‹ Paris incendiéChapitre 67 sur 124 · Sa composition · texte numérisé non relu

Sa composition

L’armée qui entrait clans Paris avait été lentement et méthodiquement formée. En prenant le pouvoir que lui confiait l’Assemblée nationale, M. Thiers, l’élu de vingt-sept départements, avait conservé au ministère de la guerre le général Le Flô, qui avait été porté à ce poste difficile par le mouvement insurrectionnel du 4 septembre. Proscrit de décembre 1851, le général Le Flô n'appartenait plus à l’armée. Le plus ins dent des coups d’État avait brisé dans ses mains une épée que cet officier portait avec autant d’honneur que pas un. Après dix-neuf années passées dans l’exil et la retraite, il reparais-ait à l’heure néfaste des dangers de la patrie et montrait que l’âge n’avait en rien attiédi son zèle et refroidi son ardeur.

Nous n’avons pas à dire ici ce que fit le général Le Flô pendant le siège de Paris. Pour nous, sa tâche ardue commence au moment où les prisonniers reviennent d’Allemagne, où il faut réorganiser une armée nationale avec tous les éléments fort disparates qui abondent au ministère de la guerre. Ce n’était pas facile, surtout si l’on voulait éviter de semer chaque jour des mécontentements. Les services nouveaux ne devaient pas faire oublier les services anciens que les souffrances de la captivité rendaient encore plus respectables. Mais la réciproque était également vraie. Pour se tirer de là honorablement, il fallait de grandes qualités de tact et de prudence. Tout était délicat, et il était nécessaire de toucher à tout. Le général Le Flô s’attacha, dès le début, à le faire sans froissement. Le travail fut commencé à Bordeaux ; mais il ne prit une grande extension qu’à Versailles.

Le 18 mars avait montré la nécessité de refaire les régiments un à un. Les officiers ne manquaient pas. On pouvait même dire qu’on en avait par surcroît. Il en était de même des généraux. IL ne serait ni long ni diflicile de compter ceux qui ne vinrent pas mettre leur épée au service et à la disposition de l’Assemblée nationale et du pouvoir qu’elle avait constitué.

Un des premiers accourut le maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta.

Il ne se ressentait presque plus de l’affreuse blessure qu’il avait reçue dès les premières heures de la bataille de Sedan. Il pouvait monter achevai et reprendre tous les exercices qui lui étaient familiers. Son empressement fut un grand secours pour le général Le Flô et pour M. Thiers. La présence du maréchal de Mac-Mahon faisait naturellement disparaître toutes les compétitions qui auraient pu engendrer des jalousies et des rivalités. Quand on investit le duc de Magenta du commandement en chef de l’armée envoie de formation, personne n’y trouva à redire. Le général d’Aurelle de Paladines s’effaça dignement avec cette science de la discipline qu’il pousse jusqu’à ses limites extrêmes. Le général Vinoy, qui, pendant et après le siège de Paris, avait eu à supporter les plus lourds fardeaux et les plus lourdes responsabilités, alla même plus loin. 11 oublia qu’il avait exercé un commandement suprême, et se contenta d’un commandement subalterne, tout comme plusieurs de ses anciens compagnons d’armes. Dans les circonstances difficiles que l’on traversait, le vrai mérite

n’hésite jamais à servir en sous-ordre. Pourvu qu’on soit à la besogne, on n’en demande pas davantage. Nous ne parlons pas ici du maréchal Canrobert et de quelques autres. De graves raisons politiques obligeaient de les tenir à l’écart.

Ce qu’il y avait en effet d’excessivement avantageux avec le maréchal de Mac-Mahon, c’est qu’on ne pouvait voir en lui un homme politique. Le militaire primait tout dans cette grande existence, consacrée, depuis plus de quarante ans, au service du pays. Jamais on n’avait vu M. de Mac-Mahon mêlé à aucune intrigue. Sénateur, il s’était fait remarquer, en repoussant, presque seul, l’odieuse loi de sûreté générale comme attentatoire à la dignité et à la sécurité de l’Empire. Aucun parti ne pouvait se vanter de le compter parmi les siens et l’accaparer à son bénéfice exclusif. Par contre, comme militaire, son nom était dans toutes les bouches. Les vétérans d’Afrique se rappelaient l’époque où il faisait déjà remarquer ses brillantes et solides qualités comme commandant de la subdivision de Tlemcen; quelques-uns allaient même au delà. Les vétérans de Crimée disaient qu’il avait pris des mains défaillantes de Bosquet le commandement de la première colonne d’attaque qui s’élançait à la gorge de MalakofT, Les vétérans d’Italie étaient fiers de saluer le duc de Magenta; jamais titre honoritique n’avait été plus noblement conquis. Nous ne parlons pas des souvenirs plus récents. La gloire, en admettant qu’il y en eût, était trempée de larmes trop amères, et la patrie en deuil imposait le silence et le recueillement.

Le maréchal de Mac-Mahon mit à la tête de son état-major le général Borel, travailleur infatigable que les plus rudes besognes n’épouvantaient pas et qu’il savait conduire à bien. Toujours froid, toujours calme, le général Bore! centralisait dans son cabinet les renseignements les plus divers. 11 disait souvent que de tous on pouvait tirer à l’occasion quelque chose d’utile et ne négligeait aucun détail. Le général Princeteau commandait l’artillerie; le général Le Bretevillois commandait le génie. Les spécialistes connaissaient depuis longtemps ia valeur de ces deux hommes remarquables.

L’armée tout entière était divisée en cinq corps. Le troisième formait un corps spécial de cavalerie. Quand nous cherchons les noms de ceux qui les commandaient, nous trouvons toujours au premier rang des généraux qui reviennent d’Allemagne ou de Suisse. Le repos pèse à ces captifs, puisque la patrie est toujours en danger.

