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V. — La marche en avant

Tous ces événements sinistres nous ont entraîné fort avant. Ils nous ont lait oublier, en apparence du moins, que l’armée était loin d’avoir accompli son œuvre; que, si elle tenait et avait délivré la moitié de Paris, l’autre moitié était toujours sous le joug de la Commune, et que, d'heure en heure, ce joug devenait plus lourd. Revenons donc sur nos pas, et racontons la suite de ces combats de tous les instants où, pour auxiliaires, les chassepots et l’artillerie des fédérés ont pris la torche et le pétrole des incendiaires.

Les troupes que commande le général Clinchant ont à peu près déblayé le 9° arrondissement. Pour donner la main aux troupes que commande le général Ladmirault, après la prise du square Montliolon où la résistance énergique se prolongea jusqu’au 24 dans la journée, il ne reste plus qu’a débusquer les fédérés qui, dans le faubourg Poissonnière, tiennent toujours à la caserne dite de la Nouvelle-France et dans les terrains accidentés et convulsés qui avoisinent Saint-Vincent-de-Paul. C’est rude, précisément..à cause de la disposition des lieux, et lorsqu’on a pris pour règle de respecter autant que possible les immeubles particuliers. L’attaque de front est impossible; mais les soldats du général Clinchant sont habitués à ne pas tenir compte de semblables obstacles. Ils savent tourner habilement une position inabordable de front, et, depuis trois jours, ils ne font pas autre chose dans Paris. La guerre des rues s’apprend vite avec des officiers intelligents et zélés. Quoique fortement occupée, la caserne de la Nouvelle-France présen tait aussi de graves difficultés pour la défense, et la principale consistait dans cet encadrement entre les maisons qui interdisait aux bataillons de se déployer et entravait la liberté de leurs mouvements. Cela supprima bien des résistances et restreignit le nombre des victimes, qui fut loin d’être aussi considérable qu’on aurait pu le redouter.

Les fédérés furent attaqués dans leur repaire de plusieurs côtés à la fois. On fit jouer la sape pour pouvoir les atteindre sûrement. 11 en résulta que lorsqu’ils barricadaient la porte et préparaient tout dans la cour pour opposer une résistance désespérée, ils se trouvèrent pris entre des feux croisés qui ne tardèrent pas à joncher le sol de morts, de mourants, de blessés. Aux cris de la bataille se joignirent bientôt les plaintes de la douleur et les imprécations de la défaite. Les plus obstinés, les fanatiques combattaient encore , et il fallut les achever pour se déclarer maître de la position. Mais le plus grand nombre jeta ses armes. On fit là une masse de prisonniers.

Cette action s’accomplissait à peu près au moment où les troupes du général Ladmirault entraient dans la gare du chemin de fer du Nord. A mesure que l’armée avançait, laissant la sécurité derrière elle, les municipalités se reconstituaient, et l’on voyait avec plaisir presque partout reparaître les élus du mois de novembre provisoirement confirmés par le Gouvernement de Versailles. Dans chaque mairie, à côté des magistrats municipaux, s’installaient des officiers d’état-major et des commissions militaires. C’était là qu’on conduisait les prisonniers ramassés dans toutes les rues, après laprise des barricades et souvent après avoir fouillé les maisons où les adhérents de la Commune étaient signalés, où ils cherchaient un refuge après la bataille , ou mieux des fenêtres desquelles on avait fait feu sur les troupes. Ces prisonniers subissaient un interrogatoire sommaire

qui servait à distinguer les identités et surtout les nationalités et à former des catégories. Des mairies, les groupes étaient dirigés sur divers points où l’on rencontrait des officiers supérieurs investis de la plus redoutable des missions. Ils formaient des cours martiales qui prononçaient leurs sentences sans appel et exécutoires sur-le-champ. Les étrangers surtout durent comprendre qu’on n’attisait pas et n’entretenait pas impunément les discordes civiles dans un pays auquel on n’est rattaché par aucun intérêt, par aucun lien de famille. Au parc Monceaux, à l’École militaire, en bien d’autres endroits, ces cours martiales fonctionnèrent dès le 24 mai. Dans plusieurs arrondissements, et notamment dans le 9°, ces transferts de prisonniers étaient opérés par des gardes natio naux intéressés à conserver tout ce qui constitue notre civilisation et qui avaient été maintenus avec l’organisation que leur avait donnée, depuis plusieurs semaines, le colonel Charpentier. Un brassard tricolore, estampillé soigneusement par l’étatmajor des gardes nationales que dirigeait à Versailles le colonel Ch. Gorbin, formait leur signe distinctif. Ces gardes nationaux rendirent un très-grand service à l’armée. Ils la débarrassèrent d’une corvée des plus pénibles, sinon des plus dangereuses. Elle ne fut pas distraite de sa mission naturelle, et put concourir tout entière à la conquête de la cité.

