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XXXV. — Nouvelle révolution

Comme on doit bien le penser, la Commune ne voulut pas rester sous le coup de l’échec moral que lui infligeait la lettre du colonel Rossel.

Cette lettre avait été rendue publique avant même que la Commune en eût pris connaissance. C’était tout ce qu’on pouvait lui reprocher. Dans son livre publié en Suisse, G. Lefrançais lui-même eh convient, quoiqu'il se montre fort hostile à Rossel dans cette circonstance. Il n’y a, dit-il, malheureusement rien que d’exact sur les objets que touchait celte letre ; mais, en raison jnême de l’importance de ces révélations, la Commune aurait dû au moins en avoir connaissance la pre-

HISTOIRE DE LA COMMUNE

mière, et être préalablement mise en demeure d’aviser. Rien de plus, rien de moins.

Opci est purement affaire entre les défenseurs posthumes de la Commune. Il est certain qu’avec le fort d'Issy on jouait véritablement de malheur. Déjà, le 30 avril, il s’en était fallu de bien peu qu’il ne tombât entre les mains des troupes de Versailles. S’il faut s’en rapporter à l’auteur d’un livre sur la Guerre des Communeux de Paris en 1871, ce fort devait être livré au général Valentin, préfet de police, par des personnes qu’il nomme en toutes lettres. Mais cet auteur n’apporte aucune preuve à l’appui de son dire, et de plus il ne signe pas son livre autrement qu’avec un titre banal d 'officier supérieur. Nous en sommes donc réduit à une alfirmation à peu près anonyme. Ce n’est pas assez, surtout quand il s’agit d’accusations aussi graves, où l’honneur est engagé en même temps que la probité, à quelque point de vue qu’on se place. Ce qui est absolument vrai, c’est que cette affaire du 30 avril avait eu les conséquences les plus graves pour la Commune. Il en devait être de môme de cette journée du 0 mai.

Cette fois, la forteresse était irrévocablement perdue. Il n’y avait plus moyen d’en douter ni de songer à la reprendre. Au point de vue militaire et stratégique la perte était m nce. Tous les ouvrages intérieurs et extérieurs étaient complètement ruinés. L’artillerie prussienne d’abord, puis l’artillerie de Versailles avaient bien travaillé. Les murs ne pouvaient plus abriter leurs défenseurs. Dans les derniers temps les casemates étaient constamment labourées par les obus, et il était devenu absolument impossible de s’y tenir. La grande brèche était effrayante à voir, et ceux qui la visitèrent, après la réduction de la forteresse, déclarèrent que jamais place de guerre n’avait autant souffert. De cette conquête, du reste, les troupes de Versailles ne pouvaient rien faire. Pour elles, c’était un obstacle supprimé, et rien de plus. Quant aux canons, ils servirent de trophées, et vinrent grossir le nombre de ceux qui encombraient déjà les rues de Versailles. Avant de les rendre à leur destination, et de les remettre en batterie, il y avait urgente nécessité de les réparer. La Commune ne brillait pas par le soin qu’elle prenait de ses engins de guerre.

Donc, matériellement, il importait peu que ce filt le drapeau tricolore ou le drapeau rouge qui flottât sur les murs écroulés du fort d’Issy. Mais au point de vue moral, c’était autre chose. L’échec était d’autant plus grave que chaque jour le terrain se dérobait de plus en plus sous les pieds, et qu’on se sentait entouré de la désaffection générale. Tout tournait à mal, et l’on n’avait pas le courage de reconnaître et de proclamer que c’était radicalement qu’il aurait fallu émonder et réformer. On bavardait, on discutait, ou délibérait, on se trompait mutuellement, on n’agissait pas, comme l’avait fort bien dit Rossel. Le péril était partout, et personne ne voyait et n’indiquait une voie droite qui permît à un honnête homme d’en sortir dignement et bravement.

C’est ce qui ressort le plus clairement de l’examen attentif et scrupuleux des faits.

Après la première stupeur, la Commune prit des mesures immédiates dont les plus importantes furent le renouvellement d’un Comité de Salut public qui n’avait pas été à la hauteur de sa mission et la nomination d’un délégué civil à la guerre. Puisque la machine n’avait pu marcher avec des militaires, on serait peut-être plus heureux en confiant la direction à quelqu’un qui ne l’était pas. Ainsi pensait-on. En conséquence, Charles Delescluze fut chargé de prendre la succession de Rossel. En même temps furent élus membres du Comité de Salut public, Ranvier, Antoine Arnaud, Gambon, Eudes et le mêmeCh. Delescluze qui devait immédiatement céder la place à Rillioray. Car ses forces à peu près épuisées lui rendaient impossible de cumuler les deux fonctions, qui, dans ces terribles moments, n'étaient ni l’une ni l’autre une sinécure.

La séance de Ja Commune où s’opérèrent ces graves changements fut des plus orageuses, et en somme fort peu édifiante. Nous en trouvons les

détails dans l'ouvrage de G. Lefrançais que nous avons déjà souvent eu l’occasion de citer. Ici l’auteur mérite toute créance. Il était acteur et témoin dans les faits qu’il raconte. Tout en faisant la part de la passion, il est cependant facile de démêler la vérité que l’écrivain ne cache pas.