Le premier corps est sous les ordres du général de Ladmirault, qui n’en est plus depuis longtemps à faire ses preuves de valeur dans tous les genres. Pour chef de son état-major, il a choisi le général Saget. Le général Lafaille commande l’artillerie; le général Dubost commande le génie. Parmi les divisionnaires, nous trouvons Grenier, qui déjà était avec Ladmirault sous Melz et combattit trèsbrillamment à Borny ; de Laveaucoupet et Montaudon, qui a reçu la députation maçonnique à Courbevoie, le 29 avril. Les brigades sont sous les ordres des généraux Abbatucci, Pradier, Wolff llenrion, Dumont, Lefebvre. La brigade de cavalerie est commandée par le jeune et brillant général de Gallifet, qui s’est fait connaître de tout Paris élégant par une jeunesse bruyante; mais qui aime

ses soldats comme on aime ses enfants, et, à la tête de ses escadrons, déploie dans toutes les occasions une intrépidité indomptable.

Le général Courtot de Cissey a le commandement supérieur du 2e corps. C’est un ancien officier cl’état-major, que recommandent de grandes et sérieuses qualités militaires. Nul n’est plus que lui esclave du devoir. Par son caractère, il a su conquérir de bonne heure des sympathies trèsvives dans tous les rangs de l’armée. L’état-major du 2e corps est dirigé par le général de Place; l’artillerie est commandée par le général de Berkheim; le génie par le général de Rivière. Les divisions sont sous les ordres des généraux Levassor-Sorval, Susbieile, Lacretelle; les brigades sous les ordres des généraux Lian, Osmont, Rocher, Paturel, Noël et Bonnetou. Il n’y a pas de brigade spéciale de cavalerie.

Le 3e corps, au contraire, ne comp.te dans ses rangs que des troupes de cavalerie. Il est commandé par le général Du Barail, qui a pour chef d’état -major le général Balland. Les trois divisions qui le composent obéissent aux ordres des généraux Halna du Frétay, Ressayre et Dupreuil, qui ont pour généraux de brigade Charlemagne, de Lajaille, de Bernis, Bachelier, Cousin et Dargentolle. Ce 3e corps montre avec quel soin était poursuivie la réorganisation de l’armée.

Le général Félix Douay commandait en chef le 4e corps. Il avait honorablement figuré sur le champ de bataille de Sedan. Le maréchal de Mac- Mahon paraissait avoir pour lui une estime particulière. Le général Félix Douay avait pris pour chef d’état-major Je général Renson, bien connu de tous les Africains, car il avait longtemps fait partie de l’état-major du maréchal Petlissier. Le 4° corps ne comptait que deux divisions sous les ordres des généraux Berthaut et Lhérillier. Les brigades étaient commandées par les généraux Gandil, Garteret, Leroy de Dais et Fo urnes. Pas plus de cavalerie que dans le 2e corps.

Le 5e corps avait à sa tête le général Ctinchant, un des divisionnaires du corps de Failly au début de la campagne contre la Prusse. Le général Clinchant avait été assez heureux pour éviter les ennuis de la captivité en Allemagne. Il avait pris, au dernier moment, la place du général Bourbaki à la tête de l’armée de l’Est, et s’élait réfugié en Suisse quand il avait vu ses troupes acculées contre la frontière. Pour chef d’état-major, le 5e corps avait le général de Bouille. Ses divisions étaient commandées par les généraux Duplessis et Garnier, qui avaient sous leurs ordres les généraux de brigade de Gourcy, Blot, de Brauër et Cottret. Dans ce corps, pas plus que dans le précédent, on n’avait fait un commandement spécial pour l’artillerie. Mais cela ne doit pas conduire à penser qu’ils étaient moins bien outillés et pourvus que les cinq autres.

Parmi tant de généraux que nous venons de nommer, nous ne trouvons ni les généraux Maud’huy et Barri, qui, le 18 mars, commandaient deux divisions de l’armée de Paris, ni quelquesuns des généraux de brigade.

Maintenant, si nous voulons connaître les troupes, nous trouvons : les 2e, 4e, 10e, 17e, 18e, -19e, 23e, et 30e bataillons de chasseurs à pied, que compté-

HISTOIRE DE LA COMMUNE

tent les 1«", 2e, 3e, 3e, 6e, 13°, 14e, 15e, 16e et 17e bataillons provisoires; le régiment de Bitche; le régiment de gendarmes et le régiment étranger; les 20, 39e, 55°, 58e, 113", 114* régiments de ligne; les 10e, 31e, 30e, 38e. 39e, 41e, 45e, 40e, 48e; 51e, 67e, 68e, 69e, 70e, 71e, 72e, 76", 82e, 85e, 8'°, 135e régiments de marche. A cela se bornait l’infanterie, à laquelle on pouvait joindre 7 compagnies du génie. Quant à la cavalerie, elle comptait les 6e, 7e, 9e, 1 Ie et 12° régiments de chasseurs; les 2°, 6e et 9e régiments de lanciers; les 2e, 3e, 4e et 8e régiments de hussards; les 4e, 7e et 8e régiments de dragons; les 3e, 4e et 8e régiments de cuirassiers; enfin, un régiment de gendarmerie. Le corps de cavalerie était soutenu par 2 batteries d’artillerie à cheval. Le reste de l’artillerie se composait de 2S batteries parmi lesquelles on comptait 12 batteries de 4, 4 batteries de 7, d’après le nouveau modèle adopté pendant la guerre contre l’étranger et formées par conséquent de pièces neuves ou à peu près, G batteries de 12. Il y avait également un pareil nombre de batteries de mitrailleuses.

ün le voit, cette armée, dans laquelle on comptait 10 divisions d’infanterie et 3 divisions de cavalerie, présentait un ensemble de forces respectable. Il y avait en outre un 6° corps qui formait une armée de réserve. Le général Vinoy en avait le commandement supérieur. Pour chef d’étatmajor, il avait conservé le général de Yaldan, qui, avec le général de Beaufort-d’Hautpoul, avait signé les actes militaires relatifs à la capitulation de Paris. Le général René commandait l’artillerie; le général Dupouetcommandait le génie. Cette armée de réserve comprenait trois divisions d’infanterie sous les ordres des généraux de division Faron, Druat et Vergé, et des généraux de brigade de la Mariouse, Derroja, Berthe, de Bernard de Seigneurens, Daguerre et Grémion. Quelques places étaient encore vacantes dans les cadres.

