XL. — Le dénqüment
Le citoyen Henri Rochefort ne s’y laissa point tromper. Avec la prévoyance lucide des gens de sa trempe, il comprit qu’on arrivait au dénoùment fatal. Il n’avait nulle envie d’assister à l’entrée victorieuse des troupes de Versailles dans Paris. Cependant il se garda bien d’avouer hautement le motif qui guidait sa conduite. En quittant sournoisement Paris, dans la nuit du 19 au 20 mai, il laissa une lettre destinée à être rendue publique. C’était un véritable trait de Parthe, mais dirigé contre les amis et les alliés de la veille. La retraite était mise sur le compte de la situation faite aux journaux par la politique ombrageuse de la Commune. Le Mot d'ordre suspendait volontairement sa publication en attendant des jours meilleurs. Personne ne crut au motif allégué par Henri Rochefort. On pensa bien plutôt qu’il était au courant de tout ce qui se manipulait dans l’ombre, et, principalement chez les gens qui suivaient d’un œil inquiet les agissements du docteur Parizel, les craintes redoublèrent. Pour tous, la retraite du pamphlétaire équivalait à une déroute de la Commune. On apprit, quelques heures plus tard, qu’il avait été arrêté à Meaux, dans les lignes prussiennes, et conduit à la prison de Versailles.
Les finances de la Commune n’étaient pas en meilleur état que les affaires militaires, et le citoyen Jourde ne cessait de se plaindre de dépenses excessives auxquelles il ne savait plus comment faire face. Il crut se sauver en signalant des abus qui se renouvelaient et se multipliaient chaque jour soit sur la solde, soit sur les fournitures d’équipement des gardes fédérés. Vraiment il avait mis du temps et de la complaisance à déployer cette perspicacité. Quand il parla, ses caisses à sec lui en faisaient une obligation étroite. Il n’v avait pas un moment à perdre, si l’on ne voulait être obligé de réduire la maigre pitance que l’on servait aux défenseurs de la Commune.
Le citoyen Jourde n’obtint pas qu’on lui vînt en aide par quelque mesure financière. Sous ce rapport, on le laissait entièrement se débarbouiller à sa convenance. S'il était trop vif dans ses doléances, on se contentait de lui répondre que personne ne l’avait contraint à prendre la place qu’il avait choisie. Mais Jourde obtint un décret de la Commune, et ce décret du 20 mai n’est pas une des choses les moins bizarres du temps. D’abord on avait institué une commission supérieure de comptabilité qui devait procéder à la vérification générale des comptes des différentes administrations communales et fournir à la Commune un rapport mensuel de ses travaux. Cela ne suffisait pas. Par décret, « tous les fonctionnaires ou fournisseurs accusés de concussion, déprédation, vol, seront traduits devant la Cour martiale; la seule peine appliquée à ceux qui seront reconnus coupables sera la peine de mort. » Nous passons volontairement sur les considérants de ce décret, ainsi que sur l’article 2 qui, promet « une enquête sur tous ceux qui, de près ou de loin, auront eu le maniement des fonds publics. » Ce que nous avons cité doit suffire pour montrer quelles étaient les préoccupations du Conseil communal au moment même où tout se préparait pour le dernier assaut.
Dans le même ordre d’idées, nous n’hésitons pas à dire et a mentionner qu’on voit, le 20 mai, fonctionner pour la première fois le jury d’accusation destiné à indiquer parmi les prisonniers quels sont ceux qui seront retenus comme otages de la Commune. Raoul Rigault a voulu que cette formalité
fût remplie. Un le laisse faire. Un sait b’en qu'il ne débutera pas par l'un ou l'autre d^s hommes considérables que. détiennent les geôliers de la Commune. Effectivement on voit compaiaître quelques gendarmes , quelques anciens sergents de ville; mais de l’archevêque de Paris, des autres prêtres et religieux, du président Bonjean, de Gustave Ghaudey, il n’est seulement pas question. Le fretin dont on s’occupe ostensiblement est bon à entretenir jusqu’au bout les illusions de la foule ignorante et disposée à se contenter des apparences. Un se garde bien de se départir en quoi que ce soit de ce système hybride et cauteleux qu’on a suivi pendant deux longs mois. Un ne jettera pleinement le masque que lorsque la dernière heure sera irrémissiblement venue. Nous y touchons.