Rappelons-nous d’abord que la Commune tout entière n'avait pas contribué a l’élection du premier Comité de Salut public. On avait même compté une minorilé tellement forte, qu’elle avait donné à réfléchir à bien des gens; d’un moment à l’autre, celte minorité pouvait se trouver transformée par le déplacement de quelques voix. Les grands meneurs n’épargnaient rien pour faire obstacle à un semblable revirement. Ils ne reculaient même pas devant le mensonge, espérant à force d’impudence dominer toujours la situation. Il en fut ainsi notamment à propos de Félix Pyat, qui niait effrontément un ordre qu’il avait donné au général WToblewski le jour même de l’affaire du Moulin-Saquet. Il fallut remettre son écriture et sa signature sous les yeux de Félix Pyat pour qu’il cessât de s’obstiner dans ses dénégations. Mais on ne gagnait sur un point que pour être battu sur l’autre, et souvent sur le principal. L’intrigue, dans les conseils de la Commune, rappelait ce qui s’était produit de plus misérable à Londres, pendant les années d’exil que l’Empire avait imposées aux républicains.

Le Comité de Salut public, nommé le 1er mai, était très-attaqué par ceux qui l’avaient élu à cause de la mollesse et de l'indécision qu’il avait montrées depuis qu’il avait pris la direction des affaires. Pour sa défense, il ne savait que se retrancher derrière le caractère peu précis de ses attributions. Immédialement, les vingt-trois membres qui avaient voté contre l’institution du Comité rappelèrent l’article 3, qui lui donnait formellement « tous pouvoirs. » Il n’en fallut pas davantage pour que de tous côtés s’élevassent des récriminations violentes. Personne ne voulait avoir abdiqué entre les mains d’un comité, quel qu’il fût, les pouvoirs qu’on tenait de l’élection populaire. Ce fameux article 3 qui avait soulevé une tempête et une scission des plus graves quelques jours auparavant, on le conspuait à qui mieux mieux. Félix Pyat, qui présidait la séance et dirigeait les débats, semblait prendre plaisir à voir démolir l’œuvre de Jules Miot, qu’il avait plus que personne contribué à édifier. Pour lui, auteur dramatique en retrait d’emploi et ami passionné de toutes les choses du théâtre, il voyait là une de ces machines qu’enfantait autrefois son imagination. En outre, celle-ci avait le mérite d’avoir la vie autrement que d’une façon fictive. Félix Pyat ne ménageait donc ni les surprises, ni les embûches, ni les péripéties pour faire tourner le dénoûment au gré de ses passions. C’est ainsi que, séance tenante, on fit bon marché de l’article 3. La Commune, pour prouver qu’elle n’avait point abdiqué son pouvoir, nomma directement Charles Delescluze à la délégation de la guerre, et confirma dans la dé. légation des finances le citoyen Jourde, qui avait donné sa démission. Laminorité, dit G. Lefrançais, fut prise au piège tendu à sa bonne foi. Elle se décida, dans le seul but de ne point entraver les agissements du nouveau Comité, à prendre paî t d son élection. Félix Pyat n’en demandait pas davantage. Ranvier, Gambon, Antoine Arnaud, Eudes et Billioray furent élus par la presque totalité des membres de la Commune. On les installa immédialement, et Eudes, au nom du Comité, déclara qu’à l’avenir il entendait disposer de tous les pouvoirs que lui conférait l’article 3 du décret d’institution. Le tour était joué. Il aurait fallu d’autres hommes que les membres de la minorité, dont pas un ne pensa un seul instant à se retirer, pour faire un pas énergique en arrière. Félix Pyat les connaissait, et il put, la séance levée, demander à ses intimes et confidents si on « les avait assez roulés, » avec cet atticisme de langage qui lui est familier.

Telles furent les principales dispositions prises par la Commune à la suite des incidents suscités par Rossel. Dans tout cela, il n’y avait que ,des palliatifs et des expédients. Avec un peu de franchise, on l’aurait reconnu et avoué. La vérité de la

situation était que cette insurrection, qui n’avait su être ni communale ni gouvernementale, se trouvait à bout de voie. Les yeux les moins clairvoyants pouvaient distinguer déjà qu'on touchait au dénoûment. Il arrivait à pas précipités.

Le Comité de Salut public, investi de pouvoirs absolus parce que sa responsabilité était absolue, ainsi qu’on l’avait justement fait remarquer, devait se tenir en permanence à l’Hôtel-de-Ville. Les membres de la Commune se renfermaient dans l’administration de leurs municipalités respectives- Les séances générales n’avaient plus lieu que trois fois par semaine. G. Lefrançais n’hésite pas à dire que l’idée communaliste était prête à sombrer.

En apprenant la fuite de Rossel et de Charles Gérardin, fuite étrange de la part d’hommes qui avaient demandé hautement et orgueilleusement à être enfermés à Mazas, on ne cachait pas autour du gouvernement les inquiétudes qu’inspirait la situation. Les circonstances devenaient déplus en plus graves et difficiles. La proclamation que lança le nouveau Comité de Salut public n’était pas de nature à faire rentrer le calme et la sécurité dans les esprits. Il n’y était question que de complots, de rigueurs et de suspicions. La niaiserie, la brutalité, l’immoralité dans les moyens sont des procédés que semblent se repasser tous les pouvoirs qui se succèdent. Dans tout cela, on cherche une véritable habileté, on ne la trouve point.-

La Commune avait cependant encore toute sa force et toute son énergie pour les œuvres de destruction. Les divisions, qui existaient pour tout le reste, disparaissaient dès qu’il s’agissait d’entrer en émulation et en concurrence avec les Vandales. Pour cela, il n’y avait pas d’opposition; la minorité raisonneuse se confondait volontiers dans la majorité et les plus barbares étaient toujours sûrs d’être le plus favorablement écoutés.

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