Parmi les troupes, nous trouvons les 22° et 26e bataillons de chasseurs à pied ; les 35e, 37e. 42e, 64e, 65e, 74e, 75e, 79e, 90*, 91e, 109e et 110e régiments de marche; le 1er régiment d’infanterie de marine; les 1er et 2e régiments de fusiliers marins. L’artillerie comptait 6 batteries de 4, 2 batteries de 12, 2 batteries de mitrailleuses. Il y avait aussi 3 compagnies du génie.

Telles étaient, sauf erreur ou omission, les forces avec lesquelles le gouvernement national installé à Versailles rentrait dans Paris, deux mois après en être sorti, en laissant la ville en proie à l'insurrection la plus formidable qui fût jamais. Mais, plus encore que par le nombre, cette armée était remarquable par le moral, la discipline, la confiance qu’elle montrait dans ses chefs, M. Thiers a toujours eu la passion des choses militaires, on le sait. En réorganisant notre armée, il avait donc travaillé avec le goût, le zèle et l’ardeur qu’on apporte à la satisfaction d’un instinct. Pas un détail dont il n’eût voulu se rendre un compte personnel. Le général Le Flû, ministre delà guerre, avait toujours trouvé le plus intelligent des appuis dans l’illustre chef du pouvoir exécutif. Que de fois M. Thiers, au milieu des occupations multiples qui lui incombaient quotidiennement de toutes parts, avait su trouver quelques heures pour visiter à l’improviste les bivouacs et s’informer de tous les besoins du soldat! On l’avait vu partout; on le connaissait aussi bien dans l’artillerie que parmi les fantassins et les cavaliers. Et à chacun il parlait sa langue. Toujours il avait le mot propre pour désigner l’objet sur lequel il voulait avoir des détails et des renseignements. Pour l’officier comme pour le dernier homme de troupe, M. Thiers était promptement devenu le plus attentionné et le plus soigneux de tous les chefs, de tous les détenteurs du pouvoir.

11 était résulté de ces laçons peu communes d’agir que la coordination de tant de bons éléments avait marché avec une rapidité extrême, à laquelle, du reste, tout le monde prêtait la main. Jamais les officiers ne s’étaient autant occupés du soldat et ne l’avaient suivi d’aussi près que durant cette période pénible de la formation. L’autorité ne se faisait pas seulement sentir par le commandement; elle se montrait aussi vigilante et n’en

acquérait que plus de force et de prestige. G’est une erreur de croire que les subordonnés détestent de voir les supérieurs descendre dans les détails et s’en occuper. L’œil du maître peut avoir partout son influence bienfaisante. On lésait dans l’armée aussi bien que dans la vie civile. En évitant d’être tatillon, le chef militaire qui comprend et accomplit tous ses devoirs, établit entre ses soldats et lui des liens d'affection respectueuse dont on retire plus tard le bénéfice au jour de l’action. Jamais on ne le vit plus clairement que dans cette armée qui avait encore tant de combats à livrer pour être absolument maîtresse de Paris.

IL — L’entrée. •

Il n’y avait pas eu de dernier assaut, comme on paraissait souverainement le redouter.

Craintes qui ne sontjamais puériles. En effet, pour s’emparer de vive force d’un ouvrage fortifié qui est défendu, il y a toujours à faire le sacrifice d’un nombre d’hommes plus ou moins considérable, et l’on hésite beaucoup avant d’y consentir. G’est pour cela que les approches de la place sont travaillées avec art, et l’on ne lance les soldats en avant qu’après avoir amoindri, autant que possible, le péril. Le second siège de Paris n’avait pas été conduit pas les ingénieurs aussi méthodiquement que le siège de Sébastopol ou le siège de Rome. L’artillerie avait fait la plus grande partie de la besogne en couvrant de ses feux le terrain sur lequel devaient s’avancer et manœuvrer les assiégeants, et en ruinant les ouvrages des assiégés. Tout cela n’enlevait qu’une portion des difficultés inhérentes au dernier effort. Pour les amoindrir encore, on ouvrait çà et Là quelques tranchées parallèles au fossé des fortifications. L’une d’elles, dans la nuit du 20 au 21 mai, avait porté ses gabions protecteurs tout au plus à 40 mètres du rempart. L’assaut menaçait toujours d’être rude, si les défenseurs faisaient leur devoir.

Néanmoins, et malgré les bulletins rassurants publiés par les états-majors et les pouvoirs de la Commune, il était aisé de constater qu’une grande lassitude se faisait remarquer parmi les défenseurs de la Commune. Les défections devenaient de plus en plus nombreuses et bravaient les sévérités édictées par des décrets auxquels on trouvait toujours moyen de se soustraire. Le2l mai, ci quatre heures du matin, au dire de G. Lefrançais qui se trouvait là avec le chef de légion Mathieu, commandant du secteur, et le général Dombrowski, qui commandait en chef toutes les forces de l’ouest, un seul artilleur était resté en sentinelle à la porte de Saint-Cloud, dont le pont-levis retombé en travers des fossés formait un véritable pont fixe très-facile à franchir avec quelques planches pour former un tablier volant. La négligence dans le service, même des postes les plus importants, prenait tout à fait la tournure de ce que nous avons signalé sur les buttes Montmartre, à la veille du 18 mars. On ne l’ignorait pas à Versailles.

