III. — La bataille
Le canon grondait avant l’aube dans la matinée du 23 mai. Les Parisiens logés dans les quartiers du centre tendaient une oreille inquiète et cherchaient à deviner le sens précis de tous les bruits qui arrivaient jusqu’à eux. Les grondements de l’artillerie étaient lointains. Impossible de juger le point où se passait l’action. L’armée avançaitelle? On l’ignorait. Pas moyen d’aller au dehors prendre des renseignements. A quatre pas de sa maison, on courait le risque d’être englobé dans un gros de fédérés et entraîné on ne savait où. Les domestiques, allant aux provisions quotidiennes, étaient devenues en même temps les grandes pour voyeuses de nouvelles. Ce qu’elles apportaient présentait souvent les contradictions les plus flagrantes. Il fallait s’en contenter néanmoins, et tâcher d’accommoder le tout, comme on fait pour deux actes d’une authenticité également irrécusable. La logique n’y trouvait pas son compte; mais c’était ainsi.
ün parvenait difficilement, par exemple, à concilier les deux proclamations que le Comité de Salut public lit afficher sur les murs de Paris dans la nuit du 22 au 23 mai. Ni l'une ni l’autre ne portait de date. Mais elles s’étalaient côte à côte, et paraissaient avoir été écrites à quelques minutes de distance et imprimées en même temps, presque sur la même feuille de papier.
La première proclamation était adressée aux soldats de l’armée de Versailles. Elle disait :
« Le peuple de Paris ne croira jamais que vous puissiez diriger contre lui vos armes, quand sa poitrine touchera les vôtres : vos mains reculeraient devant un acte qui serait un véritable fratricide. Comme nous, vous êtes prolétaires; comme nous, vous avez intérêt à ne plus laisser aux monarchistes conjurés le droit de boire votre sang comme ils boivent vos sueurs.
» Ce que vous avez fait au 18 mars, vous le ferez encore, et le peuple n’aura pas la douleur de combattre des hommes qu’il regarde comme des frères et qu’il voudrait voir avec lui au banquet civique de la liberté et de l’égalité.
» Venez à nous; nos bras vous sont ouverts. »
Ne nous arrêtons pas à faire ressortir la mal¬
adresse qu’il y avait à parler du 18 mars à des hommes qui tous considéraient les actes accomplis dans cette journée néfaste comme une tache faile à leur honneur. Et puis c’était bien le moment, après deux mois de luttes et de combats meurtriers, de faire appel à des sentiments fraternels et de parler de banquet civique de la liberté et de l’égalité! Réellement ces hommes trouvaient bien le langage qui peut toucher le cœur du soldat quand la parole est au canon.
La seconde proclamation s’adresse au peuple de Paris. Après avoir relaté sommairement, et en émaillant sa relation de grossières inexactitudes, les faits de la soirée du 21 et de la matinée du 22, elle prend le ton lyrique et ajoute :
« Parisiens, la lutte engagée ne saurait être désertée par personne, car c’est la lutte de l’avenir contre le passé, de la liberté contre le despotisme, de l’égalité contre le monopole, de la fraternité conlre la servitude, de la solidarité des peuples contre l’égoïsme des oppresseurs. Donc, aux armes! Que Paris se hérisse de barricades et que derrière ces remparts improvisés il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d’orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire; car Paris, avec ses barricades, est inexpugnable.
» Que les rues soient toutes dépavées : d’abord, parce que les projectiles ennemis, tombant sur la terre, sont moins dangereux; ensuite, parce que ces pavés, nouveaux moyens de défense, devront être accumulés de distance en distance sur les balcons des étages supérieurs des maisons. Que le Paris révolutionnaire, le Paris des grands jours héroïques fasse son devoir; la Commune et le Comité de Salut public feront le leur! »
Ces deux documents si disparates, inspirés par un esprit si opposé, un sentiment si divers, étaient revêtus des mêmes signatures. Au bas de l’un et de l’autre on lisait les noms des membres du Comité de Salut public : Anl. Arnaud, Billioray, E. Eudes, F. Gambon, G. Ranvier. C’était d’autant plus remarquable que souvent une et même plusieurs de ces signatures étaient absentes.
Ce ne furent du reste pas les seuls documents que l’armée de Versailles trouva sur les murs en pénétrant dans les rues de Paris. Le Comité central ne pouvait laisser échapper une si belle occasion de prendre encore une fois la parole. Il a mis de côté les arrogances et les fanfaronnades qui ne sont plus de saison. Il fait le bon apôtre, et réserve le venin pour la queue de son allocution.