Le nombre des prisonniers était excessivement considérable. A chaque pas, qu’elle faisait en avant, l’armée exécutait des razzias dans lesquelles on voyait beaucoup de pauvres diables mêlés aux véritables et énergiques souteneurs de la résistance. Il faut dire cependant que presque partout ces derniers préféraient la mort à la captivité. On en vit, nous pouvons l’affirmer avec certitude, qui, désarmés, isolés au milieu d’un bataillon, la tête haute, l’injure à la bouche, refusaient obstinément de se laisser emmener par les soldats ; d’autres se jetaient sur les armes avec rage pour essayer de reprendre une lutte folle; d’autres insultaient en face les officiers et leur reprochaient les malheurs de la patrie. Nous avons été témoin de ces faits. Nous ne parlons ici que de ce que nous avons vu, de nos propres yeux vu. Et nous habitons dans un des quartiers, dans une des rues qui ont été le moins éprouvés par la guerre civile.

On fusillait sur place ces énergumènes. Parfois l’exécution se faisait au premier angle de mur qu’on rencontrait. Autrement une taloche sur la tête, un coup dans le dos suffisaient pour faire tomber l’insurgé à quatre pattes, et les fusils de l’escouade étaient alors déchargés à bout portant. Ce que nous racontons ici, cette scène que nous dépeignons, nous l’avons vu exécuter devant la porte charretière de l’hôtel de M. Thiers. Huit jours plus tard on pouvait encore facilement distinguer les maculatures du sang humain entre les pavés, à côté des traces laissées par les feux des bivouacs improvisés. Les passants le remarquaient.

En général, ces sévérités du droit militaire ne s’exercaient que sur des gens qui étaient pris la main dans le crime. Nous avons vu fusiller une femme que nous connaissions. Elle servait dans la boutique d’un marchand de vin; un officier, harassé de fatigue, profita d’une halte po‘ur venir demander un verre d’eau rougie; pendant qu’il boit, la femme prend un pistolet sous le comptoir, et le décharge, à bout portant, sur l’officier qui tombe foudroyé. Empêchez donc les soldats de faire justice sommaire de pareils monstres! Certaines femmes, du reste, montraient un acharnement, une ardeur belliqueuse, une âpreté de meurtre, qui ne faisaient que surexciter les hommes et rendre la lutte encore plus horrible. Quelquesunes avaient pris la vareuse et le pantalon des fédérés. On les voyait, le fusil au poing, au premier rang des combattants. On en arrêta un grand nombre, et contre plusieurs on a pu faire peser les charges les plus graves. Presque toujours, avant l’arrestation, elles cherchaient à malmener les officiers. Elles ne cherchaient que la mort; la donner ou la recevoir. On en conduisit beaucoup dans les mairies, beaucoup également à Versailles. * Mais, tout le temps que dura la résistance, on fut

sans pitié et sans rémission pour quiconque était saisi nanti des engins propres à l’incendie. C’était là, en effet, qu’était le plus grand, le plus terrible danger. On dut organiser de véritables chasses contre les bandes de malfaiteurs qui rôdaient de tous côtés, jetant des matières inflammables et des mèches soufrées dans les maisons, à travers les soupiraux des caves et jusque dans les ruisseaux des rues. Au pétrole s’unissaient toutes les préparations fabriquées par l’infâme docteur Parizel et ses dignes acolytes. De faux pompiers répandaient à Ilots les essences minérales. Parfois, quand ils allaient mettre le feu, ils avertissaient les habitants de la maison et leur donnaient à peine le temps de fuir. C’était leur bienveillance.

