et que nous trouvons comme sanction dans notre existence privée. Le mandat politique ne doit plus être le but des visées vaniteuses et ir. téressées des ambitieux, mais l’accomplissement d’un devoir rigoureux sur lequel doit peser une responsabilité sérieuse. Je ne comprends pas que la guerre, dont le pays est victime, ne retombe pas sur ceux qui l’ont déchaînée sur nous. Donc, a ce point de vue, je puis approuver la saisie, le séquestre et la confiscation, après jugement, des biens des hommes criminels qui nous ont précipités au fond de l’abîme où nous sommes, et les deux décrets de la Commune, en date des 3 et 13 avril, relatifs à la saisie des papiers et des biens des hommes du gouvernement du 4 septembre, et de MM. Thiers, Favre, Picard, Dufaure, Simon et Pothuau, ont pu recevoir mon approbation. Mais entre la saisie et l’expropriation api es jugement, et la démolition immédiate d’un immeuble, il y a pour moi un abîme. Ne démolissons pas les maisons. C’est un capital que nous amortissons, et nous en avons besoin pour nous libérer des lourdes charges qui pèsent sur nous. Tel est le moiif qui m’aurait fait voler contre la démolition de l’hôtel de M. Thiers, malgré la pluie d'obus qu’il fait tomber sur nous. » Des distinctions de ce genre n’étaient pas de nature à arrêter longtemps la Commune de Paris. Elle refusa la démission de M. Charles Beslay et le renvoya à sa délégation spéciale auprès de la Banque. ..
Pour capter les bienveillances populaires, on avait résolu d’opérer gratuitement des dégagements au Mont-de-Piété. L’opération était délicate, difficile et longue. Le 7 mai cependant, parut un décret qui faisait rentrer entre les mains de leurs propriétaires les effets d habillement , de literie, etc., etc., engagés avant le 2.3 avril 1871 pour une somme inférieure à 20 fr. Bien peu de gens bénéficièrent de ce décret. On avait compté sans le temps qu’exigent les formalités.
Mentionnons, pendant que nous y sommes, les concerts qui s’organisent aux Tuileries. Il s'agit de secourir les victimes de la plus horrible desguerres civiles. Les ambulances sont dans la détresse. Leur venir en aide est œuvre pie. La Commune
n’a pas fait disparaître le goût artistique qui distingue le peuple parisien. On fait de la musique, et de la bonne, chez plusieurs des grands dignitaires du jour. Raoul Iligault et le général Eudes se font remarquer par leur goût éclairé et leur juste appréciation des maîtres. Les concerts des Tuileries sont inaugurés le 6 mai. Les salons sont trop étroits pour recevoir tout ce qui se présente aù contrôle en versant 50 centimes. On se répand dans le vaste palais; mais en réalité, saufquelques favorisés, on ne fait qu’une longue promenade. Quand on appelle, quand on admet tout le monde, il faut des dispositions plus larges que pour une fête aristocratique. Les organisateurs le comprennent un peu tard et promettent de faire mieux une autre fois. Incident à ne pas omettre quand on parle de ces' fêtes populaires. Le citoyen Schœlcher, qui a conservé son mandat de député et prend part aux délibérations de l’Assemblée de Versailles, s’est aventuré dans les rues de Paris. Puisqu’on fait de la musique aux Tuileries, il se souvient qu’il est un amateur passionné et il y va. Mais dans le palais, il se trouve en face d’un fanatique qui le reconnaît, ce qui n’est pas difficile, et le met en état d’arrestation. 11 fallut la croix et la bannière pourdélivrer l'austère citoyen Schœlcher et l’empêcher de n’ètre plus qu’un otage. C’eût été d’autant plus admissible qu’É iouard Lockroy avait été arrêté en rase campagne par les troupes de Versailles, et qu’on le .promenait de prison en prison sans que rien justifiât ces mesures de rigueur. On fut plus heureux avec Schœlcher. On n’eut qu’à le réclamer pour qu’il fût délivré et il put reprendre avec sécurité le chemin de Versailles. Ce qui n’empêchait pas la réunion de l’Alcazar où, sous la présidence du citoyen Bayeux-Dumesnil, l 'Alliance républicaine des départements, l'Union républicaine centrale et le Comité des vingt arrondissements ne formaient plus qu’un seul groupe, de déclarer traîtres à la patrie tous les députés de Paris qui n’ont pas encore déposé leur mandat. Schœlcher était du nombre; il n’avait pas encore opté pour les colonies. Mais on laissait s'éloigner en paix le vieux démocrate.