S’il faut s’en rapporter à une version qui a été en grand crédit sur les hauteurs de Saint-Cloud et dans tous les quartiers qui avoisinaient la batterie de Breteuil et la batterie de Montreîout, quelques jours avant le 22 mai, les soldats qui bivouaquaient au bois de Boulogne, dans le village de Boulogne et au Parc-aux-Princes, déclaraient que le rempart était praticable, et qu’on pouvait l’enlever par un hardi coup de main, habilement conduit. Les plus téméraires et les plus lestes se permettaient même de venir planter de petits drapeaux tricolores jusque sur les talus bouleversés par les obus. Ce que nous trouvons dans l’ouvrage de G. Lefrançais, ancien membre de la Commune de Paris, nous permettrait d’ajouter foi à ces récits, qui cependant n’ont pas encore revêtu le caractère d’authenticité que réclame l’histoire impartiale. Nous ne pouvons invoquer le témoignage des citoyens Dereure, Viard, Avrial et quelques autres qu’il met en avant pour appuyer son dire. Ces hommes sont morts ou se taisent. Il est certain que le bruit de ces folles équipées sur les remparts a circulé maintes fois jusque dans l’intérieur de Paris, comme tant d’autres choses. Mais

d’aucun côté on n’y attachait une importance réellement sérieuse. Tout au plus le plus fin y voyait-il ce qu’on pourrait attendre de pareils hommes au moment décisif.

La version ne s’arrête pas là, et nous la relevons pour ne rien omettre dans une histoire qui n est pas faite et dont les éléments sont loin d’être rassemblés. Donc, toujours au dire des gens qui s’étaient placés en dehors de Paris, dans la soirée du 21, le jeu prit une autre tournure. Un soldat entreprenant franchit l’escarpe du rempart. Il n’y trouve personne, appelle ses camarades, et bientôt une escouade, puis une compagnie est logée dans l’enceinte. Pendant ce temps, la batterie de Breteuil ne cessait de tirer. Elle ne comprenait rien aux signes qui lui étaient faits. On regarda avec plus d’attention. On distingua nettement les pantalons rouges ; on vit même des lambeaux d’étoffes qu’on fixait aux remparts pour figurer le drapeau national qui était absent. La lunette permettait de tout distinguer avec une très-grande certitude. Alors les canons suspendirent leur feu. 11 n’y avait plus à douter : un détachement de troupes de Versailles était dans Paris.

ün ne s’attendait pas encore à ce dénoûment, hâté par la hardiesse de quelques enfants perdus. On ne comptait pouvoir livrer le dernier assaut que trois jours plus tard.

D’après une autre version beaucoup plus accréditée, et nous pouvons même dire qu’elle est généralement admise, le hasard et l’audace militaire auraient eu dans le fait une bien moins grande part. Un arcien piqueur des ponts et chaussées, attaché au service de la voirie de Paris, Ducatel, n’avait pas quitté la maison qu’il habitait dans le voisinage de la porte d’Auteuil. Il avait même, pour ne pas être inquiété, conservé son emploi sous la Commune. Les administrateurs du 16° arrondissement et la sous-commission des barricades do Passy l’avaient chargé de surveiller la construction des barricades qui, de la porte Dauphine à celle du Point-du-Jour, devaient former la seconde ligne de défense de ce côté de Paris. Ce service important permettait à Ducatel de circuler de tous côtés fort librement.

Sans cesse aux aguets, le piqueur des ponts et chaussées épiait tout ce que -faisaient les fédérés et ne cherchait que l’occasion de venir en aide au Gouvernement régulier de Versailles. Mieux que personne, il vit les négligences et les défections. Il remarqua même que parfois un poste était abandonné sans que la garde eût été relevée. C’était plus qu’il n’en fallait à un esprit actif et entreprenant, à un cœur patriote et dévoué.

Aux premières heures de la soirée, le 21 mai, le fait se produisit tel que l’avait déjà souvent observé Ducatel. Le service de la porte d’Auteuii s’éloigna, et toute cette portion du rempart devint déserte. Bien mieux, en montant sur le toit de sa maison, comme il en avait l’habitude, Ducatel remarqua que les premières gardes dans la campagne n’étaient pas bien éloignées. Sa résolution fut prise sur-le-champ. Il gagna le rempart, se laissa glisser le long du talus, franchit le fossé et courut à la découverte de soldats disposés à profiter d’une occasion qui pouvait ne plusse présenter. Il eut quelque peine à éviter qu’on ne tirât sur lui des coups de fusil ; le mouchoir blanc qu’il agitait n’etait pas un bien énergique préservatif.

Enfin, Ducatel rencontra un officier de marine qui rôdait constamment aux avant-postes, cherchant aventure. En homme habitué aux décisions promptes, avec la justesse de coup d’œil du maiin, le capitaine de frégate Trêve comprit tout de suite l’importance du renseignement et le parti qu’on en pouvait tirer. Il n’hésita pas à lui' vfïf Ducatel, et l’ascension au retour fut aussi heureuse que la descente au départ. La route était frayée. Les premiers soldats n’eurent plus qu’à la suivre. Quand on se trouva en nombre, on prit possession de la porte d’^uteuil ; on raffermit le pont-levis, et rien n’empêcha plus les bataillons et les régiments de passer. L’opération fut cependant plus longue qu’on n’aurait pu le croire tout d’aberd. Les troupes les plus alertes ne sont pas toujours prêtes pour de semblables entreprises. Il fallut courir, avertir,

TNCENDiE DU PALAIS DES TUILERIES COMMENCÉ DANS LA SOIRÉE DU 23 MAT.

chercher et donner des ordres. Plus d’un officier allait se mettre à table pour dîner lorsque arriva la nouvelle. Aussitôt tout le monde fut sur pied. De Boulogne à Saint-Cloud, à Sèvres, à Clamart, à Ville-d’Avray, à Versailles, courut une immense étincelle électrique. Chacun oublia ses préoccupations personnelles et se tint disposé pour répondre au premier signal, et obéir avec la ponctualité qui est la qualité maîtresse du soldat. La nuit tout entière ne fut pas moins nécessaire pour préparer la chaude journée du lendemain.