On comprend donc que pour ces ennemis d’un nouveau genre l’armée fut sans pitié. Qui a vu nos maisons en flammes ne saurait désapprouver rien de ce qu’elle a fait. Toute commisération, toute sympathie est réservée pour les enfants, pour les femmes fuyant échevelées et dans des désordres de toilette que justifie l’affolement de la peur, pour les vieillards, pour les infirmes, pour les innocents!

Nous avons dit que le général de Cissey ôtait parvenu jusqu’au Panthéon. Ce n’avait pas été sans peine. Dès le 22 au soir la poudrière de l’Eco'e d’état-major avait sauté; mais les munitions y étaient peu abondantes et l'on n’y fit pas grande attention. Il y avait des obstacles presque à chaque pas, et des plus solides à la rue de Rennes, au passage Sainte-Marie où l’on résista longtemps, au carrefour de la Croix-Rouge, puis, en remontant vers Saint-Sulpice et le Luxembourg, àl’Odéon, à la’ rue des Écoles, partout enfin où le terrain se prêtait à une défense énergique. Éà commandait Millière, qui n’avait pas hésité à sortir de l’ombre dans laquelle il s’enveloppait jusque-là. Le conspirateur farouche n’avait pas disparu à l’heui e suprême et décisive du danger. 11 était au milieu des siens, et sa présence contribua puissamment à rendre rude et difficile la besogne de l’armée. Il allait de l'une à l’autre des barricades, distribuant conseils et encouragements aux chefs et aux soldats. Jamais sectaire ne s’entenditmieux à fanatiser les hommes. C’est bien de l’ancien représentant du peuple que nous entendons parler ainsi ; qu’on ne s’y trompe pas. Nous insistons parce qu’on a essayé, nous ne savons dans quel intérêt, d’établir une confusion avec un chef de légion qui s’appelait également Millière. Il était et demeura profondénrentinconnu ; mais, quant à son homonyme, il déploya dans celte lutte une ardeur et une énergie qui ne pouvaient pas nous surprendre, nous qui le connaissions et ne l’avions jamais perdu de vue depuis les journées de juin 1848.

La barricade de la rue de Rennes ne fut défendue que le temps nécessaire pour permettre aux fédérés de compléter leur défense sur d’autres points. L’explosion, volontaire ou involontaire, de la poudrière du Luxembourg, aiguillonna l’attaque et lui donna une ardeur qui fut portée jusqu’au paroxysme. Officiers et soldats de la division Lacretelle s’élancèrent au pas de course, ici par régiments, là par bataillons ou même par compagnies, partout où l’on pouvait redouter de nouveaux malheurs. Les diverses colonnes se portèrent sur le Luxembourg et l’Ûdéon, qui furent occupés rapidement, grâce à la stupeur produite par l’explosion, et sur la Croix-Rouge où se livra un combat long et meurtrier. Les fédérés semblaient comprendre l’importance de cette position, qui commandait plusieurs grandes voies de communication. Ils la défendirent avec un courage digne d’une meilleure cause. La barricade avait été construite dans des conditions de force extraordinaires. Elle ôtait année de canons. Pour en dégager les abords, quatre maisons avaient été incendiées au pétrole en vertu d’un ordre qui autorisait à « détruire par la sape, par la mine, par le feu tout établissement public ou privé nuisant à la défense de la Commune ». Mais l’élan des troupes était tel que rien ne futcapable de l’arrêter. L’obstacle qui barrait la rue du Four-Saint-Germain fut enlevé, des que l’artillerie l’eut rendu intenable pour les fédérés, et l’armée put s’avancer jusqu’à la place

HISTOIRE DE LA COMMUNE

Saint-Sulpice. On donnait de cette place la main aux troupes du Luxembourg.

Ici vient se placer un des épisodes les plus douloureux de cette horrible lutte. Notre devoir est de dire courageusement, impartialement, tout ce que nous savons; n’hésitons pas.