« Soldats de l’armée de Versailles, dit le Comité central, nous sommes des pères de famille. Nous combattons pour empêcher nos enfants d’être un jour, comme vous, sous le despotisme militaire.
» Vous serez un peu plus tard, dans quelques mois, pères de famille.
» Si vous tirez sur le peuple aujourd’hui, vos fils vous maudiront comme nous maudissons les soldats qui ont déchiré les entrailles du peuple en juin 1848 et en décembre 1851. Il y a deux mois, au 18 mars, vos frères de l’armée de Paris, le cœur ulcéré contre les lâches qui ont vendu la France, ont fraternisé avec le peuple : imitez-les.
» Soldats, nos enfants et nos frères, écoutez bien ceci, et que votre conscience décide : Lorsque la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir. »
De son côté, la Commune de Paris le prenait sur un autre ton, mais toujours dans le même but : il s’agissait toujours de pousser les soldats à la désobéissance et à l’indiscipline. C’était au nom du peuple de Paris que la Commune de Paris s’adressait aux régiments de l’armée de Versailles.
« Frères! disait-elle sur tous les murs, l’heure du grand combat des peuples contre les oppresseurs est arrivée! N’abandonnez pas la cause des travailleurs. Faites comme vos frères du 18 mars. Unissez-vous au peuple dont vous faites partie. Laissez les aristocrates, les privilégiés, les bourreaux de l’humanité se défendre eux-mêmes, et le règne de la justice sera facile à établir. Quittez vos rangs! Entrez dans nos demeures! Venez à nous, au milieu de nos familles. Vous serez accueillis fraternellement et avec joie. Le peuple de Paris a confiance dans votre patriotisme.
» Vive la République !
» Vive la Commune! »
Il suffit de relire ces proclamations aujourd’hui, à une année de distance, pour comprendre qu’elles ne devaient produire aucun effet. Ceux qui avaient assisté sans broncher, et nous étions du petit nombre, au développement complet de ce drame, avaient surtout quelque peine à se rendre un compte exact et fidèle de cette hypocrisie de la dernière heure. Volontiers on l’aurait attribuée à la lâcheté. Car, malgré les expressions ambiguës dont ne parvenaient pas à se débarrasser les documents écrits, émanés de toute cette tyrannie communale, jamais on n’avait remarqué cette duplicité qui est le caractère dominant de tout ce que nous venons de transcrire. Il y avait là quelque chose de nouveau, absolument né de la circonstance. Et le nouveau n’était jamais rassurant avec des hommes tels que ceux qui tenaient encore dans leurs griffes l’infortuné Paris.
Quelques rares journaux avaient trouvé moyen de paraître et de continuer leur publication et leur commerce. Ils ne circulaient librement qu’en remontant la ville vers l’est. Là, du nord au sud, rien n’était changé. Ailleurs, on ne se procurait pas sans peine ces feuilles qui puaient le sang, le vitriol et le pétrole. L’un, le Prolétaire, n’hésite pas à écrire : « Femmes, enfants, aux barricades, et réfractaire ou lâche que vous verrez ne rien faire, fusillez-le ; c’est votre droit et votre devoir... Le moment est passé de monter la garde devant les comptoirs de marchand de vins... » Un autre, le Vengeur, sonnait sa dernière fanfare dans un article qui portait la signature équivoque de Félix- Pyat, ou plutôt de F. Pyat, nuance que saisiront ceux qui sont familiers avec les habitudes littéraires, escortée des signatures F. Bias, A. Rogeard, F. Decaudin, G. Clodong. Avec l’impudence qui n’avait jamais manqué à sa rédaction, le Vengeur parlait un langage qui ne pouvait, amener que de nouveaux malheurs. « Iis veulent vous opprimer après vous avoir vendus, disait cette feuille qu’on se disputait pour avoir des nouvelles. Ils n’échapperont pas à la colère de ce grand peuple qu’ils veulent asservir pour la seconde fois. Déjà la généreuse population de Paris se lève indignée à leur approche ; déjà la ville se hérisse de barricades; déjà des soldats de la ligne, poussés de force contre nous, ont quitté les rangs des royalistes, leurs oppresseurs, pour passer dans le camp des républicains, leurs libérateurs et leurs frères; déjà les implacables ennemis du peuple reculent et se troublent devant la sublime fureur de l’héroïque cité, qui retrouve dans l’excès de ses maux le secret de ses victoires... »
« Il ne s’agit pas seulement de résister, disait de son côté le Tribun du peuple, de renouveler Neuilly qui ne put jamais être pris, mais de vaincre, et vite... Au feu maintenant! Il ne s’agit plus de crier : Vive la République! mais de la faire vivre... » Dans le Paris-libre, le mensonge éhonté se donnait libre carrière. « Déjà, disait-il, des soldats, nos frères, reculent devant le crime qu’on veut leur faire commettre. Un grand nombre d’entre eux sont passés dans nos rangs. Leurs camarades vont suivre en foule leur exemple. » Arrêtons ces citations; àla distance oùnous sommes, elles deviennent écœurantes.