C’est pourquoi on comprend jusqu’à un cerlain point l’espèce de sécurité qui se reflète dans les premières affiches que fait apposer la Commune à propos de ce gros événement. On était mal renseigné, comme toujours, dans cette fatale période de dix semaines. A l’heure du suprême péril, on continuait le système des mensonges et des inexactitudes qui avaient conduit à cette extrémité. L’anarchie portait ses fruits. Au centre, on ne savait jamais ce qui se passait ou s’était passé à la circonférence. La précision manquait partout; sans parler de la défiance qui faisait toujours douter d’un renseignement quand il était fourni par un adversaire politique. C’est ainsi qu’on n’avait tenu aucun compte, dans les régions officielles de la Commune, des avertissements donnés depuis plusieurs jours par des hommes qu’on tenait en suspicion sur la négligence apportée dans le service du rempart. On alla même jusqu’à supprimer leurs lettres les plus pressantes pour n’avoir pas à faire droit à leurs alarmes.

Le Délégué à la guerre, Ch. Delescluze, prend le premier la parole. Il fait afficher, à huit heures du soir: « On avait dans la soirée, dit-il, parlé de l’entrée des Versaillais dans la ligne des remparts. L’observatoire de l’Arc-de-Triomphe nie l’entrée des Versaillais ; du moins, il n’y voit rien qui y ressemble. Le commandant Renard, de la section, vient de quitter mon cabinet et affirme qu’il n’y a qu’une panique et que la porte d’Auteuil n’a pas été forcée ; que si quelques Versaillais se sont présentés, ils ont été repoussés. J’ai envoyé chercher onze bataillons de renfort par autant d’officiers d’état-major, qui ne doivent les quitter qu’après les avoir conduits au poste qu’ils doivent occuper. » Et le délégué à la guerre signait.

Nenousarrêtons pasaux inexactitudes flagrantes que contient cette communication. Si Delescluze les couvrait de sa signature, on peut le dire aujourd’hui sans crainte d’être démenti par tous ceux qui ont connu ce caractère d’une honnêteté rigide, c’est qu’il était le premier trompé.

Incapable de mentir, même pour sauver sa tête, il prêtait volontiers aux autres une qualité qui est toujours très-rare dans le monde politique, et qui devient plus rare que jamais en temps de révolution. Delescluze croyait à la vérité de ce qu’on était venu lui dire dans son cabinet. Il avait pris des mesures en conséquence, et il ne saurait être douteux que, si l’on avait agi avec promptitude, énergie et résolution, on aurait pu encore retarder de quelques jours, de quelques semaines peut-être, la bataille qui.allait être livrée dans les rues. Mais il était bien tard, ta mollesse, l’énervement, l’indiscipline avaient envahi tous les services et les rongeaient. Il fallait que cette dernière catastrophe couronnât l’œuvre des organisations vicieuses de la Commune. Pendant plus de deux mois elle a disposé de ressources immenses avec un pouvoir absolu. Au moment suprême, elle ne sait même pas avec certitude sur qui elle peut compter.

Ceci est tellement vrai que la Commune, dont la séance se prolongea jusqu’à plus do huit heures du soir, afin de terminer le jugement de Cluseret, se sépara sans avoir pu rien obtenir de précis concernant les rumeurs qui déjà circulaient dans Paris. Nous trouvons le fait consigné dans l’ouvrage de G. Lefrançais, très-bon à consulter pour tout ce qui regarde les agissements de la Commune. Ce fait ne saurait donc être contesté. Il confirme entièrement et explique ce que nous avons dit et déduit.

Tout autre était l’organisation militaire à Versailles. Depuis qu’on se préparait sérieusement à

l’action décisive, tous les éléments de succès étaient sous la main. On ri’eut, au moment opportun, qu’à les mettre en mouvement.

Pendant toute la nuit, les officiers d’état-major portèrent à chaque corps d’armée, à chaque division, à chaque brigade les ordres qui les concernaient. Silencieusement et avec la plus grande régularité, les régiments venaient prendre la place qui leur était assignée. Pas une minute ne fut perdue. A l’aube, on put se porter en avant, et l’on arriva en longeant la Seine et traversant Auteuil, presque sans coup férir, jusque sur les hauteurs du Trocadéro, qui allaient devenir une clef de position pour toutes les attaques subséquentes. En même temps, une autre colonne, longeant le rempart, s’emparait un à un de tous les bastions, des hauteurs de Passy et du chemin de ceinture; elle favorisait l’entrée des troupes, qui suivaient une route parallèle à l’extérieur et n’attendaient pour entrer que de voir les issues ouvertes.

Le premier régiment qui arriva sur le terrain pour soutenir les braves enfants perdus qui avaient pris possession du rempart, fut le 26e régiment de ligne, que commandait le colonel llansion. Il appartenait au corps du général Douay et était descendu dans la matinée du 21 de Villeneuve-l’Eiang au parc de Saint-Cloud où il avait établi ses tentes de campement. A la première nouvelle du coup hardi qui livrait à ses soldats une porte de Paris, le général Douay s’était de sa personne porté jusqu’à l’avant-garde et il surveillait et dirigeait tous les mouvements de ses troupes. Un trait entre mille fera juger de la rapidité avec laquelle on marchait et de l’ardeur des soldats de Versailles. Le colonel llansion était arrivé jusqu’au viaduc, dont la position était importante à tenir, d’autant plus que, retranchés derrière un petit mur crénelé, les fédérés faisaient pleuvoir sur la troupe une fusillade bien dirigée et meurtrière. Auprès du colonel se trouvait le capitaine Donnier, qui commandait la (Ie compagnie du 1er bataillon. — Capitaine, dit le colonel, les hommes sont en danger, il nous faut cette position et tout de suite. — Bien, mon colonel, répond simplement le capitaine, et il s’élança au pas de course suivi de quelques hommes. Sous cette attaque impétueuse, les fédérés se démoralisent, 'lâchent pied, se débandent et fuient en désordre. La position est conquise en un clin d’œil. Elleé’ait de la plus liauteimportance, au point de vue stiatégique, pour la sécurité des mouvements ultérieurs.

Quand Paris se réveilla et apprit les nouvelles de la soirée et de la matinée, ou si l’on veut être complètement exact, quand le jour parut, les progrès accomplis étaient déjà tels, que les gens prudents commencèrent à s’enfermer hermétiquement dans les maisons pour attendre la fin de la bagarre.