Les grands bâtiments du séminaire Saint-Sulpice avaient été transformés en ambulance. Cette installation datait du siège, et n’avait pas été changée ou modifiée pendant la Commune. Quiconque était porté dans cet asile de la souffrance étaff indistinctement accueilli et soigné par les médecins avec le dévouement qui chez eux est professionnel. A la tète de l’ambulance était le docteur Faneau qui avait, pour le seconder, un personnel recruté parmi les élèves de l’Ecole de médecine et parmi les infirmiers militaires du Yal-de-Grâce. Les salles regorgeaient de blessés, presque tous frappés dans les rangs des fédérés. Mais il n’y a point d’opinions dans les hôpitaux; il n’y a que des malades. Quand les troupes arrivèrent sur la place Saint-Sulpice, elles avaient toute l’excitation de la lutte. On fouilla les maisons, on fit des prisonniers. On allait pénétrer dans l’ambulance, lorsque le docteur Faneau se présenta seul et sans armes, comme il convient à un médecin, et vint se mettre au milieu des soldats. Il affirma sur son honneur qu’il n’v avait que des blessés dans le séminaire. On a dit qu’a ce moment un coup de feu avait été tiré de l'une des fenêtres <de l’établissement. Le fait n’a pas été suffisamment démontré : les internes et les infirmiers le nient énergiquement. C’est une assertion en l’air, comme tant d’autres, imaginée à plaisir pour justifier et excuser une vilaine action que tout le monde devrait s’accorder à flétrir. Peut-être le coup de feu est-il parti des maisons voisines. Toujours est-il que, sans autre forme de procès, le docteur Faneau fut passé par les armes comme un vil pétroleur. Il y a là une tache pour l’officier qui a ordonné ou laissé commettre cette exécution.

La bataille fut rude à la rue des Écoles, qu’on attaquait en même temps que le Panthéon. L’artillerie dut faire brèche à la barricade avant qu’on pût songer à l’aborder de front. Elle était trèsimportante parce qu’elle fermait le passage jusqu’à la rivière et entravait toute liberté de mouvement de ce côté. Dès que les premières défenses furent abattues, les colonnes de troupes arrivèrent parla rue Racine, par la rue de Médicis, par le boulevard Saint-Michel et assaillirent l’ouvrage simultanément. Il fut enlevé avec cette vigueur qui caractérisa partout, pendant ces huit jours, l’armée française, et qui donnait aux cœurs véritablement amis de la patrie des regrets mortels en songeant qu’on n’avait su rien faire de tant de valeur et de tant.de vertus devant l’ennemi étranger.

La prise du Panthéon ne fut pas la conséquence, comme on l’a dit, ni même la suite naturelle et forcée de la chute de cette barricade, qui permettait de lier les opérations de la rive gauche aux opérations de la rive droite.

Il y a ici un autre fait qui n’a pas été jusqu’à ce jour suffisamment mis en lumière. Il nous a rappelé celui que nous avons déjà raconté à propos de la prise du nouvel Opéra et de la Bourse. Nous trouvons en effet dans l'un et dans l’autre le dévouement civil fortement et efficacement mêlé au dévouement et à l’énergie militaires.

La division Levassor-Sorval, on se le rappelle sans doute, devait agir parallèlement à la division Lacretelle, mais en suivant une voie qui iui faisait traverser les grandes agglomérations de l’ancienne banlieue, de l’autre côté du mur d’enceinte démoli par l'administration de M. Haussmann. Cette division marcha rapidement et établit son quartier général à la Chaussée-du-Maine, en plein Montrouge. La mairie du 14e arrondissement tomba entre ses mains, et immédiatement- les anciens officiers municipaux reprirent leurs fonctions. Cela ne voulait pas dire qu’il fut facile d’aller de Montrouge au Luxembourg. Il y avait au contraire bien des obstacles, notamment sur la place qui termine la rue d’Enfer, près de l’ancienne barrière. Là se trouvent de nombreux établissements religieux et hospitaliers. D’un côté, l’hospice des. Enfants-Trouvés; de l’autre, l’infir¬