Voilà cependant avec quelles bourdes on alimentait le fanatisme populaire, on réveillait l’enthousiasme, on excitait à une résistance farouche! Voilà de quelles folles espérances se repaissaient les hommes du 18 mars, restés jusqu’au bout sur la brèche et le fusil à la main ! Pas un d’entre eux qui reconnût les fautes de tout genre commises dans ce Paris abandonné complètement à leur merci pendant plus de deux mois. Après avoir, par surprise, gagné la partie, ils la perdaient par leur ineptie, par leur incapacité radicale, parleur impuissance dans l’organisation, par leur ignorance complète de tout ce qui peut et doit constituer un gouvernement. Et pas un n’avait la force, le courage, la bonne foi de l’avouer. Pas un qui comprît que la véritable grandeur aurait consisté à ne rien céler de la vérité, à faire de la franchise nette et crue le grand levier administratif et gou-
vernemental, et que par cela seul on# opérait la plus importante des révolutions. Point; toujours et partout, finesse contre finesse; brutalité et tromperie se donnant la main ou entrant en antagonisme. Dans cette voie, comme toujours, la victoire devait fatalement rester aux gros bataillons, aux forces les mieux organisées.
Disons toutefois, pour ne rien omettre de ce que nous savons pertinemment, que plusieurs membres de la Commune songeaient à se remettre personnellement à l’absolue discrétion du Gouvernement de Versailles, sous l'unique mais expresse condition de respecter la vie et la liberté de ceux qui avaient pris part au mouvement insurrectionnel depuis le 18 mars. Le mystique Babick en fit la proposition formelle. Sentant la défaite inévitable, quelques-uns de ses collègues y voyaient une issue très-honorable pour sortir d’un mauvais pas. Les mandataires communauxdevenaient ainsi des victimes expiatoires, et leur nom était arraché à l’exécration de la postérité. Mais la Commune n’était pas en permanence, et le malheur voulut que la plupart de ses membres, disséminés dans les arrondissements, ne purent pas se trouver réunis à l’Hùtel-de-Ville. En outre, le Comité de Salut public crut devoir assumer sur lui seul la responsabilité de la situation, et, contre toute raison, la Commune ne fut pas convoquée. On ne saurait trop insister sur tous ces menus faits et ces détails; c’est par là seulement que la lumière sera faite, et qu’on aura la vérité.
Cependant le mouvement des troupes se dessinait et s’accentuait avec une fermeté qui révélait un plan profondément mûri et savamment combiné. Le 2e corps avait pour mission d’agir sur la rive gauche, et il avait débuté par la capture importante de l’École militaire avec toutes ses attenances et dépendances. Le Ie corps lui donnait la main ayant ses lignes d’opérations marquées par les quais et les grands boulevards. A celui-ci se reliait le 5e corps qui agissait dans le vaste espace, fort accidenté et avec des terrains en pentes plus ou moins adoucies, compris entre les grands boulevards et les anciens boulevards extérieurs. Enfin le 1er corps d’armée opérait en suivant la ligne septentrionale des fortifications : il devait enlever tous les obstacles qu’il rencontrait devant lui jusqu’à la hauteur du boulevard de Magenta où devait se faire la jonction avec le 5e corps. Derrière cet immense éventail venait l’armée de réserve, toujours prête à se porter sur les points où l’on aurait besoin d’aide et de renforts, à prendre part à la lutte, et surtout conservant les positions et le terrain conquis. Pour qui aurait pu voir d’un coup d’œil ces dispositions comme nous les voyons aujourd’hui après l’événement, dès le 23 mai, la victoire de l’armée de Versailles n’aurait pas fait l’objet d’un doute ou d’une anxiété, môme en tenant compte uniquement nés éléments militaires.
Le Comité de Salut public veut user de son pouvoir jusqu’à la dernière heure. Il rend un décret en vertu duquel les persiennes ou volets de toutes les fenêtres doivent demeurer ouverts; toute maison de laquelle partira un seul coup de fusil ou une agression quelconque contre la garde nationale sera brûlée immédiatement. Pour surcroît, c’est la garde nationale elle-même qui est chargée de veiller à l’exécution stricte de ce décret.