Le 21 mai est, en effet, le dernier jour de la Commune. Car ce jour-là, les troupes de Versailles entrent dans Paris par les portes d’Auteuil et de Saint-Cloud, et la bataille des rues va commencer, une bataille auprès de laquelle pâlissent les sinistres journées de juin 1848.
Depuis quarante-huit heures déjà, le bruit de cette entrée de l’armée régulière s’était répandu dans divers quartiers. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que la nouvelle était au moins prématurée. La Commune régnait toujours et légiférait. Quant aux bulletins militaires, on ne prenait même plus la peine de les lire, tant ils ressemblaient aux bulletins des jours précédents. Ils ne parlaient que de fusillades intermittentes et de succès importants remportés par les fédérés. Le 20 mai, c’était ainsi; le 21, c’était la même chose. Ce jour-là, pendant que la Commune trouve qu'un de ses membres, le citoyen Clément, a été agent de la police secrète sous Napoléon III, le Comité de Salut public, « en présence des tentatives de corruption qui lui sont signalées de toutes parts, rappelle que tout individu prévenu d’avoir offert ou accepté de l’argent pour faits d’embauchage se rend coupable du crime de haute trahison et sera déféré à la Cour martiale. » Nous n’avons pas besoin de faire ressortir l’importance d’une semblable note et surtout au moment où nous sommes arrivés. Elle démontre clairement que le Gouvernement de Versailles comptait de nombreux auxiliaires dans Paris et qu’il en recrutait encore chaque jour. S’il est juste de n’enlever à l’armée aucun des mérites qu’elle a déployés dans cette horrible guerre, on manquerait à l’équité en ne proclamant pas bien haut que des hommes de cœur se tinrent sans cesse prêts à la seconder. Ils prirent pour eux les tâches les plus ingrates; rien ne les rebuta. Et c’était d’autant plus méritoire qu’ils couraient en permanence des dangers de toute sorte, dont le moindre n’était pas la délation de leurs agissements par quelque faux frère. L’impartialité la plus vulgaire commande de ne pas l’oublier. La guerre de 1870 avait retrempé tous les cœurs.
Le général Cluseret reparaît à la dernière séance de la Commune. Il y a plusieurs jours qu’il attend dans un salon de l’Hôtel-de- Ville le jugement qui doit être prononcé sur son compte. La captivité ne lui pèse pas. Elle est on ne peut plus douce et comfortable. Aussi comprend-on que Cluseret ne témoigne aucune impatience. Il ne peut douter que la liberté va lui être incessamment rendue ; mais il cherche déjà les moyens de se mettre à l’abri, car il ne se fait aucune illusion sur tous les symptômes qui l’entourent. A cette dernière séance de la Commune qui va prononcer son acquittement, pendant que Jules Miot étale son réquisitoire, Cluseret fait remarquer tout haut l’absence de Félix Pyat, de Paschal Grousset et de quelques autres élus du peuple, bien connus par leurs hautes qualités de prudence. Cluseret ne se trompait pas. Félix Pyat et Paschal Grcusset étaient cachés. Beaucoup d’autres allaient faire comme eux.
Il n’y avait plus à douter ; malgré la dernière illusion entretenue par Ch. Delescluze, le drapeau tricolore flottait sur la porte d’Auteuil; les troupes de Versailles entraient dans la place. L’événement prend sa date de la soirée et de la nuit du 21 au 22 mai.
LE MARÉCHAL DE MAC MAHONj
51 MAI. - ENTRÉE DES TROUPES PAR LA PORTE DE SAINT-CLOUD (Point-du-Jour).