merie Marie-Thérèse et le refuge du Bon-Pasteur pour les filles repenties. Les fédérés étaient résolus à défendre la place avec acharnement. De tous côtés s'élevaient des barricades au moins ébauchées. Celle qui paraissait la plus forte occupait le coin de la rue Cassini; elle tint longtemps. Quand ils virent que, comme les autres, cet obstacle allait être enlevé, les fédérés se décidèrent à la retraite. Pour assurer ce mouvement ils mirent le feu à la chapelle du Refuge et ils se disposaient à en faire autant à l’hospice des malheureux enfants trouvés. La vue des flammes précipita le dénomment. Rien ne résiste plus à l’élan des soldats ; les habitants du quartier les secondent; à leur tête se met Héligo’n, officier municipal du 14e arrondissement. L’incendie est circonscrit et éteint; mais on ne s’arrête pas là. Des guides sûrs se présentent. On peut arriver sans coup férir jusqu'au Panthéon. On s’engage avec prudence et sans bruit dans des rues paisibles, désertes, retirées; on ne rencontre pas la moindre résistance; on ne voit pas même un fédéré qui puisse révéler cette marche sournoise. On arrive à la rue d’Ulm. De là, on atteint l’Estrapade, et la position du Panthéon est prise à revers. Les fédérés sont entre deux feux. Ils sont vaincus et lâchent pied de toutes parts.

Tant que dura la résistance à la rue des Écoles et au boulevard Saint-Michel, on tint à la rueSoufflot et au Panthéon. Mais, comme s’ils eussent obéi à un môme ordre de retraite, la barricade de la rue des Ecoles enlevée, les fédérés se jetèrent précipitamment et en désordre sur les derrières de la montagne Sainte Geneviève. Voilà ce qu’on a écrit, sans tenir compte du mouvement tournant que nous venons de raconter sommairement. Il devait avoir, et il eut, les plus graves conséquences pour la prise de cette position où les fédérés avaient accumulé de formidables moyens de défense. Leurs chefs se souvenaient des journées de juin 1848. Ils se rappelaient que l'armée n’avait pu s’emparer du Panthéon qu’après des efforts inouïs, et avec des pertes qui l’avaient mise en deuil. Ils disaient volontiers à leurs hommes que, si les insurgés de juin avaient été approvisionnés d’armes et de munitions comme on Pétait en 1871, jamais ils n’auraient été vaincus. Il est certain que la poudre ne manquait pas; les caves du Panthéon en regorgeaient. Quant aux armes, il y en avait partout, de toute sorte et pour toute main. L’arrivée soudaine des soldats par la Vieille-Estrapade rendit tous ces préparatifs superflus. Attaqués par devant, surpris par derrière, les fédérés prirent précipitamment la fuite, au moment même où la résistance cessait au boulevard Saint-Michel et à la rue des Ecoles.

Les plus intrépides allèrent dans l’antique faubourg Saint-Marceau chercher quelque nouveau foyer de résistance. Ils oubliaient* que les temps étaient complètement changés; que la pioche des démolitions avait ouvert de larges voies, et que les vieilles mœurs faubouriennes avaient disparu. Ces quartiers industrieux fournirent certainement de nombreux et vigoureux éléments à la rébellion. Pour preuve nous n’en voudrions que ce qui se passait depuis les Gobelins jusqu’au secteur de l’avenue d’Italie. Cependant pour trouver des combats acharnés et des résistances opiniâtres, il nous faudrait aller jusqu’au coin de la rue d’Alésia et au chemin aux Bœufs, entre le 14e et le 15e arrondissement.

Ne quittons pas encore le Panthéon, car 'à fut exécuté Minière, qu’on avait arrêté dans le jardin ou dans le palais du Luxembourg. 11 avait opposé la plus vive résistance et déchargé sur les soldats le revolver à six coups qu’il portait constamment sur lui. Le prisonnier était assez important pour qu’on le conduisît au général de Cissey. Le général lui fit rapidement subir un interrogatoire, et M filière répondit avec le sang-froid et la fermeté d’un homme qui sait depuis longtemps que, dans les discordes civiles, la mort est à chaque détour du chemin. En sortant de chez le général, Millière n’ignorait pas le sort qui l’attendait; il était calme, pâle comme toujours, et marchait tête nue. On se dirigea vers le Panthéon. Un capitaine tenait éner¬

giquement le prisonnier par le bras passé sous le sien. « En gravissant les marches du péristyle, dit le dessinateur H. de. Montaut, auquel nous empruntons ces détails, cet officier lui fit remarquer des traces de balles; c’était là que, l’avant-veille, Millière avait fait fusiller trente gardes nationaux qui refusaient de défendre les barricades. » Arrivé sous le péristyle, Millière découvrit sa poitrine, et, levant en l’air le bras droit, il cria d’une voix forte : Vive la République! Vive le peuple! Vive l’humanité !... Une décharge de cliassepots lui coupa la parole. Les balles avaient porté dans la région du cœur. UDe seule avait frappé à l’œil droit. Un vieux sergent donna le coup de grâce dans la tète. Le crâné éclata en plusieurs morceaux, et le cadavre de Millière fut complètement défiguré.