En effet, dans toutes les rues on entend des voix glapissantes ou impérieuses qui crient d’ouvrir les persiennes. C’est là tout ce qui arrive aux oreilles de ceux qui se claquemurent au logis pour ne pas être exposés à se trouver au milieu de la bataille. Car de tous côtés éclatent des détonations épouvantables. Les canons, les mitrailleuses, les chassepots font rage. Le sang doit couler à Ilots. Mais on ne voit rien ; on reste dans l’intérieur des appartements avec l’imagination affolée. On ne sait ni sur quel point on se bat, ni quelles sont les péripéties de la lutte. Si les échos ne sont pas trompeurs, la bataille doit être terrible en plusieurs endroits divers.
Effectivement, dès que les premières clartés de l’aube ont permis de quitter les bivouacs improvisés, les troupes ont repris leurmarcheen avant. Le corps du général Ladmirault s’est chargé de la plus rude
HISTOIRE I)E LA COMMUNE
besogne. 11 faut qu’il arrive lestement jusqu’aux portes de Saint-Ouen et de Glignancourt et qu’il aborde les buttes Montmartre par les pentes abruptes du nord. On n’attend pas l’attaque de ce côté. C’est pour cela qu’il a été choisi. A la tête de la lrB division marche le général Grenier, nature froide, impassible, mais d’une intrépidité telle qu’on a pu dire de lui, sur le champ de bataille de Borny : rien ne l’émeut, rien ne l’étonne. Grenier a le don rare de se faire adorer des soldats qu’il commande. Il les conduit au feu comme à la manœuvre, avec la tranquillité stoïque de l’homme d'énergie qui sait accomplir un devoir. Le général Grenier avait un mérite spécial et fort appréciable lorsqu’il s’agissait de former tête de colonne dans une attaque aussi importante: il connaissait admirablement Paris et notamment la région dans laquelle il allait entrer. Bien plus, en revenant des prisons d’Allemagne, il avait repris son ancien logement à Paris et avait attendu que Versailles l’appelât pour lui redonner un commandement. Il en résultait que le général Grenier avait pu voir les premiers agissements du Comité central et de la Commune; il avait même étudié de très-près la position de Montmartre.
Dès la première heure, les défenses septentrionales des Batignolles sont attaquées avec une telle vigueur, une telle impétuosité, que rien ne peut résister à l’élan des régiments que commande le général Grenier. Les fameux bataillons fanatisés par Dombrowski luient eux-mêmes débandés et en désordre. Depuis Neuilly, ils se replient en faisant le coup de feu. On ne leur laisse aucun repos. C'est la véritable lutte à outrance, où il faut autant de solidité que de bravoure. Infatigable, le général Grenier lance tantôt un régiment, tantôt un autre ; mais il garde toujours des troupes fraîches sous la main. Il ne s’épargne pas de sa personne, et montre, par son exemple, aux officiers qui l’entourent comment on électrise le soldat français, comment on en obtient tout ce que l’on veut. Chacun le seconde, chacun veut se montrer digne de servir le pays sous un pareil chef. On arrive dans la plaine étroite qui sépare les murs des fortifications des premières pentes de la montagne. Ce n’est pas le moment de s’arrêter. Sur un ordre, sur un signe du général, les soldats repartent au pas de course, et les plus lestes couronnent le plateau, envahissent les maisons et spécialement le moulin de la Galette, avant qu’on ait pu faire jouer l’artillerie dont cette position formidable était armée. Les canons sont pris et mis au service de la lre division du 1er corps d’armée. On pénètre dans les mes du vieux Montmartre; on bouscule tout ce qui fait résistance sur la place du Tertre. Les gardes nationaux dégringolent effarés à travers tous les sentiers qui conduisent au sommet des buttes. On voit des pantalons rouges partout, il en arrive par la rue Lepic, par la rue N or vins, par tous les chemins qui sillonnent le flanc nord de la montagne. Une brigade entière a pu grimper sans éprouver de résistance sérieuse. C'est la vigueur unie à l’audace. Les soldats entrent dans la rue des Rosiers, prennent la vieille tour qui servait à l’ancien télégraphe aérien, s’emparent de l’esplanade, jetplantent le drapeau tricolore sur la tourMalakoff, cabaret célèbre qui est en face de la maison sinistre où ont été assassinés les généraux Lecomte et Clément Thomas. Il est trois heures de l’après-midi. Si Paris n’avait pas été enfermé dans les maisons, en proie aux transes les plus vives, il aurait pu voir le signe de la délivrance arboré sur le point le plus apparent de la ville.
