‹ Paris inconnuChapitre 10 sur 66 · I.A LÉGENDK DK l’ÉI'ICIER ÜIIAMATURGE · texte numérisé non relu

I.A LÉGENDK DK l’ÉI'ICIER ÜIIAMATURGE

— Nous n’en tenons plus, répondit le futur auteur dramatique, sans ouvrir les yeux.

Une autre voulut une livre d’huile à brûler :

— 11 n’y en a plus.

— Mais la cruche est pleine !

— C’est vendu ; allez en face.

Celui-ci voulait un quarteron de sucre ;

— Nous ne faisons plus que le gros.

— Cependant votre patron...

— On ne détaille plus à dater de ce soir; allez en face.

Et il dormait toujours.

Cependant l’épicier, voyant que ses recettes du soir diminuaient du tout au tout, se mit à surveiller son commis, et bientôt il s’aperçut que tous ses meilleurs clients prenaient le chemin de la boutique du concurrent.

— Ohl ohl se dit-il, il se passe quelque chose de grave par là. Voyons un peu.

Et il écoula en entre-bàillant doucement la porte vitrée. Après les premières réponses aux pratiques, il ne voulut pas en croire ses oreilks. Mais, s’avançant sur le bout des pieds et déguisant sa voix, il demanda :

— Une livre de confiture de groseille.

— Nous n’en avons plus; allez en face.

— Eh bien, donnez-moi des abricots.

— Noys n’en vendons qu’en gros, pour l’exportation; allez en face.

A cet éternel refrain : — Allez en face, — il ne put tenir son indignation.

— AkJ gredin 1 ahl scélérat l c’est comme ça que tu fais ton métier ! Je te chasse !

Ferdinand ouvrit les yeux. Cette figure courroucée lui parut si cocasse, qu’il partit d’un grand éclat de rire. Le patron saisit un manche à balai; et nous ne

PAUlb INCONNL*

savons ce qui serait arrivé, si les jambes de dix-sept ans de notre ami n’eussent sauvé son dos.

Ferdinand grimpa quatre à quatre scs cinq étages; et, faisant un paquet de toutes ses nippes, il profita du moment où le portier ouvrait la porte pour sortir les volets de la boutique, et il s’esquiva pour aller retrouver Gannot, qui, en le voyant avec son paquet, lui dit tout d’abord :

— As-tu soupé ?

— Oui.

— Ah! tant mieux!

— Pourquoi donc?

. — C’est que nous n’avons plus le sou.

— Déjà?

— Parbleu ! la vie est si chère, et l’on s’amuse tant quand on est libre !

Page 1