Ce n’était du reste pas chose facile et commode que d’aller de Paris à Versailles, et réciproquement. Il fallait avoir des affaires réellement sérieuses et urgentes pour se hasarder à faire une semblable excursion, qui était devenue un véritable voyage. Dans quelques années, lorsque les souvenirs auront été toujours s’ellaçant de plus en plus, on aura quelque peine à croire ce que nous avons vu. Communications matérielles et communications intellectuelles étaient plus difficiles qu’au ! temps de Louis. XIV. Nous avions reculé de deux siècles. Par le Sud, entre Versailles et Choisy-le- Roi, on circulait encore à peu près librement, j C’était la route que préféraient les gens qui voulaient établir des relations constantes. Notamment ceux qui avaient des besoins quotidiens à la poste : aux lettres, dont l’administration centrale était installée dans la galerie des Batailles, au palais de Versailles. Cet espace était beaucoup trop étroit pour la promptitude et la régularité du service. Mais on n'avait pas eu la liberté du choix. On s’était accommodé tant bien que mal de ce que l’on avait trouvé. Au reste, parmi les spectacles que présenlait Versailles, à celte époque, il y en avait fort peu qui présentassent plus de pittoresque que la distribution de la quantité énorme de correspondances qui s’entassaient à l’administration cen- ! traie. C’était par paquets qu’on relirait les lettres,
| et le plus souvent à l’aide d’une procuration. Toutes les grandes maisons commerciales de Paris avaient là un représentant. Celui-ci correspondait avec Choisy-le-Roi, où il fallait trouver moyen de pénétrer dans la giande ville. Mais ce n’était pas le plus difficile.
Bien autrement difficullueuse était la sorlie. Sans compter que, si on ne connaissait pas admirablement le pays, il n’était pas aisé de se faire jour au milieu de villages aux trois quarts ruinés pendant le premier siège, et à travers île vétilleuses patrouilles de cavalerie qui battaient incessamment la campagne. C'est pourquoi, le plus souvent, on préférait la route du Nord, par Saint-
Denis, d’où on gagnait comme l'on pouvait Saint- Germain et Versailles.
La première étape n’était pas des plus gaies. On sortait de la fournaise communale pour tomber en plein, à Saint-Denis, dans l’occupation prussienne.
Le spectacle ne valait guère mieux. Dans ce malheureux chef-lieu de sous-préfecture, il y avait une garnison d'aulant plus nombreuse qu’on se trouvait plus près de Paris. On n’avait pas besoin d’entrer dans la ville pour s’apercevoir que les Allemands étaient les maîtres et qu’ils le faisaient durement sentir. Dès la gare on le voyait. Partout des sentinelles avec des consignes sévères, brutalement exécutées. Pour unique chance, on avait celle de mettre la main sur quelque officier qui eût quelque politesse et quelque aménité dans les manières. Presque toujours, celui-ci consentait à vous tirer d’embarras. Mais c'était dur. Pour demander un service, même tiès-léger, il fallait faire taire tout ce qui grouillait et bouillonnait dans le cœur. Toute rancune patriotique devait ‘ être un moment oubliée.
Avec un véhicule quelconque, ou bien à pied,
.si l’on était seul et bon marcheur, on arrivait au pont de Saint-Denis. Là commençait le spectacle des grandes ruines que la guerre laisse longtemps après elle. Les ponls étaient coupés. A Ghatou, on passait la Seine sur un bac qui rappelait les moyens grossiers dont on usait autrefois pour établir des communications rapides. Le pont du chemin de fer était effondré et attendait des réparations urgentes. On s’estimait encore heureux si Ton ne rencontrait pas quelque patrouille prussienne en surveillance dans les bois du Vésinet.. Car partout la campagne en était sillonnée. Et l’on se reposait à Saint-Germain avant de reprendre le chemin de Versailles.
Cette courte digression ne paraîtra pas superflue à ceux qui n’ont pas vu Paris dans ce temps-là.
Pour mémoire, rappelons ici que les persécutions contre les prêtres catholiques continuaient toujours avec la même intensité; qu’on fouillait les vieilles nécropoles des églises pour en tirer de nouveaux sujets de scandale; que les mêmes calomnie.! se répétaient sans cesse sous des formes nouvelles; que de proche en proche, et comme atteintes d’une maladie contagieuse, les femmes voulaient tenir des clubs et pérorer dans les églises; qu’on en voyait à Saint-Germain-TAuxerrois et à Saint-Ambroise, dans les quartiers les plus divers et par les latitudes et par les habitudes normales; enfin, que ces viragos forment un Comité central où l’on n’est plus qu’untraîlre dès qu’on n’adhère pas aveuglément à la Commune.
Tout cela nous mène droit au 9 mai, a niveau de la dernière équipée du colonel Rossel.
Il y aurait bien encore à parler de la mort mystérieuse de l’avocat Grillet et de la disparition des précieux papiers d’Etat qu’il portait constamment sur lui et qui contenaient des révélations fort compromettantes sur plusieurs personnages du jour. Mais la lumière n’est pas faite sur cette afl'aire, et, selon toutes les probabilités, elle ne se fera jamais. L’avocat Grillet fut enlevé dans cette tourmente comme un de ces héros qu’enfante, fait vivre et mourir l’imagination des romanciers à la mode. Qui se souvient de lui? Il a laissé à peine une trace. Cela suffira pour quelque future exhibition dramatique. Mais l’histoire n’a plus rien à voir là dedans.