La nuit avait été pleine d'angoisses et d’appréhensions sinistres. De tous côtés, on avait entendu les appels désespérés du tambour et du clairon. A tous les clochers sonnait le tocsin d’alarme. Des coups de sifflet se faisaient entendre et il n’y avait pas à douter qu’il n’y eut là des signes de ralliement. Le Comité de Salut public avait ordonné aux municipalités de hâter la construction des barricades nécessaires à la défense locale des arrondissements. Personne ne dormit. Quelles que fussent les craintes ouïes espérances, on était surtout brûlé par la fièvre.

Les bataillons de guerre descendaient des hauts quartiers de Montmartre, de Belleville et de Ménilmontant. Pas une rue où ne passât une patrouille plus ou moins nombreuse, une compagnie se rendant au poste de combat. Quand on ne distinguait plus tous ces bruits, si l’on prêtait l’oreille, on entendait encore un bourdonnement confus et et qui n’avait rien de commun avec tout ce que l’on connaissait. On aurait dit une immense ruche livrée à un travail mystérieux. A quelque heure de la nuit qu’on essayât de surprendre le sens de toute cette agitation, on se heurtait toujours contre le même phénomène, qui toujours restait inexplicable. Et l’on n’osait pas descendre dans la rue pour s’informer. Un redoutait l’inconnu. A peine se liasardait-on à jeter un regard anxieux à travers les persiennes closes. Mais l’horizon était trop

rétréci : on ne pouvait, rien voir. Tout au plus des hommes affolés qui couraient dans tous les sens. Parfois on en distinguait quatre on cinq qui, venus de divers points, s’arrêtaient au conlluent des rues et paraissaient tenir conseil. Parfois encore une rafale de vent apportait à l’oreille attentive l’écho sourdement affaibli de quelque lointaine détonation. Cela ne suffisait point pour assouvir les curiosités surexcitées par le pressentiment des graves événements qui s’accomplissaient.

A l’aube seulement les plus curieux ou les plus osés se hasardèrent à descendre dans les rues. Partout la solitude et la désolation. Rien de ce qui annonce le travail matinal et le réveil de la grande ville. Dans le lointain, les échos sourds de la canonnade et de feux de mousqueterie multipliés. Il n’y avait pas à s’y tromper, la bataille était engagée et on se battait de près. Invinciblement on se sentait attiré vers ce bruit si familier aux oreilles parisiennes depuis quelques mois. Alors on ne tardait pas à être témoin du plus navrant des spectacles. Les bataillons fédérés qui occupaient les secteurs du bois de Boulogne rentraient dans la ville à la débandade et dans un désordre indescriptible. Il n’y avait plus ni chefs, ni soldats, ni apparence même de discipline et de subordination. Les hommes étaient hâves, exténués, couverts de poussière, les mains et le visage noircis par la poudre. Les armes n’étaient point abandonnées; mais on sentait que provisoirement elles étaient inutiles. On n’entendait même plus le cri de toutes les déceptions : Nous sommes trahis! Si quelquesuns le pensaient, ils se taisaient. Un seul mot s’échappait de toutes les poitrines: Les Versaillais sont dans Paris !

Dans les groupes qui se formaient sur les boulevards, si l’on parvenait à rejoindre un combattant disposé à répondre aux questions qu’on lui posait de toutes parts, on apprenait qu’on s’était battu toute la nuit, sur la rive droite et sur la rive gauche de la Seine, mais dans l’intérieur de l’enceinte; que l’artillerie avait fait défaut; que, malgré la bravoure et l'acharnement des soldats de la Commune, ils avaient été chassés de toutes leurs premières positions; que, sur la rive droite, les troupes de Versailles occupaient la Muette et le Trocadéro; et, sur ta rive gauche, Grenelle, Vaugirard, le Champ-de-Mars, et qu’elles étaient maîtresses du cours du fleuve.

G’était donc vrai ; il n’y avait plus moyen de douter, et l’on pouvait se livrer sans crainte à l’espoir d’une prompte délivrance. Le premier sentiment qu’éprouvèrent les gens honnêtes fut celui d’un immense soulagement. Que la victoire dût encore compter quelques jours de luttes et de combats, peu importait. Après les deux mois de transes et d’inquiétudes qu’on venait de passer, on n’y regardait pas de si près; on se sentait rassuré sur le résultat définitif. Il y aurait néanmoins exagération flagrante a dire que, durant ces premières heures, on remarqua le moindre enthousiasme. Lajoie même ne se produisait pas au grand jour. Si elle éclatait, c’était dans l’intimité du foyer domestique. Les cœurs s’ouvraient, mais ne s’épanouissaient pas, et surtout n’avaient pas le moindre épanchement extérieur. On se contenait; on allait aux nouvelles et l’on attendait.

Car la Commune et ses partisans fanatiques étaient loin d’avoir dit leur dernier mot. Ils tenaient encore la ville dans leurs serres d’oiseaux de proie, et nul ne voyait clairement où s’arrêteraient les instincts d’une férocité naturelle violemment surexcités par la défaite. On pressentait en effet de nouveaux excès, mais on n’en pouvait calculer ni le nombre, ni la nature, ni la portée.

Après le premier moment de stupeur, la Commune en effet s’était relevée connue un serpent et se disposait au dernier combat. La ville se hérissait de barricades qui ne laissaient rien à désirer sous le rapport de l’armement. Aux fusils de précision, dont toute main était pourvue, s’ajoutaient les canons qui ne manquaient pas plus que la poudre, les balles, la mitraille et les obus. Jamais guerre des rues n’avait été si bien outillée. Il fallait s’attendre à ce qu’elle fût terrible. Quelque confiance qu’on pût avoir dans l’attaque, il était

HISTOIRE DE LA COMMUNE

impossible de méconnaître que la défense serait formidable. Personne ne contestait le courage; la résolution d’aller jusqu’au bout était manifeste. Armes et munitions produiraient donc leurs plus terribles effets. La perspective immédiate n’avait rien de souriant.