Cette opération avait été si lestement conduite que beaucoup, même dans les quartiers avoisinant Montmartre, se refusèrent pendant quelques heures à y croire. On savait que le général La Cécilia était venu prendre le commandement des buttes presque immédiatement après que fut officiellement constatée l’entrée de l’armée de Versailles dans Paris. Maison ignorait que le général La Cécilia, tout aussi prudent que le général Gluseret, dès qu’il s’agissait d’une bataille suprême, avait quitté son poste dans la nuit du 22 au 23, sous prétexte de prendre l’offensive. Ce prétexte n’avait d’autre but que de donner effrontément le
change à l’état-major, qui s’était installé devant la mairie du 18e arrondissement et demandait de tous côtés des munitions. C’est pourquoi, après s’être montré un instant au collège Chaptal où on lui avait offert le commandement d’une colonne destinée à forcer la caserne de la Pépinière et le poste de l’église Saint-Augustin, le général avait disparu emmenant avec lui le brillant colonel Lisbonne, qui lui servait d’aide de camp. On croyait que La Cécilia défendrait Montmartre avec l’énergie du désespoir; il l’avait promis; et La Cécilia avait fui comme le dernier et le plus misérable de ses soldats, sans même pouvoir alléguer pour excuse la virulence et l’imprévu de l’attaque. 11 ne l’avait pas attendue pour se mettre à l’abri et chercher ses sûretés. Cette défection engendra une incroyable inertie. Ce n’était pas ce qu’il aurait fallu pour résister à la vigoureuse et victorieuse attaque des troupes du général Grenier.
Il en était à peu près de même du général Dombrowski. Quand il vit que la cause de la Commune était perdue, il essaya de trouver un refuge du côté des troupes prussiennes qui occupaient la ville de Saint-Denis et une partie de la campagne. Sa nationalité polonaise et ses antécédents comme agitateur national furent un obstacle que rien ne put vaincre. Dombrowski rentra dans la ville, décidé à trouver sur les hauteurs de Belleville ce qu’il avait cherché vainement à Neuilly. Mais ses allures et ses démarches avaient éveillé les défiances et les soupçons. Parmi les siens, plus d’un ne voyait plus qu’un traître dans l’aventurier polonais. Pendant qu’il courait de barricade en barricade, dans le voisinage du boulevard Ornano, il reçut un coup de fusil qui lui fit une blessure mortelle. Transporté à l’hôpital La Riboisière dans un état qui ne laissait plus aucun espoir à la science éprouvée des chirurgiens, il expiia trois heures après. Celui-là, du moins, mourut en soldat. Durant son agonie, il ne cessait de répéter : — Et ils prétendent que je les ai trahis ! Il est certain que beaucoup de personnes le croient et- des mieux informées ; plusieurs même l’ont écrit; mais les versions varient sur des points essentiels. Selon les uns, Dombrowski n’aurait rien ignoré des relations que Versailles entretenait dans son état-major. Selon les autres, c’estavec la chancellerie germanique que le général polonais avait noué des rapports de connivence. Cette dernière assertion a été, vers la fin de juin 1871, portée à la tribune de l’Assemblée nationale par le général Trochu, qui a même ajouté que, sous son gouvernement, on avait dû arrêter Dombrowski parce qu’on savait que cet étranger était à la solde de la Prusse. Avec M. Philibert Audebrand, on est en droit de demander pourquoi l’ancien gouverneur de Paris, l’ancien président du gouvernement de la Défense nationale, n’a pas fait plus tôt cette déclaration. Tout le monde y aurait gagné. Bien plus, on ne comprend pas, si l’on croit sur parole et sans preuves le général Trochu, pourquoi les états-majors prussiens auraient refusé de donner des saufs-conduits au général Dombrowski et à ses officiers, et même de les protéger quand ils essayaient de se mettre à couvert dans les lignes allemandes.
Autour du collège Chaptal, c’est une vraie bataille que livrent les troupes parties de la caserne de la Pépinière et de Saint-Augustin. Pendant la Commune, ce vaste établissement avait été transformé en magasin et en arsenal. Quand elle en fut maîtresse, l’armée y trouva d’immenses approvisionnements. Mais ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à ce résultat. Les fédérés se défendirent là avec une bravoure qu’on ne saurait méconnaître sans injustice. Embusqués derrière les murs comme derrière les remparts d’une forteresse, ils tinrent longtemps en respect, et à distance, les soldats qui auraient voulu franchir cette enceinte au pas de course. Il fallut multiplier et diversifier les attaques pour obliger les fédérés à se retirer. Et encore ne le firent-ils que lorsqu’ils se sentirent menacés d’être tournés et pris entre un trop grand nombre de feux convergents. Ils se replièrent pour venir combattre encore derrière les barricades de la place Clichy. Leur opiniâtreté sembla