On fusillait également ailleurs que sous le pé ristyle du Panthéon. Les cours de l’École po’yteclmique ont gardé des traces de ces exécutions sommaires, expliquées, sinon justifiées, par les nécessités du moment. Chaque grand chef militaire avait des pouvoirs fort étendus, et il en usait à sa guise. On ne saurait entrer dans tous les détails; plusieurs volumes n’y suffiraient pas. Ce que nous avons dit indique que nous n’avons pas de parti pris et que nous ne déguisons pas la vérité. Dans ces lugubres récits la moralité ressort uniquement de l’exactitude.

Au centre, le général Douay, en s’avançant rapidement jusqu’au Louvre pour sauver nos richesses artistiques menacées piar l’incendie , n’a eu garde de négliger les foyers de résistance qui se trouvaient sur son chemin. Après l’enlèvement des barricades de la place de la Concorde et de la rue Sain t-Florentin, après les combats de la rue Royale, la défense de la place Vendôme fut beaucoup plus molle qu’on n’aurait pu légitimement le supposer. Il est vrai que les incendies avaient jeté le désarroi parmi les défenseurs de la Commune que le fanatisme n’égarait pas jusqu’au crime. La place Vendôme fut à peu près abandonnée. Un trouva le colonel Brunei réfugié chez une femme rue de la Paix. Un le passa immédiatement par les armes, et le quartier appartint aux troupes. 11 en fut de même à la Bourse, comme nous l’avons dit. Sur les deux points, on fit d’importantes captures en artillerie; des canons, des mitrailleuses tombèrent en grand nombre entre les mains de l’armée qui n'eut pour ainsi dire que la peine de les emmener. Il y en avait tout un parc au square qui entoure la Bourse, et un autre sur la place Vendôme.

Bien plus sérieuse fut la résistance au Palais- Royal et dans ses alentours. Là on combattit réellement, et l’on peut même dire très-vigoureusement. Du reste, il en était de même partout où les chefs ne donnaient pas l’exemple de fa débandade et de la lâcheté. Un l’a remarqué dans l’armée, on le remarque également dans les guerres civiles : il suffit souvent d'un seul homme résolu pour faire entrer l’énergie la plus virile dans le cœur d’hommes qui, livrés à eux-mêmes, seraient faibles ou indécis. Un en eut un exemple nouveau dans ce qui se passa devant le Palais-Royal. Le commandement avait été pris par quelques officiers fédérés dont on ne peut dire les noms. Ils étaient déterminés à pousser l’affaire jusqu’au bout et la résistance jusqu’à ses dernières limites. Cachés dans les caves, craignant la bataille, craignant l’incendie, les habitants • des maisons voisines étaient, bien malgré eux, les témoins de ces suprêmes efforts; ils virent ces officiers fédérés qui allaient de rang en rang, de groupe eu groupe, semant les paroles d’excitation et d’encouragement. Un en entendit qui disaient : Mes amis, si vous voyez en moi quelque signe de faiblesse, quelque symptôme de défaillance, n’hésitez pas; fusillez-moi comme un chienlit ne faut donc pas s’étonner de l’opiniâtreté qui fut déployée sur cette place. Elle fut telle que, si l’on en avait rencontré une semblable sur d’autres points, plus rien aujourd’hui ne resterait des Tuileries et du Louvre. Cette opinion a été émise devant nous par des officiers de l'armée qui avaient combattu à la place de la Concorde et sur la place du Palais-Royal. Et ils sont de ceux dont l’opinion est toujours digne de foi. Il y a des services qui donnent légitimement l’autorité.

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