Au reste, afin que nul n’en ignorât, les afficheurs de la Commune avaient, dès les premières heures du 22 mai, placardé en très-grand nombre, et dans tous les quartiers, une proclamation adressée au peuple de Paris, à la garde nationale.

« Citoyens, disait cette proclamation, assez de militarisme, plus d’états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures !

» Place au peuple, aux combattants, aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné !

» Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes; mais quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchiste. Aux armes, citoyens, aux armes! Il s’agit, vous le savez, de vaincre ou de tomber dans les mains impitoyables des réactionnaires et des cléricaux de Versailles, de ces misérables qui ont, de parti pris, livré la France aux Prussiens et qui nous font payer la rançon de leurs trahisons.

» £i vous voulez que le sang généreux qui a coulé comme de l’eau depuis six semaines ne soit pas infécond, si vous voulez vivre libres dans la France libre et égalitaire, si vous voulez épargner à vos enfants et vos douleurs et vos misères, vous vous lèverez comme un seul homme, et devant votre formidable résistance, l’ennemi, qui se Halte de vous remettre au joug, en sera pour la honte des crimes inutiles dont il s’est souillé depuis deux mois.

» Citoyens, vos mandataires combattront et mourront avec vous, s’il le faut. Mais au nom de cette glorieuse France, mère de toutes les révolutions populaires, foyer permanent des idées dejustice et de solidarité qui doivent être et seront les lois du moijde, marchez à l’ennemi, et que votre énergie révolutionnaire lui montre qu’on ne peut ni la livrer ni la vaincre.

» Citoyens, la Commune compte sur vous ; comptez sur la Commune ! »

Cette proclamation ôtait signée par le délégué civil à la Guerre, Ch. Delescluze, qui retrouvait toute son énergie, toute sa virilité pour mourir, et par les cinq membres du dernier Comité de Salut public : Ant. Arnaud, Billioray, E. Eudes, F. Gambon, G. Ranvier.

C’était la seule pièce officielle digne d’attention. Elle disait tout ce qu’on pouvait dire dans un pareil moment, mais n’était 1 ullement de nature à chasser les teneurs et les appréhensions des familles qui aspiraient uniquement à la tranquillité d’une existence normale et régulière. Quelques journaux avaient paru. On se les procurait péniblement. Ce qu’ils contenaient ne valait pas la peine qu’on se donnait pour les avoir. En dehors du fait brutal de l’entrée de l’armée dans Paris, ils ne mentionnaient aucune nouvelle intéressante. Ils étaient d’ailleurs en retard sur les événements, a cause même des nécessités de leur fabrication. Les plus avancés, les mieux renseignés ne dépassaient pas le milieu de la nuit. Et le drame avait marché, même depuis l’aube.

Toutes les grandes avenues qui aboutissent au bois de Boulogne appartenaient à l’armée. Elle était maîtresse d’Auteuil , du Point-du-Jour, de Passy. Du Trocadero , elle pouvait aller jusqu’à l’ArC-de-Triomphe, qui n'opposa une résistance ni bien longue, ni bien sérieuse, malgré ses barricades. Cela déblayait Chaillot et permit, en prenant la Manutention, de descendre rapidement jusqu’au rond-point des Champs-Elysées. Il en résulta que les troupes, qui arrivaient incessamment, eurent immédiatement de larges voies et de grands espaces pour se développer et manœuvrer sans encombrement. Pendant ce temps, une opération aria logue se faisait sur la rive gauche. Tout le rempart de Grenelle et d’Issy était débarrassé. Ün s’emparait de l’École militaire où l’on mettait la main suides papiers de la plus haute importance relatifs a

la Société Internationale des Travailleurs et au Comité central. On était maître du Champ-de-Mars et des établissements militaires du Gros Caillou, ce qui permettait d’arriver jusqu’à la berge du lleuve et de garder les ponts qui assuraient les communications avec les troupes engagées dans les quartiers de la rive droite.

Un nouvel appel aux armes et aux barricades, uniquement signé par les membres du Comité de Salut public, fut apposé sur les murs vers le milieu de la journée. Mais les curieux eurent à peine le temps d’en prendre connaissance. Une immense colonne -de fumée noire et épaisse s’éleva dans les airs, et du faîte des maisons on distinguait les llammes qui dévoraient quelque grand édifice. A leur activité, à leur énergie, il était aisé de voir qu’on leur avait fourni un aliment facile. Les sinistres prédictions de Jules Vallès revinrent alors dans toutes les mémoires et l’épouvante entra dans tous les cœurs. « P'aites llamber Finances »; telle était la dépêche expédiée par Ferré, le délégué de la Commune à la Sûreté générale; elle nous a été révélée dans les débats contradictoires qui ont eu lieu devant la juridiction militaire. Et de pareils ordres, de telhs sauvageries, trouvaient des mains dociles pour les exécuter. C’était en effet le ministère dés finances qui flambait.

Deux jours auparavant, aunomduComité central, le citoyen Grêlier, qui, après le 18 mars, s’était emparé du ministère de l'intérieur, avait menacé de faire brûler le Grand-livre de la dette publique. La menace se réalisait, quoique la Commune eût désavoué la note insérée au Journal officiel. Avec tant de pouvoirs disputés et contestés, on ne croyait guère plus qu’à ce que l’on voyait. La lueur des flammes donne de l’énergie aux plus poltrons. Ou sent que tout va périr, si l’on ne se met résolûment à l’œuvre pour empêcher, arrêter la destruction. De toutes parts, on accourt et Ton s’efforce de combattre le feu dévastateur. Un riche entrepreneur de travaux publics se fait remarquer parmi les plus intrépides. Il est vrai qu’il a un intérêt particulier qui le guide. A la tête de quelques hommes résolus qu’il a pris à sa solde, il pénètre jusqu’au cabinet ministériel et parvient à emporter et à sauver un nombre considérable de titres et de valeurs qui avaient été saisis à son domicile quelques jours auparavant. Il ne se fia qu’à luimême pour cette opération délicate, et le succès couronna ses efforts. Si chacun avait fait ce que fit cet homme d’énergie, la répres-ion aurait été plus prompte et beaucoup plus efficace. Les quelques pans de mur qui seuls sont restés debout dans cet important ministère prouvent qu’on ne parvint pas facilement à se rendre maître de l’incendie et même à l’isoler.

