PRISE DE LA BARRICADE DE LA RUE SAINT-ANTOINE
Même après la défaite, les chefs fédérés conservèrent leur arrogance et leur fierté. Ceux qu’on fit prisonniers furent condamnés à être immédiatement passés par les armes. Jusqu’au bout, ils tinrent la tête haute et tous surent mourir dignement. Quelques-uns même imposèrent aux soldais le respect qu’on ne doit jamais oublier envers un ennemi vaincu. Ils en appelèrent aux ofticiers pour avoir les honneurs des armes et tombèrent en hommes de cœur. Rappelons-nous qu’ils étaient Français, et que, dans les rangs des fédérés, s’étaient réfugiés, la rage dans l’àine, quelques Parisiens qui regrettaient qu’on n’eût pas mieux utilisé leur valeur contre l’étranger. En ne perdant jamais de vue ces considérations, qui s’imposent à notre pensée, bien des mystères s’expliquent.
Les troupes ne quittèrent pas immédiatement le Palais-Royal. La résistance avait été assez éneigique pour qu’on ne dût pas craindre quelque retour offensif, et personne dans le quartier ne se plaignit des précautions que l’on prenait. Dès que les incendies furent complètement éteints, les soldats campèrent dans les cours et jouirent pendant quelques heures d’un repos qu’ils avaient chèrement acheté. 11 faut avoir vu ces campements îudimentaires pour comprendre combien peu suffit au soldat en campagne et avec quoi il arrive à se donner un bien-être relatif. Avec quatre pavés, il improvise un fourneau. Le bois, le pain, la viande, le café sont distribués. En un clin d’œil, les leux sont allumés, les marmites fument et bouillonnent*, la soupe est en train de se faire et on la mangera gaiement. En attendant on se délasse; on déboucle les bidons; on se désaltère; on iume. Les plus fatigués dorment. Le tout fait moins de bruit que l’ouvrier dans ses ateliers.
Cependant le général Douay avait poussé jusqu’à la mairie du 1er arrondissement qui, à côté de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, fait face à la colonnade du Louvre. On y opéra d importantes captures. De nombreux agents de la Commune avaient résolu de prolonger la résistance dans ces constructions neuves et qui présentaient de grandes facilités pour la retraite. On ne leur laissa pas le temps de mettre à exécution leurs desseins. Malgré l’incendie qu’ils avaient allumé à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue du Louvre, peut-être même à cause de cet incendie, ils furent surpris par les soldats, qui enlevèrent la position avec un entrain admirable et une bravoure héroïque. Pour les incendiaires, comme pour les adhérents de la Commune qui étaient pris les armes à la main et combattant, l’ordre donné était partout le même et la consigne inflexible. La mairie de Saint-Germainl’Auxerrois vit aussi des exécutions sommaires.
Mais on ne tarda pas à centraliser pour tout le quartier cette justice martiale à la caserne de la rue Lobau. Les progrès des troupes permettaient de mettre un peu d'ordre dans la répression, sans nuire nullement à son énergie. De tous les côtés arrivaient des prisonniers qui étaient d’abord conduits au théâtre du Châtelet. Un officier les interrogeait et prononçait souverainement sur leur sort. Des pelotons d’exécution étaient en permanence dans les cours et l’obéissance était passive, absolue. Jamais rien de plus terrible ne s’était vu. En se reportant en arrière, la pensée ne peut s’empêcher de frémir. Mais qu’on songe à l’immense péril social que nous faisait courir la Commune en soutenant cette lutte impie, insensée, abominable dans ses moyens ; qu’on songe également aux sinistres lueurs que projetait sur tout Paris cette domination croulante. Les cœurs doivent être robustes en face de pareils spectacles. Il ne faut pas que la pitié s’éteigne ; mais elle doit se mettre audessus de toutes les considérations vulgaires avec des événements inouïs, et surtout ne jamais faire oublier les droits acquis à la reconnaissance par des services virilement rendus. La véritable vertu tient toujours compte des circonstances et s’élève à leur hauteur.