Les troupes ne s’arrêtent pas longtemps aux Champs-Elysées. Le succès dépend beaucoup de la promptitude de leurs mouvements tour à tour divergents et convergents. La vaste place qui enveloppe l’arc de triomphe de l’Etoile est devenue un grand point de ralliement d’où les colonnes d’attaque peuvent être lancées et dirigées dans tous les sens. On s’avance avec précaution, parce que l’on tieni à garder ce que l’on prend. La plus aventurée des divisions est celle qui marche vers le parc de Monceaux, parallèlement aux régiments qui suivent la direction de l’avenue de Wagram et de l’avenue de Friedland. Le but est d’occuper le boulevard Malesherbes et d’arriver par la jusqu’à la place de l'Europe et à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare. En apparence, pas d’obstacles. Mais il faut se tenir en garde contre les surprises et éviter tout combat inutile. L’objectif est surtout la grande et belle caserne de la rue de la Pépinière. On y arrive.; on en délogé les quelques fédérés qui essayent encore de s’y maintenir. On s’y installe. Les canons de campagne sont mis en batterie, pendant que plusieurs mitrailleuses se posent dans une position avantageuse devant la façade de l’église Saint-Augustin. De là est dominée toute la portion du boulevard Malesherbes qui descend vers la Madeleine, et en même temps, par le boulevard llaussmann, on est en mesure de se porter très-rapidement jusque dans le cœur de Paris. On peut se dire le maître de toute la partie occidentale

de la ville, et Ton y occupe des positions qui commandent le centre riche, élégant, commercial, industrieux, travailleur. On peut se permettre d’y rayonner à sa guise. C’est assez pour une première journée. D’autant mieux que ces avantages n’ont pas été obtenus sans fatigues et sans combats. Mais on prévoit que le lendemain sera plus rude encore. Ce n’est pas trop de la nuit pour se préparer à surmonter tous les obstacles.

Pas plus pour les partisans et les derniers défenseurs de la Commune que pour les troupes de Versailles ne furent perdues ces heures ténébreuses où la nuit couvrait de ses ombres protectrices tous les déplacements. Le colonel Brunei, qui n’a pas fait merveille à la tête de la 10e légion, est sorti de sa prison à l’heure du danger et a pris le commandement de la place Vendôme, où l’on se propose de résister comme au cloître Saint-Merri en 1832. Le général La Gécilia s’est transporté à Montmartre. Avec lui marche en sous-ordre le général Gluseret, qui ne paraît pas tenir rigueur à la Commune de la captivité préventive qu’elle lui a infligée. Mais ce n’était là qu’une comédie destinée à dépister les surveillances trop ombrageuses. On ne vit pas le moins du monde Cluseret à la tête des bataillons fédérés. On a su depuis qu’il s’était ménagé un asile sûr dans les quartiers qui avoisinent Montmartre. A la faveur d’une nuit obscure, il parvint à se dérober adroitement à ses compagnons, parmi lesquels étaient Vermorel, G. Lefrançais, membres de la Commune, A. Humbert, rédacteur du Père Duchêne , quelques autres, que nous ne pouvons tous nommer. Depuis ce moment, c’est-à-dire depuis la nuit du 22 au 23, on ne vit plus le général Cluseret; on n'entendit plus parler de lui, si ce n’est sur la terre étrangère, où il a cru, comme tant d’autres, devoir élever la voix pour faire entendre des récriminations, des invectives, et surtout des insinuations plus malséantes encore dans sa bouche que dans toute autre. Le papier souffre tout, et les infamies écrites ont beau jeu quand elles se produisent à distance.

Comme le colonel Brunei sur la place Vendôme, le général La Gécilia est plein de zèle à Montmartre. Il cherche et groupe les canons, les munitions, les soldats; il se met en communication avec le 17e arrondissement oii se trouvent B. Malon et Jaclard; il veut faire en quelques heures des huttes une forteresse aussi formidable que le Mont- Valérien. C’est là que la Commune doit trouver son dernier asile. Nous verrons ce qu’ri advint de ces deux foudres de guerre.

De son côté, quoique dès le début il ait perdu un de ses membres, Billioray, qui a disparu dans la soirée du 22, le Comité de Salut public ne reste pas dans l’inaction.

Il a tout pouvoir; il en use. Il autorise les chefs des barricades à requérir l’ouverture des portes des maisons partout où ils le jugeront nécessaire ou convenable; à réquisitionner pour leurs hommes tous les vivres et objets utiles à la défense, dont ils feront récépissé, et dont la Commune fera éiat à qui de droit. Un bon billet qu’avaient là les propriétaires ainsi réquisitionnés! Mais on n’y regardait pas de si près quand il s’agissait du salut général. Il est juste de dire que la plupart de ces pièces probantes ont disparu, et qu’elles sont aujourd’hui fort recherchées par les amateurs d’autographes et de raretés. Les collectionneurs, on le sait, ne tiennent jamais à la couleur du pavillon qui couvre la marchandise.

Tout près des larges avenues qui ont facilité jusque-là aux troupes leur marche en avant, s’élèvent et s’organisent de formidables barricades, qui seront autant de remparts énergiquement défendus. Sur le boulevard de Clichy, on a fait du collège Chaptal, dont les constructions ne sont pas terminées, une forteresse ou tout se prépare pour une résistance opiniâtre. Les hommes qui tiennent là-dedans appartiennent pour la plupart a des quartiers lointains; mais ils n’en seront que plus obstinés dans la lutte. Ils se sentent appuyés d’une part, sur leur droite, par les Batignolles, où les rues longues et étroites semblent percées à souhait pour arrêter longtemps une marche régulière ; d’autre part, sur leurs derrières, par les défenses

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